‹ Struensée, drame en cinq actesChapitre 1 sur 16 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

GULDBKRG, regardant par la fenêtre.

A merveille ! La foule inquiète s'ameute ; Avant la fin du jour nous aurons une émeute. Attendons.

(à KIÎ)I.<L<Ii^R qui sort de l'appartement du roi.) Eh bien?

KKLLER.

J'ai vainement insisté:

Personne n'est admis près de Sa Majesté. Le roi soutire.

GULDBKRG.

Toujours par ordre du ministre.

Le mécontentement va prendre un tour sinistre. Le régiment dont j'ai l'honneur d'être otiicier Et qu'un édit royal vient de licencier, Ne peut sans protester subir cette mesure. Surtout si la portée en est, comme on l'assure. Non de nous libérer et de rompre nos rangs. Mais de nous répartir dans des corps difl'érents.

GULDBBRG.

A la commune loi pensez-vous vous soustraire? Qu'importe le bon droit, où règne l'arbitraire?

Toujours quelque influence au sein des cours prévaut

Le confesseur gouverne avec un roi dévot,

Avec un roi galant, c'est la grande sultane ;

Nous n'avons, quant à nous, cotillon ni soutane ;

Mais comme notre roi souffre, son médecin

Remplace auprès de lui maîtresse ou capucin.

Il traite le pays à grands coups de lancette

Et rédige un décret en style de recette.

Le roi? Que parlons-nous du roi, bonté du ciel !

Il n'en a plus laissé qu'un titre officiel.

Il l'a supprimé, non comme eût fait un confrère,

En l'envoyant de vie à trépas ; au contraire ;

Soit adresse ou hasard, il l'a presque guéri.

Il est comte à présent, ministre favori,

Il sera duc un jour; car envers l'Hippocrate

La reine a toujours peur de demeurer ingrate,

D'autant plus qu'à son art il unit le talent

De plaire aux dames; jeune, aventui^eux, galant,

Il sait par cœur les riens dont le sexe rafî'ole ;

Bref, il a fait tourner plus d'une tête folle,

Et si j'étais amant ou mari mais pardon.

Mon cher Keller, pardon, j'oubliais

RELLBR.

Et quoi donc?

GULDBRRG.

Qu'en tirant aux moineaux, il n'est pas impossible Qu'on atteigne parfois au milieu d'une cible.

KELLER

Comment? Je ne suis pas marié.

GULDBBRG.

C'est au mieux ; Mais vous avez été séduit par deux beaux yeux.

KELLER

Moi?

GULDBRRG.

Vous êtes encore à l'âge où l'on est dupe Des amorces que tend le sexe porte-jupe, Et, si j'en crois les bruits que l'on répand sur vous, Vous êtes amoureux, et qui pis est, jaloux.

Par exemple !

GULDBKRG.

Un rival, dis-je, vous importune ; Par bonheur, en vos mains vous tenez sa fortune; Vous pouvez, quelque haut que soit son piédestal, Le briser, comme on brise un morceau de cristal.

KELLER

Qu'entendez-vous par là?

GULDBBRG.

Struensée est fragile ; Le colosse est d'airain, mais ses pieds sont d'argile. Laissez gronder en bas le torrent furibond ; S'il se noie, est-ce à vous de lui jeter un pont? A la rébellion il a ijoussé la garde ; Qu'il l'apaise ! est-ce vous que sa faute regarde ? Nullement ; vous pouvez rester les bras croisés

KKLLER.

C'est une trahison que vous me proposez !

GULDBHRG.

Une trahison? non ; une simple revanche ;

Vous rendez coup pour coup, yous êtes manche à manche;

Il vous avait frappé, vous lui montrez les dents ;

Quel air de trahison trouvez-vous là-dedans?

Assez, monsieur! Je cours où le devoir m'appelle, Pour agir en soldat et non pas en rebelle. Adieu; si j'écoutais plus longtemps vos avis, On pourrait supposer que je les ai suivis.

(11 fait quelques pas pour sortir et rencontre RARîTSCAU qui entre par le fond.)

