I.E «OI entre
(11 sort-)
(Il sort.)
Que se passe-t-il donc? on me fuit, on m'oublie. Et l'on ne songe pas que ma tête afiaiblie N'est point accoutumée à supporter le bruit.
LA. KEINE
Les gardes
LE ROL
Oui, je sais. Je viens d'en être instruit ; Ils ont troublé le cours de votre promenade; Mais vous vous portez bien ; et moi, je suis malade. Ils ont tort envers vous, envers moi double tort. Pourquoi les laisse-t-on crier... crier si fort? Chassez-les! je l'ai dit tantôt à Struensée.
LA RKINE.
Leur fureur ne peut être aisément maîtrisée, Sire; en cet instant même il parle aux mécontents.
LE KOI.
Il eût bien dû ne pas attendre si longtemps.
RANTZAU
Sire, je vous le dis sans détour et sans phrase, Le trône mal assis chancelle sur sa base. La révolte, aujourd'hui contenue en chemin. Peut relever la tête et triompher demain. Chaque fois qu'elle éclate en grondements farouches. Le nom de Sîtruensée est dans toutes les bouches. Quand on hait le ministre, on n'aime pas le roi; Du comte Struensée ordonnez le renvoi.
Mon premier médecin ! un homme de mérite! Il ne faut pas, voyez-vous bien, que je l'irrite. Je redeviens malade aussitôt qu'il est loin ; Si je le renvoyais, de moi qui prendrait soin?
GULDBERG.
Sire, n'avez-vous pas votre excellente mère Qui trouve loin de vous sa solitude amère Et se réjouirait d'accourir à l'instant Hâter la guérison du fils qu'elle aime tant?
RANTZ.'iU.
Vous pouvez désormais, sans risque ni bravade, Vous passer de docteur et de garde-malade ; Vous pouvez gouverner, sire; vous le pouvez En rappelant à vous vos conseillers privés Que le comte a placés sous un jour équivoque.
LA RKINK, à Emmy.
Tu n'entends rien ?
(Einmy fait an signe négatif.)
6ULDBER6.
Voici l'arrêté qui révoque Le ministre et le fait duc en le renvoyant.
LA REINE
Grand Dieu !
RANTZAU
Monsieur Guldberg s'est montré prévoyant.
Signez, Sire.
(Fanfares au dehors.)
EMMY
Ecoutez !
(On entend au-dehors î'air national danois.)
LA REINE
L'émeute est apaisée ; La troupe éclate en chants de fête. Struensée, Pour nous défendre, a tout offert, a tout bravé; Sire, ne signez pas!
EMMY, avec élan.
Madame, il est sauvé !
STrrtUEMSÉE entre, très pâle.
Ne craignez plus, madame, une tourbe importune ; Je viens de lui livrer ma gloire et ma fortune ; Nos ennemis joyeux s'éloignent triomphants, Mais vous pouvez sans crainte embrasser vos enfants.
Sire, j'ai succombé ; ma carrière est remplie. Je suis de ceux qu'on brise aussitôt qu'on les plie ; J'ai cédé ; permettez que je vous dise adieu Et daignez accepter ma démission.
LA REINE
Dieu!
LK ROI
Hé quoi! tu veux partir? et pour une piqûre
Faite à ton amour-propre, interrompre une cure
Dont tes confrères sont tous jaloux, qui te rend
Illustre, et d'un seul coup te place au premier rang?
A ton succès l'Europe entière est attentive
Et de mon traitement suit chaque alternative.
Je t'ai créé ministre, et comte, et chancelier;
Que te faut-il de plus ? est-ce un ordre, un collier,
Un de ces grands cordons qu'on réserve aux seuls princes?
Veux-tu que jeté donne une de mes provinces?
A ta discrétion je mets tout ce que j'ai.
Je partirai ce soir avec votre congé.
LE ROI
Par exemple ! crois-tu que jamais je me prive D'un si bon médecin ? crois-tu que je souscrive, Quand tu m'es nécessaire, à ton éloignement?
Alors, je partirai sans votre assentiment.
LE ROI
Mais à ta volonté si la mienne s'oppose?
Je suis peut-être bien le roi pour quelque chose.
Le roi de Danemark, sire ; mais bien des fois On m'a fait un grief de n'être point danois; On ne peut s'étonner qu'à présent je rejette Un titre qui rendrait ma volonté sujette.
Eh bien ! pars ; hâte-toi. Je suis trop bon vraiment De te retenir. Pars avec mon agrément, Et ne crois pas au moins que ta perte m'attriste. Pour remplir ton emploi, grâce au ciel, il existe, Des hommes plus savants que toi dans nos duchés; N'est-il pas vrai, messieurs?
Cherchez, sire, cherchez.
