Stuart Mill
Beurlier (E.), professeur agrégé de philosophie. — liant (236), 4° édition 1 vol.
— Fichte (332), 2« édition 1 vol.
Giraud(V.). — Les idées morales d'Horace (451)
1 vol.
Calvet (J.). — Les idées morales de Mme de Sévigné, 2 vol. (416-417;. Prix 1 fr. 20
Degert(A.).— Les idées morales de Cicéron(45r)
1 vol.
DuFRÉcHou (Alfred). — Gobineau (412) ... 1 vol.
— Les idées morales de Sophocle (414). 1 vol.
Levgrand(H.), professeur de philosophie. — Epicure et l'Epicurisme (389) 1 vol.
Mentré (F.). — Cournot (440) 1 vol.
Salomon (Michel).— H.Taine(210),3«édition 1 vol.
— Th. Jouffroy (413) 1 voi.
— Auguste Comte, sa vie et sa doctrine (255), 3® édition 1 vol.
Vaux (Baron Carra de). — Leibniz (422). . 1 vol.
— Newton (437) 1 vol.
STGART MILL
DIOGRAFniB
Stuart Mill est à la fois un philosophe spéculatif et un politique militant. Par ses ouvrages de théorie pure il représente, dans ses grandes lignes, la philosophie empirique et positiviste, apparenté à Bacon, à Helvétius, à Auguste Comte. Par ses articles de revues, par sa vie parlementaire, il est le leader le plus illustre du radicalisme philosophique et socialiste. Cette alliance de la spéculation et de l'action est un trait caractéristique de la race anglaise ; elle est, de plus, chez Stuart Mill, une part d'héritage familial. James Mill a frayé la voie à son fil*. La philosophie positive et la politique radicale, l'utilitarisme et le benlhimisme sont les doctrines que Stuart Mill a reçues de son hérédité et de son milieu ; mais il les a transformées jusqu'à les rendre méconnaissables. Pour bien comprendre sa pensée, sublile et mobile, il faut l'illustrer d'abord par l'étude de sa vie et de ses antécédents immédiats.
Stuart Mill est d'origine écossaise, et ce point nous doit mettre en garde contre les théories erronées. On ne peut pas expliquer, par la simple distinction des races, l'opposition qui existe entre la philosophie à demi spiritualiste de Hamilton, écossais, né à Glascow, et la philosophie positiviste de Stuart Mill, anglais né à Londres. Par eoa pays d'origine, qui est le comté de
Forfar, sur la côte nord-est de l'Ecosse, entre Edimbourg et Aberdeen, Stuart Mill est le compatriole de Thomas Ueid comme de David Hume. Son grand-père, James Mill, était cordonnier dans la paroisse de Logie- Pert ; sa grand'mère, Isabcl Ferlon, avait été servante ; tous deux passaient pour être déclins d'une condition sociale un peu meilleure. Ils eurent trois enfants. L'aîné, nommé James comme son père, fut remarqué de bonne heure pour ses dispositions studieuses et destiné à la carrière ecclésiastique. On reprochait à Isabcl Ferton d'être orgueilleuse ; elle voulait que son fils fût un lettré, et y réussit.
James Mill fut ii >Lruit d'abord à l'école de la paroisse, puis au collège de Monlrose. Un gentilhomme des environs, sir John Stuart, de la famille royale des Stuart, le prit sous sa protection et l'envoya étudier la théologie à l'université d'Edimbourg. En ITU-i, James Mill prenait ses grades de pasteur presbytérien, et se faisait précepteur particulier en attendant un poste. Après quelques années d'attente et de tâtonnements, il se décidait, en 18U2, à partir pour Londres, riche de jeunesse et d'espérance. Il se détachait dès lors des croyances religieuses et se passiounait pour les questions politiques et économiques. A Londres il se fit publiciste, écrivit dans les journaux, fonda une revue, et put, au bout de quelques années, songer au mariage. En 1805 il épousait Harriet Barrow, dont la mère, alors veuve, tenait un établissement d'aliénés. James Mill était d'une nature autoritaire et peu agréable ; bientôt après son mariage il perdit ses meilleures ressources par la disparition des revues auxquelles il collaborait ; son ménage connut la gène avec toutes les tristesses qu'elle entraîne. Neuf enfants vinrent au inonde dans c -t intérieur sévère et triste. Le premier né eut pour parrain le gentilhomme écossais qui avait uidé James Mill dans sa jeunesse, et emprunta de lui le nom de John Stuart qu'il devait rendre illustre.
