‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 2 sur 42 · EDUCATION DU ROI CHRISTIAN VII. SON AVENEMENT · texte numérisé non relu

EDUCATION DU ROI CHRISTIAN VII. SON AVENEMENT

Je fus installé comme l'un des précepteurs des princes de Danemark, le 1" octobre 1760. L'aîné, âgé de douze ans, avait une figure charmante; on citait de lui des saillies heureuses; dans son éducation, il réussissait à tous les exercices auxquels il prenait intérêt; il parlait avec beaucoup d'agrément, et même d'élégance, les trois langues nécessaires à sa cour: le danois, l'allemand et le français; c'était déjà un danseur brillant. Personne, en un mot, même parmi les plus familiers, ne voyait autre chose en lui qu'un enfant aimable, de qui l'on pouvait tout attendre, quand l'âge aurait un peu calmé sa première fougue.

Cependant, dès les premiers jours, il me fut aisé d'apercevoir que, s'il était au-dessus de la classe commune par ses grâces et par ses talents, il n'était pas moins extraordinaire par ses défauts.

Je lui fus présenté à la promenade, qui avait lieu

tous les jours entre le dîner et mes leçons. Le gouverneur adressait en ce moment à son élève, une sortie fort étrange contre la vigueur corporelle (dont il faisait au fond beaucoup de cas) ; à l'entendre, c'était une qualité inutile, ignoble et presque nuisible. La suite du discours me fit comprendre que le prince outrait dans l'autre sens; qu'il aspirait par-dessus tout à devenir fort, vigoureux, et « dur », et s'imaginait même être beaucoup plus favorisé par la nature à cet égard, qu'il ne l'était réellement. Son gouverneur manquait de tact, et ne voyait pas que plus il était extrême, moins il se faisait écouter.

Si je m'arrête à cet incident, c'est que la suite le rendit remarquable.

Mon prédécesseur, M. Mallet, est fort connu par son Histoire de Danemark, meilleure, sans comparaison, que toutes celles qui avaient été publiées avant lui. Quoiqu'il n'eût d'abord été appelé que pour enseigner la langue et la littérature française, il était tout simple qu'on l'eût chargé d'enseigner aussi ce qu'il entendait si bien, et que sa leçon de langue devînt une occasion de verser dans l'esprit du prince le fruit de quatre ou cinq années consacrées à l'étude laborieuse de l'histoire du pays. Le gouverneur trouva tout aussi simple, qu'étant d'abord suppléant, puis successeur de M. Mallet, j'expliquasse ses cahiers; que j'en rem-

plisse les lacunes, et qu'enfin j'enseignasse toute l'histoire moderne.

Lorsque j'entrai en fonctions, on était sur le point de célébrer, par trois jours de solennités religieuses, la fête séculaire de la révolution de 1660. Le gouverneur, M. de Revenllou, sans avoir égard à ma qualité d'étranger et de républicain, exigea que, pendant quelques jours, je fisse de cet événement le sujet de mes leçons. Rien ne m'étonna plus que l'inattention de mon jeune disciple. J'avais à lui montrer comment ses ancêtres et lui-même avaient été soustraits à la tutelle d'une aristocratie mal constituée ; comment le peuple étant venu chercher sous l'aile de l'autorité royale la liberté civile, dont la noblesse avait tâché de le dépouiller, il était tenu de le protéger contre toute oppression; que, d'un autre côté, la noblesse, privée depuis ce moment, de son plus grand privilège, celui de gouverner, devait conserver du moins le reste des prérogatives dont elle jouissait originairement. Ni ses droits, ni ses obligations, ni les faits, ni les maximes ne purent le captiver. Pendant toute la durée de nos entretiens, il cherchait à éluder l'enseignement, à me tendre des pièges, qui pussent être l'occasion de quelque espièglerie, ou bien à me surprendre quelque propos, qui, étant rapporté, me mît aux prises avec mon collègue Nielsen ou avec le reste de la cour.

Quelquefois il paraissait occupé de ses propres idées; il considérait ses mains ou les miennes; il touchait son ventre du bout du doigt, et aucun effort ne pouvai tramener son attention. Je ne sais quelle agitation corporelle le tourmentait, et il sortait de ses longues absences par une question hors de propos qui me déroutait entièrement.

