BERNSTORFF NEVEU A REVEHD1L, A NION
Copenhague, 4 février 1777.
Monsieur,
C'est de bien bon cœur que je vous remercie de votre lettre du 43 décembre.
Je tiens à vous et à tous mes amis par des liens qui me sont très chers , et qui ne s'effaceront et ne s'affaibliront jamais. Leur souvenir fait mon bonheur dans les instants de relâche que je puis leur donner.
Vous avez bien du mérite de penser à moi du fond d'une retraite tranquille et heureuse ; votre cœur seul peut vous rappeler les personnes avec lesquelles vous avez passé les scènes orageuses que vous ne voyez plus que dans l'éloignement.
Vous vous direz peut-être qu'ils ne sont pas si heureux que vous. Vous les plaindrez quelquefois, et s'ils n'étaient soutenus par l'espérance de faire quelquefois le bien , après avoir souvent et inutilement tenté de le faire, ils succomberaient effectivement bientôt à une séduction trop forte pour pouvoir y résister dans les instants de dégoût, inséparables du maniement des grandes affaires.
Notre situation est toujours la même. La tranquillité est parfaite. Les arts manquent de protections, mais l'industrie est encouragée, et jamais la population et le commerce n'ont fait chez nous des progrès aussi rapides que depuis trois et quatre années.
L'époque est aussi intéressante pour le Danemark que digne de l'attention du philosophe et du sage, elle anéantit bien des vérités spéculatives détruites par l'expérience la moins désirable.
Je serai charmé, Monsieur, de recevoir de votre part des éclaircissements sur l'état intérieur de la Suisse, sur ses négociations avec la France et sur tout ce qui regarde Genève en particulier : cela m'instruira d'une manière à laquelle j'attache beaucoup de prix.
HODBIL ■ À REVERDtt , A NION.
Copenhague, 5 janvier 1768.
Monsieur très honoré et très cher ami,
Votre lettre de Bâle, du 21 décembre, m'a été remise exactement. Madame de Gabell m'a aussi envoyé copie de la lettre au roi; que j'ai lue avec toute la satisfaction et le plaisir possible.
Il vaut mieux mille et mille fois avoir écrit cette lettre, que d'être fait Conferentz-Ratk ( car j'ai mes raisons pour croire que c'est cela que Schumacher1 a eu en vue, quand il m'a dit que vous auriez mieux fait de ne pas écrire). Or, à mon sens, rien n'est plus noble que de parler aux rois comme vous l'avez fait. On voit régner dans votre lettre les sentiments et la candeur d'une grande âme, telle qu'il ne s'en trouve guère que dans les républiques.
Je ne sais par quel hasard je n'ai jamais redouté les revenants, ni rampé devant les grands, quelle que fût leur élévation. Tout le monde ici me prêche cependant bien le contraire ; toutefois j'espère de ne devenir jamais docile sur ce point.
J'ai fait une copie de la lettre, et si vous m'ordonnez de la brûler, je me résignerai ; mais je préférerais plutôt que vous m'accordiez la permission de la lire à ceux que je sais être vos véritables amis. J'attends vos ordres.
Les liaisons qu'on vous accusait d'avoir avec le comte de Saint-Germain ne vous sont plus imputées comme faux pas ; on convient que vous n'avez pas été aveugle à son sujet; on connaît que vous lui avez été contraire à l'égard du rescript qui statue que les militaires devaient être employés au civil, etc.
1 Hoier, ami chaud de Reverdil, employé a la chancellerie danoise. * Schumacher, secrétaire du cabinet du roi.
Et soyez sûr que je ne vous ai rien avancé qui ne soit conforme à la plus stricte vérité.
C'est avec une vive satisfaction que j'entends à tout moment et en tous lieux faire l'observation que, tandis que vous étiez ici, les bonnes mœurs étaient plus respectées. Schumacher ne vous fait ni ne vous fera jamais oublier.
HODER A RBVEBDIL, A MONTPELLIER.
Copenhague, ta mars 1771.
Monsieur et très cher ami ,
Du fond de la Provence, c'est encore vous, mon très honoré et très cher ami , qui faites que le roi me comble d'honneur et de bienfaits.
