LA BARO>\\E DE MO.XTOLIEU A REYEREIL , A NION
Lausanne, dimanche 1788.
Votre lettre, cher et toujours cher et bon aiui, m'a fait éprouver le plaisir le plus vrai. Croyez que l'amitié aussi a ses émotions; j'en eus une vive en voyant votre écriture, et un attendrissement bien doux en lisant les assurances de la votre d'amitié, en ne pouvant plus douter que votre ancienne amie vous est toujours chère.
Si j'avais suivi les mouvements de mon cœur, je vous aurais répondu par le même courrier; mais je ne voulais pas le faire en quatre mots après un aussi long silence, et vous m'avez prise dans un fatal moment, où j'avais même à peine le temps de vous lire.
Je recevais notre cher cousin, îe gouverneur de Neuchâtel,
M. le général de Béville; et, pendant trois jours qu'il a logé chez nous, j'ai eu cinq repas de vingt personnes et trois assemblées de cinquante au moins.
Il y avait longtemps que la pauvre petite veuve ne s'était trouvée à parc il!e fête !
J'avais un peu perdu l'habitude de ce train-là , et vendredi matin, quand ils furent partis, j'étais si harassée de fatigue, qu'au lieu de vous écrire, ainsi que j'en avais l'intention, je passai ma journée sur mon lit. Aujourd'hui , je vais m'en donner à cœur joie; je prends mon plus grand papier, et j'espère bien en remplir les quatre pages, sans compter notre chanson que je joins ici. Nous sommes bien fiers qu'elle vous ait plu.
La jolie voix de madame Renz la faisait peut-être valoir, et vous serez bien étonné , en la lisant , que ce soit si peu de chose.
C'est une plaisanterie, et c'est à cheval, de Lausanne à Bussigny, que nous l'avons composée. Mais ce qui ne m'amuse point, moi, ce qui trouble même tous mes plaisirs et tout mon bonheur, c'est le silence obstiné de mon enfant.
Voici près de quatre mois qu'il n'a écrit à personne. Je sais d'ailleurs qu'il se porte et se conduit bien; mais que me fait son latin et son droit, sïl ne m'aime plus. Ah ! cher Reverdil, croyez-moi, bénissez le ciel de n'avoir pas d'enfant, de fds surtout, les choses sont arrangées de manière, dans ce vilain monde, que le plus doux de tous les sentiments est un supplice continuel.