‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772; mémoires de Reverdil ... précédes d'une courte notice sur l'auteur et suivis de lettres inéditesChapitre 29 sur 37 · REVERDI! AU BARON DE PRANGINS · texte numérisé non relu

REVERDI! AU BARON DE PRANGINS

Fréderichsberg, 26 décembre 1771.

Assurément, ce n'est pas le retard de votre lettre qui a seul fait différer celle-ci : un peu d'affaires, beaucoup de devoirs, des importuns, des correspondances qui -exigent réponse à vue, se sont joints à l'attente prochaine , et chaque jour re-

nouvelée, d'apprendre par vous-même, comme vous l'aviez promis, votre arrivée au paradis terrestre '.

Je prends le ton qui convient à l'endroit où vous me lirez ; car, si vous leur disiez qu'à l'heure qu'il est, sous le cinquante-sixième degré de latitude, une jeune femme, nourrice, force le lièvre à cheval deux fois par semaine, et que cette femme est reine, on ne le croirait pas. Je ne saurais vous peindre ma situation, parce qu'il y a mille choses que je ne puis écrire, et que vous ne sauriez deviner: ces choses cependant sont la clef du reste.

Tout ce qu'on me disait du pays où je venais, depuis Berlin à Hambourg en province, tout cela, dis-je, devait m'alarmer et me rebuter. C'était an découragement général, des troubles intestins dans le palais et jusqu'au sein de la famille royale; une nation occupée d'idées sinistres sur le présent et sur l'avenir. En voyant les choses de près , j'ai jugé que tous les sujets de plainte ne sont pas réels, et que ceux qui le sont ont une origine en grande partie différente de celle qu'on leur attribue.

Enfin, ces maux réels m'ont paru avoir moins de part aux murmures que la jalousie du pouvoir et l'espérance de culbuter encore. En somme, ma position est meilleure qu'avant cette absence de quatre ans.

Le public, et surtout les gens instruits, savent bien que je n'ai eu aucune part à ce dont on se plaint.

Mon accès à la familiarité est sur un pied plus flatteur, et, quoique la médaille ait bien son revers, je ne dois pas regretter d'être venu. Au moins, suis-je sûr de n'y faire aucun mal, et placé comme je suis, le moment peut se trouver où je ferai plus de bien en un jour que je n'en aurais fait en Suisse pendant une vie entière.

Il faut penser à cela pour se consoler du reste; par exemple, pour trouver quelque dédommagement à cette façon de passer l'hiver, comparée à l'hiver dernier.

1 Montpellier.

Sans vous faire compliment, votre amitié me Ta rendu bien doux, et quoique j'aie ici des amis bien éprouvés, il n'y en a aucun qui ne soit plus livré à sa fortune qu'au sentiment, aucun dont l'intimité soit sans danger d'indiscrétion, et cela dans un temps où l'agitation universelle rend les confidences importantes. Si je pouvais vous envier quelque chose, ce serait votre société ordinaire. Où trouverai-je une femme d'un esprit aussi délicat, aussi fin, aussi éclairé que Madame Baraban ? Je ne dis rien des deux hommes avec qui vous passée vos soirées, etc.

LE COMTE GORIOT A REVBBDIL, A NlOît.

Paris, le «8 février 1793

Monsieur, depuis que j'ai eu le bonheur de faire voire connaissance, je n'ai cessé de vous estimer et de vous chérir. L'homme intéressant qui passe sa vie à faire le vrai bien, et qui réunit si heureusement l'amabilité la plus attrayante aux connaissances les plus variées et le mieux approfondies, ne s'effacera jamais de ma mémoire. Agréez ce témoignage des eeatiments sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

Monsieur,

GOBANI.

P. S. Vous recevrez dans son temps un exemplaire de mes Tableaux sur les mœurs et le gouvernement des principaux Etats de l'Italie. J'ajoute à mes premiers Essais dans la langue française un exemplaire des Maximes et Pensées d'un homme doué d'un vrai génie, qui vous a connu, apprécié, et qui s'est toujours souvenu de vous.

REVEKDa AU COMTE G0RA1ÏI, A PARIS.

Nion, le 39 mars 1799.

Mon cher et illustre citoyen ,

Lorsque vous viviez dans la retraite, avec vos amis, et loin du grand théâtre où vos talents vous appelaient, vos suffrages et vos bontés ont déjà flatté autant mon coeur que mon amourpropre; mais à présent, je m'enorgueillis bien davantage, puisque, transplanté au pûlieu des orages politiques, vous avez daigné vous souvenir de l'un de vos admirateurs obscurs et indolents, qui est resté dans la solitude et l'oisiveté.

Quoique votre situation ait changé, vous n'avez pas perdu la noble habitude de dire au monde et aux potentats leurs vérités avec un courage indomptable.

Sans avoir le moindre droit de me comparer à vous, mon cher citoyen, j'ose prétendre cependant que je suis de la même religion, c'est-à-dire amant passionné de la liberté, de la justice et du bonheur des hommes. Si j'avais vu tout cela en France depuis quatre ans, j'y aurais transporté mon domicile, et, pour cet effet, j'y aurais acheté un couvent, après toutefois que les anciens habitants en auraient été évacués ; car je vous avoue que les moines ont toujours été mon aversion.

Malgré votre dévouement à la France, je puis croire que vous pensez que la nation n'a pas atteint encore le but de la révolution, et j'en juge par le discours à Custine, que vous rapportez avoir été fait par les Francfortois, et par le peu de sutcès de vos deux adresses, si pleines d'énergie, d'élévation, d'amour du bien , et fondées sur la connaissance des faits. Car enfin l'argent a été gardé, Custine n'a pas été puni , pas même improuvé, et les députés de Francfort, contre le droit des gens, ont été emprisonnés. Au reste, votre mérite à cet égard n'en est que plus grand, et de tous vos écrits, si coura-

geux, ces deux lettres le sont peut-être le plus, puisqu'elles attaquent des gens bien redoutables, au milieu desquels vous vivez.

Beaucoup de faits m'ont étonné dans vos diverses brochures. Je n'hésiterai pas à les croire sur votre parole, si vous m'assurez que vous en avez la preuve par-devers vous.

Tels sont en particulier les trahisons et actes de tyrannie imputés à Louis XVI. Quelques-uns des forfaits qu'on lui reproche m'avaient paru destitués de preuves, d'autres avaient été pardonnes et d'autres paraissaient innorents, tous enfin ne pouvaient être l'objet d'un jugement.

D'après vous, mon cher citoyen, je suspendrai mon opinion. J'ai fait remettre vos trois autres paquets, et je pense que vous en aurez des nouvelles, excepté de celui de M. de Grens. Ce brave homme a bien toute sa tête, mais il est perclus de rhumatisme, en sorte qu'il n'écrit plus, et sa santé est dans une telle décadence qu'il ne saurait vivre encore bien des mois.

Il le sait, et son courage est aussi ferme sur son grabat, qu'il l'eût été à son régiment.

Madame de Grens a presque perdu la vue.

Je me suis chargé de leurs remercîments et de ceux de M. Gaudin.

M. Schmidt va nous quitter pour Lenzbourg.

J'attends avec impatience vos Tableaux; je sais déjà qu'ils seront de main de maître, et au talent d'écrire en français que vous venez de développer d'une manière brillante, vous joignez un avantage inappréciable, c'est que vous avez eu des relations immédiates avec presque tous les personnages importants de notre siècle.

Je suis à vous, mon cher citoyen, sans cérémonies et avec plus de respect pour vos qualités que je n'aurais jamais pour le titre que vous avez quitté.

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