KKLI-KK.

Mon cousin de Rantzau ! c'est vous, à Copenhag^ue !

GULDBERG.

Dois-je en croire mes yeux, ou bien si j 'extra vague?

RANTZAU

Il est bien vrai qu'après l'odieux attentat Qui renversa d'un coup notre conseil d'Etat, J'avais compté finir mes jours dans mon domaine ; Mais un grave intérêt à la cour me ramène : Le trône et le pays sont menacés; j'accours A l'œuvre du salut apporter mon concours.

RELLBR.

Vous vous êtes peut-être, en jugeant à distance, Amplifié des faits, des bruits sans consistance ; Car je n'aperçois point d'abîme ni d'écueil

Comment! ne viens-je pas d'entendre, pour accueil, Des murmures, des cris? On discute, on s'attroupe; Vous devez le savoir; car j'ai, dans chaque groupe, Remarqué des soldats de votre régiment.

GULDBRRG.

C'est qu'ils sont en effet les chefs du mouvement.

RANTZAU

Une sédition?

KELLKK.

Une humble remontrance.

RANTZAU

J'entends, j'entends; la paie est sans doute en souffrance.

Que voulez-vous ? Avec vingt millions d'écus.

Comment entretenir cent mille hommes et plus?

De notre état-major on a grossi les cadres,

Doublé nos régiments et triplé nos escadres;

Mais jusqu'à ce moment on n'est pas parvenu

A faire en même temps grossir le revenu.

Loin delà; le ministre ouvertement patrone

Le projet d'affranchir les serfs de la couronne ;

J'ai peine à contenir mes propres paysans;

L'exemple a, j'en conviens, des côtés séduisants;

Mais lorsque le trésor est à bout de ressources,

A quoi bon de l'impôt tarir toutes les sources?

KELLER

Vous vous trompez, cousin ; l'on n'a pas différé Un seul jour, de payer la solde et l'arriéré.

RANTZAU

Ah bah !

KKLLKR.

Notre grief est mieux fondé.

RANTZAU

J'écoute.

KKLLKR.

Apprenez en deux mots que la garde est dissoute.

RANTZAU

Que dites-vous? jeter à la garde un cartel Et porter à l'armée entièi'e un coup mortel, En supprimer la tête, en l'etrancher l'élite ! Quel motif donne-t-on à cet acte insolite?

GULDBKRG.

Le ministre rend-il compte de ses desseins?

RANTZAU

C'est exposer Christian au fer des assassins, C'est livrer le pays, c'est dégarnir nos côtes, C'est la plus inutile et la pire des fautes ! Je veux ouvrir les yeux au roi dès aujourd'hui.

GULDBKRG.

Pourvu que l'on vous laisse arriver jusqu'à lui.

RANTZAU

Est-il soutirant au point ?...

GULDBKRG.

Il se porte à merveille.

On veille moins sur lui que l'on ne le surveille.

La reine, le docteur et deux ou trois amis,

Hors des jours de gala, chez lui sont seuls admis.

On a tout réformé, le train, les équipages,

Les écuyers d'honneur et jusqu'aux simples pages;

On vit bourgeoisement dans un palais royal ;

L'hygiène préside au cérémonial

Et tout excès de luxe est proscrit comme un vice.

RANTZAU

La reine garde au moins ses dames de service?

GDLDBERG.

Le docteur en réduit le nombre tour à tour ; Votre nièce n'est plus demoiselle d'atour.

RANTZ.\U.

Qu'entends-je?

GULDBKRG.

Mais elle a la charge de lectrice.

BANTZ.iU.

Vraiment?

GULDBKRG, avec intention.

Grâce au secours d'une main protectrice, Elle a pu traverser la Saint-Barthélémy.

RANTZAU

La reine a toujours eu des bontés pour Emmy. Keller, des gens discrets vous êtes le modèle.

KRLLRK.

Moi?

RANTZAU

Vous ne m'avez pas encore parlé d'elle.

KKLLER.

Pardon, mais...

