ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
Celui qui appelle âge d’or l’époque où les savants cesseront d’avoir des vues différentes, ou bien, selon l’expression ordinaire, de discuter entre eux, n’a pas plus une idée claire des besoins et des progrès incessants de la science, que celui qui, dans sa suffisance indolente, se vante de défendre, depuis plusieurs dizaines d’années, les mêmes opinions en matière de géognosie, de chimie et de physiologie.
Alex, de Humboldt.
Introduction. — Historique.
Plan.
Nos connaissances sur l’anatomie et la physiologie de la rétine constituent une conquête scientifique toute récente. Il suffit de rappeler que, lorsque Mariotte (1668) démontra que la papille du nerf optique est bien réellement un 'punctum cæcum , il crut avoir prouvé ainsi que la choroïde est la membrane essentiellement sensible (1), puisqu’elle fait défaut précisément au niveau de cette place aveugle. Quant aux nombreuses couches dont se compose la rétine, elles étaient à peine soupçonnées avant ce siècle. Tout au plus, Ruysch etAlbinus(2) avaient-ils démontré
(1) Helmholtz. Conférences de Heidelberg. (Revue des Cours seientif., 18G9
(2) Sappey, Anatomie, t. III, p. 753.
qu elle peut se décomposer en deux membranes, 1 une externe nerveuse, 1 autre interne, mieux connue aujourd’hui sous le nom de membrane limitante. La membrane nerveuse fut elle-même dédoublée en 1819 par Jacob (1) en une couche externe mince, à laquelle cet anatomiste donna son nom [membrane de Jacob ; couche des cônes et des bâtonnets), et une couche interne plus épaisse, que l’on nomma intermédiaire (entre la membrane limitante et la membrane de Jacob), et que Lang’enbeck en 1836 montra composée de plusieurs parties stratifiées, les unes fibreuses, les autres analogues à la substance grise du cerveau (2). Ces vues furent confirmées par les travaux de Remak (1839) et de Bidder (1840).
C’est à H. Müller que nous devons nos connaissances les plus précises sur la structure et la texture de la rétine : dans une série de mémoires publiés de 1851 à 1856, cet histologiste s’attacha à déterminer la composition intime de chacune des couches de la rétine, les connexions qui unissent entre eux les éléments d’une même couche et ceux des couches différentes. Il montra ainsi que l’épaisseur de la rétine est formée d’une série de fibres juxtaposées perpendiculairement au plan de cette membrane, et que l’on peut poursuivre depuis la limitante interne jusqu’à la membrane de Jacob : de ces fibres de Müller (3), les unes sont de
(1) À. Jacob. In Philosoph. Transact, 1819, p. 300 : « I find that the re- « tina is covered on its external surface by a délicate transparent mem- « brane united to it by cellular substance... »
(2) « Tribus iterum laminis s. stratis hæc tunica composita apparet arc- « tissime quidem sibi invicem junctis, diversa tamen structura gaudentibus. « In homine et majoris ordinis animalibus adultis res minus perspicna, nec « sine arta singulæ laminæ separantur ; in fœtibus autem tenerrimis, nec « non animalibus quibusdam inferioribus omnia absque artificio manifeste tiora sunt, adeoque inoculos cadunt ut minime possint negari , etiamsi receno tissimis adhuc temporibus a viris celeberrimis negata inventas. » (Op. cit., p. 45.)
(3) C. Morel. Traité d’histologie humaine, 1864, p. 269.
Et M. Schultze : « Les fibres de soutien de la rétine sont désignées sous
nature nerveuse, ou du moins doivent être considérées comme faisant suite aux fibres du nerf optique ; les autres, auxquelles on a plus spécialement donné le nom fibres de Millier, sont des fibres de soutien , de nature probablement conjonctive.
Sur beaucoup de ces points, et particulièrement sur les fibres radiées de soutien, les résultats obtenus par H. Millier fu rent si nets et si complets, que les recherches de ses successeurs ne firent que confirmer ses conclusions, sans ajouter nombre de faits nouveaux d’une grande importance. Maisla structure intimedechaqueélémenlfut mieux déterminée. Nous ne citerons que les noms de Ritter, Jaeubowitsch, Manz, Krause, Kœlliker, Henle, Hasse, Zenker et Max Schultze.
