livre : VExamen de la philosopfne a'HamiUon, e fut
-rorigine d'une polémique en règle. Mansel présenta la !
défense dHamilton dans l'ouvrage qui a pour titre : , Les Limiies de la Pensée; Stuart Mill répliqua dans les
éditions suivantes de son livre. Mausel représentait, j
plus pucore qu'Hamillon. l'esprit religieux et mystique. ,
Stuart Mill, au contraire, plus opposé peut-être quen j
1830 à tout développement de cet ordre, supportait ,
avec peine les critiques de Mansel, et traitait dans in- ,
timité son livre « d'ouvrage nauséabond ». D autre , pan, et à la même époque. 1865, Stuart Mill publiai Ln étude sur Auguste Comte, dans l'œuvre duquel il distingue, par des motifs analogues, la philosophie po-
silive, qu'il approuve, du mysticisme religieux qu il re- \
^' A^lors s'ouvre, dans la vie de Stuart Mill déjà si rem- j
plie d'œuvres spéculatives, une perspective toute nou- i
velle Tant qu'il était fonctionnaire à la Compagnie des ,
Indes il lui était défendu d'accepter aucun mandat po- | . lilique. Ses amis profitèrent de sa retraite pour presen-
' ter sa candidature à la Chambre des Communes dans le ,
quartier de Westminster à Londres. Il refusa de faire ; aucun acte de candidature, ui aucune dépense ; U se
présenta une seule fois devant ses électeurs pour lepon- i dre à leurs questions, à l'exception toutefois de celle,
qui toucheraient au problème religieux, sur lequel il i
s'était fait une règle de garder toujours le silence. |
» Lsl-il vrai, lui -iemanda un électeur, que vous ajez |
écrit quelque part que les classes ouvrières sont men- | teuses'? - Oui », répondit Stuart MU, et la salle salua
de ses applaudissements ""^"''"^^ ;,VTrs l'inlé meûleur. Il siégea à la Chambre de 186d à 68. Linle-
8TUART MILL ^
rêl de la législature porta surtout Pur trois poinis • le problème électoral, qui est de tous les pays et d-^- tous les temps ; la question irlandaise qui est propre à l'Angleterre moderne ; la question Eyre, qui est un fait de circonstance.
En matière électorale, la réforme censitaire de 183'^ était jugée incomplèle,et les discussions auxquelles elle donnait lieu allaient provoquer, dans cette même session. la réforme de 1867. plus libérale que la preVédente. La position prise par Stuart Mill dans ces diseussions par des motifs plus philosophiques que politiques, déconcerta également les libéraux et les conservateurs. Avec les libéraux il affirme, dans un premier grand discours, sous le ministère Uu«sel 'a 1 nécessité d'étendre l'électorat jusqu'à la classe ouvrière ; dans un discours plus avancé encore, sous le ministère Disraële, il demande de même l'électoral pour les femmes, motion qui fut mal comprise de tous l declare-t-il. et dont on vit plus lard le bien fondé >'ais' eu même temps, il se séparait des libéraux en combaltant les projets qui étaient présentés pour l'extension du cens électoral et le scrutin secret. Il jugeait ces réformes incomplètes et, par conséquent, mauvaises et, se montrant fidèle jusqu'à l'utopie au programme radical des réformes absolues, repoussait, à la déception de ses électeurs, toutes les réformes relatives.
Tar suite de !a même cohérence logique, Stuart Mi I partisan des réformes libérales dans la politique intérieure, était partisan pour les mêmes motifs des revendications irlandaises. L'époque était cri.ique. 1 es Irlandais étaient soulevés el sous le nom de « fenians . répandaient la terreur dans l'île. Mill proteste contre la suspension, en Irlande, du bill de Vhabeas corpus <\m est la garantie de la liberté individuelle. Il propose' idans un discours sur la question agraire, que l'Etat rachète aux grands propriétaires la terre irlandaise et la remette aux fermiers à bail perpétuel. Cette proposition était dans son esprit beaucoup trop radicale pour avoir chance de passer, mais elle devait servir à faire
paraître modérées d'autres motion, qui passeraient grâce à elle. Celte fois encore il fui mal compris, et pcxpliqua sa pensée dans une brochure spéciale, sur ( l'Angleterre et l'Irlande, brochure qui est le seul soutenir littéraire de sa carrière de député.