Je n'ai su que plusieurs années après le mot de cette énigme, qui fut pour moi dans tous les temps une source d'amertume. Il avait un principe de démence. Il regardait ses mains, il palpait son ventre, pour savoir s'il avançait, c'est-à-dire s'il faisait des progrès vers un état de perfection qu'il imaginait vaguement, et sur lequel ses idées ont souvent varié. C'est luimême qui m'a conté cette chimère, à l'époque où son esprit était tout à fait dérangé et où il avait peu d'intervalles lucides, c'est-à-dire onze ou douze ans plus tard.

Il se rappelait qu'à l'âge de cinq ans, on l'avait conduit à un spectacle italien, et que, frappé de la taille et du costume des acteurs, il les avait regardés comme des êtres d'une espèce supérieure, auxquels il viendrait un jour à ressembler, après avoir subi beaucoup d'épreuves et de métamorphoses. Depuis lors, autant que j'ai pu l'apprendre, il a toujours désiré « d'avancer, » comme il disait; mais ensuite la suprême perfection lui parut être d'avoir un corps parfaitement

dur*; qualité qui se liait dans son esprit avec l'idée de force, à l'époque où j'entrai en fonctions auprès de lui : avec de la force, il aurait résisté à son gouverneur, et avec l'insensibilité, il aurait pu être pincé, froissé, battu, sans éprouver de douleur. Dans ces dispositions d'esprit, il estimait peu sa qualité de prince. Il ne rencontrait point de bergers à la campagne, point de polissons à la ville, dont il n'enviât le sort. Souvent il se figurait qu'il était un enfant supposé par sa gouvernante. Madame de Schmettau, ou que du moins il échapperait un jour au malheur de régner.

Etait-ce un vice d'organisation? Devait-il son infirmité aux extravagances dont les femmes l'occupèrent pendant sa première éducation ? Je ne sais, mais il est évident que les hommes entre les mains desquels il tomba plus tard accélérèrent les progrès du mal. Jusqu'à son avènement au trône un reste de sens l'éclaira sur ses manies; il les déguisait soigneusement, et personne ne les devinait. Ses distractions opiniâtres, son insouciance de l'objet des leçons, pouvaient, après tout, être rejetées sur son âge et sur ce qu'on abusait chaque jour de son attention. Il ne m'était confié que rebuté et fatigué par les leçons abstraites et sèches

* Il est probable qu'il avait ouï parler de VA7-t de Passau, qui, selon une superstition très répandue en Allemagne, consiste à rendre les hommes durs et invulnérables par un secret magique. Becker en parle dans le Monde enchanté. Tome IV, chap. XVIII, §§ 7 et 14,

de la matinée. Mon collègue était, il est vrai, un homme de mérite et un savant; mais, en cette qualité, il croyait que la science doit plaire par ses propres charmes. L'histoire même était entre ses mains une science abstraite, une chronologie méthodique, chargée de quelques faits principaux, sans suite et sans liaison. A l'âge de onze ans, son élève avait été nourri de tous les beaux secrets de la philosophie wolûenne. La rigueur des moyens suppléait à l'agrément des méthodes, et le gouverneur soutenait les leçons avec des cris, des emportements et des brutalités incroyables. Je me faisais cependant quelquefois écouter, et même utilement : il suffisait pour cela de renoncer un moment aux cahiers et aux livres et de tourner l'enseignement en conversation. C'est ainsi que le mot corvée s'étant rencontré par hasard dans nos premières leçons, je vis que le prince ne connaissait ni la chose, ni même le terme de sa langue qui l'exprime. Il fallut lui apprendre que ses voyages étaient une sorte d'exécution militaire ; qu'on envoyait dans tout le district des préposés pour donner l'éveil aux paysans; qu'ils venaient les uns avec des chevaux seulement, les autres avec de petits chariots ; que, le plus souvent, ils attendaient au relai plusieurs heures ; que, pour faire peu d'ouvrage utile, ils perdaient beaucoup de temps très précieux; qu'un bon attelage à quatre chevaux

voiturerait autant de gens et de bagages que dix chariots de paysan, attelés chacun de deux chevaux et conduits par un homme, etc. J'ai développé ce texte dans toutes les occasions, pendant cinq années consécutives. Le gouverneur était loin de partager mon avis; cependant, s'il a blâmé nos entretiens, ce n'était pas à cause du sujet: le plus souvent il ne les entendait pas. Lorsqu'il s'apercevait que la leçon « dégénérait » en conversation; que j'enseignais sans bruit et de manière à intéresser mon élève, il criait, du fond de l'appartement, avec une voix tonnante et en allemand, que j'étais censé ne pas entendre : « Monseigneur, quand je ne suis pas là, il ne se fait rien. »