KANTZAU.

Vous savez que je n'ai d'autre vœu, Cousin, que de pouvoir vous nommer mon neveu.

GULDBEBG.

Le plus brillant parti de toute la province ! Fortune, esprit, beauté ; le cadeau n'est pas mince Et vaut bien qu'on le prenne enti'e les quatre doigts.

KKLLER.

Excusez-moi, cousin... je fais ce que je dois...

RANTZAU, à part.

Que signifie? Il semble hésiter.

KKLLER.

Je vous quitte ; D'un devoir rigoureux souffrez que je m'acquitte.

GULDBKRG.

Songez bien, colonel...

KELLER

Plus un mot; il suffit ; Je vais mettre à l'instant vos conseils à profit.

(Il sort.)

GULDBERG.

Vous semblez soucieux.

BANTZAU.

Moi? Je tombe des nues.

Les manœuvres de cour vous sont toutes connues; Monsieur Guldberg, veuillez m'expliquer, s'il vous plaît, D'où vient un changement si brusque et si complet. Vous savez que, du fond de mon âme, j'acquiesce Au projet caressé par Keller et ma nièce. Tous deux étaient unis par un étroit chaînon Avant que de l'amour ils connussent le nom; Plus tard naquit en eux un sentiment moins vague, Et, lorsque l'an passé je quittai Copenhague, C'est pour les rapprocher, de moi-même ennemi, Qu'à ma place, en ces lieux, je fis venir Emmy Et que je me privai de sa douce présence. De mon renoncement et de ma complaisance, >J'avais-je pas sujet d'attendre un meilleur prix ? Pourquoi le colonel semble-t-il moins épris? Keller, n'est-il pas vrai, Keller est infidèle?

GULDBERG.

La faute vient de lui peut-être moins que d'elle.

RANTZ.\U.

Comment?

GULDBERG.

Votre projet d'hymen est dérangé ; Mais ce n'est point Keller dont le cœur est changé, Si ce n'est toutefois qu'il l'aime davantage Depuis qu'il est moins sur d'être aimé sans partage.

BANTZAU.

Un rival ?...

GUI.DBERO.

Préféré ; de là son déplaisir.

RANTZAU

Est-il possible ? Et quel est-il?

GCLDBBRG.

Le grand visir.

1 KANTZAU.

Il ose aspirer? lui !

GULDBERG.

Calmez-vous ; Struensée Porte, dit-on, plus haut encore sa visée.

RANTZAU

Monsieur Guldberg, je suis surpris que des on-dit Puissent auprès de vous trouver qnelque crédit.

GULDBERG.

Je ne suis qu'un écho.

RANTZAU

Un écho qui répète Son bruit à tout venant; dites une trompette.

GULDBERG.

Bref, ce parvenu m'est comme à vous importun ; Unissons nos efforts dans un assaut commun ; Votre but est le mien, service pour sei'vice.

KANTZAU.

A ça, mon cher monsieur, me croyez-vous novice Au point de me jeter dans votre traquenard? Le chasseur se prend-il aux pièges du renard? Ne sais-je pas ou tend votre manège habile?

GDLDBRRG.

L'intérêt du pays est mon premier mobile.

RANTZAU

Vraiment? et le second n'est-il pas l'intérêt De la reine Julie ?

GDLDBKRG.

Et quand cela serait?

Ai-je à me déguiser sous un masque hypocrite? La reine douairière injustement proscrite Veut reprendre à la cour son empire perdu Comme nous aspirons au i-angqui nousestdû. Nos deux causes, étant pareilles, n'en font qu'une, Et sans scrupule aucun j'épouse sa rancune.

RANTZAU

Sans scrupule! et pourtant ne connaissez-vous point La femme à qui le nœud d'une intrigue vous joint?

GCLDBHRG.

C'est la mère du roi, sa mère et sa tutrice.

RANTZAO.

Non, c'en est la marâtre et la persécutrice.

GULDBKRG.

Vous êtes bien sévère.

