‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 30 sur 42 · DE LA CALMETTE ^ A REVERDIL , A · texte numérisé non relu

DE LA CALMETTE ^ A REVERDIL , A

Copenhague, 19 décembre 1767.

Monsieur, J'aurais certainement fort souhaité d'avoir le plaisir de vous voir avant votre départ, pour vous témoigner tous les regrets

1 Le ministre de France.

qu'il me cause; mais j'entre trop dans la situation où vous vous êtes trouvé si inopinément pour être surpris que vous n'ayez pas pu m'accorder cette satisfaction, bien moins encore pour l'avoir trouvé mauvais. Soyez assuré, Monsieur, que vous emportez avec vous l'estime, non-seulement de vos amis, de ceux qui, comme moi, connaissaient particulièrement vos talents, votre façon de penser et la droiture de votre cœur, mais de tous les honnêtes gens, et j'ose dire de tout le public, dont, malgré votre qualité d'étranger, vous étiez aimé.

Personne n'ignore plus aucune des circonstances de votre éloignement, ni par quels moyens on est parvenu à persuader un maître, dont vous aviez la confiance et l'amitié, de se priver de vous. On vous regrette et on le plaint. Au surplus, si ceux qui ont eu intérêt à vous éloigner peuvent se féliciter du succès de leurs basses intrigues , ils ne doivent pas assurément se féliciter de l'opinion qui en résulte, pour leur caractère, dans l'esprit de tout homme d'honneur.

Ce qui vous est arrivé, ainsi qu'au digne et respectable homme * qui vous a suivi de si près, offre une triste perspective de tout ce qu'on peut attendre encore ; ainsi, c'est bien sincèrement que je vous estime heureux de n'être plus à portée d'en être le témoin.

Vous pouvez être entièrement rassuré. Monsieur, sur la façon de penser de M. de Saint-Germain à votre égard. S'il n'a pas pensé comme vous sur l'affaire des paysans, j'ai lieu de croire que ce n'est essentiellement que quant à la forme et à l'exécution du plan, et que cela n'a pas du tout influé sur la justice qu'il rend d'ailleurs à vos talents et à votre caractère.

Je puis même vous assurer qu'il est de vos amis, sachant de science certaine qu'il a fait , conjointement avec Son Excellence de Bernstorff, tout ce qu'il a pu pour vous soutenir, et qu'il vous regrette véritablement.

> Le comte de Saint-Germain, ministre de la guerre.

MADAME MAZAR A MESDAMES REVERDIL^ A NION.

Copenhague, 28 novembre 1767.

Il y a deux ans, mes très chères cousines, que je vous félicitais de la place que mon cousin l'aîné * avait chez le roi; aujourd'hui je vous félicite de ce que ses fers sont tombés, et qu'il n'est rien que le plus honnête homme du monde. Vous le reverrez dans peu, mes chères cousines; vous le reverrez couvert de gloire, de nos larmes et de celles de tous les honnêtes gens. Il emporte, avec les regrets, l'approbation et l'estime de tout le monde ; ses ennemis même ne peuvent la lui refuser; on se déshonorerait de n'en pas dire du bien. Mon mari, mes enfants, dont l'affliction est extrême, sont souvent arrêtés dans la rue par des Danois qui à peine savent prononcer le nom de mon cousin, pour s'entendre dire : Ah! mon Dieu, quel homme nous avons perdu ! Pourquoi Sa Majesté se privet-elle d'un si fidèle serviteur, qui n'avait en vue que le bien public, celui de son maître et de ses Etats ? Il est victime de cabales, sans doute, et c'est bien la victime la plus glorieuse qui fut jamais.

On nous a assuré que le roi , non content de lui avoir fait un cadeau magnifique, lui a donné des larmes. Personne ne doute qu'il ne soit rappelé dans peu. Tout le monde, grands et petits, le souhaitent, et personne autant que nous, mes chères cousines ; mais personne plus que nous, qui connaissons la façon de penser de notre cher cousin, ne craint que les sollicitations ne demeurent inutiles; quand il se verra dans le sein de sa famille, qu'il en aura goûté la douce paix, qu'il la comparera à la vie agitée qu'il menait à la cour, il n'aura plus que du dédain pour cette dernière.