Là-dessus il arrivait, faisait répéter le cahier, auquel il ajoutait ses propres commentaires, pinçait monseigneur, lui froissait les mains, le meurtrissait de coups : l'enfant se troublait et disait toujours plus mal. Il était grondé et maltraité tantôt pour avoir répété trop littéralement, tantôt pour avoir omis quelques circonstances, quelquefois même pour avoir trop bien dit, car il n'était pas sans exemple que le mentor prît les faits et les réflexions à contre-sens. L'humeur allait ainsi croissant, et le gouverneur finissait par demander au travers des appartements une verge. L'usage en avait alors passé presque entièrement, mais la ijienace dura quelque temps encore. Ces tristes scènes

étaient publiques, car on les entendait de la cour du palais comme dans l'appartement, et souvent elles étaient continuées hors du cabinet. La foule, qui venait adorer le soleil levant, voyait paraître l'objet de ses hommages, un enfant très beau et très caressant, les yeux bouffis de pleurs, cherchant à- lire sur le visage de son tyran à qui il devait adresser la parole. Le cercle fini, l'éhte des courtisans était retenue à dîner. Le mentor s'emparait de la conversation, ou quelquefois continuait les questions et les brusqueries. L'enfant était ainsi livré en spectacle à ses propres domestiques et se familiarisait avec la honte.

Assurément le dimanche n'était pas pour lui le jour du repos. M. de Reventlou conduisait deux fois son élève à l'église, répétait à ses oreilles, presque aussi haut que le prédicateur, les passages les plus remarquables du sermon, et, pour réveiller l'attention du prince, il le pinçait et le bourrait par intervalles. Il fallait redire en particulier ce qu'il avait entendu à l'église, et si l'élève avait retenu moins ou autrement que le mentor, il était maltraité à proportion de la gravité du sujet. Il m'a dit depuis que le dimanche était le jour de son plus grand tourment, et il s'en vengeait, en l'absence du gouverneur, par des parodies très bouffonnes de quelques-uns des discours qu'il entendait à l'église. Pour moi, qui n'étais pas encore

logé dans le même palais que le prince et qui appartenais d'ailleurs à une communion différente, j'avais du moins un jour de relâche, et je n'ai reproduit ces détails que sur le rapport de l'enfant.

Les leçons de danse ou d'autres exercices étaient souvent traitées avec autant de rigueur que celles de latin et de métaphysique. Les amusements même provoquaient des brusqueries si, par malheur, ceux que le gouverneur avait choisis déplaisaient au disciple.

Il me disait quelquefois, avec ces formes badines qu'il a longtemps conservées : « Les amusements d'hier ont considérablement ennuyé mon Altesse royale. » Jamais enfant d'un rang aussi illustre n'a si peu joui de ses privilèges.

Un jour que le comte de Moltke, favori de son père, lui donnait une fête, le gouverneur ne permit pas qu'elle lui fût annoncée. Il craignait que l'espérance de cet amusement ne lui causât des distractions pendant ses leçons. La journée du prince fut orageuse ; il fut grondé et battu, il pleura jusqu'à l'heure du bal. Tout à coup on l'emmène, sans lui dire où il va. La peur le saisit et se lie dans sa tête avec ses secrètes manies : il s'imagine qu'on le mène en prison. Les honneurs militaires qu'on lui rend à la porte, le son du tambour, les gardes qui entouraient son carrosse, tout ce qui pouvait rappeler son courage ne fait que

répouvanfer : son imagination fut ébranlée toute la nuit, il ne prit aucun plaisir à la danse, et plusieurs années après il m'en parlait encore avec effroi.

