KA>TZ
Eh bien ! c'est en ami, mais en ami qui soutfre De vous voir entraîner le pays vei-s un goutfre. ..
Vous rompez l'armistice et rouvrez nos débats.
RANTZAU
Non ; mais prêtez l'oreille au flot qui gronde en bas.
STKUKNSKK.
Cher comte, croyez-moi ; votre esprit s'exagère Une crise bénigne au fond et passagère.
RANTZAU
Ceux que vous condamnez sans valables raisons. Les gardes, sont issus des meilleures maisons...
STROKNZÉE.
Et c'est leur plus grand tort! de beaux tils de famille
Dont l'arrogance plus que le mérite brille,
Héros de garnison, Achilles de clinquant,
Guerriers dans les boudoirs et grands seigneurs au camp.
Le Danemark possède un i-evenu trop chiche
Pour payer sa gloire, et, fùt-il cent fois plus riche,
Il peut devenir grand sans courir de hasards;
La Grèce fut illustre et n'eut point de Césars.
RANTZ.\U.
Vous frappez la noblesse au cœui'.
STRUHNSÉE.
Quand une branche
Porte de mauvais fruits.
RANTZAU
Eh bien?
STKUKNSÉK.
On la retranche.
RANTZAU
Mais le tronc se ressent de votre acte inouï. La noblesse, du trône est l'égide.
STRUKNSKK.
Oui, oui !
Egide pour le roi, pour le peuple barrière; Mais à la liberté quand on donne carrière Et quand le peuple en a sa légitime part, Le roi peut à son tour se passer de rempai't.
RANTZAU
Les peuples sont encore enfants; c'est non* ijui suuimes Leurs aînés, leurs tuteurs.
STRUENSÉK.
Pour en faire des hommes, Attendrez-vous qu'ils soient caducs et décrépits? Parce que le soleil brûle quelques épis Ou parce qu'il tarit quelque chétive source, Direz-vous au soleil d'interrompre sa course? Parce que le vieux Nil, de son lit de roseaux Sort parfois et répand au loin ses grandes eaux, Prétendrez-vous changer le majestueux fleuve En un de ces courants où le pâtre s'abreuve? Direz-vous à ses flots : Vous n'irez pas plus loin ? Vous prendi'iez vraiment un inutile soin ; Le fleuve impétueux renverse toute entrave, L'astre poursuit sa route, et la liberté brave Les eflbrts orgueilleux que tentent sans succès Les nouveaux Josués et les nouveaux Xei'xès.
RANTZAU
Vous aurez à lutter s^nl contre tout le monde.
STRUKNSÉK.
Pour vaincre Goliath, David n'eut qu'une fronde.
KANTZAU.
Galilée a souffert un martyre insultant.
STRUENSÉK.
Et la terre tournait; elle tourne pourtant !
UANTZAU.
Quelqu'un s'avance.
STRL'EiNSÉE.
C'est la reine.
KANTZAU.
Et pas uu garde, Et pas un chambellan !
Entrent la REli^'E et EMM Y.
LA KHINR.
A cheval ! il me tarde D'essayer dans le parc le nouvel alezan Dont mon frère, le roi Georges, m'a fait présent.
BMMY, apercevant Rantzau et courant à lui.
Mon oncle!
LA RHINE, à Struensée.
Applaudissez, docteur; je me promène Comme je danserai tantôt par hj-giène.
BMMY.
Madame, voyez donc ! mon oncle est revenu.
LA KKINK.
Ton oncle? est-il possible! et tu l'as reconnu? Vous vous montrez à nous avec parcimonie, Comte; votre réserve est une félonie, Et vous ne rentrerez en grâce auprès de nous Que si vous confessez votre ci-ime à genoux.
(Elle lui tend lalnain qu'il baise avec empressement.
KANTZAU.
Ah! Majesté, je suis touché de repentance; Mais si vous m'infligez si douce pénitence. Craignez que le pardon, au lieu de m'empêcher De retomber à mal, ne m'invite à pécher.
LA RKINH.
Eh bien ! pour n'être plus tenté de me déplaire. Vous subirez ce soir une peine exemplaire : Je le sais, à votre âge on aime le repos ; Je vous condamne... au bal.
RANTZAU, à Struensée.
Dans ses moindres propos Comme on sent éclater sa bonté naturelle !
N'est-ce pas, comte?
EMMY, à part, les yeux fixés sur Struensée. Il n'a de regards que pour elle.
LA REINE
Partons ! en quatre bonds je veux franchir le parc ; Venez !
RANTZAU
Le roi !
■-.E ROI, suivi de quelques courtisans qui se rangent au fond, entre d'un air distrait et soucieux, et s'assied sans voir les assistaLts.