Le 20 de ce mois, il m'a nommé quatrième député de la chancellerie danoise, chef du quatrième département de cette chancellerie, avec mille écus de traitement et injonction expresse de continuer comme membre de sa chère commission ' (qui m'est bien chère et à vous aussi), et de conserver la direction ou l'inspection sur le secrétaire, mon successeur, que nous avons eu l'honneur de nommer nous-mêmes.
11 m'a de plus chargé de minuter les ordonnances que cette commission jugera à propos de projeter.
Je n'ambitionnais que d'être utile aux paysans, je ne désirais pas sortir de cette carrière*.
Je ne suis pas plus courtisan que je ne l'étais quand nous vivions ensemble. J'ai vu Struensée deux fois pour affaire, et cela sans montrer la moindre envie de rien obtenir. Je n'ai point du tout vu Brandt depuis sa faveur.
1 Commission instituée à l'effet de procurer l'affiranchissement des paysans.
* Hoier a été de fondation membre de la susdite commission.
J'ai vu Rantxan quatre fois, et deux d'entre elles, c'est loi qui m'a fait chercher.
Je n'ai jamais vu Gaehler. Je n'ai jamais rien demandé à Schumacher, parce que je ne suis pas solliciteur de mon naturel, et encore il n'a rien pu ni osé faire. Malgré tout cela, Struensée me fait quérir le 17 mars, me dit que le roi voulait opérer une modification dans la chancellerie danoise, et qu'il veut me nommer quatrième député, 1° parce qu'il me connaît comme ami de Reverdil (ce sont les propres termes de Struensée) et 2° parce qu'il me croit sans préjugés ; que l'ordonnance sur les corvées (du 20 février, que je vous enverrai) , qu'on sait que j'ai minutée, a été trouvée fort bonne, etc.
N'étant pas trop charmé de la proposition, je répondis que j'étais extrêmement heureux dans la place que j'occupais, parce que je l'aimais, et n'aspirais à rien de plus. Il insista, me disant que j'étais nécessaire là où l'on voulait me placer, et en me faisant ce compliment, la conversation se termina de ma part en assurant que j'irais sans regret où Sa Majesté l 'ordonnerait, et de celle de Struensée, en me priant de vous transmettre ses compliments.
Voilà l'histoire, et jugez comme j'ai envie de vous embrasser. Vingt-quatre heures avant sa nlort, mon père vous bénissait, pour ce que vous aviez déjà fait pour moi, et, s'il vivait encore, que ne ferait-il pas présentement ?
Cher ami , mon cœur est tout gros dans ce moment de reconnaissance. Vous fûtes la consolation du père mourant. Le fils vous doit tout. Lisez dans mon cœur, car je m exprimerai trop faiblement en paroles. Adieu, le plus cher de tous les amis. Continuez toujours à m'aimer, et dites-moi que vous êtes heureux, ou je ne le serai pas.
Je suis extrêmement affairé. Je vous embrasse tendrement.
HOEER A REVEHDIL.
Copenhague, le 6 août 1771.
Je vous embrasserai donc bientôt, mon très cher ami, et c'est dans ma patrie que cette agréable scène se passera ! Le ciel en soit loué et même à beaucoup d'égards ! Deux jours avant de recevoir votre lettre, j'avais appris la nouvelle; mais, confirmée de votre main, ma joie en fut augmentée.
Venez donc, accourez. J'ai différé le bel ouvrage de la liberté personnelle des paysans, de quelques semaines, pour que vous y preniez part. Il est juste que cela soit, puisque vous êtes l'auteur de la commission. Votre premier mémoire sur la condition des paysans est daté du premier septembre 1767. Que ce même jour soit celui de votre rentrée ici, pour achever l'ouvrage que vous méditiez alors.
Vous reparaîtrez, pour redevenir l'ange tutélaire de nos pauvres amis, qui courraient sans cela grande chance, Rothe ayant su attirer à lui seul une partie très considérable de ce qui était du ressort de la commission.
Bientôt nous en parlerons plus à l'aise.