LA REINE
Mais on trouverez-vous un ministre assez ferme Pour flétrir les abus et pour y mettre un terme? Prétendez-vous livrer le peuple sans secours Aux hassards des partis, aux intrigues des cours?
RANTZAU
Il est vrai qu'un seul homme à tout ne peut suffire ; Mais le conseil d'Etat vous secondera, sire.
LE ROL
C'est juste.
GULDBERG.
Le conseil aulique, présidé Par votre auguste mère.
Oui, oui ; c'est décidé.
A ma mère appartient de droit la présidence.
GULDBERG.
Par l'âge et par le rang, sire.
LE ROL
A sa résidence Rendez-Tous sur-le-cbamp ; j'ai hâte de la voir ; Dites-lui de venir aujourd'tiui, dès ce soir.
.GULDBERG.
Enfin !
(Il sort.)
RANTZAU
Mais le conseil?...
LE ROI
J'en ai déjà la tète.
Nous songerons au corps tantôt, pendant la fête. Adieu, docteur-ministre ; il faut t'y résigner, Tu verras que sans toi je sais vivre et régner.
(Le roi sort, suivi de Rantzau et des courtisans.)
EMMY
Madame, il va partir.
LA REINE
Pas encore.
EMMY
Je tremble.
LA REINE
Va rejoindre ton oncle et laisse-nous ensemble.
{Emmy sort.)
LA REINE
Monsieur le comte, un mot : vous ne partirez pas!
Madame, au nom du ciel, n'ari'êtez point mes pas, Et par pitié pour moi, par égard pour la reine, D'une nouvelle instance épargnez-vous la peine.
LA REINE
Restez! n'évitez point par la fuite un refus Dont nous aurions tous deux sujet d'être confus. Je n'entends opposer à votre résistance Ni le joug ni l'ennui d'une nouvelle instance. Et c'est sans vous causer ni subir d'embarras. Comte, que je vous dis : Vous ne partirez pas !
Madame
LA REINE
Ecoutez-moi; vous jugerez ensuite Si j'ai le droit ou non d'empêcher votre fuite. Voilà six ans bientôt qu'un aveugle destin Me jeta tout à coup dans ce pays lointain. Hélas ! c'est notre sort, à nous qui sommes nées Sur les marches d'un trône, esclaves couronnées. D'envier le bonheur de la tille des champs Qui ne comprime point l'essor de ses penchants. Tandis que de son choix elle est maîtresse et libre,
Notre cœur est un poids qui maintient l'équilibre Entre Jes nations, et c'est un potentat Qui règle notre amour sur la raison d'Etat. Lorsque je débarquai dans cet étroit royaume. Quel spectacle s'offrit à mes yeux? un fantôme, Un vieillard de seize ans qui traînait à pas lourds Les plis majestueux d'un linceul de velours. Autour de lui, les grands, le clergé, la noblesse, Jaloux de son pouvoir et forts de sa faiblesse, S'arrachant sans pudeur le pays par lambeau, Comme des fossoyeurs qui pillent un tombeau. Plus d'une fois le vent m'apporta par bouffées Des sanglots haletants, des plaintes étouffées, Et j'entendis pleui'er, avec un double effroi, Le peuple malheureux et le malheureux roi. Alors, il me sembla que Dieu m'avait choisie Pour tirer peuple et roi de leur paralysie, Pour les fortifier, les aider tour à tour. Et les aimer tous deux d'un même et saint amour. Folle présomption ! aveugle imprévoyance! Le dévoùment ne peut remplacer la science ; Mes forces trahissaient mon cœur, et je sentis L'impuissance énerver mes bras appesantis. Je ne m'abuse point par d'inutiles feintes. Mon fardeau m'écrasait. C'est alors que vous vîntes.
Madame
LA REINE
Laissez-moi vous rappeler comment Je mis ma force en vous dès le premier moment Et de quelle façon j'appris à vous connaître. Mon fils aîné venait précisément de naîtra
Et semblait déjà près de fermer sans retour
Sa paupière, un instant à peine ouverte au jour.
Les médecins du roi me laissaient en balance ;
Quand ils se décidaient à rompre le silence,
C'était pour me donner quelque vague semblant
D'espoir, qui remplissait d'ettroi mon cœur tremblant
L'art était impuissant, mais non pas la nature ;
On n'osait hasarder aucune conjecture;
L'avenir échappait même au plus clairvoyants.
Et puis que sais-je enfin? les mille faux-fuyants
Dont l'ignorance cherche à couvrir ses défaites. L'enfant agonisait ; quand sur ses entrefaites, Rantzau, de l'Allemagne avec lui ramena Un savant qu'à l'envi célébrait Altona, Mais dont, assurait-il, l'adresse consommée Dépassait de beaucoup la bonne renommée. Ce fut un coup du ciel, un éclair dans ma nuit. Auprès du moribond vous fûtes introduit. Et quand vous m'eûtes dit : Je réponds de sa vie ! Aussitôt, rassurée et joyeuse et ravie.
