MADAME DE GABELL A REVERDI
Décembre 1767.
Je suis destinée à estimer Brandt. Je n'ai pu résister à l'air vrai que son affliction avait le jour de votre départ. Je lui ai
parlé de vous. Le comte Ferdinand s'est mis de la conversation ; nous avons gardé longtemps un silence assez expressif, et les spectateurs ont beaucoup conjecturé. Vous m'avez fait grand plaisir en m'annonçant, dans votre dernière lettre, votre inclination pour le comte d'Ahlfeldt. Je sens qu'il l'a toujours méritée. 11 a même été touché de la froideur qu'il a cru remarquer dans vos procédés avec lui. La poste est arrivée, j'ai reçu votre lettre, je l'ai lue. Votre amitié ne m'a jamais été suspecte, mais combien ne m'en coûte-t-il pas à présent de voir que cette amitié vous rend plus malheureux.
Vous avez eu la bonté de répéter que mon estime vous est de quelque prix. Combien la vôtre ne m'élève-t-elle point? Oui, Monsieur, vous ne serez point assez modeste pour me défendre encore de vous respecter. Je ne pourrais guère prolonger ma lettre aujourd'hui. Adieu, Monsieur, il faut que je vous quitte, mais mes vœux et mes sentiments vous suivront partout. Je vous écrirai à Hambourg toutes les nouvelles que vous devez savoir.
Vendredi vous receviez des billets: faut-il qu'à présent je vous écrive des lettres? Et combien de chemin n auront-elles pas bientôt à faire. Cette pensée rend déjà ma plume bien incertaine et mon attendrissement vous prépare une lettre bien mal arrangée et mal peinte sans doute, parce que je ne vois guère. J'attends la lettre que vous m'avez promise de Rothschild. Jusqu'à l'arrivée de la poste, je m'en vais céder au besoin que j'ai de m'entretenir avec vous sans avoir autre chose à vous dire que tout ce que vous savez déjà. Ce que vous ne savez probablement point encore, c'est que M. de Saint-Germain est dispensé du Directoire.
Il m'a paru très touché de votre départ. J'ai passé quelques heures avec lui, le jour qu'il a reçu le billet du roi, que le chambellan comte de Àhlfeldtlui a apporté. Il m'a paru, dans ces moments-là, beaucoup plus ferme que dans le temps de sa plus haute faveur. Il a peu parlé de lui et beaucoup de
vous. Il n'a pas gêné ma tristesse, et, s'il avait jamais pleuré, il aurait pleuré avec moi.