John Stuart Mill est né le 20 mai 1806, à Londres, 13, Rodney Street, Penlonville. L'éducation qu'il reçut
est intimement liée à l'ensemble des doctrines professées par son père. Elle est dirigée tout entière ver? Ifdéveloppement des facultés intellectuelles, conformément à cette thèse d'Helvétius que la puissance d î l'éducation est infinie parce qu'elle fait pénétrer dans le cerveau de l'enfant, par le canal des idées, tous lo^ motifs d'action qu'il plaît au maître d'élire; et il a fallu, en effel, tout le génie de Stuart Mill pour secouei plus lard le joug auquel il avait été courbé par un entraînement mental dont il n'existe peut-être pas d'autro exemple.
Cette éducitiun commence en 1810, vers l'âge de quatre ans, par un premier cycle qui est l'étude du grec. L'enfant apprit d'abord de longues listes de mots ; dès qu'il eut acquis par ce procédé un vocabulaire suffisant, il fut appliqué à la lecture des textes ; à l'âgo de huit ans il avait lu six dialogues de Platon.
Alors commence un second cycle avec l'étude du latin, en même temps que Stuart Miîl est promu précepteur de ses sœurs plus jeunes ; ce second trait de son éducation est encore le résultat d'une théorie systématique. A cette époque, en effet, se répandait en Angleterre la méthode de l'enseignement mutuel, apporlô'e des Indes par le pasteur Bell et vulgarisée à Londre3 par un instituteur nommé Lancaster. Le parti benlhamiste vit dans cette méthodtj un moyen commode de multiplier l'instruction dans les masses populaires, en divisant les écoliers par escouades de dix, les moiu « avancés sous la conduite d'un jeune moniteur un peu plus instruit. Au début l'engouement était universel et la méthode lancastérienne réunissait dans un méma enthousiasme des amis de James .Mill aussi différents que le quaker Allen et le libre-penseur Francis Place. Mais peu à peu la société lancaslé ienne apparut aux yjux de tous ce qu'elle était dès le début dans l'inte; lion de James Mill : un instrument de culture laï-ju»? dirigé contre l'enseignement de l'Eglise, et se heurta dès lors contre l'opposition des pouvoirs ecclésiastiques qui la firent échouer. En ce qui concerne
i) STUART MILL
d'ailleurs sa valeur pratique, Stuarl Mill déclare que l'expérience personnelle, qu'il en a faite malgré lui, Ta complètement déçu. Il trouvait immoral qu'on le fît responsable, à l'âge de huit ans, non seulement de ses propres devoirs, mais de ceux de ses sœurs, et les rapports de sujétion d'élèves à maitre lui paraissaient incompatibles avec les relations cordiales de frère à soeurs. Et cependant ni ce préceptorat précoce, ni ces études multiples n'épuisaient son activité tout entière. Stuart Mill faisait en outre, sans y être positivement / obligé, de nombreuses lectures personnelles, consa- I crées surtout aux livres de voyages et aux historiens ; il lut dès cette époque V Histoire d'Angleterre de David Hume. 11 habitait la campagne, à Newington-Green ; tous les matins il se promenait dans les champs avec son père et lui faisait le compte rendu oral de ses lectures de la veille. Une semblable précocité étonnait et effrayait les amis intimes de la maison, et Francis Place écrivait : « Cet enfant est un prodige, mais il est destiné à grandir morose et égoïste. »
Un troisième cycle dans cette éducation merveilleuse s'ouvre à la douzième année, 1818, et a pour but, non plus la connaîssànce des langues, mais celle des choses. Stuart Mill commence alors ses premières études de philosophie proprement dite par la lecture de la Logique d'Aristote et de la Logique de Hobbes. C'est un trait à remarquer que catte union chez Stuart Mill et chez son père de la culture classique grecque et des études modernes. Ce qui plaît surlout à Stuart Mill dans les philosophes grecs, c'est l'art des divisions logiques; il lui semble qu'Aristote et Platon ont donné dans leurs ouvrages la théorie appliquée plus tard aux choses de la nature par les infatigables classificateurs du xviii^ siècle. Mais le livre qui à cette époque agit sur Stuart Mill avec le plus de puissance est, dans un 1 domaine tout différent, l'ouvrage composé par son I père et alors sous presse, V Histoire de la Compagnie ■ des Indes, qui est le principal litre de gloire de James Mill. Cette histoire était comme une synthèse vivante
de tous les problèmes contemporains d'histoire et d'économie sociale, et Sluart Mill y puisait naturellement tout un ensemble d'idées et d'opinions, conformes à l'utilitarisme de Benlham, qui devaient être son premier credo philosophique à son entrée dans la vie. Le livre parut en i818 et produisit sur le pulilic anglais une impression si profonde de compétence et de science que James Mill, qui n'avait pas ménagé ses critiques à la puissante Compagnie, fut appelé par elle à l'un de ses plus hauts emploils dans ses bureaux de Londres. Cet événement décida de la carrière ultérieure de Sluart Mill lui-même.