Par quel malheur avait-on confié l'héritier de la couronne à l'homme du monde dont l'humeur .se pliait le moins aux ménagements qu'aurait exigés la faiblesse du prince?

Rien n'avait paru d'abord plus sage que ce choix. M. de Reventlou jouissait, avant d'être employé, d'une réputation d'intégrité bien méritée; il était plus instruit que le commun des seigneurs du pays. Il avait justifié la confiance de la cour dans tous les emplois dont elle l'avait revêtu. La rudesse de ses manières parut être le signe de principes austères; on se figura qu'ayant passé quelques années en France il en reviendrait moins farouche. Il y avait pris, à la vérité, quelque prétention à favoriser les arts, quelque goût même pour les frivolités, mais il avait gardé son caractère inflexible et dur. Il faisait venir de Paris pour son élève des habits très élégants; il présidait à sa toilette, décidait de sa chaussure et de ses dentelles; ensuite l'austère mentor l'emmenait au cercle en disant : « Allons montrer ma poupée. »

Cependant avec sa voix haute, ses passions impétueuses, son ton impérieux et décisif, il n'avait ni suite ni cohérence dans les idées. A des intervalles très rap-

proches il soutenait, sur la même question et sur la même personne, le pour et le contre avec une égale violence et sans se douter qu'il avait changé d'avis. Cela dépendait de son humeur toujours inquiète ou de ceux qui avaient sa confiance et qui, après lui avoir laissé jeter son feu, prenaient la peine de le ramener ou réchauffaient de nouveau.

Si j'étais conduit par des considérations personnelles je reviendrais, sur son compte, à l'équilibre, par la manière inégale dont il m'a traité à différentes époques. Je fus placé auprès du prince contre son avis et en dépit de ses préventions. Il m'opposait un maître de langue, originaire de Montbéliard, qui avait été valet de chambre. Au bout de quelque temps, lorsque j'eus entrepris d'enseigner l'histoire au prince et de lui expliquer Télémaque et V Esprit des lois, M. de Reventlou s'engoua de moi au point de se rendre ridicule par les éloges qu'il me donnait. Toutefois, en ce temps même, il ne me parlait qu'à la promenade pendant l'été; il ne me témoignait son estime et sa confiance qu'en doublant et quadruplant ma tâche. J'en retirais pour tout avantage la jalousie des savants nationaux, les murmures de l'évêque et l'inimitié de mon collègue. Dans la suite, il a changé deux fois de façon et de style à mon égard.

Un ministre d'Etat, qui avait beaucoup contribué à

mon appel, m'a reproché de n'avoir pas averti que l'éducation était trop rigoureuse. Mais si j'avais parlé, on m'aurait jugé intrigant et ingrat sans que j'eusse produit le moindre effet. M. de Reventlou était si estimé et si redouté, que personne n'aurait osé m'en croire ou dire qu'il m'en croyait. D'ailleurs à qui me serais-je adressé? La charge de surintendant de l'éducation était supprimée ou réunie avec celle de gouverneur depuis la mort du ministre d'Etat, qui l'avait exercée. Le roi ne me parlait jamais, et pourvu qu'il eût du vin et des maîtresses, il trouvait que tout allait le mieux du monde. Son favori, le comte de Moltke, avait un neveu, premier gentilhomme, et plus tard maréchal de la cour du prince, placé sans doute auprès de l'héritier par une suite de la politique ordinaire aux favoris, qui veulent avoir partout des hommes assidus pour les servir et les avertir de ce qui se passe. S'acquittait-il de ce devoir envers son oncle et donnait-il des avis inutiles, ou bien n'osait-il s'entremettre dans une affaire si délicate? Dans l'une ou l'autre alternative, sa conduite me justifie.

M. de Schack, qui avait eu cette charge de premier gentilhomme, ne pouvant porter remède à ces abus, s'était retiré. Le comte de Moltke était beau-frère de M. de Reventlou, et le ménageait en le haïssant. Le seul ministre que je visse avec quelque familiarité.

M. de Bernstorff, passait sa vie à les concilier du mieux qu'il pouvait.

Au reste, quoique la rigueur excessive de l'éducation du prince, ses études abstraites et forcées, et l'effroi que lui inspirait son gouverneur, aient pu aggraver sa disposition à la démence, je ne crois pas que l'on puisse y voir la cause principale du mal, personne ne s'apercevant alors de ses manies, à moins qu'il n'en ait fait confidence à ses valets ou à son page de la chambre.