Il faut absolument que je sois le premier de vos amis qui vous embrasse : j'exige de votre amitié que vous me donniez rendez-vous à Slagelse ' ou Ringsted.
Les Mazar veulent vous rencontrer à Rotschild.
Mais il faut que je vous parle le premier sans témoins. Je crois même que vous n'en serez pas fâché, puisque assurément vous êtes tout à fait étranger ici. Ne me refusez pas cette faveur, je vous en conjure. A quel jour l'entrevue ? Adieu.
Slagelse, lieu de naissance du baron de Falckenskiold.
RANTZAU d'aSCHEBERG A REVERDIL.
Christiania, 81 d'octobre 1767.
Mon cher et estimable Nérestan *, les malades sont tendres et familiers : je dois une réponse à la plus jolie lettre du monde; je me réserve de la faire lorsque j'aurai rattrappé le peu de tête que j'avais, mais je mets à profit un instant de cessation totale d'épuisement pour vous dire que j'ai été mourant et que je vous avais fait un legs dans mon testament, qui était la liberté des paysans. Je mourais avec la vraie persuasion que mon roi serait grand, que Saint-Germain lui ferait une armée et Reverdil lui donnerait des hommes, des sujets, une nation. Cette idée vous a appartenu, c'est la source première de ma tendresse et de mon respect, oui de mon respect pour vous.
Ne la quittez jamais et pardonnez à mon délire qui est le délire d'une tète échauffée par la fièvre chaude, et le délire d'un cœur honnête échauffé par l'amour de son roi et de sa patrie.
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Ch. de Rantzau.
RANTZAU d'ASCHBRERG A REVERDIL.
Christiania, 18 novembre 1767.
Monsieur, vous ne vous trompez pas, il m'en a coûté pour faire un dragon du sieur Drague, et je suis bien heureux de n'avoir vu là dedans que le plaisir de vous obliger; car maintenant que vous voilà hors de cour et de procès, au lieu de
* Allusion a la tragédie te Zaïre, que Reverdil a jouée avec le roi.
quelque cordon bleu ou patente de feld-maréchal, je vois bien que ce que je pourrais tirer sera quelque fromage de Gruyères ou, si vous êtes près de Moudon, quelques bouteilles d'hypocras.
Un général ne doit jamais se laisser surprendre dans son poste, par conséquent votre petit billet en apostille ne m'a point du tout surpris.
Voici la progression machinale de mes idées : Gomment
M. deReverdil est-il si malhabile et si heureux? Il a été jugé
par la loi du talion : Per quod guis per idem punilur et
idem Il voulait rendre libres les sujets du roi, on Ta rendu
libre.
Puisque à l'occasion de cette apostille si peu attendue, je
me souvins du marchand qui, devant signer ses lettres à huit heures du soir (son commis signant toujours pour lui), mit en apostille aussi : « Je ne dois pas manquer de vous avertir que je mourus à cinq heures après dtner. » Et puis je me pris à rire d'un rire d'Homère qui ne finit jamais. Vous voyez, Monsieur, qu'en tout ceci il n'a point été question de vous plaindre.
Ce n'est pas là mon fort, je sais sentir, mais ne sais point hftbler.
U faut pourtant vous dire que ma situation n'est pas aussi gaie que mon propos.
Je suis fait pour croire que le roi a toujours raison et je le crois; mais avec la tendresse, l'attachement que je vous connaissais pour lui, avec votre esprit, avec votre cœur, il ne m'est point du tout aisé de croire que vous avez tort. Le parti que je prends est de m'étourdir et d'obtenir à genoux de mon maître la permission de regretter mon ami.
Vous êtes sans doute, Monsieur, par la munificence royale, par votre philosophie, au-dessus des efforts de l'amitié; mais si jamais vous étiez assez malheureux pour vous trouver dans ce cas, rendez-moi assez heureux pour pouvoir faire mon devoir.
Votre souvenir m'honorera toujours, si de temps à autit vous voulez bien me donner de vos nouvelles. Mais surtout faites-moi la justice d'être persuadé des sentiments tendres et constants avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
LE COMTE DE SGHMETTAU A REVEBDIL, A HAMBOURG.