Depuis le moment du départ de mon vertueux cousin,

1 L'auteur des Mémoires, parent de la famille Mazar établie à Copenhague, sans doute à la suite de la révocation de l'Edil de Nantes.

notre maison est devenue l'abord continuel de gens qui viennent mêler leurs larmes aux nôtres.

Les louanges et les bénédictions que Ton donne à mon cousin retentissent tous les jours autour de moi.

Hélas! il m'a échappé comme l'ombre; je n'ai pas eu le temps de lui dire un seul mot.

Mon mari m'avoua hier que le départ de mon cousin était plus douloureux pour lui que celui de notre fils aîné, qui s'embarque dans peu de jours pour les Grandes-Indes.

Nous perdons dans votre fils, ma chère cousine, un parent vertueux et aimable, un ami siîr, sincère et zélé, un appui auprès du roi.

MALLET * A REVERDIL, A COPENHAGUE,

Londres, 30 novembre 1763.

Il est certain, mon cher ami, que, si je savais mieux l'anglais et si j'avais plus de guinées, ce pays serait le meilleur du monde et peut être le plus agréable.

Il y a tant d'aisance, de commodités réelles, de liberté, de bon sens, de connaissances, de plaisirs même, que sans ces deux^sî, je ne finirais point sur le bien que je voudrais vous en dire. Il est vrai que , par mes liaisons précédentes, je me suis vu promptement à portée d'en faire d'autres qui n'ont pas peu contribué à me faire voir tout en beau. # Les gens de condition sont ici très civils, très prévenants pour un étranger connu.

Si l'on doit juger de toute la nation par eux, il ne faut plus dire comme UoTace : Brifa7inos hospitibus feros. Je doute qu'un étranger trouvât autant de facilité à entrer dans les bonnes maisons à Paris qu'à Londres , et cependant les Anglais sont

* Paul-Henri Mallet, de Genève, auteur de V Histoire du Danemark.

encore tout autrement hospitaliers dans la campagne où leur loisir et la grandeur de leur train et de leurs maisons les met plus en état de les bien recevoir.

J'ai reçu, depuis que je vous ai écrit, à mon départ de Genève, une lettre de Son Excellence jNI. de Bernstorff qui m'a fait changer d'idées sur le sujet du prix qu'on met chez vous aux manuscrits du Vatican. Cette lettre a tout réchauffé mon zèle. J'ai tout de suite écrit à Rome pour que l'on y continue les recherches suspendues, et je ne doute pas que l'on ne s'y remette aussi tout de suite.

J'oubliai de vous envoyer le mémoire des restes de mes déboursés, la dernière fois que je vous écrivis. Vous le trouverez ci-joint cette fois-ci.

Je suis bien impatient d'apprendre que vous avez reçu les manuscrits en question en bon état , et qu'ils ont fait plaisir à vos Messieurs. Où en est, je vous prie, ce Codex diplomaticus? Et vos savants n'ont-ils rien publié depuis quelque temps qui ait rapport aux derniers siècles de l'histoire du Danemark?

J'ai vu de près ces jours la princesse qui vous intéresse. Sa figure est fort prévenante, elle annonce la douceur et la bonté, et tout le monde en dit mille biens. Je l'ai entendu louer avec un plaisir qui m'autorise à me croire aussi bon Danois que qui que ce soit au monde, etc.

MALLET A REVERDIL, A COPENHAGUE.

Genève, 10 août 1765.

Je répondis de Rome à votre lettre, mon cher ami.

A présent c'est au contraire de Genève que je vous écris. J'y suis depuis une quinzaine de jours.

Mon milord m'y a ramené et en est déjà reparti pour Londres. Malgré toutes les beautés du pays que je quitte et les misérables tracasseries de celui où je viens, c'a été un plaisir très

grand pour moi que de me retrouver au milieu de mes amis, dans ma maison , avec des gens qui parlent librement et avec qui Ton peut converser et s'instruire.

J'ai trouvé votre livre' en arrivant. C'a été ma première lecture, et, sans vouloir vous faire aucun compliment , je puis bien vous assurer que je l'ai faite avec le plus grand plaisir. Quoi qu'on en dise dans le pays où vous êtes, j'ose vous prédire avec confiance qu'il vous fera honneur dans tous ceux où l'on pense.