En 182p.Stuart Mill avait quatorze an?, et ses éludes classiques étaient achevées. Un voyage sur le continent est le complément ordinaire de toute éducation anglaise conduite avec soin. Le général Samuel Bentham, frère de l'économiste, oiïrit à Sluart Mill de l'amener en France avec son fils George, le futur botaniste. Ce voyage fut d'une année, de mai 1820 à février 1821. Sluart Mill et les Hentham habiièrenl d'abord le château de Pompignan, près de Toulouse; ils visitèrent les Pyrénées, Luchon, le Pic du MiJi, Bayonne ; et Sluart Mill garda, de ses courses dans les moniagnes à la recherche des paysages el des plante?, une admiration de la nature qui ne s'est jamais démenùe. Il passa l'hiver à Monlpel.ier, et suivit dans celte ville le cours d'un professeur condillacien, Gergonne, <^ont l'enseignement corroborait celui de James Mill. Enfin, il séjourna à Paris à l'aller et au retour chez Jean- Baptiste Say et rencontra chez lui Saint-Simon. Ainsi le voyage de France fécondait chez lui la connaissance des hommes el des choses.
A l'époque où Sluart Mill rentrait à Londres, James Mill méditait le livre de psychologie Analyse de l'esprit /lumain, qui parut en 1828, comme un manifeste oificîei de l'école associalioniste. Sluart Mill prépara par de nombreuses lectures les matcrianx nécessaires à ce livre : i^ dépouilla Condillac, Helvétius, Harlley. A la même époque il lisait le Traité de Législation de Ben-
lliam, dans la rédaction française de Dumont. Cette . lecture lui fut une révélaliou. L'œuvre de Benlham lavait pour but de coordonner tous les faits sociaux dans une énumération systématique. Ij. appliquait aux l^^ences de l'esprit les procédés de classîïïïïâTÎUIT'" générale et de synthèse, que le xviu* siècle avait applique's avec bonheur aux sciences de la nature, et l'admiration que Stuart Mill éprouva pour cette puissante synthèse fit de lui, dès lors, le partisaTn enthousiaste du système benthamiste, duquel il devait peu à peu se dégager plus tard.
En mai 1823 les années d'étude s'achèvent, et Stuart Mill entre comme clerc dans les bureaux de la Compagnie des Indel à l'âge de dix-sept ans, et au traitement annuel de 750 francs. Il était convenu qu'on le meitrait peu à peu au courant des fonctions plus importantes, dans le service de son père ; ce service, qui était celui d'examiné}^ consistait à recevoir la correspondance des gouvernements indigènes des Indes et à y répondre. Employé d'abord, sous la surveillance de ses chefs, à rédig^'r des projets de réponses, Stuart Mill s'é[eva rapidement dans la hiérarchie. "En 1825 il gagne 15.000 francs ; en 183(», à la mort de son père, 30.000 francs ; en ISoG il devient chef de la correspondance indigène, c'est-à-dire troisième fonctionnaire de la Compagnie, à 50.000 francs ; et enfin, en 1858, lorsque la Compagnie est dissoute, il lui est alloué une pension de 40.000 francs. Il était astreint à six heures de présence par jour, mais l'expédition des aflaires n'exigeait pas tout ce temps, et celle carrière, si heureusement parcourue, lui assurait à la fois le loisir intellectuel, la sécurité pécuniaire et l'indépendance morale.
Une seconde partie de la vie de Stuart Mill est celle qui s'écoule depuis son entrée dans la Compagnie des Indes, 1823, jusqu'à la mort de son père, 1836. Et, en effet, tant que vécut son père, Stuart Mill, plus ou moins maîtrisé par la dépendance dans laquelle il vivait, partagé entre l'influence paternelle et ses propres
STUAni MILL y
opinions, n'arriva pas à la personnalité connplète qu'il cTê^it réaliser plus tard. Il est d'ailleurs dans toute celte période, de dix-sept à trente ans, un jeune homme prodige, comme il avait été un enf.jint prodige. Il écrit dans les revues, il fonde des clubs, il édile Bentliam. Fils de jourualiste il donne en 1822 son premier article au lYaveller pour défendre les théories économistes de James Mill et de Ricardo contre Torrens qui les avait attaquées. A cette époque le parti benthamiste poussait aux dernières extrémités ses tendances anti-religieuses ; im de ses membres, Richard Carlisle, était emprisonné pour sa propagande alhéiste, et Sluart Mill publie pour le soutenir, dans l'organe radical, le Morning-Clironicle, une série de lettres sous le pseudonyme de Wicliffe. Le parti politique auquel appartient Stuart Mill s'appelle le radicalisme philosophique. Les membres qui le constituent s'opposent naturellement aux tories, qui sont les conservateurs ; ils s'opposent en outre aux whigs, qui sont les libéraux de l'Angleterre, parce que les radicaux, non contents de telle ou telle amélioration de détail, demandent que l'on réforme par les racines, c'est-à-dire par l'application systématique des principes de Beniham, les bases de lasociéié; ils s'opposent enfin aux socialistes, ou partisans d'Owen, parce qu'ils sont des économistes de l'école d'Adiim Smith, partisans de la liberté individuelle et adversaires du protectionnisme étatiste. Les libéraux ont pour organe la Revue d'Edimbourg, fondée en 1802 par Walter Scott ; les conservateurs ont pour organe la Revue Trimestrielle — Quarterly-Review — fondée par Canning, en 1809 ; les radicaux fondent à leur tour, en 4824, sur l'iniliative de James Mill, la Revue de Westminster, et c'est dans celle revue — dont il fut lui-même directeur de 1835 à 1840 — que Stuart Mill écrit la plupart de ses articles dès 1824, et, entre autres, un examen de la Logique de AVhately par lequel il prélude à son grand Traité de Logique.