Preetx (Holstein), *5 novembre 1767.
Monsieur, vous avez quitta la cour, le roi vous donne une fois pour toutes dix mille écus, et vous vous rendez en Suisse. Voilà ce que m'apprennent les lettres que je viens de recevoir. Je crois vous connaître assez pour vous en faire mon compliment; mais je ne sais si j'ai assez l'honneur d'être connu de vous pour que vous sentiez tous mes regrets et toute la peine que m'a causée cette nouvelle. Elle m'en fait par amour personnel, ne fût-ce qu'en m'ôtant l'espoir de vivre un jour avec un homme de tant de mérite et d'esprit.
Votre départ m'afflige par un effet de mon zèle pour le bien public, et j'en suis inconsolable pour l'amour du roi.
Par quelle fatalité ce tourbillon d'intrigues et de cabales qui agite la cour, a-t-il pu vous atteindre? Je l'avoue, cet événement est une énigme pour moi.
Dans le moment où je vous écris, j'espère un peu que vous pourriez bien passer ici et m'accorder la satisfaction de vous voir. Je sens bien d'un autre côté, que je n'ai pas été assez à portée de mériter une telle marque de votre amitié : j'ai donc voulu au moins me procurer la satisfaction de vous faire parvenir la présente à votre passage par Hambourg.
Agréez, Monsieur, que ce soit pour vous demander une amitié qui me fut toujours chère, et de vous la demander avec autant d'instance à présent que j'ai eu d'appréhension ci-devant de paraître la rechercher par motif d'intérêt.
CABSTEHS A BEVEBDIL, A SLÀGELSE.
Copenhague, 10 septembre 1771.
Quand M. Hoier vous rendra cette lettre dont il a bien voulu se charger, il sera enfin hors de doute que nous allons jouir du plaisir inexprimable de vous voir malgré tous le3 bruits qui ont couru et qui courent encore ici. Qu'il me tarde de vous embrasser, mon cher et digne ami, et que n'aurai-je pas à vous dire !
Je ne bougerai de chez moi demain mardi jusqu'à trois
heures après midi, et après avoir dîné, je reviendrai à cinq heures. Jeudi je reste chez moi jusqu'à dix heures du matin, qui est l'heure canonique pour aller à la chancellerie. Vous savez à quel point mon cœur vous est acquis.
LE BARON DE GULDENCRONE A REVERDIL, A NION.
Strasbourg, 16 janvier 1768.
Monsieur, j'ai retenu jusqu'ici mon envie de vous écrire, mon cher ami, puisque je sais que ma lettre vous aurait trouvé bien mal à propos dans les premiers moments de votre retour chez vous.
Actuellement que je vous suppose reposé, je veux que vous sachiez au moins que je ne puis pas me passer de vous dire aussi souvent que possible combien je vous estime et vous aime.
Le couple d'heures que vous m'avez données à votre passage ici, m'avaient mis dans une situation qui ne saurait se dépeindre. Je sentais vivement le plaisir de vous posséder, mais le chagrin de vous voir quitter ma chère patrie et mon maître, auxquels vous aviez été jusqu'ici utile et nécessaire, l'empor-
tait sur l'autre sentiment, et mon cœur en était si serré que vous avez dû nécessairement apercevoir mon trouble.
L'idée de vous savoir peut-être plus heureux, et moins gêné que vous ne l'étiez, ne me console pas, bien qu'elle en fût capable, si la perte que nous avons faite en vous ne s'offrait à mes yeux comme irréparable.
Je m'imagine que vous reviendrez vers nous sous de meilleurs auspices, et, si les vœux de vos amis (eh ! combien n'en avez-vous pas, puisque tous ceux qui vous connaissentdoivent l'être nécessairement) peuvent y contribuer, ce sera dans peu.