RANTZAU, à part.
Que Dieu sauve le Danemai'k !
8TRUEXSÉE.
Sire, à quoi songez-vous?
LE ROI
Ma mémoire est ingrate; Je cherche, et je ne puis deviner quelle date Nous sommes aujourd'hui... N'est-ce pas singulier?
RANTZAU
Sire, c'est aujourd'hui le seize de janvier.
LE ROL
Janvier ! un mauvais mois !
LA REL\E, à Struensée.
Tâchez de 1« distraire.
Et moi, sire, j'ai fait la remai^que contraire; Janvier, pour vous surtout, est un mois fortuné.
LE ROI
Ignorez-vous que c'est le mois où je suis né,
Ou ma mère devint si tristement féconde.
Ma mère qui mourut en me mettant au monde?
RANTZAU
Woi qui vous ai tenu sur les fonts baptiraaux. Je m'en souviens avec orgueil.
LK ROI
Bien d'autres maux^ Depuis ce jour fatal sur moi sont venus fondre ; Attendez.
A quoi bon?
LE ROI
Non ; je veux vous confondre;.
Vous verrez ! je suis riche en souvenirs cuisants. Quand mon père mourut, c'était...
RANTZAU
Voilà six ans.
LE ROI
En janvier ! en janvier! C'était le treize.
LA REINE
LE ROI
Mauvais jour! mauvais mois!
LA REINE
Comment pouvez- vous dire?
N'est-ce pas en janvier qu'un enfant nous est né?
LE ROI
Oui, vous avez raison ; Fritz, notre fils aine. Un jour il sera roi; pauvre enfant! Struensée, Vous lui rendrez alors la tâche plus aisée ; En attendant, prenez bien soin de sa santé.
LA REINK.
Il se porte à ravir.
LE ROL
Ah !... j'en suis enchanté.
Un rustre bien portant vaut mieux qu'un roi malade. Envoyez-le parfois regarder la parade ; Les enfants aiment bien les soldats. A propos, Les gardes tout à l'heure ont troublé mon repos ; Dans la place ils poussaient des clameurs à tout fendre ; D'où vient cela? pourquoi ne pas le leur défendre ?
Ne vous alarmez pas, sire; à tout j'ai songé. C'est ainsi que de vous la garde prend congé.
LE EOL
A leur empressement j'étais loin de m'attendra Et j'ai plus de plaisir à le voir qu'à l'entendre.
GUIJ>BERG, qui est rentré depuis quelques instants.
Monsieur le comte traite avec trop de dédain Un mécontentement qui peut grossir soudain. Il a tort d'exposer la reine...
LA RELNE.
Je suis brave.
GULDBERG.
Madame, croyez-moi ; la circonstance est grave.
Sa Majesté n'a rien a craindre, moi vivant !
EMMY
Mais il court à la mort, madame, en vous suivant !
LA REINE
As-tu peur? reste, Eramy.
EMMT.
Peur?... pas pour moi.
LA REINE, la baisant au front.
Cher ange !
Laissons le roi, messieurs ; notre bruit le dérange.
(Tout le monde se retire, à l'exception du roi et de Rantzau.)
RANTZAU
Sire, un vieux serviteur de votre maison croit, Par son expérience, avoir acquis le droit De vous montrer combien la tempête est prochaine, Et de ne point laisser, au vent qui se déchaîne. Le sceptre entre vos mains plier comme un roseau.
LE ROI
Pardon ; n'étes-vous pas le comte de Rantzau?
RANTZAU
L'ami le plus ancien du feu roi votre père. Et le plus cher aussi, depuis le jour prospère Où, frappé sous ses yeux, du fer d'un assassin J'eus la joie et l'honneur de préserver son sein.
Ah! c'est vous!.... Dites-moi : vers quelle époque était-ce?
RANTZAU
Sur les bras on portait encore Votre Altesse : C'était un soir d'été.
LE EOI.
Ah!
(Il s'absorbe dans ses réflexions.)
RANTZAU
L'on n'a jamais su Par qui ni dans quel but le crime fut conçu.
LE ROI, distrait.
C'est étrange.
RANTZAU
Laissons le passé dans son ombre, Sire; l'heure présente est également sombre; Plût au ciel que je pusse, au prix de tout mon sang, Ecarter de nouveau le péril menaçant !
Je veux vous dire au moins quels malheurs je redoute... Sire, consentez-vous à m'écouler?
LE ROI
Sans doute ; Mais à vous je ne sais si je puis me fier.
RANTZAU
Ah ! sire...
Non... je crois que c'était en janvier.
(Il rentre dan3 son appartement. Rantzavi interdit fait un geste de découragement.)