Ce dernier anatomiste, dont les travaux ont jeté tant de lumière sur la terminaison du nerf olfactif dans la pituitaire, s’est attaché également à déterminer le mode précis de terminaison du nerf optique : il a étudié jusque dans ses plus intimes détails la structure des cônes et des bâtonnets (membr. de Jacob)au niveau desquels il place cette terminaison. 11 a repris l’étude complète de la rétine, confirmant et développant les découvertes de ses prédécesseurs. Dans un récent mémoire (1), qui est comme le dernier motde nos connaissances sur cette membrane sensible, il a résumé ses propres recherches et celles des nombreux histologistes qui ont abordé cette délicate question. C’est ce travail de Max Schultze, nous devons le dire tout d’abord, que nous avons pris comme base de cette étude. Nous devons cependant beaucoup encore à W. Krause (2), dont les manières de voir sur la terminaison ultime des fibres du nerf
1p. nom d e fibres de Muller. Ritter, au contraire, veut attribuer le nom de fibres de Muller aux fibres radiées nerveuses seulement. » (In Journ. de Ch. Robin, 1868 ; loc. cit.)
(1) In Strickpr’s: Handbuch der Lehre von den Geweben des Menschen, etc., 2e partie Leipzig, 1872.
(2) Journal del'anat. de Ch, Robin, 1869.
optique diffèrent en de nombreux points de celles de Schultze. De là des travaux de contrôle et des discussions (t), qui ont puissamment contribué à éclaircir plusieurs points, laissant dans le doute quelques questions sur lesquelles il eût été imprudent de formuler pour le moment des conclusions trop précises.
Après quelques rapides indications sur Y anatomie descriptive de la rétine, nous aborderons couche par couche la structure de cette membrane : nous étudierons dans chaque couche à la fois les éléments nerveux et les éléments dits connectifs; ce serait en effet trancher trop hâtivement une question dont plusieurs points sont encore douteux que de séparer dès le début l’étude de chacune de ces espèces d’éléments. Nous nous attacherons à déterminer dans chaque couche les connexions de ces divers éléments entre eux et avec ceux des couches précédentes. Aussi suivronsnous ces couches de dedans en dehors, c’est-à-dire de la membrane limitante interne vers la membrane de Jacob. Cet ordre nous rendra plus facile, après l’étude de chacune des couches en particulier, la conception d’un vaste schéma
(1) Malheureusement pour le caractère de ces savants, ces discussions ont dégénéré en polémique parfois tellement envenimée, qu’elle manque absolument son but, qui est de faciliter les recherches et d’éclaircir les points douteux par le contrôle des opinions. Elles nous montrent du moins que les savants allemands ne se ménagent pas toujours, même entre eux. Nous citons ici quelques phrases caractéristiques : « Also, weil Herr Schultze Etwas nicht gefunden hat, so kann davon keine Rede sein? Was soll man zu einer solcher Ausdrucksvveise sagen ? Giebt es vielleicht plôtzlich in der Histologie Autoritaten, denen wir glauben müssen ?... »
« Weiter vermuthet Herr Schultze, er habe mich vielleicht nicht oft genug citirt... In Warheit ist es nicht ganz leicht zu constatiren, wieoft Herr Schultze mich in seinen letzten Arbeiten über die Retina citirt hat. Ich denke, es werden ungefahr 20 Mal gewesen sein, withrend es niemanden gewundert haben vvlirde, wen er mich gar nicht citirt hàtte. » C’est après sept pages de ce langage que Krause se décide à commencer la partie sérieuse de son article. Schuli ze. de son côté, n’est pas moins acerbe : « Auch Krause in Gôttingen hackt an mir herum, » s’écrie-t-il. Ce dernier mot est complètement intraduisible avec le Dictionnaire de l’Académie. (Voy Krause, In Archiv de Du Bois-Reymond et Reichert, 1867, p. 644.)
nous montrant comment les divers éléments se rattachent les uns aux autres pour former deux ordres de fibres, dont les unes représentent la suite des fibres du nerf optique, les autres constituent des travées connectives ou de charpente.