Je vois avec un plaisir sensible par toutes les lettres que je reçois du Danemark qu'on vous y rend justice plus que jamais. Un de nos amis de Copenhague qui ne s'était jusqu'ici pas découvert vis-à-vis de moi à votre sujet, et qui n'écrit que ce qu'il pense réellement, me mande entre autres : « Le départ de M. de Reverdil vous aura frappé, comme je vous sais de ses amis. On ne sait nulle autre cause pour laquelle il déplaisait à bien des gens, sinon qu'il est honnête homme. Enfin .le roi l'aime toujours et peut-être qu'il reviendra. » Mes autres lettres de ce pays disent à peu près la même chose et toutes sont d'accord que vous avez emporté les regrets, l'estime et le respect de tout le monde.
Je me fais une fête de vous le répéter, Monsieur, et je m'imagine que vous devez me croire sincère dans ce moment vis-à-vis de vous, ainsi que jadis peut-être vous auriez pu penser que je tenais un langage de cour.
MADEMOISELLE BOMBELI A REVEBDIL, A NIOIf .
Chaumont «, 18 juillet 4771.
Votre explication est bonne, mon cher ami, et je serais fâchée que vous eussiez vu à mon accusation quelque autre côté
1 Chaumont, habitation élevée à une lieue et demie nord-est de Neuchatel, où l'on va changer d'air en été.
que celui d'un sentiment dont vous ne pouvez me savoir mauvais gré. Je n'ai plus qu'une seule correspondance à Zurich, c'est celle du professeur Usteri.
Je ne compte pas celle de Lavater, qui n'est qu'une forme de catéchisme par demandes et réponses, une fois l'année tout au plus quand l'occasion le requiert. Cependant si vous voulez voir Lavater, Bodmer, Gesner et Fueslin, dites-le moi, et j'en aviserai M. Usteri ; mandez-moi aussi si je dois vous envoyer ma lettre de suite ou si vous aimez mieux qu'elle vous précède.
J'ai quelques connaissances en Allemagne, mais je ne sais ni la route que vous prendrez, ni si vous vous souciez de voir du monde. Par exemple, une fort jolie femme et son mari, qui n'est pas sot, dans le château de l'électeur de Trêves, à Ehrenbreitstein. Item le baron de Poellnitz, gouverneur d'Erlangen ; mais il faudrait premièrement savoir, par M. Garcin ou M. de Montolieu, si M. Poellnitz est actuellement à Erlangen.
J'ai bien encore unç connaissance à Stuttgard ; mais j'imagine qu'elle vous sera inutile, et puis c'est un vieux M. de Gemingen, qui peut être mort sans m'en rien dire. Mes gens font comme s'ils étaient morts aussi, je n'en ai point de nouvelles; mais je me tranquillise très fort sur leur silence, parce que c'est ainsi leur coutume.
Il faut vider une fois le sac dans lequel nous faisons voyager depuis quelque temps la dame de Lausanne, de Neuchâtel à Nion et de Nion à Neuch&tel, le tout sans qu'elle s'en doute.
Elle a voulu , ne m'en déplaise, me marier avec ce défenseur du bon Dieu dont vous m'avez parlé au mois d'octobre passé. Son projet était du mois d'avril. La personne qu'elle chargea de m'en parler ne m'en dit mot. Je ne m'étonnai point de voir ledit personnage au château de Nion, à plusieurs reprises, dès le surlendemain de mon arrivée; et, quand il
fut marié, je fus encore moins étonnée de ses courses fréquentes dans vos quartiers.
Je n'ai appris cela qu'au mois de mars passé, par la personne même qu'elle avait chargée de m'en parler dix mois auparavant, et, dès lors, une autre me dit avoir reçu la même commission de la dame , mais tout aussi inutilement. Vous voyez que cela n'a aucun rapport avec votre anecdote, qui m'indispose encore plus que la première, à cause des conséquences que cela aurait pu avoir auprès de tout autre que de vous^ et de vous qui me connaissez.
Madame Sandoz rit de votre anecdote pendant que je m'en fâche, et elle prétend que vous lui en devez l'explication. Je me suis toujours bien doutée qu'une bienveillance trop étendue, et une activité surabondante, ne valait rien pour les femmes.
C'est un moyen de plus de faire des sottises.