Enfm les mêmes principes le guident contre ses électeurs dans la question Eyre. Le gouverneur Eyre avait nové, dans le sang des nègres, le soulèvement de la Jamaïque, distribuant la mort à profusion sous la simple garantie d'une cour martiale. Le peuple anglais et les radicaux eux-mêmes approuvaient celte répression sommaire d'une insurrection coloniale contre la métropole. Un petit groupe d'hommes, parmi lesquels Stuart Mill, entreprirent de faire voir que la loi doit être respectée aussi bien dans les colonies qu'en Angleterre, et poursuivirent les membres des Cours martiales, de justice en justice, sous l'accusation d'illégalité, devant les tribunaux anglais. En fait, les membres des cours furent acquittés ; mais l'on avait déterminé ainsi un grand mouvement d'opinion, et les difficultés qu'ils avaient eues, les sommes d'argent qu'ils avaient dû dépenser pour soutenir ces accusations successives, étaient capables de détourner longtemps d'un pareil exemple ceux qui pourraient être tentés de l'imiter.
Ainsi Stuart iMill, dans toutes les circonstances de sa vie parlementaire, ne s'était soucié que des principes j et les avait soutenus souvent contre son propre parti. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il n'ait pas été réélu en 1868. Il avait alors 02 ans; sa santé qui avait été toujours chancelante, lui faisait sentir durement les atteintes de la vieillesse, mais sa pensée restait active et alerte. En 1867, il avait reçu, des étudiants de l'Cniversité de Saint-André, le titre honoraire de recteur et leur avait adressé, en remerciement, un discours sur l'instruction moiierne, qui contenait les traits essentiels de ses conceptions éducatives. En 1869, il publie son ' dernier volume : V Assujettissement des femmes, composé "'^dix années plus tôt; il prépare un ouvrage d'ensemble sur le socialisme, dont les fragments ont été publiés eu
1879. Eu 1870, il écrit encore les dernières pages de ses Mémoires et le troisième Essai sur la reliyion ; en 1871, il développe les programmes de la Ligue agraire ; mais ses forces allaient bientôt le trahir.
En juin 1871, il assistait à l'enterrement de Grote dans l'abbaye de Westminster, et disait à )3ain : « sous peu de temps je serai porté en terre dans un autre appareil ». Deux années encore, l'énergie morale triompha de sa faiblesse physique. En avril 1873, il arrivait à Avignon, sans que son état de santé parût plus débile qu'à l'ordinaire. Le 27 avril, il assistait au temple, dans lequel il entrait pour la première fois, à la réunion d'une société protestante d'instruction élémentaire ; le 5 mai, il tombait malade d'un érésypèle vésiculeux ; il mourait le mercredi 7 mai au malin (1). Suivant ses
(1) « L'an 1S72 et le 7 mai à 10 heures du matin, devant nous, Léopold Reynaud, adjoint et délégué du maire pour l'Etat civil d'Avignon (Vauclu?e) ont comparu les eieurs Clément Fanot, commis, âgé de 63 ans et Achille Piasecki, rentier, âgé de 39 ans, domiciliés en cette ville, lesquels nous ont déclaré que John Sttiart Mitl, rentier, âgé de 67 ans, né à Londres (Angleterre) y domicilié, fils de défunts James Mill et Harrielt Mill, mariés, veuf de Henriette Hardy, est décédé aujourd'hui à 7 heures du matin, dans son habitation, quartier Saint- Véran. Du décès duquel nous étant assuré, en avons dressé acte, que nous avons lu aux déclarants et signé avec eux. Fanot, Piasecki et Meynaud, adjoint ». (Registres de l'Etat civil d'Avignon). — Les biographes anglais, Bain, Spencer, Stéphen ont donné inexactement la date du décès de Stuart Mill; et nous avons comuis nous-même à ce sujet une inadvertance qui doit être relevée. Dans notre monographie sur Herbert Spehcer {Les grandi Philosop/tes. Bloud, 1905), p. 47, ligne 5, il faut lire M le 10 mai arrrivait d'Avignon la nouvelle que Stuart Mill était mort. . »(0a May 10, 1873, there came from Avignon the newt of the dealh of John Stuart Mill the day before. — Autob. If, 247j. — Au cimetière d' Avignon, la tombe de Stuart Mill et de •a femme (concession perpétuelle, no« 491-492) est recouverte d'un mausolé de pierre ; sur la dalle supérieure se lit l'inscription de langue anglaise, consacrée par Stuart Mill € à la mémoire chérie » de sa femme. — Mi^e ïaylor habile aujourd'hui l'Angleterre; la maison de Saint Véran sera bientôt mise en vente ; no comité franco-anglais se formera-t-il pour l'acquérir et fonder à Avignon un « musée Stuart Mill » ?
