RUE DE RIVOLI
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NOTICE SUCCINCTE SUR M. REÏERDIl.
y,6T(j)v àv/)y.o£vaT. (Polybe, IV, 2.)
Entre les événements que nous racontons, les uns sont arrivés sous nos yeux, nous tenons les autres des témoins oculaires.
L'auteur des Mémoires que nous publions , Elie-Salomon- François Reverdil;, est né le 19 mai 1732, à Nion, petite ville du pays de Vaud, alors soumis au canton de Berne. Son père, Urbain Reverdil, y exerçait l'emploi de secrétaire de la Cour de justice, que présidait le baillif bernois. Comme ce dernier magistrat avait le plus souvent passé sa jeunesse au service militaire, qu'il était par conséquent peu instruit dans les lois qui régissaient le pays, et que ses fonctions étaient de trop courte durée pour qu'il pût acquérir cette connaissance , le gouvernement de Berne avait soin de nommer pour secrétaire
un homme versé dans la jurisprudence^ et qui piit suppléer à ce que son délégué laissait à désirer.
Sa mère, de son côté, était une femme aussi distinguée par l'élévation de son esprit que par ses qualités morales. Restée veuve de bonne heure, elle se consacra entièrement à l'éducation de sa famille et aux soins à prendre de sa fortune, double tâche où elle déploya une capacité fort remarquable. La récompense de sa sollicitude se trouva dans le développement intellectuel et les vertus de ses enfants, qui tous s'élevèrent sous ce rapport, au-dessus du niveau commun.
Celui qui écrit cette notice , petit-fds lui-même de Madame Reverdit, n'a connu que quatre de ses enfants : Salomon, l'aufeiir de ces mémoires; Marc-Louis, qui fut longtemps bibliothécaire de Sa Majesté Stanislas, roi de Pologne ; Madame Favre, femme de l'auteur de l'Introduction au Droit naturel de Burlamaqui, et Madame Roger, sa mère.
Salomon Reverdil fit ses études à l'Académie de Genève, et conserva parmi les hommes distingués que renfermait cette ville plusieurs amis dévoués : entre autres, Mallet, l'historien du Danemark, et le philosophe Lesage, Il embrassa la carrière ecclésiastique, quoiqu'il n'en ait jamais rempli les fonctions.
Quant à la cause qui l'engagea à se rendre en Danemark, nous ne savons rien de certain à cet égard ; mais il est très probable qu'il prit cette détermination par les conseils de son cousin germain, André Roger, qui était en grande faveur
auprès du comte de Bernstorff^ alors premier ministre du roi de Danemark.
Cet André Roger, oncle de l'auteur de la présente notice, était lui-même un homme de lettres ; on lui doit une statistique du Danemark qui eut beaucoup de succès dans le temps ; mais il ne put mettre la dernière main à cet ouvrage : une chute de voiture, qu'il fit en se rendant en Hollande, où le comte de Bernstortî l'avait chargé d'une mission diplomatique, occasionna sa mort, et le soin d'achever son travail se trouva dévolu à son parent Reverdil, qui se montra tout à fait à la hauteur de cette tâche.
Les talents et l'instruction que possédait Reverdil lui procurèrent bientôt une position fort honorable. En 1758, il fut appelé à la chaire de mathématiques dans l'Académie de Copenhague. Mais Reverdil n'était pas seulement un savant, il était un savant aimable, qui joignait à des connaissances étendues et variées, ce tact, cet esprit d'à-propos qui leur donnait du relief; aussi devint-il plus tard l'objet d'une distinction encore plus flatteuse. En 1760, il fut choisi, avec un sieur Nielsen, pour remplir les fonctions de précepteur de l'héritier de la couronne, sous la haute direction du comte de Reventlou. Il s'acquitta de cette nouvelle charge de manière à gagner l'estime et raffection de son élève. Aussi le roi Frédéric V étant mort le 17 janvier 1766 , le nouveau monarque manifesta aussitôt le désir de s'aider des conseils de Reverdil pour guider ses premiers pas dans l'administration de son royaume. Cette grande faveur fut pleinement justifiée. Re-
verdil n'employa jamais le crédit dont il jouissait que pour le bien du prince et le bonheur de ses sujets. Homme remarquablement consciencieux , il comprit la responsabilité que sa position. faisait peser sur sa tête, et résolut d'entrée de consacrer toutes ses forces à remédier aux abus dont le Danemark avait à souffrir.
