‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772; mémoires de Reverdil ... précédes d'une courte notice sur l'auteur et suivis de lettres inéditesChapitre 24 sur 37 · LE COMTE DE BERNSTORFF A RXVERIHL, A NION · texte numérisé non relu

LE COMTE DE BERNSTORFF A RXVERIHL, A NION

Hambourg, le 16 mars 1771.

Monsieur, vous me marquez dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Montpellier, que vous comptez être de retour chez vous vers la fin de mars, et que c'est là que j'aurais à adresser la mienne.

Je le fais avec empressement. Ma lettre vous attendra probablement quelque temps, mais je serai bien content pourvu qu'elle vous trouve à votre arrivée en bonne santé, heureux et satisfait. C'est ce que je souhaite vivement.

L'hiver s'est écoulé sans que les maux du Danemark aient diminué.

Us paraissent au contraire s'être affermis. Je ne vous en ferai pas le détail; je sens qu'il me convient moins qu'à un autre d'en parler, parce que l'on ne me croira pas impartial et que je ne prétends pas être indifférent aux malheurs d'un prince et d'un pays qui m'ont été et me seront toujours si chers.

D'autres vous instruiront de ce que je voudrais vous cacher. L'homme au pouvoir et ceux auxquels il permet d'avoir part à la faveur en qualité de ses subalternes et de ses conseillers, ont cependant quelques embarras qui menaceraient toute fortune moins inébranlablement établie que la leur selon leur opinion, mais qui ne les inquiètent pas. Us se croient sûrs de

la durée de leur puissance, parlent et agissent en conséquence, tandis qu'ils ne quittent pas un instant le bord du précipice.

Peut-être sera-ce leur sort de se conserver.

La terreur, la violence, la vengeance inexorable les secondent; tout ce qui les croise est détruit.

Ces moyens nouveaux dans un pays où Ton avait cherché à tempérer le pouvoir illimité par la douceur de son exercice, et où par un raisonnement réfléchi on avait préféré pécher par trop. d'indulgence que par trop de sévérité, peuvent les soutenir; mais supprimeront-ils toujours le génie du maître et de la nation, et les effets de ces mêmes passions vives et impétueuses?

Les hommes l'ignorent, mais ils verront.

Il y a du changement entre Messieurs les sous-favoris. M. de Warstedt, que vous n'avez pas connu, mais que vous avez pu voir et entendre nommer, le seul de tous cesMessieurs que le roi aimât, qu'il avait fait son chambellan et son premier écuyer, a été nommé en vertu d'un ordre écrit de la main de Sa Majesté, le dernier des sous-lieutenants de cavalerie, avec ordre de quitter dès le moment même la cour. Personne n'est encore informé des causes de cette disgrâce, dont il ne se doutait pas lui-même, et qui a été adoucie quelques jours après par une pension de mille écus qui lui a été accordée.

M. Bemgaard, gentilhomme de la chambre et cousin germain de M. de Brandt, destiné par ce dernier à succéder au disgracié et mandé à la cour par exprès, a été déclaré en y arrivant aussi sous-lieutenant de dragons, sans pouvoir obtenir d'adoucissement à un arrêt qui le met au désespoir; mais M. de Falckenskiold, connu pour avoir eu part dans les dernières années du feu roi aux plaisirs, aux embarras et à l'exil du comte de Laurwig, a été appelé de Russie où il servait avec distinction, fait chambellan et colonel du régiment royal danois, et parait choisi pour appuyer le parti du comte de Rantzau contre celui de M. de Gaehler. Il est homme à pou$-

ser loin sa fortune. Mais en voilà assez et peut-être trop du Danemark.

Vous avez passé, Monsieur, votre hiver dans un pays qui n'est guère moins agité.

Vous me feriez un grand plaisir si vous vouliez bien me dire comment vous avez trouvé disposés les esprits dans la partie de la France où vous avez été.

Qui est-ce qui aurait dit que dans le siècle où nous vivons, le pouvoir légal dont jouissent les rois de France et de Danemark n'aurait pas paru assez grand à ceux qui cherchent à capter leur faveur et leur confiance, et qu'ils auraient réussi à détruire les consolations et les ressources prudemment imaginées autrefois, non contre l'autorité royale à laquelle dans Fun et dans l'autre pays personne ne songe à s'opposer; mais contre son abus et la surprise qui peut lui être faite.

Que dirait notre cher Roger * s'il vivait encore? Ne se croirait^! pas obligé à donner une nouvelle édition de ses lettres, de cet ouvrage si judicieux et si vrai lorsqu'il le composait, si peu fidèle aujourd'hui, que les principes que vous aviez inspirés au roi et dont il se glorifiait la première année de son règne, étaient si différents de ceux que l'on soutient et que l'on publie actuellement en son nom !

Je finis par l'article qui termine votre lettre ; je ne crois pas que vous soyez dans le cas de vous gêner relativement au voyage que vous vous proposez de faire.

La grande part que vous avez eue à l'éducation du roi, et le caractère dont il vous a revêtu, ne doivent pas selon moi y mettre obstacle.