A côté des revues il y a les clubs ; James Mill, fondateur de la Revue de Westminster, a fondé aussi le
club d'Economie politique, et comme lui, son fils, Sluarl Mill, est journaliste et clubman. Dès 1823, il organise avec quelques amis, dans la maison de Bentham, une société de jeunes gens qu'il appelle la Société Utilitaire, Ce terme d'utilitaire avait été employé d'abord par les adversaires de Benlham pour discréditer sa doctrine. Dans un roman de Galt, intitulé les Annales de la Paroisse, le pasteur reproche à ses paroissiens de déserter la religion pour l'utilitarisme. Sluart Mill relève ce terme et en fait le signe de ralliement de sa doctrine. La Société Utilitaire n'eut d'ailleurs qu'une existence de trois années et fut remplacée bientôt par une autre plus importante. Sluart Mill était lié avec quelques jeunes gens, plus âgés que lui, qui étaient les disciples de son père : John Austin, Je jurisconsulte, Charles Auslin son frère plus jeune, Roebuck, utilitaire strictement benlhamiste, George Grote le futur historien. Tous ces jeunes gens suivaient, en 1826, une série de meetings organisés par les owenistes et combattaient avec ardeur pour la liberté économique. Ils se rencontrèrent dans ces réunions avec d'autres politiciens de leur âge, libéraux ou conservateurs, et ils eurent l'idée de fonder avec ces adversaires une « Société de discussions contradictoires » — Debatiny-Society — analogue à la Société Spéculative qui existait alors à Edimbourg. Dans ces réunions, Stuart Mill connut deux jeunes gens qui lui plurent particulièrement : Maurice et Sterling, disciples de l'école allemande méla[)hysique et mystique de Coleridge et de Carlyle ; ainsi commeuccrenl ses relations avec celte école et l'inû'jence qui devait peu à peu modifier son benthamisme.
Benlham jetait sur le papier les idées maîtresses de ses ouvrages et les confiait à ses disciples, notamment au genevois Dumont, pour en faire la rédaction définitive ; c'est par là que ses principaux lisres ont été écrits d'abord en français, et plus connus sur le continent qu'en Angleterre. En 1825, Dumnnt, qui venait d'écrire le Traité des ireuves judiciaires, renvoya à
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Benlham les notes dont il s'était servi, et Benlham les remit à Sluarl Mill pour les e'diter à son tour. C'était un travail considérable; il fallait remplir les lacunes, vérifier les textes, reconstruire l'ouvrage; Stuart Mill s'acquitta de celte tâche à la pleine satisfaction de ['inventeur ; le 7'raité de l'évidence, rédigé par lui à l'âge de dix-nîuf ans, forme deux volumes parmi les plus condensés de l'édition des œuvres de Bentham.