Son esprit éclairé lui fit voir que le grand obstacle qui s'opposait au développement des ressources de ce royaume, et, par conséquent, à sa prospérité, était l'état de servage où se trouvaient alors les paysans, tous attachés à la glèbe. Il regarda comme devoir de travailler à provoquer leur affranchissement, et ne cessa dès lors de réserver tous ses efforts pour ce noble but.
Il l'aurait atteint par la prudence, la douceur et la modération qui accompagnaient toutes ses démarches ; malheureusement le comte de Saint-Germain, ministre de la guerre, jaloux de partager, avec Reverdil, la gloire qui devait s'attacher à la réussite de ce projet, gâta tout par la manière dont il voulut hâter l'exécution : homme de guerre aux allures brusques et tranchantes, il chercha, malgré les sollicitations de Reverdil, à emporter l'émancipation des serfs comme d'assaut, et il la fit échouer, ou du moins il ne réussit qu'à retarder l'accomplissement.
Toutefois, les eft'orts de Reverdil ne furent pas entièremen perdus; il avait gagné à la cause qu'il soutenait les hommes les plus éclairés et les plus influents du royaume, et avait fait
comprendre à son royal élève les avantages que le Danemark devait nécessairement retirer de cette opération philanthropique, en sorte que s'il n'eut pas précisément l'honneur de procurer lui-même l'afifranchissement des paysans, il eut au moins celui de l'avoir préparé, d'en avoir semé le germe dans les esprits, et d'avoir été ainsi la cause première de la grande prospérité qui en résulta pour le royaume, et qui l'a mis en état, comme le remarque judicieusement le baron de Falckenskiold, de soutenir aisément les rudes épreuves auxquelles il fut soumis durant la lutte de Napoléon !«»■ avec l'Angleterre.
L'autorité dont Reverdil jouissait auprès du monarque, la juste confiance que témoignait ce prince à son égard, lai avait créé pour ennemis, ou du moins pour adversaires, tous ceux qui voyaient en lui un obstacle à leurs projets ambitieux et pervers. Il aurait pu facilement triompher d'eux et amener leur chute, en faisant un usage même très légitime de son crédit ; mais son âme généreuse le rendit constamment étranger à tout sentiment de haine , et lui fit dédaigner une vengeance qu'il lui eût été si aisé de satisfaire.
Le roi avait été de bonne heure sujet à des aberrations d'esprit qui, au lieu de s'affaiblir par le temps, s'accrurent au contraire graduellement. Il était devenu la proie d'un ennui profond et habituel, ce qui permettait aux personnes qui l'entouraient et qui parvenaient à l'amuser, d'acquérir sur lui un empire passager. Ce fut surtout le cas d'un jeune comte de Holck, qui s'éleva, par ce moyen, à la plus haute faveur.
Aussi quelques courtisans ambitieux s'empressèrent-ils de faire de ce favori un instrument propre à seconder leurs vues et à faire exiler Reverdil, dont ils redoutaient les vertus, et dont l'incorruptibilité les effrayait. Mais comme le roi était sincèrement attaché à son ancien précepteur, et qu'en consentant à l'éloigner de sa personne, il ne faisait que céder à une impulsion étrangère, il aurait suffi de la moindre explication pour le faire rentrer en faveur.
L'occasion s'en présenta tout naturellement. Reverdil allait rencontrer le prince dans son palais , un mot aurait pu tout éclaircir; mais Reverdil , fatigué des intrigues de la cour, et des déboires inhérents à sa position, auxquels l'absence chez lui de perspective ambitieuse n'offrait aucune compensation, prit une autre direction, et ainsi l'évita. Le roi s'en aperçut, et frappé de cette fierté de caractère, il s'en exprima avec éloge. Il n'en fallut pas davantage pour faire entrevoir la possibilité d'un raccommodement ; et là-dessus, pour y mettre obstacle, Holck obtint un ordre à Reverdil de quitter Copenhague dans les vingt-quatre heures, qui lui fut transmis par un billet du favori.
Il partit, en conséquence, le 22 novembre 1767, pour rentrer dans sa patrie , et y goûter les douceurs d'une retraite honorable dont il savait tirer si bon parti.
