‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772; mémoires de Reverdil ... précédes d'une courte notice sur l'auteur et suivis de lettres inéditesChapitre 31 sur 37 · MADAME NECKER A REVERDIL, A NION · texte numérisé non relu

MADAME NECKER A REVERDIL, A NION

Paris, le 19 juin 1771.

En relisant votre charmante lettre, Monsieur, je suis réel* lement affligée d'avoir resté si longtemps sans y répondre, et

ce serait en vain que je chercherais à me dédommager des plaisirs dont je me suis privée; permettez-moi de vous le dire une seule fois : il est impossible d'estimer plus profondément que je le fais vos talents, votre esprit, vos lumières et vos vertus; soyez persuadé que ce sentiment dont Je vous parlerai rarement, présidera sur toutes mes actions et sur toutes les pensées qui vous seront relatives. Les réflexions que j'avais pris la liberté de vous adresser, étaient une suite de la confiance qu'inspire toujours le plus grand mérite; mais votre parti me paraît pris et bien motivé; je ne suis pas assez présomptueuse pour me flatter de pdbvoir vous être utile; il se pourrait cependant que le théâtre sur lequel je vis, et la multitude de mes liaisons dans tous les états, me mettraient à portée de pouvoir exécuter vos ordres, si vous m'ouvriez quelque voie pour cela; toutes ces idées sont très vagues, je le sens et je laisse courir ma plume sans y attacher aucune importance; je pense aussi quelquefois qu'un homme qui a fait l'éducation d'un roi et dont toutes les leçons avaient pour but le bonheur d'un peuple, aurait bien de la peine à s'occuper des vertus d'un particulier quelque nom qu'il portât.

La scène des affaires politiques change si souvent depuis quelque temps, qu'elle absorbe entièrement notre attention; un des inconvénients de ces grands événements, auxquels on est toujours lié par quelque bout, c'est de diminuer le goût des choses abstraites; d'ôter aux lettres l'importance qu'on leur donne dans la solitude et de les ranger presque dans la classe des goûts frivoles, qui ne méritent qu'une partie de notre temps. J'éprouve malgré moi cet effet, dont je crois les suites funestes pour la fin de la vie, et si je lis encore des ouvrages de morale avec avidité, je m'aperçois que je ne parle plus de tragédie et de vers que comme un autre fait des nœuds; j'ai donc fort peu de nouvelles littéraires à vous apprendre; la plupart des auteurs que je connais sont des vétérans qui jouissent de leur gloire passée.

Gentil-Bernard a perdu la mémoire, en conservant les au-

très facultés de son esprit ; il a oublié la mort de ses amis les plus chers et se croit encore dans son printemps; son exemple effraye ses contemporains.

Marmontel fait chaque jour un opéra comique, plein de grâces, de plaisanterie et de finesse; mais ces ouvrages là ne sont pas assez robustes pour passer à la postérité. M. Thomas fait imprimer son ouvrage sur les femmes ; vous y trouverez la peinture de nos mœurs la plus vraie, la plus fine qui ait encore été écrite.

M. de Saint-Lambert travaille à un nouveau poème et vient de donner une édition corrigée et augmentée de ses Saisons ; j'ai toujours aimé beaucoup cet ouvrage, mais je crois que mon goût sera justifié dans votre esprit, si vous le lisez avec les changements. Vous occupez-vous d'un travail suivi dans votre retraite? je le désirerais fort, non-seulement pour jouir de vos lumières et de vos talents, mais encore comme un moyen de vivre intimement avec votre âme et de connaître vos pensées.

Rappelez-moi, je vous en supplie, au souvenir de M. Guiguer ' que nous aimons et que nous estimons, etc.

MADAME NECRER A REVERDIL, A NI ON.

Paris, 18 février 1779.

C'en est donc fait, Monsieur, votre vertueuse mère est allée recevoir le prix d'une vie consacrée à l'humanité ; pardonnez, je ne devrais penser qu'à votre douleur et je suis accablée de la mienne ; après la perte de ma mère, je croyais que mes larmes étaient épuisées, mais toutes mes plaies sont rouvertes, le monde fuit loin de moi, mes regards se portent sans cesse sur cette éternelle demeure qui renferme ce qui me fut si cher.