Tant de travail était excessif. L'année J826, qui est lajmiglième de son âge, est marquée par une crise à la lois organique et mentale que Stuart Mill compare luimôme aux crises de mysticisme religieux par lesquelles ses compatriotes se convertissent souvent au méthodisme. 11 avait le système nerveux atteint tout à coup ; il était agité d'un tremblement perpétuel, dont il garda' quelques traces, pendant toute la durée de sa vie, dans le mouvement spasmodique de ses yeux. En même temps un travail psychologique se faisait en lui. et il éprouvait celte impression de plus en plus nette que l'utilitarisme de Bentham ne conduit pas au bonheur :/ que, même si les réformes rêvées par son parti se réalisaient soudain, il ne serait pas heureux pour cela ; et il pensait que l'école associalionniste, en analysant' le sentiment du bonheur, l'avait fait s'évanouir. Une seule lecture le soulageait, celle des poètes paysagistes et particulièrement de Wordswortfîp-parce qu'il demandait à la poésie, non pas la peinture des passions humaines qui est dans Shakespeare, mais, au contraire, ' l'oubli de tout ce qui est humain, l'absorption de son âme dans la nature qui repose et qui rafraîchit. Un ' jour enfin il éprouva une angoisse aiguë et une délente subite, comparables aux crises analogues! qu'on trouve chez Descartes, chez Pascal et chez JonlTroy. Il lisait, dans les Mémoires de Marmontel, le passage où cet auteur raconte la mort de son père, et la décision qu'il prit tout enfant de remplacer pour sa famille le protecteur qu'elle venait de perdre : « une image vivante de celte scène passa devant moi ; je fus ému jusqu'aux larmes ; dès ce moment le poids qui m'acca-
blait fut allégé. L'idée dont j'étais obsédé, que tout sentiment était mort en moi, s'était évanoui. Je pouvais retrouver l'espérance. » En d'autres termes, Stuart Mill comprenait qu'on ne rencontre pas le bonheur dans la recherche qu'on en fait, mais dans le
î dévouement à autrui. Dès lors, le calcul utilitaire ccdail la place à l'amour désintéressé des hommes, et
i Stuart Mill s'éloignait du benlhamisme.
La révolution française de 1830 acheva cette conversion. Âussilôl qu'il en eut la nouvelle, Stuart Mill accourut à Paris, se fil présenter à Lafayetle, à Enfantin, à Bazard. Il avait pour introducteur, dans la Société saint-sitnonienne. Gustave d'iiichthal, qui s'était lié avec lui à Londres, en 1828. et qui l'avait tenu au courant des travaux d'Auguste Comte et des thèses essentielles du saint-simonisrae. Le souifle de généreuse ardeur et de régénération sociale, qui animait celte poignée d'hommes, le conquit à son tour. Rentré à Londres, il se fit dans la presse l'écho des nouvelles doctrines qui l'avaient séduit et donna un article sur l'esprit du siècle animé de tendances sentimentales auparavant étrangères à son esprit, qui fit dire à Carlyle qu'un nouveau mystique était né. La formule était excessive ; la liaison qui s'établit quelque temps entre Stuart Mill et Carlyle ne fut ni étroite, ni solide; mais l'attrait que Stuart Mill éprouvait dès lors pour la France et pour les questions françaises fut chez lui un sentiment durable.
C'est vers cette époque, 1831, qu'il faut placer dans la carrière de Sluarl Mill l'événement le plus important de sa vie intime, le commencement de sa liaison avec M-"^ John Taylor ; elle avait vingt-trois ans, il en avait vingt-cinq. Elle était la petite-fille d'un voisin de campagne de James Mill, à Newington-Green ; son mari était un commerçant, d'une vie parfaiiement honorable, mais peu capable, préteud Stuart Mill, d^ê^re le compagnon intellectuel de sa femme. Kn réalité, bien d^s points sont restés obscurs dans cette liaison. Stuart Mill visitait assidûment M""" Taylor, dînait chez
elle deux fois par semaine, et, ces jours-là, M. Tayloi s'absentait volontairement. On doit croire ce que Stuarl Mill affirme, qu'il n'y eut aucun rapport coupable entre son amie et lui, mais l'amitié, sous cette forme même, était une faute. 11 fut blâmé par sa famille, désapprouvé par ses amis, peu à peu isolé, 11 assure que M'"* Taylor exerçait sur son esprit une influence consi- | dérable. Les amis de Sluart Mill ont prétendu qu'elle î reflétait ses propres sentiments, et qu'il prenait comme suggéré par elle ce qui était pensé par lui-même. Quoi qu'il en suit, c'est certainement à cet amour qu'il a attribué, et que par conséquent, il a dû, dans une large mesure, l'élément de sentimentalité et de pitié",! l'amour pour les faibles, qui s'est fait jour de plus en plus ouvertement dans ses œuvres, et qui l'a fait passer peu à peu de l'économisme libéral aux thèses protectionnistes et féministes du socialisme d'Etat. -^ La troisième période de la vie de Stuart Mill commence à la mon de son père, 1836, et s'achève à la mort de M™® lUill, veuve Taylor, en lSo8. C'est dans cette période qu'apparaissent les chefs-d'œuvre : la Lo~^ gique, qui contient toute une philosophie intellectuelle; | l'Economie poZi/e^we, qui contient toute une philosophie sociale. La Logique est née peu à peu des réflexions failes par Stuart Mill sur quelques livres contemporains. En 1828, il rend compte de la Logique de Wha-| tely, aristotélicienne et rationnelle ; et la critique de cet ouvrage lui inspire, vers 1830, du point de vue positiviste, sa conception personnelle du syllogisme, mais il s'arrête devant le problème de l'induction, pour la solution duquel il lui manque les matériaux nécessaires. Le Discours sur les sciences naturelles de John / Hershell, paru en 183), lui fournit les documents es — sentiels en ce qui concerne l'étude des phénomènes do la vie. Quelques années plus tard, en 1837, Whewell publie VfJisloire des sciences inductives et Stuart MilU^ qui en doit combattre plusieurs théories, y trouve du moins, dit-il lui-même, les matériaux tout préparés pour sa doctrine logique. Enfin il lit de 1837 à 1842.