En juin 1771 , sans que rien fit pressentir à Reverdil une semblable résolution, Struensée, qui s'était emparé des rênes du gouvernement, lui adressa la sollicitation de revenir en Danemark. Une invitation aussi inattendue surprit excessive-
ment Reverdil , et lui parut inexplicable. Cependant , ayant voué son affection au Danemark, il pensa que, selon les circonstances actuelles de ce pays, il y avait peut-être chance de s'y rendre utile, et ne voulut point en négliger l'occasion sans mûr examen. A cet effet, il consulta sur l'à-propos de son retour deux personnes en conditions diamétralement opposées, un sieur Carstens et le comte de Bernstorff. Le premier, qui avait été bien traité par le nouveau ministère, lui déconseilla nettement de revenir, et dépeignit la situation sous les plus sombres couleurs. Le second, au contraire qui, ayant été disgracié, vivait retiré dans ses terres, et qui avait les plaintes les plus fondées à élever contre Struensée et ses adhérents, après lui avoir exprimé son étonnement extrême de la démarche de ce favori, à laquelle il ne parvenait pas à découvrir un motif, lui dit qu'il estimait toutefois qu'il restait peut-être quelque possibilité d'apporter, par sa présence, du baume sur les plaies du pays, et l'encouragea fortement à tenter l'aventure, parlant en cette occurrence comme un chaud patriote, qui, faisant taire toute rancune personnelle, ne veut laisser échapper aucun moyen de procurer le bien du royaume.
Son plaidoyer fut long, empreint des plus nobles sentiments et de la haute estime qu'il professait pour Reverdil. Cet éloquent langage l'ébranla, et trompé d'ailleurs sur l'état mental du roi , qu'on lui représentait comme tout à fait amélioré, il se décida à se rendre de nouveau à Copenhague.
A son arrivée, il ne tarda pas à reconnaître que la situation du roi était toujours la même, et il comprit que MM. Struen-
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sée et de Brandt, qui étaient parvenus à se mettre à la tête des affaires, ne l'avaient fait venir que parce que, embarrassés de la personne de ce prince, ils voulaient placer auprès de lui un homme aussi dépourvu d'ambition que l'était Reverdil. Quoique le rôle qui lui était destiné de la sorte, fût on ne peut plus fastidieux, cependant, la pensée qu'il pourrait adoucir le sort de son ancien élève, porta Reverdil à l'accepter et à essayer si, par sa présence à la cour, il ne parviendrait pas à y opérer quelque bien.
Mais au bout de six ou sept mois les membres de la famille royale, outrés de l'insolence des deux favoris, s'unirent aux ennemis de ces derniers et formèrent avec eux une conspiration dans le but de renverser du pouvoir Struensée et de Brandt et de les faire mettre en jugement.
Les principaux meneurs de cette affaire à la tête de laquelle étaient Rantzau et le comte d'Osten, craignant que Reverdil, dont la douceur et la droiture leur étaient connues, n'usât de son influence sur l'esprit du roi pour l'engager à adoucir le sort de leurs victimes, et à les soustraire à la peine capitale qu'elles n'avaient réellement pas méritée, cherchèrent les moyens d'ôter à Reverdil tout accès auprès de Sa Majesté et de le forcer enfin à s'éloigner du royaume. Comme il n'y était rentré que dans l'espoir d'être utile à ce prince, ainsi qu'à un pays auquel il portait une sincère affection, et qu'il n'avait aucune vue d'ambition personnelle, il ne fit rien pour s'opposer aux desseins de ses ennemis, et quittant avec empressement le Danemark, il se trouva heureux de pouvoir défini-
tivement retourner dans sa patrie où il partagea ses loisirs entre les travaux de l'agriculture qu'il avait toujours aimée, le goût des lettres, de la botanique, et l'exercice de quelques emplois publics, dont l'honora la confiance de ses concitoyens et celle du préfet bernois.