On appelle ainsi un des pages, tiré du pair ou par ancienneté ou par faveur. Il est dispensé de porter la livrée, il couche dans la chambre la plus voisine de celle du prince, pour être à portée de la voix. Dans ses courses, il le précède à cheval. Sous les princes faibles, cet emploi est très recherché.

Ce M. de Moltke, neveu du favori dont je viens de parler, et qu'on distinguait, dans cette nombreuse famille, par le prénom d'Antoine, couchait dans la chambre du prince, d'où il se retirait régulièrement à six heures du matin. Sperling, neveu du gouverneur, et page de la chambre, entrait alors et restait une heure ou deux. Si quelqu'un naquit jamais avec les talents d'un parfait courtisan, c'est bien ce Sperling. Il avait montré dès l'âge le plus tendre cette activité sans objet, cette curiosité inquiète touchant les évé-

nements du palais, qui supplée à toute autre occupation. Il avait peu d'esprit, mais son désir prodigieux de plaire lui en suggérait les moyens. Il fondait làdessus une ambition sans bornes, comme elle était sans mérite. A défaut de la faveur, il savait déjà s'en donner l'apparence, et il en sentait tout le prix. Il semait avec adresse des rapports, des bruits sourds, des soupçons, des calomnies, dont personne ne devinait la source. Il mentait, il trahissait sans scrupule, et le jeu de sa physionomie, toujours soumis à sa volonté, ne laissait, pas plus que ses discours, percer la vérité.

Ces moments de tête-à-tête étaient bien précieux pour un tel homme. Pendant l'enfance du prince ils furent employés à méditer quelque espièglerie, à contrefaire d'une manière facétieuse le gouverneur, les vieux courtisans, les précepteurs, les ministres d'Etat, les chapelains, enfin le roi lui-même. Dans la suite, ils concertèrent ensemble les artifices par lesquels ils pourraient tromper et captiver le redoutable gouverneur. Sperling l'avait bien étudié. Le prince reçut avidement ses leçons; les semences tombèrent dans un sol fertile. Ce fut un cours complet de ruses et de tracasseries. Un jour que j'avais été frappé de ses manèges, je dis au prince que c'était bien dommage que sa fortune fût faite, qu'il aurait fort bien réussi à la cour. Cette idée le frappa et se joignit à ses autres

manies. Il aurait volontiers descendu de sa place pour aller quelque part chercher fortune.

Quand l'âge des passions approcha, il s'ouvrit pour Sperling un nouveau genre d'influence. Il était plus âgé que son maître et déjà très débauché. Il versa dans l'esprit du prince de funestes lumières; il sut égarer son imagination et corrompre son cœur. Nous jetterons un voile sur les désordres où Sperling put l'entraîner. Il en est un qui dut contribuer aux progrès de sa démence. Dans un âge avancé il en convenait, et cependant il y retombait toujours.

Bien loin qu'on jugeât alors sa tête dérangée, il était fort admiré. M. de Reventlou préparait et annonçait longtemps d'avance des occasions de le faire briller. Pendant quelques semaines il lui inculquait, en redoublant de rigueur, la matière de ses examens. On assemblait les ministres d'Etat, l'évêque de Copenhague, un des aumôniers et le procureur général. En leur présence, le prince répondait pendant trois ou quatre heures, et déchargeait sa mémoire de tout ce que les coups de poing y avaient accumulé. Chacun s'en retournait content. Le gouverneur était comblé de louanges; les témoins invités dînaient à la cour et croyaient le prince un prodige. Le prince lui-même avait trois jours de congé.