Je l'aurais lu avec intérêt quand je n'aurais eu aucune relation avec le Danemark, et ce dont je suis plus sûr encore, c'est que j'aurais pris la meilleure idée de l'auteur, de ses lumières , de ses vues , de sa philosophie , de son caractère.

Le style m'en a paru très bon , très français , quoique , si vous voulez que je vous parle jusqu'au bout de tout ce que je pense, il est peut-être quelquefois trop soutenu, trop plein , trop travaillé, pour le genre épistolaire; mais, après tout, on sait bien qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre cette annonce, et que des lettres faites pour le public sont plus un livre que des lettres. Je vois qu'on en est fort content ici. On le sera un jour beaucoup en Danemark. Je vous réponds de la France, et tout ce que je regrette, c'est que tous ceux qui estimeront le livre ne sauront comment estimer un auteur qui leur est inconnu à la plupart.

MALLET A REVERDtt, A COPENHAGUE.

Londres, 7 février 1766.

Je vous assure, mon cher ami, que quoique j'aimasse déjà beaucoup votre jeune maître , ce qu'il vient de faire pour vous me paraît si bien de sa part^ si utile pour lui et, à tous égards,

» La dernière partie de l'ouvrag? intitulé : Lettres sur le Danemark.

si convenable que je l'en aime encore davantage, et que je le mettrais volontiers dans ma poche, conune nous disons chez nous.

Je dois vous dire aussi combien je vous sais gré de l'attention de me l'avoir appris vous-même.

Je suppose et je souhaite bien que vous soyez un lecteur en exercice , un lecteur occupé, et un lecteur maître du choix des lectures quand il lira, et plus écouté encore quand il parlera.

Je me réjouirai beaucoup d'apprendre tout cela, mais je me tiens sûr du moins que , de manière ou d'autre , il résultera du bien de cet arrangement et pour vous et pour lui

Il faut que je vous dise un mot de ce qu'on fait ici, puisqu'on en est curieux dans toute l'Europe.

Les colonies prennent le grand chemin de souhaiter le bonjour à leur mère. Cela doit arriver sîirement une fois; il ne s'agit que du plus ou moins de temps et de la manière.

Vous avez su peut-être que M. Pitt a osé soutenir en plein Parlement, que le Parlement n'avait pas le droit de taxer ces colonies.

Cet homme, enivré de ses succès, aspirant à être l'arbitre de la nation, a cru s'attacher à l'Amérique sans perdre l'Europe. Mais il a vu que, lorsque le peuple se regarde comme monarque, c'est un monarque qui n'est pas bénin et qui n'entend pas raillerie sur sa prérogative.

L'homme-montagne a été englouti , comme ces trois Messieurs de l'Ancien Testament , et il est désormais sous terre , mais non pas en repos.

Le Parlement presque unanime a revendiqué et confirmé son droit.

Il procède maintenant à l'examen de ce qu'il y a de mieux à faire pour le cas particulier du Stamp. act. : apparemment il le modifiera ou dans la teneur ou dans son exécution pour ne pas désespérer les Américains; mais, à cela près, ses mesures seront vieoureuses.

Le ministère et son parti reçoivent;, à l'occasion de tout ceci, des secousses dont ils sont si fort ébranlés, que je crois pouvoir déjà vous annoncer une prochaine culbute. Ses adversaires divers se sont réunis et les Bute, les liedford, les Grenville, les Townsend, etc., vont reparaître sur la scène, mais on ignore encore sous quelle dénomination.

Je pense que, quoi que fassent les Anglais, leurs colonies du continent leur échapperont; c'est le vice de la chose qui est de nature à aller en augmentant.

Les intérêts s'éloignent, les forces deviennent égales.

Près de trois millions d'habitants dans un pays abondant, un continent vaste, défensible , pleins d'idées d'indépendance et de liberté , jaloux de .leur commerce , ambitieux de l'aifranchir et de l'étendre, auront-ils la complaisance de recevoir des ordres contraires à leurs intérêts des rivaux de leur prospérité , placés à mille lieues de distance de leur pays et peu en état de se rendre longtemps redoutables ? etc.

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