‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 23 sur 42 · LE BARON DE FAI.CRENSKIOLD A REVERDIL ;, A NION · texte numérisé non relu

LE BARON DE FAI.CRENSKIOLD A REVERDIL ;, A NION

Lausanne, 22 janvier 1800.

Vous faites des voyages. Je vous admire. Aller à Genève serait pour moi à peu près comme aller au bout du monde. Vous êtes jeune (1), bien portant^ je vous en fais mon compliment. Je n'ai aucune confiance dans la nouvelle constitution française. Je suis convaincu qu'on mettra Bonaparte- de côté aussitôt qu'on le pourra. Mais il paraît qu'on est d'avis actuellement qu'une nation de trente millions d'âmes a besoin d'un chef. Si ce chef a assez de pouvoir (je ne le crois pas), tout ira bien. Je n'aime pas le gouvernement absolu, je le préfère cependant à une constitution anarchique.

La constitution de l'an 1791 n'accordait pas assez de pouvoir à Louis XVI; selon celle de 1795, le Directoire n'en avait que par usurpation. Les armes seules peuvent consolider la république française, et non les discours , les drames en fait de gouvernement , les adages du bel esprit , les abstractions, etc.

A Berne, on a changé les personnes, mais a-t-on changé les circonstances ? La Suisse regrettera son ancienne neutralité. Pourra-t-elle la regagner et redevenir spectatrice paisible des querelles des puissances de l'Europe, comme elle l'a été pendant plusieurs siècles?

Un traité offensif existe entre la république française et la république helvétique. On croit que ce traité entraîne la Suisse dans la guerre. Il est établi entre les puissances de l'Europe que si, en temps de guerre, une troupe étrangère entre dans un pays neutre, la puissance ennemie peut en faire de même.

L'armée autrichienne et celle de Russie, que l'Angleterre

1 Reverdil était âgé de 68 ans et Falckenskiold de 6?.

soudoie, ont donc le droit d'entrer en Suisse, parce que les troupes delà république française s'y trouvent. Le traité offensif n'y fait rien : aussi l'empereur n'a-t-il pas déclaré la guerre à la Suisse.

C'est dans l'histoire qu'il faut chercher la solution des problèmes politiques. Si, au début de la guerre de Sept ans, la Saxe eût proposé au roi de Prusse d'évacuer cet électoral , y aurait-il consenti ? La république helvétique doit s'attendre au même refus de la part de la cour de Vienne et de la part de la cour de Saint-James.

Une puissance de second ordre, chez laquelle les armées des grandes puissances ont établi le théâtre de la guerre, peutelle se flatter d'obtenir la neutralité? L'histoire fait-elle mention d'un pareil exemple ?

Il est nécessairement de l'intérêt d'une des grandes puissances belligérantes d'établir le théâtre de la guerre chez la petite puissance; elle refusera donc la neutralité. Dans le cas actuel, trois grandes puissances sont intéressées à traverser la Suisse pour attaquer le côté vulnérable de la France. L'issue de la guerre décidera du sort de la Suisse. Elle dépendra de la France, si cette puissance fait une guerre heureuse ; dans le cas contraire, elle dépendra du cabinet de Vienne.

Mais quelle que soit la fortune des armes de ces deux puissances, la Suisse se trouve pour toujours entraînée dans les guerres qui auront lieu entre la maison d'Autriche et la France. Elle sera forcée de faire cause commune avec l'une ou avec l'autre de ces deux puissances , comme la Saxe est obligée de se décider pour la maison de Brandebourg ou pour la maison d'Autriche.

Mais la Saxe est pour le roi de Prusse un allié utile, nonseulement parce qu'elle jette dans la balance prussienne 27,000 hommes, mais encore par le cours de l'Elbe, dont la possession est d'une grande utilité à la maison de Brandebourg, de manière que le théâtre de la guerre se trouve de suite transporté en Bohème, ainsi qu'on l'a vu en 4778. Au

lieu que la Suisse n'est à son allié d'aucun avantage, elle est dénuée de défense naturelle comme de ressources pécuniaires.

Le roi de Sardaigne, dont le domaine en Lombardie est entouré de forteresses, et qui a une armée de trente mille hommes, n'a pas pu conserver la neutralité, lorsque les grandes puissances ont trouvé bon de bouleverser l'Italie. Comment l'Helvétie, qui n'a aucune défense passive, et qui est bien éloignée de pouvoir entretenir trente mille hommes, pourrat-elle échapper ?

On citera sans doute la corruption de l'argent.

On dira sans cloute que les subsides de l'Angleterre ont entraîné le roi de Sardaigne ; mais ne peut-on pas employer les mêmes moyens pour entraîner un Etat populaire dans la guerre ?

Tout ceci est tiré de la campagne de l'année 1799.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

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