1 Le baron de Praagins.

Nous perdons le modèle de toutes les femmes : raison, intelligence, courage, force et sensibilité, générosité, économie, ordre, connaissance de l'ensemble et des détails, religion et tolérance, en un mot toutes les perfection^ qui dans les hommes ordinaires paraissent incompatibles, étaient réunies dans cette femme céleste; sa dernière lettre qui m'a coûté tant de larmes était encore un hommage qu'elle rendait à la mémoire de mes parents; toutes ces portions de mon être m'attirent vers elle; ce qui me reste et ce qui m'est bien cher encore peut être heureux sans moi; puissiez-vous, Monsieur, jouir de toutes les bénédictions que le ciel répand sur les enfants qui ont fait le bonheur de leur mère; toutes les lettres que je recevais de la vôtre n'étaient remplies que de ces sentiments pour vous et de votre conduite touchante. Ce souvenir ajoute encore, s'il est possible, à cette tendre amitié que j'ai eue pour vous dès les premiers jours de mon enfance; je suis dans un accès d'affliction, qui ne me permet guère de continuer; je joins ici une petite lettre pour votre chère sœur cadette * que je vous prie de lui remettre, si vous la croyez en état de la lire.

MADAME SE STAEL-HOLSTEIN A REVERDEL, A NIOIf.

Coppet, 13 novembre 1804.

Voulez-vous remettre ce billet à M. Mestrezat après avoir lu ce qu'il contient? Me permettez- vous de vous demander de donner, en diverses fois, cet hiver jusqu'à la concurrence de trois louis à M. Tissot le père, dont je vous rembourserai à mon retour? Voulez -vous aussi leur mettre dans la tête qu'il est très heureux pour leur fils d'être placé là ■ ? Il peut, s'il se

* Lanière de l'éditeur.

* Un emploi à Genève dans les droits réunis.

conduit bien, passer de là dans d'autres emplois. Je ne vous verrai donc pas avant de partir !

En revenant d'Italie le 14 juin je serai à votre porte. Demandez à Dieu qu'il bénisse mon voyage; ah! c'est à lui que les orphelins s'adressent. Je suis pleine de tristesse, plaignezmoi tous les deux et recevez mes plus tendres amitiés.

MADAME DE STAEL-HOLSTEIN A HEVERDIL, A NlON.

Genève, le 21 novembre 1804.

Me pardonnez-vous de ne vous avoir pas répondu plus tôt? Il me semble que les nouvelles m'ont absorbée tout entière1. J'aurais voulu en parler avec vous ; mais écrire ce n'est rien. Si vous savez quelque chose cependant, dites-le-moi. J'approuve toutes vos idées sur les lettres1; je vous prie de faire copier celles qui paraîtront les plus dignes d'intérêt, des vivants comme des morts : nous choisirons après. Je serais aussi d'avis de mettre les lettres de compliments, et je vous dirai pourquoi. Je ferai une fois une vie politique de mon père, et je mettrai ce recueil de lettres comme un volume de notes, et j'aimerais qu'il donnât l'idée de l'enthousiasme qu'il a excité. A ce que je devrai pour ces copies, voulez-vous ajouter deux louis que je vous prie de donner à M. Tissot? J'aime ce petit rapport de bienfaisance qui passe par vous, qui êtes si bon et qui supportez les peines de la vie par l'élévation de l'esprit et de l'âme; moi qui ai peut-être un peu de cette élévation, je ne sais point en faire de la force, et je tombe souvent sous le poids des regrets du cœur et des chaînes de la

1 C'est vers cette époque que Napoléon fut couronné empereur. 1 Les lettres manuscrites laissées par eon père et sa mère.

pensée. Adieu : parlez de moi à votre intéressante compagne, et faites mes compliments au général Frossard. Savez-vous des nouvelles de Madame de Bonstetten?

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