Noos étudierons ensuite la vascularisation de la rétine, puis nous déterminerons les particularités que cette membrane présente en diverses rég’ions, c'est-à-dire que nous étudierons la papille du nerf optique, la tache jaune, et la partie antérieure de la rétine (ora serrata.) — L’embryolog’ie de cette membrane terminera cette première partie essentiellement anatomique.
L étude de ia structure de la rétine dans l’échelle zoolog’ique, et surtout chez les animaux inférieurs, constituerait une analyse du plus haut intérêt ; il va sans dire que nous ne pouvons consacrer un chapitre spécial à cette étude, sur laquelle les travaux de Leydig1, Hensen, Babuchin ont jeté tant de jour; mais nous aurons soin d’invoquer les faits empruntés à l'anatomie comparée, chaque fois qu’ils seront propres à éclaircir l’étude de la structure et des fonctions de la rétine humaine.
Dans une monogTaphie de ce genre, sur une mince membrane dont l’étude forme en quelque sorte une spécialité scientifique, nous ne pouvons g*uère viser à l'originalité quant au fond du sujet; nous ne pouvons espérer que de jeter une certaine clarté sur cette étude, parl’ordreet la forme de l’exposition. Lacritiqueest également difficile, ou, pourmieuxdire imprudente, du moment que le temps ne nous permet pas de la baser sur des recherches personnelles. Il nous faut résumer des faits précis et parfois les rapporter presque exactement dans les termes employés par les auteurs qui nous les ont fait connaître; mais du moins nous tâcherons d’être complet et de rendre à chacun ce qui lui revient en indiquant exactement les sources où nous avons puisé. Un index bibliographique achèvera d’établir ces indications.
Nous verrons que les travaux français sont peu nombreux sur ce sujet; il a donc fallu se livrer à de laborieuses recherches dans les diverses archives d’anatomie et de physiologie publiées en Allemagne. Nous avons toutefois été puissamment aidé dans ces recherches par les indications que nous ont fournies quelques Revues critiques récentes; nous nous faisons un devoir d’indiquer dès maintenant à ce sujet les articles de Krause {in Journ. de Ch. Robin; loc. cit.) et ceux de F. Terrier (Arch. génér. de médecine , 1868-1869.)
Qu’il nous soit permis de témoigner ici toute notre reconnaissance à notre maître, le professeur Rouget, pour les précieuses notes qu’il a bien voulu nous communiquer, particulièrement sur l’Embryologie et la Physiologue ; sur ce sujet, ses vues essentiellement originales, bien connues de ses élèves, n’avaient encore été qu’incomplètement publiées dans la Thèse de Rigail, et dans le Traité de Physiologie de Longet.
Si l’étude anatomique de la rétine a formé la spécialité histologique de quelques micrographes, bien plus immense est le nombre des médecins, qui, dans tous les pays, ont fait une spécialité de l’ophthalmologie, bien plus considérable le nombre des travaux publiés sur l’examen ophthalmoscopique de la rétine à l’état normal ou morbide, sur son anatomie pathologique, sur son examen post mortem. Nous avons dû, pour rendre notre travail possible, n’emprunter à ces recherches que quelques rares faits, souvent précieux, pour démontrer un point d’anatomie normale par l’étude de ses transformations pathologiques. L’aspect normal sur le vivant, l’aspect cadavérique de la rétine ont dû être également laissés à peu près complètement de côté; et cependant nous aurions eu à citer sur ce dernier sujet les recherches si intéressantes de Corlieu, de Rouchut, de
Lieb reich, de notre ami le docteur Poncet (1). Mais nous avons dû nous souvenir que cette étude anatomique ne devait être pour nous qu’une introduction à l’étude physiologique des usages précis de la membrane sensible de l’œil.
(I) Arch. génér. de médecine, avril I.S70.