Il est vrai que vous ne pouvez guère accepter d'emploi à

titre inférieur à celui que vous portez; mais un voyage n'est

pas un emploi, et voyager avec son ami * n'est susceptible

d'aucune interprétation désavantageuse.

Je ne vois rien qui puisse vous empêcher de prendre à cet

1 André Roger, mentionné dans la notice sur Reverdll. 1 Le baron de Prangins.

égard la résolution que vous jugerez vous convenir. Permettez-moi d'ajouter à ce sentiment un souhait : Puissent vos voyages vous conduire un jour quelque part où j'aie la joie de vous revoir !

Elle serait bien sensible à mon cœur.

BEBNSTOBFP A REVERDIL, A HAMBOURG.

Wotenen, 81 août 1771.

Monsieur, le délai de votre arrivée à Hambourg commençait à me donner de l'inquiétude, je craignais qu'il ne vous fût arrivé quelque accident lorsque je reçus avant hier la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire d'Erlangen.

Elle m'a rassuré et je vous en ai l'obligation la plus sensible. Je vous invite ici, Monsieur. Je vous y attends avec tout l'empressement de l'amitié, vraie, ancienne et fidèle. M. Philippon, et tous ceux qui à jamais paraîtront chez moi sons vos auspices, me feront beaucoup d'honneur et beaucoup de plaisir et seront les très bien venus. Vous me trouverez dans une maison qui n'est pas achevée et dans une terre qui se ressent de l'absence de son maître. Mais je réserve toutes les excuses que j'ai à vous faire sur ce sujet jusqu'au moment où j'aurai la joie de vous revoir.

COMTB DB BBR5ST0RFF A BEVSfiML, A COPENHAGUE.

Wotenen, 10 décembre 1771 .

Après ce que vous avez bien voulu me dire, Monsieur, au sujet des lettres, dans celle que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 30 septembre, je n'aurais pas celui de vous

écrire, si je n'avais d'abord deviné et puis appris ce que vous avez fait pour détourner la suppression déjà résolue de ma pension.

D m'est absolument impossible de ne pas vous dire, aujourd'hui que j'en ai une bonne occasion, que je sens fortement ce que je vous dois. L'objet en est considérable pour moi. Dix-sept années de missions aux cours étrangères, et près de vingt ans de ministère, ont altéré et embarrassé ma fortune, et, quoique je m'en fasse plutôt honneur que reproche, je ne puis m'en dissimuler ou cacher les suites ; mais je ne suis pas moins touché peut-être de la beauté de votre action que je ne le suis de ses effets.

Recevez-en, Monsieur, tous mes remerclments, non pas tels que je les exprime, mais tels qu'il vous sont dus, et que mon cœur vous les rend.

COMTE DE BERNSTOEFF A REVERDEL, A COPENHAGUE.

Woteraen, décembre 1771.

Monsieur,

Je n'ai point fait encore de sacrifice plus grand à la politique que celui de différer jusqu'ici les tendres remerclments que je dois de la lettre que vous avez bien voulu m' écrire. Elle m'a fait un plaisir que je ne vous exprimerai pas. J'ai attendu impatiemment une occasion de vous le dire, et je l'ai enfin trouvée par le départ du baron de Schimmelmann, qui ignore que j'ai l'honneur de vous écrire, mais qui ne me refusera pas de remettre à mon fidèle ami Wocherbben le paquet qui renferme cette lettre.

Ce n'est que parce que je suis convaincu qu'on vous observe, que je deviens si circonspect. Les termes où j'en suis n'exigent plus guère ces ménagements ; mais j'en dois beau-

coup à un ami aussi cher que tous me l'êtes, et à une situation aussi délicate et aussi critique que la vôtre.

Je bénis le ciel de ce que mes vœux sont remplis au delà, ou plutôt contre mon attente, et de ce que vous voyiez beaucoup le roi. Je ne me permets assurément pas de prévoir l'usage que vous ferez de cette prérogative, et je ne me permets pas même, à cet égard, de former un souhait. On ne peut juger, dans l'éloignement, ni de ce qui se peut, ni de ce qui se doit faire; mais je suis toujours très sûr que votre personne et vos discours, quand ils ne rouleraient que sur les sujets les moins intéressants, seront fort utiles au souverain, et par conséquent à l'Etat, et je ne reviens pas encore de mon éfonnement de cet enchaînement de circonstances qui a rendu possible ce qui, selon tous les raisonnements que je pouvais faire, paraissait ne l'être pas. Je ne puis plus vous seconder, Monsieur, que par mes vœux. Ils sont tous pour vous.

Puissiez-vous être l'homme du royaume le plus heureux, c'est-à-dire celui qui fait le plus de bien. Je vous applaudira avec transport.

Je ne me permets pas de vous demander de vos nouvelles ; mille justes raisons peuvent vous engager à ne m'en point donner; mais, lorsque vous pourrez et voudrez m'en accorder, je les recevrai avec sincère et vive reconnaissance.

Je prendrai toujours l'intérêt le plus tendre à vos succès et à vos chagrins, et vous n'aurez jamais, Monsieur, d'ami plus constant et plus dévoué que moi.

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