les volumes successifs du Cours de philosophie positive et emprunte à Auguste Comte quelques-unes de ses idées sur la inélhode des sciences sociales. La Logif/ue est prêle en I8il, publiée en 1843 avec un succès immense. Siuarl Mill apparaît, avec cet ouvrage, suivant la formule de Taine « dans le silence de l'Europe, un maître qui s'avance et qui parle ».
L'Economie politique succède à la Logif/ue : dans ce domaine encore Stuart Mill était bien préparé par ses travaux antérieurs. En 1844, il publie cinq Essais « sur quelques questions controversées d'économie politique» qu'il avait composés vers 1830. Les années suivantes, il prépare son ouvrage capital : les Principes d'Economie politique, qui paraissent en 1848 et qui expriment, par rapport aux traités antérieurs de Mal- Ihus et de Ricardo, une réaction fondée sur le sentiment de la vie et de l'optimisme moral, analogue à la réaction qu'exprimera plus tard son utilitarisme par rapport à celui de Beniham. C'est dans cet ouvrage des Principes, plus spécialement pénétré de philosophie sociale, et c'est dans le chapitre intitulé « l'avenir des classes laborieuses » que l'influence de M"" Taylor intervient pour la première fois. Cette influence est nulle, dit Stuart Mill, sur les questions techniques et logiques, prépondérante en tout ce qui concerne les problèmes moraux et sociaux.
Les années d'élaboration de V Economie et de la Logique sont les années pendant lesquelles s'échange,
"entre Stuart Mill et Auguste Comte, de 1841 à 1847, une correspondance qui avait débuté par l'enthousiasme, et qui s'achève dans les déceptions. Stuart Mill
■"avait lu dès 1828, grâce à G. d'Eichthal, la Politique Aq 1822; il s'était procuré en 1837 les deux premiers volumes du Cours de philosopfiie positive et avait trouvé,
dans les volumes parus à la suite, une aide puissante pour les dernières parties de sa Logique non encore
composées, notamment pour sa méthodologie sociale. Emporté par un élan de reconnaissance intellectuelle
cl de conliance morale — dont ses amis «'étonnaient
— il adressa spontanément à Auguste Comte une première lettre du 8 novembre 1841, dans laquelle il exprime son adhésion générale aux doctrines du Cours ; mais, dès la seconde lettre, il formulait ses réserves touchant la psychologie subjective que Comte j nie et que lui-môme affirme. Cette dissidence était grave J et impliquait, à l'insu de tous deux, une opposition systématique. (Jomte voyait dans la psychologie subjective la dernière forme de l'esprit métaphysique représentée par Cousin et que le positivisme élimine : Stuart Mill voyait, dans l'analyse purement mentale des lois de la pensée, telle qu'il la réalisait alors dans sa Logique, la condition scientifique nécessaire de toute philosophie définitive. Auguste Comte voulut convaincre Mill par la lecture de Gall ; cette lecture l'édifia peu et la discussion coutinua sans grand progrès, parce que Mill, qui n'excluait pas d'ailleurs l'infiuence du phy siquesurle psychique, voyait mal toute la pensée de Comte. Le sixième et dernier volume de la Philosophie positive lui ouvrit les yeux ; dans la lettre du 13 dé cembre 184:2, par laquelle il envoie à Comte son jugement sur cet ouvrage, il exprime son étonoement, et presque son effroi, d'avoir en face de lui non pas un ensemble d'enquêtes scientifiques ouvertes sur l'avenir, >. mais un système fermé de conclusions et de dogmes, } comme si l'avenir n'y devait rien changer. Stuart Mill admet, au contraire, que les institutions sociales, telles que la propriété et le mariage, sont capables de modifications ultérieures et que notamment le problème de l'émancipation des femmes, qui succède aujourd'hui au problème préalablement résolu de l'émancipation des classes ouvrières, devra se résoudre dans le sens de la plus entière liberté. Le libéralisme est le seul dogma-^ tismede Sliîart Mill ; les lettres de 1843 sont en ma-J jeure partie consacrées à ses revendications féministes. Auguste Comte, au contraire, épris de discipline et d'ordre, partisan de l'autorité gouvernementale et maritale, répond à Stuart Mill qu'il est trompé en ces matières par suite de son ignorance des lois physiologiques
et qu'il n'y a pas lieu de pousser la discussion plus loin. La constaialion de celle divergence, qui implique l'opposilion de deux mélhode- et de deux systèmes, dut se Induire dans l'esprit de Stuart Mill par une sorte de déchéance morale du penseur dont il s'était fait une idée si fausse ; et la médiocre allenlion apportée par Comte à l'apparition de la Logique, cette année môme» n'était pas faite pour parer à celte déception.