Toutes celles de la dame dont j'ai été l'objet sont presque impardonnables, parce que je n'ai aucune liaison avec elle. Je l'ai peu vue; elle me plaisait cependant; mais j'ai évité de le lui dire , parce qu'un instinct de prudence, qui me tient lieu de sagacité, m'a avertie qu'il n'y faisait pas bon, et mon instinct avait raison, puisque, sans liaison, sa manie active et bienveillante en agissait si librement avec ma personne.
C'est un hasard qu'elle vous ait rencontré, vous, que vous vous soyez vus et que vous me connaissiez , moi , sans quoi elle aurait suivi sa brillante idée vis-à-vis de quelque autre, et dans la même époque, ce qui y mettait un grain de sel de plus.
Je vous quitte, on bat la caisse, point pour nous faire faire l'exercice, mais dîner; c'est le seul moyen qu'on ait trouvé ici pour rassembler les promeneurs.
Àdie^ mon bien cher ami.
MOULTOU A KEVEBDIL, A COPENHAGUE.
Genève, le S juin 1762.
Je n'ai tardé à vous écrire, mon cher ami , que pour tous rendre la réponse de Rousseau à la proposition de M. de Reventlou.
La voici extraite littéralement de sa lettre :
« Je suis très sensible au témoignage d'estime que je reçois « de la part de M. de .Reventlou , dans la lettre dont vous « m'avez envoyé l'extrait; mais outre que je n'ai jamais aimé • la poésie française, et que n'ayant fait de vers depuis longc temps, j'ai absolument oublié cette petite mécanique.
a Je vous dirai de plus que je doute qu'une pareille entre- « prise eût aucun succès, et quant à moi, du moins, je ne sais « mettre en chansons rien de ce qu'il faut dire aux princes; c ainsi, je ne puis me charger du soin dont veut bien m'ho- « norer M. de Reventlou.
« Cependant, pour lui prouver que ce refus ne vient point a de mauvaise volonté, je ne refuserai point d'écrire un méc moire pour l'instruction du jeune prince, si M. de Reventa lou veut m'en prier.
« Quant à la récompense, je sais d'où la tirer sans qu'il s'en « donne le soin.
(Aussi bien, quelque médiocre que puisse être mon travail « en lui-même, si je faisais tant que d'y mettre un prix, il se- « rait tel que ni M. de Reventlou ni le roi de Danemark ne « pourraient le payer. »
Voilà bien le ton de J.-J. Rousseau, et malheur à celui qui verrait de l'orgueil dans cette réponse, où il n'y a que de la noblesse.
La compensation qu'il offre à M. de Reventlou me semble trop avantageuse pour ne pas l'accepter : au moins , j'ai trop bonne opinion de la sagesse de ce seigneur, pour croire qu'il la refuse.
Rousseau s'est élevé au-dessus de lui-même dans son Droit
politique; c'est un ouvrage que Montesquieu n'aurait pas désavoué.
Il est profond, lumineux, plein de vérités utiles; la méthode en est admirable (ce que vous n'auriez peut-être pas attendu ). Et il n'y a pas un seul paradoxe, si vous en exceptes le chapitre sur la religion civile, que je n'approuverais pas, quand même je croirais le christianisme une religion humaine, ce que je suis bien loin de penser. Ce livre est défende en France, jugez comme il sera reçu dans les pays où la liberté vit encore,
Emile est, à ce qu'on dit, aussi beau dans son genre, que le Droit politique dans le sien.
C'est un livre sur l'éducation , en 4 vol. in-8°. Je ne l'ai point encore reçu.
Quel dommage si Rousseau fût mort cet hiver, comme il y avait tout lieu de le croire. Il fut si mal, qu'il avait fait son testament et m'avait chargé (ceci sous le sceau du secret) de tous ses ouvrages, dont je devais être l'éditeur.
Cette commission était aussi honorable que difficile : je l'avais pourtant acceptée*
Nous sommes, avec Rousseau , dans les plus étroites liaisons ; nous nous écrivons tous les quinze jours.
Voilà, mon très cher ami, des choses que je n'ai dites qu'à vous; j'ai du plaisir à vour montrer que je suis toujours le même pour vous, et à penser que vous m'aimez autant que je vous aime ; il me semble que la confiance rapproche l'intervalle qui nous 3épare, etc.