Ainsi se passèrent cinq années, pendant lesquelles

je me retirais chaque jour du palais, le chagrin dans l'âme. Je voyais qu'on travaillait sans cesse à détruire les facultés de mon élève sans lui rien enseigner de ce qui appartenait à son office de souverain. Il n'avait reçu aucune leçon sur le droit civil de son pays; il ne connaissait ni la distribution des bureaux, ni les détails de l'administration, ni la manière dont les pouvoirs dérivaient de la couronne et se répartissaient entre les différents officiers. On ne l'avait jamais entretenu des relations qu'il allait avoir avec les puissances voisines; il ignorait en quoi consistaient les forces de terre et de mer du royaume. Son gouverneur, étant devenu ministre des finances sans quitter sa place, fut bien obligé de partager son temps, et, par conséquent, de diminuer ses brusqueries. Mais il n'enseigna rien à son élève de ce qui regardait son département ; les sommes qu'il levait sur le peuple, la manière dont elles entraient dans le trésor, les objets auxquels elles étaient appliquées, tout cela était absolument étranger à celui qui allait incessamment disposer de tout. Bien plus, on ne lui avait jamais appris à ménager ses propres deniers. Il arrivait au gouvernement de l'Etat sans avoir jamais dépensé un ducat par lui-même. Depuis quelques années le roi son père lui avait donné une maison de campagne : le prince n'y avait pas même établi un concierge, un jardinier; il n'y avait pas fait

planter un seul arbre. Reventlou régissait tout de son chef et disait avec raison : « Mes melons, mes pêches. » On n'avait pas le prétexte que le roi était d'un bon âge, que rien ne pressait, que l'éducation durerait encore plusieurs années : en 1757 ou 1758, Frédéric V avait eu déjà une pleurésie, suite naturelle de ses excès. Les ministres consultèrent pour lui, sous un nom supposé, d'habiles médecins. Il fut répondu que si le convalescent ne changeait pas de régime, il était menacé de rechutes, et qu'une hydropisie terminerait ses jours. Le conseil d'État eut le courage de mettre cette consultation sous les yeux du roi. Il en fut très affecté et s'estima très malheureux d'avoir laissé prendre à sa passion tant d'empire. On sait que l'ivresse, lorsqu'elle est devenue habituelle, laisse, après le réveil, un abattement, un malaise, une atonie, que le vin semble pouvoir seul dissiper : comment se refuser un moyen de sortir d'un état intolérable? Il faudrait avoir assez d'empire sur soi pour supporter cet état pendant quelques jours. Ajoutez que le roi se laissait entraîner à d'autres dérèglements, et qu'il associait à ses désordres des femmes de la plus abjecte condition. En un mot, ceux qui connaissaient les secrets du palais, prévoyaient que le monarque serait bientôt victime de son intempérance, et laisserait le trône à son fils. En décembre 1765, l'hydropisie fit de tels pro-

grès, que sa mort parut prochaine. Les facultés intellectuelles étaient aussi attaquées; le monarque, naturellement bon et affectueux, devint difficile et violent. Il ne parlait plus que d'augmenter son armée, de la mettre sur le pied prussien, et il n'avait jamais su ce que c'était que le pied prussien.

On comprend bien que les rigueurs de l'éducation cessèrent; mais le gouverneur, dont les fonctions allaient finir, ne s'oublia pas. Il jugea que son jeune élève, n'ayant aucune idée de l'administration, étant d'ailleurs dans l'âge des passions et des plaisirs, il ferait preuve, lui Reventlou, de patriotisme et d'un dévouement héroïque, en continuant son éducation et en gouvernant le royaume, comme il avait gouverné les melons de Frydenlund. Il estima que ce serait un moyen de remédier aux abus du règne expirant, et que tout renaîtrait sous de meilleurs auspices. D'un autre côté, le comte de jMoltke, son beau-frère, sentait vivement le besoin que l'Etat avait de ses services. Tout ce qu'il avait fait pour les fabriques, pour le commerce, pour les arts, allait être en péril, s'il n'était pas en position de soutenir et de continuer son ouvrage. Il avait à cœur de liquider les dettes contractées pendant sa faveur. Pour tout dire enfin, les plus jeunes de ses onze enfants (il en avait eu vingt-deux"), n'étaient point pourvus, et ils avaient droit à faire leur