Les relations continuèrent cependant ; Us lettres de 1814 ont pour objet le Discours sur l'esprit positif, de Comte, les Essais sur l'Economie po'itique de Mill, le jugement porté par Stnart Mill sur les philosophes an-
,.glais qui l'entourent, parm' 'csq lelsunseul, Alexandre
(Bain, lui paraît apte à lui succéder. Enfin, surviennent les embarras financiers et les détresses morales. Mill avait été tenu au courant de la lutte de Comle contre son éditeur BacheUer, c'est-à-dire contre Arago, en 18i2,et lui avait promis spontanément, le 15 juin 18i3, en cas de malheur matériel, de venir à son aide « tant
( qu'il aurait un sou ». Le 22 juillet jSii, Comle écrit à Mill qu'il a perdu sa place d'examinateur à l'école
i polytechnique, où il resteseulement comme répétiteur, et qu'il lui manque de ce fait une somme de 6.000 francs sur son budget annuel. Le 23 août, Stuart Mill l'informe qu'un crédit de 6.000 francs est mis à sa disposition à Paris par les soins de Grote et de Molesworth (auxquels il faut ajouter Currie). L'année suivante, 18i5, Comte renouvelle la même demande et toute l'année s'écoule en pourparlers pénibles. Stuart Mill n'arrive pas, malgré sa bonne volonté, à se mettre d'accord avec Comte sur les moyens pratiques de lui procurer des ressources par des articles de revues ou [)ar des leçons. Molesworth refuse tout nouveau subside ; Croie envoie 600 francs; Stuart Mill ne croit pas pouvoir insister davantage auprès de ses amis et Auguste Comte lui adresse, en décembre 1845, pour juger tout le débat, une lettre daus laquelle il peint son élonnementet sa douleur de n'avoir pas trouve', chez ses disciples anglais, les secours qu'il se croyait en droit d'en attendre.
STUART MILL i'
Trois lettres de Mill, de janvier à mars 1846, ont pour but une juslificalion qui conduit à une séparation plus profonde : les philosophes anglais ne sont pas, autant que Comte l'a cru, ses disciples ; ils se séparent de lui sur des points essentiels, et surtout ils pensent, contrairement à son dogmatisme, que l'indépendance des pensées est une garantie nécessaire du progrès ; c'est dans cet esprit, dit Stuart Mill, que lui-même achève son, Economie politique, comme une contribution personnelle à la science sociale perpétuellement modifiable.
Toutes ces luttes avaient lassé Stuart Mil!. Le 6 mai^ Auguste Comte lui annonce la mort de Glotilde-de Vaux ; Mill ne répond qu'au bout de trois mois, le 13 août. Comte, qui »V8it attribué ce long silence à la maladie. en comprit sans doute l'intention, remercia Mill de ses condoléances et n'écrivit plus. Une dernière lettre de Stuart Mill, du 17 mai 1847, resta sans réponse. Il est di'ficile de juger exactement ces deux hommes, dont les rapports aboutissent à une telle rupture. Auguste Comte s'est cru méconnu et trahi; Stuart Mill accuse Comte d'injustice envers ses amis, quand ils ont cessé de lui plaire. Lui-même cependant s'est montré plus généreux pour Spencer dans une circonstance analogue. qu'il ne l'a été pour Comte ; la conscience qu'il avait prise de leurs divergences avait tué lentement son amitié.
Peu d'années plus tard, la vie de Stuart Mill allait être transformée par son mariage avec M"' Taylor devenue veuve. « Si ardemment que j'eusse aspiré, dit S^iûart Mill, à cette union complète de nos existences, nous aurions pour jamais renoncé à ce piivilège, ma femme et moi, plutôt que de le devoir à la mort prématurée d'un homme pour qui j'avais le respect le plus sincère, et auquel elle portait une vive afTection. Cette mort survint pourtant en juillet 1849, Rien ne m'empêchait de faire sortir, de cet événement malheureux, mon plus grand bonheur... Sept ans et demi, je jouis de cette félicité ; sept ans et demi seulement ! » Le mariage eutlieu en 1851. En 1854, une maladie de poi-
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Irine forçait Sluart Mill à prendre huit mois de congé qu'il passait en voyages dans le raidi de l'Kurope. En /I808, la Compagnie des Indes était supprimée, malgré { ropposilion dirigée par Sluart Mill contre celte mesure, "^lui-même, refusant le siège qui lui était offert dans le nouveau conseil institué pour le gouvernement de la colonie, recouvra la libre disposition de son temps. Il quitta l'Angleterre pour passer l'hiver dans le midi, mais M"'' Mill tomba malade dans le voyage et mourut à Avignon, où elle avait dû s'arrêter (I). Stuart Mill, resté veuf, garda auprès de lui sa belle fille, Helen Taylor, qui est devenue plus tard en Angleterre une des persounalités les plus marquantes du socialisme modéré ; c'est elle qui partagea désormais la vie intellectuelle de Mill et adoucit par sou amour filial l'amertume d'ane perte irréparable, Stuart Mill avait acheté une maison à Avignon, en face du cimetière de Saint-Véran, [lour y passer les hivers près du tombeau de sa femme ; il vivait l'été à Blackheath, au comté de Kent.