A la suite de l'insurrection des cantons primitifs en l'année 1802, contre le gouvernement helvétique discrédité, le premier consul convoqua une assemblée de notables qu'il présida, et qui avait pour objet de recueillir le vœu des populations, et ainsi de préparer à la Suisse les bases d'une réorganisation plus adaptée à ses mœurs, coutumes et convenances. Comme on savait que l'institution des bourgeoisies serait discutée, et que l'on pouvait craindre que le vent de nivellement irréfléchi, qui régnait ne fît porter atteinte à cet établissement et ne conduisit même à la suppression radicale, la sagesse de Reverdil alarmée songea à conjurer l'orage, et dans ce dessein elle l'engagea à dresser un mémoire où il plaida la cause des bourgeoisies, faisant ressortir et démontrant par l'histoire que les bourgeoisies avaient été un foyer où la liberté s'était conservée, et qui avait offert une digue salutaire aux envahissements du despotisme. Cette assertion était mise en évidence par le fait que là où les bourgeoisies avaient été abolies, il en était résulté une démagogie, puis un arbitraire complets, qui avaient ouvert les voies finalement à la pure tyrannie. Ce mémoire soumis à l'assemblée consultative fit impression sur le premier consul et il demanda ce qu'était l'auteur.
Il est assez probable que l'inf uence indirecte des lumières
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de ce patriote, véritable homme d'Etat, sauva la belle et utile institution des bourgeoisies du marteau destructeur de la démagogie.
Mais en s'éloignant de Copenhague et pays circonvoisins, Reverdil ne négligea point les nombreux amis qu'il y avait laissés : ainsi il entretint une correspondance suivie avec le prince Charles de Hesse, auquel il était attaché par une amitié sincère. Il en fit autant avec un négociant belge, M. Frédéric de Conninck qui, arrivé en 1763 en Danemark avec très peu de fortune, avait su par son habileté, son application et sa probité, se créer une magnifique existence.
Dans sa retraite, Reverdil ne demeura point isolé; il eut des relations avec plusieurs des personnages distingués de Tépoque. Il me sutfira de nommer le baron de Falckenskiold, alors fixé à Lausanne; Necker, l'ancien ministre de Louis XVI; Germain Garnier, traducteur de l'ouvrage classique d'Adam Smith sur la richesse des nations, préfet de Seine-et-Oise et depuis président du sénat ; Mesdames Necker et de Staël ; la baronne de Montolieu ; Meister de Zurich, le baron de Frangins; le comte Gorani; Bonstetten; Voltaire, qui aimait l'avoir à ses dîners de Ferney, et disait : On peut avoir autant d'esprit que Reverdil, mais pas davantage.
Reverdil atteignit un âge avancé, mais il sut toujours se préserver de cet égoï^me et de cette humeur chagrine qui trop souvent sont le partage des vieillards.
Il accueillait avec bonté les jeunes gens, les aidait de ses conseils dans leurs travaux et s'intéressait à leurs succès.
Bien différent de ces hommes qui gardent leur amabilité pour les étrangers^ Reverdil était pour les siens d'un commerce charmant. Plus on l'approchait^ plus on vivait intimement avec lui, et plus on était frappé de la noblesse de son caractère, de sa droiture, de son exquise délicatesse, et surtout de son absence de vanité. S'il n'a pas joui d'une plus grande renommée, et s'il a peut-être été trop facilement oublié de ses contemporains, cela tient à ce que les vertus qu'il possédait sont trop étrangères au commun des hommes pour qu'ils les apprécient à leur valeur. Ce qui les frappe, ce qui leur reste en mémoire, c'est plutôt ce qui fait du bruit, ce qui jette de l'éclat, comme les splendeurs de l'opulence ou les succès militaires.
Mais le souvenir de Reverdil demeurera toujours cher au petit nombre de personnes qui avaient l'âme assez élevée pour comprendre le prix de ses éminentes qualités.
Il possédait un esprit méditatif et était fort versé dans l'économie politique. On lui doit une traduction du Traité de plnlosophie morale deFergusson.
Reverdil s'était marié en 1785 avec une femme dont l'esprit noble et délicat correspondait parfaitement au sien. 11 la perdit en 1806, et cette séparation si cruelle pour son cœur aimant abrégea ses jours. Il mourut à Genève le 4 août 1808, chez des amis, où il était allé chercher à oublier certaines infirmités, amenées par l'âge, qui tendaient à paralyser son activité physique et morale. Son neveu recueillit son dernier soupir. Il aurait désiré dans cette notice rendre aux vertus de son
parent un hommage plus digne d'elles et faire sentir aux lecteurs de ces Mémoires^ combien l'œuvre d'un homme aussi consciencieux et aussi éclairé que l'était Reverdil, doit leur inspirer de confiance.
L'éditeur, quoi qu'il en soit, envisage la publication des souvenirs que Reverdil a laissés sur le Danemark comme un monument à élever à sa mémoire.