fortune aussi bien que leurs aînés. Ces deux rivaux, dont les femmes étaient sœurs, secondés néanmoins chacun par la sienne, remplirent le palais et le ministère d'intrigues et de cabales. M. de Bernstortï, nécessaire à tous deux, soit par sa souplesse et son esprit conciliant, soit par la connaissance qu'il avait des négociations, s'occupait à les rapprocher et conservait habilement leur confiance. Il ne voulait ni pour lui ni pour les siens aucun emploi de cour, en sorte qu'il ne leur faisait point ombrage. Il lui suffisait de ses déparlements (les affaires étrangères, les provinces allemandes etc.), de sa préséance au conseil par droit d'ancienneté, et de l'influence que son adresse et sa supériorité lui assuraient dans toutes les parties de l'administration. Enfin ils passèrent entre eux une sorte de compromis qui les satisfit pour le moment. Le comte de Moltke devait garder sa place au conseil et celle de grand maréchal de la cour, qui lui donnait le gouvernement du palais, et le département de la cassette : par conséquent, beaucoup de grâces à distribuer et une assez grande connaissance de ce qui se passait dans l'appartement du roi. M. de Reventlou, outre les finances qu'il voulait conserver, ainsi que sa place au conseil d'État, fit rétablir en sa faveur la charge de grand chambellan. Le droit de cette charge, ainsi qu'il me l'expliqua, était de présider à tout ce

qui concerne la chambre du roi et de connaître tout ce qui s'y passe. Pour être en mesure de remplir cet office, il fit décider que la bibliothèque particulière serait délogée d'un entre-sol qu'elle occupait sous la chambre du roi. Le futur grand chambellan devait habiter cet entre-sol, dont une issue était précisément la porte de l'escalier dérobé de Sa Majesté.

Quand ils eurent fait leur part, ils songèrent à nous autres subalternes. Gomme nous étions allés, mon collègue Nielsen et moi, faire notre cour à notre chef, le 1" janvier 4766, il nous conjura, et même nous enjoignit de ne point profiter de l'accès qui nous était laissé pour nous assurer un sort ; d'exhorter au contraire le prince à ne prendre d'engagement avec personne jusqu'à l'époque de son avènement, oii l'on pourrait l'instruire de ce qu'il convenait de faire; qu'on aurait soin de nos intérêts, et qu'en attendant il était décidé qu'on nous retenait à la cour.

Si nous avions été l'un et l'autre plus avides de places et d'argent, il aurait été trop tard pour nous enchaîner (et c'est là tout ce que firent pour nous nos puissants protecteurs); mais nous avions l'un et l'autre observé religieusement, par délicatesse, ce qu'on demandait de notre déférence.

Depuis que la maladie du roi ne laissait plus d'espérance, le souci et le chagrin que le prince témoi-

— signait parut aux courtisans un indice de sensibilité, dont ils étaient d'autant plus charmés, qu'on ne lui connaissait point jusqu'alors l'âme tendre. Pour nous, qui passions avec lui la plus grande partie de la journée, nous étions plus avant dans sa confiance. Il ne nous cachait pas qu'il était moins sensible à la perte du roi son père qu'à la crainte de régner. Le gouvernement et la représentation l'effrayaient également. Il s'était flatté de mettre entre la fin de son éducation et son avènement, un intervalle pendant lequel il se donnerait carrière et se dédommagerait de la longue contrainte où son gouverneur l'avait tenu. Il n'avait garde de nous dire tout. J'ai découvert longtemps après qu'il réservait pour cet intervalle une grande partie des épreuves par lesquelles il devait « s'avancer. » Elles consistaient principalement à jouir en tout genre de ce qui lui avait été défendu pendant son éducation. Il n'y avait point d'extravagances, point de débauches, point même de violences auxquelles il ne se promît de se livrer un jour. Il couvrait tout cela d'un mot : Être leste, c'est-à-dire exempt de préjugés, de gravité, de pédanterie. Il prononçait bien quelquefois ce mot devant nous, mais sans qu'on se doutât de l'étendue qu'il lui donnait. Aussi, dans sa familiarité, lui pardonnait on aisément quelques écarts, qui semblaient être de son âge; et, s'il ne montrait pas assez de sensibilité,

le peu de soin que son père avait eu de se rendre respectable à ses yeux l'excusait en partie. Frédéric l'aimait passionnément, mais il n'avait pas su le lui témoigner. On le lui avait soustrait autant qu'on l'avait pu pour l'élever loin de lui, surtout depuis quatre ou cinq ans. La rigueur de son éducation n'avait point été modérée par l'autorité d'un roi et d'un père. Faut-il s'étonner si chez les pnnces en général la prétendue force du sang agit si peu, et si, chez le nôtre en particulier, elle ne fut guère aperçue?