RANTZAU

Ah ! c'est que du passé Le souvenir en moi ne s'est pas eflacé. Et pui.^que vous semblez n'en point garder mémoire. Laissez-moi vous conter une lugubre histoire

Dont les moindres détails me sont restés présents, Bien que le fait remonte à quatorze ou quinze ans. L'enfant royal sortait du premier âge à peine ; Un jour — je fus témoin de cette étrange scène — Sa nourrice s'en vint en criantj Au secours ! Il va mourir ! Soudain, près du prince je cours. Le pauvre enfant brisé par des douleurs subites, Râlait; ses yeux éteints sortaient de leurs orbites. Les médecins présents à cette pâmoison L'attribuèrent tous aux suites du poison.

GULDBEKG.

Et la nourrice fut condamnée au supplice ; Elle se reconnut coupable.

RANTZAU

Non; complice.

D'après ses aveux, faits sous la foi du serment. Elle n'avait été qu'un docile instrument.

GULDBKRG.

Elle crut voir ainsi sa peine atténuée ; Mais l'accusation, de preuves dénuée.

Tomba tout aussitôt d'elle-même.

RANTZAU

Non pas !

La crainte du scandale arrêta les débats; Mais l'accusation, après quinze ans de date, Sur le front criminel i-este comme un stigmate.

GULDBKRG.

Je m'étonne à mon tour que de pareils on-dit Puissent auprès de vous trouver quelque crédit.

RANIZAU.

C'est que l'auteur du mal se décèle bien vite Quand on a découvert à qui le mal profite : La belle-mère avait un fils ; par le décès De Christian, Frédéric au trône avait accès. Mais l'enfant survécut; alors ce fut l'orgie Qui de l'adolescent vint briser l'énergie, Et d'un prince accompli l'odieuse Circé A fait un automate et presque un insensé. Oui, c'est à cette femme impie et malfaisante Que le Danemark doit sa misère présente; Si Christian, depuis lors débile et languissant, Permet qu'un étranger soit maître tout-puissant. Ce n'est pas lui qu'il faut en accuser, c'est elle ; Et puisqu'un roi malade exige une tutelle, Mieux vaut la confier au zèle, au dévouement De quelque parvenu, — favori du moment. Ballon gonflé que pousse une brise légère, — Que voir régner ici votre auguste Mégère.

GL'LDBEKG.

L"'appartement du roi s'ouvre... Dans un instant Vous pourrez saluer l'astre encore éclatant; Moi, qui n'ai point pour lui la ferveur qui vous louche. Je vais savoir en bas si le soleil se couche.

rantzau.

Allez ! au roi du moins Je donnerai l'éveil Avant que votre lune éclipse mou solii!.

(GulJberg sort.)

fiTUVIlHUf'.E.

VpiMf, oomt», ?oiw fiSi f CoroW«r» ma joîe est grande

De vfAr f|«'à me» (gouhsit* un vent meilleur vous rende t

Bat-ce votre amid^ qui parle, ou votre orgueil? t}\i»\\6 pftvt garde>;-vouH, flanw votre bon accueil, A l'ttmi (\àv(i\ié, irmia (tarfoiu (rop slnci'ire ; Quelle part oHVez-voua h l'ariclea adversaire Q^0 pewt-étre d<ij& vom croyea; converti \U tout prêt à venir growlr votre parti?

hTHUKNSKK.

Nom ! qwe^ue précieuse et quelque ujêrîtoire Que we wwUlei-ttit être une telle victoire, Je ne me tiatto point d'obtenir, et je sais ^^We j« uVbtieudrai pas uu semblable succès. Notre Qon\i(>twa du blanc au noir dittei-e. Et l'une autant que l'awtry est profonde; qu'y faire? Suivons 1«? seul conseil que donne le bon sens : (iardez U vôtre et moi 1» «ue^an»; j'y eonseû». Mais à l'emportement que la lutte provoque, ' Lorsque survit uu fond d'estime réoipi'oque, l>aua les moments de trêve au moins il est permis Que lus deux oouibaltatits deviennent deux amis.

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