Dans cette dernière période, qui est celle du veuvage, Stuart Mill s'est donné pour tâche de travailler sans répit à l'avènement des théories sociales qui avaient été chères à sa femme, et de rendre ainsi à sa mémoire le culte qui lui aurait été le plus doux. Il publia d'abord
(1) « L'au mil huit cent cinquante huit et le 4 novembre à dix heures malin, devant nous Jean-Bapliste Clerc, adjoint et délégué du maire pour i'Etat-civil d'Avignon (Vaucluse) ont comparu les sieurs Joseph Bresset, teneur de livres, âgé de quarante-cinq ans, et Dominique Portai, homme de contiance, âgé de cinquante-cinq ans, domiciliés en celte ville, lesquels nous ont déclaré que, Henriette Hardy, âgée de cinquante ans, née à Londres (Angleterre), fille de feu Thomas Hardy et de Henriette Hurst, mariés, épouse de John Stuart Mill, rentier, domicilié à Londres, est décédée hier à quatre heures du soir en cette ville, place Grillon, hôtel de l'Europe. Du décès de laquelle nous élaut assuré, en avons dressé acte, que nous avons lu aux déolaranLs et signé avec eux. — Bressel, Portai et Clerc, adjoint.» ^Extrait des registres des actes de I'Etat-civil de la ville d'Avi-
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quelques ouvrages qu'il avait composés dans les années précéd^nles sous soa iuspiration et quelquefois avec son aide. Tel est son livre de La. Liberté, dont il avait conçu le dessein en montant au Capilole dans son voyage de Rome de 185 i, et qu'il dit être le plus ychevé de ses écrits, parce que c'est celui dans lequel i'in- ■ fluence de sa femme se manifeste le mieux par la mai- j trise d'une idée unique qui engendre tous les dévelop- • pemenls de détail : cette idée est celle de la liberté individuelle, qu:! Stuart Mill revendique sous toutes ses formes contre l'omnipotence de l'Eat, parce qu'elle seule permet à l'activilé humaine de fournir, dans toutes les directions qui lui sont ouvertes, toutes les valeurs dont elle est capable. La môme année, 1859, il publie ses Pensées sur le gouvernetnent représentatif, issues des mêmes préoccupations de libéralisme et de justice. Il donne au frazer's Magazine trois articles sur la morale, également composés pendant son mariage, et réunis ensuite en volume dans le livre de VL'tilitarisme. Enfin, il rassemble parmi les nombreux articles, insérés autrefois daus les revues, ceux qui lui paraissent les plus dignes d'être conservés, et forme ainsi les ' deux premiers volumes de la collection intitulée : Dissertations et discussions. Ces articles embrassent toutes' les espèces de sujets sur lesquels s'exeiçait l'esprit curieux de Stuart Mill : Tocqueville, Carlyle, Tonnyson, Alfred de Vigny, Armani Garrel, la République de 184S, la question irlandaise et agraire, la poésie et la nature, les hommes et les problèmes les plus divers sont passés en revue dans un cycle aussi complet que possible d'études littéraires et sociales.
La publicatiou de tous ses anciens travaux, entreprise d'abord dans un sentiment de piété conjugale, ramenait naturellement Stuart Mill aux préoccupations philosophiques. Une circonstance extérieure lui fit entreprendre un ouvrage nouveau, qui peut passer pour son testament intellectuel. Ea 1859 et 1860^ les cours d'Hamilton, jusque-là inédits, sont publFés par ses disciples Mansel et Veitch. Hamilton représente ce que
2Q STUACT MILL !
IMill appelle la philosophie inluilionniste. c'est-à-dire |
une doctrine métaphysique assez voisine de celle de . Gousin et de Schelling, opposée aa positivisme. Stuar.
Mlll, qui connaissait d'Hamilton les articles célèbres. ,
I autrefois publiés dans la revue d'Edimbourg, fut dec:u. ,
prélend-il, par la lecture de^ Cours, et résolut aussitôt , ^é'en écrire la réfulalion. Cette réfutation devint un gros