MADAME DE STAEL-HOLSTEIN A REVERDIL, A NION
Genève, le 25
J'ai été bien touchée de votre lettre, Monsieur. Je puis vous dire qu'il n'y a personne peut-être qui sente plus vivement que moi le prix de l'affection de mes prédécesseurs dans la vie; je n'ai presque jamais trouvé que là cet intérêt protec-teur et exempt de rivalité, qui rappelle toujours le premier de nos liens, le sentiment d'un père. Je n'ai jamais connu l'orgueil de la jeunesse; je commence à y avoir moins de droits; mais à dix-huit ans même il me semble que je pressentais assez la vie pour m'attendre à l'idée de son déclin, et regarder ses derniers rayons comme les plus purs. Vous feriez découvrir ces sentiments, quand on ne les aurait pas; ne me montrez donc plus cette timidité qui est en contraste avec la supériorité de votre esprit. Je ne sais si vous êtes sourd, mais je sais bien que je ne me crois entendue que par vous, et que j'ai la vanité de penser que nous parlons l'un et l'autre une langue étrangère à ce temps, à ces lieux. J'irai dans peu de jours dans ce pays terrible et attrayant, où l'on a besoin de vivre comme les marins accoutumés à la tempête. Je vous enverrai mon roman avant de partir. A quelques mots près, l'édition de Paschoud est aussi bonne, parce qu'il y a fait des cartons. J'ai été très fière de votre mot sur Benj. *. C'est un homme qui, s'il avait sa circonstance, irait très loin et très haut; j'entends haut par l'âme et le caractère. Rappelez-moi au souvenir de votre aimable compagne, j'ai besoin de savoir à Paris, par vous, si mon roman vous a intéressés tous les deux.
M. Benjamin Constant.
ADRIEN LEZAT A REVEBDIL, A NION.
Lausanne, Si novembre 1799.
Sauf l'énoncé qui n'est qu'à vous, je crois, Monsieur, que votre opinion sur notre situation présente est celle de tout le monde, et ne s'éloigne pas beaucoup du vraisemblable. Vous avez dit dans les termes les plus piquants ce qui paraît attendre la France. D'aujourd'hui, elle a un propriétaire, elle n'avait jusqu'ici que des fermiers, et il sera plus difficile de la tirer des mains glorieuses de son libérateur qu'il ne le lui fut de l'arracher des mains ignobles des conventionnels.
Sauveur bien redoutable, ce me semble, que celui qui peut, avec un roulement, changer la forme d'un gouvernement. La révolution populaire est finie : c'est un grand point pour le peuple. Elle n'aura porté des fruits que pour un homme. C'est sans doute un grand point pour lui; mais c'était en vérité une assez inutile révolution populaire que celle qui finit à son point de départ, et qui n'ôte à Louis XVI sa couronne que pour en orner le front d'un Corse. Quoi que décide Buonaparte, qu'il reste sur le trône ou qu'il reste à côté, son épée régnera toujours, et sa volonté seule sera loi pour longtemps. J'espère que nous rentrerons à la suite de tout ceci : on m'a déjà mandé que je le pouvais sans inconvénient; cependant j'attendrai, pour rentrer furtivement qu'il me soit démontré que je ne puis rentrer ouvertement.
D'ici à quelques jours ce point sera décidé.
Nous ne manquerons pas alors de vous en instruire, et, si nous rentrons en France, ce ne' sera pas sans vous avoir embrassé et reçu vos bénédictions; car nous avons besoin d'être , bénis des mains d'un homme respectable. Madame de Staël m'a écrit quelques lignes depuis notre révolution, mais vagues et réservées : la dernière liberté qu'accordent toutes ces révolutions libérales, c'est celle de penser.
Rœderer semblait m'annoncer dans une lettre que j'en reçus quelques jours avant, une partie des événements que nous voyons.
Les choix nouveaux sont honorables et propres à rendre l'espérance aux Français.
Gaudin est un fort digne homme; Marcet un des plus estimables qu'il y ait en France.
Buonaparte peut être assez original pour ne vouloir pas imiter Cromwel, mais il ne manquera pas de gens qui lui diront qu'en abdiquant il serait l'imitateur de Sylla. Enfin, à la garde de Dieu, nous avons mérité d'être aussi dangereusement sauvés, etc.