Je crus en vous en vous qui m'étiez étranger ;
J'oubliai mes terreurs, j'oubliai le danger,
Et j'eus cent fois raison d'écouter votre oracle;
Vous sauvâtes l'enfant, vous fîtes un miracle !
Un miracle qu'il faut attribuer bieu moins
A mes faibles conseils qu'à vos excellents soins.
LA REINE
Dès ce jour, ou plutôt depuis votre arrivée, A ce que vous faisiez j'étais comme rivée. Notre tâche accomplie en commun avait mis Entre nous des liens déjà trop raffermis
Pour que notre contact pût n'être qu'éphémère.
Etait-ce instinct secret, illusion de mère?
Je ne sais; mais je crus qu'un pouvoir surhumain
Avait conduit nos pas dans le même chemin.
Une voix, à laquelle en vain j'eusse été sourde,
Me disait qu'il n'était point d'épreuve trop lourde,
Point d'obstacle en état d'opposer ses défis
A l'homme qui venait de me garder mon fils.
Sans hésiter alors, je vous cédai mon rôle;
Du poids qui m'accablait je chargeai votre épaule,
Et, m'appuyant sur vous, du fond de mon néant
Je suivis jour par jour votre œuvre de géant.
Ah ! cette fois encore une gloire éclatante
Couronna vos efforts, dépassa mon attente;
Je voyais tout fléchir devant votre ascendant.
Et je vous bénissais! Aujourd'hui cependant.
Parce qu'un seul revers trompe votre vaillance, Vous chancelez soudain, et, pris de défaillance, Vous voulez déserter votre poste d'honneur, Sans songer que le peuple est encore mineur. Et qu'il ne s'agit point d'un ministre qui tombe. Mais d'une nation qui s'affaisse et succombe. Non! tant qu'il restera des méchants impunis. Des faibles opprimés, des frères désunis, Tant que vous n'aurez point chassé de leurs domaines Les derniers rejetons des misères humaines. Vous ne partirez pas ! Vous vous devez à tous, Vous vous devez au peuple avant que d'être à vous, Et vous ne quitterez votre tâche — la nôti-e — Qu'après avoir sauvé cet enfant comme l'autre.
A quoi bon caresser des plans cent fois déçus? Le pouvoir est-il donc le manteau de Nessus,
Madame, et se peut-il que l'on ne se délivre Du funeste présent qu'en finissant de vivre ? Que ferais-je, d'ailleurs, après un pareil coup? J'ai le cœur trop gonflé de haine et de dégoût, Pour reprendre avec calme un labeur débonnaire. Le nuage eu son sein couve-t-il le tonnerre, Laissez fuir le nuage emporté parle vent; Ne lui demandez pas qu'il vienne auparavant Arroser de ses pleurs quelque chétif brin d'herbe ; Peut-être qu'entr'ouviantson fianc large et superbe. Il en ferait sortir son fougueux nourrisson, Le feu, qui déti'uirait l'espoir de la moisson.
LA KEINK.
Non ! la lumière vient de plus haut que la foudre; Un homme tel que vous ne saurait se résoudre, Quand il peut être un phare, à n'être qu'un éclair. Restez, si mon repos vous est quelque peu cher, Et par compassion sinon par grandeur d'âme...
STKUKNSÉE.
C'est pour votre repos que je dois fuir, madame. Croyez-moi ; les revers ont leur contagion Qui, d'un membre, s'étend à chaque région. Pensez-vous que toujours je serai seul en butte A des agressions qu'en partant je rebute ? Pensez-vous que l'envie et la malignité Respectent votre sexe ou votre dignité?
Non ; mais si je me sens assez riche d'audace Pour dédaigner l'insulte et braver la menace, Pourquoi prétendez-vous me couvrir d'un rempart. Et dans votre péril me refuser ma part?
Puisqu'un devoir commun dès longtemps nous rassemble, Ti'iomphons l'un et l'autre ou succombons ensemble, Et pour fuir un malheur douteux ou passager. Ne m'abandonnez pas seule au plus grand danger.
STRUKNSÉK.
Non, madame ; en fuyant de ces lieux au plus vite, C'est un malheur terrible et certain que j'évite. Vous ne pouvez savoir, comme hélas ! je le sais.
Jusqu'où nos ennemis ont porté leurs excès
Mais de grâce, souffrez qu'enfin je me retire.
LA. REINU.
Restez, comte ; je sais ce qu'ils ont osé dire ; Restez !
STRUKNSÉK.
Quoi! vous avez entendu?...