Dès que je vis à quoi tenait le souci dont il était agité, je m'appliquai à le saisir par là, pour le préparer, autant qu'il en était capable, au rôle qu'il allait jouer, en le lui présentant par les endroits qui pouvaient monter sa tête au ton nécessaire. Mon succès apparent dépassa mon espérance. Il écoutait avec transport tout ce qui pouvait le conduire à la gloire de bienfaiteur de son peuple. Plus je le voyais enthousiasmé d'un projet utile, plus je m'efforçais de lui en présenter l'exécution comme moins difficile et moins gênante qu'il ne l'imaginait.

Je lui assurai, qu'en donnant à l'étiquette et à la représentation tout ce qu'on pouvait raisonnablement exiger, il aurait encore la plus grande partie de son loisir pour l'amitié, la familiarité et l'amusement : que les devoirs de sa dignité, avec quelque soin qu'il vou-

— salut les remplir, seraient moins pénibles que ne l'avait été son éducation ; que, dans les commencements, ce qu'il pourrait faire de mieux serait de conserver tous les ministres que son père lui laissait; qu'il verrait par leur conversation et leur travail ce qu'il y avait à corriger et ce qu'il fallait laisser subsister de leur administration; que le comte de Moltke était au fond un ministre patriote, formé aux affaires ; que la faute du roi son père n'était pas de lui avoir donné sa confiance, mais de l'avoir donnée à un seul homme.

Je lui faisais voir dans l'avenir la plus belle gloire, celle de restaurateur de son État. Il héritait d'un royaume plus obéré-, plus chargé d'impôts, après quarante-cinq années de paix, qu'il ne l'aurait été par une longue guerre. Il pouvait en liquider les dettes et soulager le peuple progressivement. L'épargne dans les dépenses superflues, l'affranchissement des serfs en Danemark; de plus sages règlements pour la pêche, les mines et les forêts de Norvège, devaient le conduire à ce résultat.

J'étais heureux de voir mon disciple, à l'âge de dixsept ans, se consoler du malheur de régner par l'espérance du bien qu'il pourrait faire. C'est alors c[ue je lui conseillai de prendre pour sa devise, comme premier chevalier et grand maître de l'ordre de l'Éléphant : Gloria ex amore palriœ.

Il s'en fallait beaucoup cependant que ma joie fut pure et sans mélange de crainte. Je connaissais depuis longtemps son éloignement pour le travail. Il était incapable d'une attention longtemps soutenue ; son caractère était d'ailleurs si léger et si mobile, qu'on reconnaissait à sa conversation quelle compagnie il avait vue dans la journée. De plus, ce qu'on entrevoyait de ses lubies, quoique je le misse sur le comte de sa jeunesse et de son éducation rigoureuse, ne laissait pas de m'inquiéter.

Enfin le terme arriva, qui devait justifier mes espérances ou mes craintes : Frédéric V mourut dans la nuit du 16 au 17 janvier 1766, et le changement de règne fut proclamé à neuf heures du matin.

L'usage voulait que le grand chancelier, accompagné des principaux officiers de l'État, de l'armée et du palais, s'avançât sur le balcon et prononçât trois fois ces mots à haute voix : « Le roi Frédéric Y est mort ; le roi Christian YII est vivant. » La charge de grand chancelier était alors vacante ; le baron de Bernstorff accomplit la cérémonie, comme doyen du conseil. Le peuple répondit par des acclamations, et témoigna une joie excessive. J'étais sur le balcon, agité par mes inquiétudes; l'aveuglement du peuple, qui se réjouissait sans savoir s'il en avait sujet, et dans le moment où il perdait un bon prince, m'affecta beaucoup. Je ne pus

de tout le jour me remettre de mon émotion. Ce sentiment d'un serviteur du nouveau roi contrastait singulièrement avec le visage épanoui des courtisans du roi défunt, dont aucun ne paraissait sincèrement affligé^ soit que, maîtres de leur extérieur, ils crussent devoir montrer plus d'espérance que de crainte, soit que les princes n'aient jamais d'amis.

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