21 8TUART MILL
volontés, le cortège fut réduit à ses seuls intimes : M"*Taylor, M. le pasteur Rey et M™* Key, le médecin d'Avignon qui l'avait soigné, et ua aure médecin, son parent. Au cimetière une grande foule était spontaii'ment accourue. Le pasteur, qui était en même temps l'ami de Stuart Mil!, célébra sur la tombe 1 oflice rituel. Plus lard un comité anglais proposa de transférer le corps à Weslminsier : la famille refusa, pour ne pas séparer l'époux de l'épouse. Londres ne possède du philosophe anglais que la statue qui se dresse aux quais de la Tamise : la France a sa dépouille.
Stuart Mill laissait quelques écrits posthumes. V Autobiographie, écrite pour la plus grande partie en 1861 et pour les dernières pages en 1870, fut publiée par M"'= Taylor en 1873. Le troisième volume des Dissertations et Discussions avait paru en 18 i7 ; le quatrième et dernier est po-Ihume, en 1876. Enfin les essais sur la Rtliijion paraissent en 1874. Ils sont au nombre de trois ; le premier, sur le sentiment de la nature, et le second, sur l'utilité de la religion, avaient été écrits par Stuart Mill pendant son mariage ; le dernier, sur le théisme, était beaucoup plus récent, composé en 1870, et Stuart Mill se proposait lui-même de le publier au moment où il est mort, rompant ainsi avec la résolution qu'il avait afiichée toujours de ne pas entretenir
I le public de ses opinions religieuses. Au point de vue / confessionnel, il était un pur incroyant, mais il ne faut { pas oublier qu'en religion comme en métaphysique il
II avait l'esprit ouvert vers les possibilités indéfinies et les croyances idéales. Il participait régulièrement aux frais du culte et aux aumônes de l'église protestante
I d'Avignon. Ce philosophe utilitaire avait les goûts d'un poète : les scènes de la nature le ravissaient, il aimait les promenades à pied et l'étude des plantes ; il avait sauvé, en Angleterre, les ombrages de Piccadilly de la cognée des niveleurs, et laissait croître les branches des arbres dans son jardin de Saint- Véran, pour les oiseaux du ciel. Sa vie n'est pas irréprochable, parce que la liaison, même intellectuelle, qui a précédé
STUART MILL 2o
son mariage mérite le blâme. L'excessive rigueur d'une éducation, d'où l'influence maternelle était absente, et la réaction sentimentale qui s'en est suivie, expliquent à la fois ce qu'il y a de froideur dans la conduite de Stuarl Mill à l'égard de sa famille et de passionné à l'égard «^e M"* Taylor. Dans les relations du monde, il se montrait généreux et bienveillant; la hauteur et la fermeté morales étuient son caractère essentiel, et Spencer a pu dire de lui qu'il ne connaissait de la vie c que le travail et le devoir (I) ».
PHILOSOPHIE SPÉCCLATIVB
La philosophie de Stuart Mill se décompose en deux directions principales : théorique et pratique. La philosophie théorique ou spéculative est particulièrement contenue dans la Logique et dans les livres de critique qui sont consacrés à l'examen des doctrines d'Ilamillon et de Comte. La philosophie pratique ou sociale se lie à la précédente par VEconomie Politique dont le caractère est mixte; elle se développe spécialement dans les livres qui ont pour objet la morale, la politique et la religion. Nous étudierons tour à tour ces deux groupes d'ouvrages.
Le caractère le plus saillant de la Logique de Stuart Mill, et qui frappe à la première lecture, est de soutenir avant tout la philosophie positive contre la philosophie métaphysique. Stuart Mill combat également le for-
(1) Nous présentona tous nos remerciments à M. Sacoman, professeur de philosophie au lycée d'Avignon, et à M. le Pasteur L. Rey, d'AvIguon, pour les renseigoements biographiques qu'is out bieu voulu nous fournir. M. Rey a eu le privilège de vivre dans l'iotimilé de Stuarl .Mill, et le cadre restreint de pplte étude nous empêche seul de profiter davantage de scâ précieuses indications.
2G STL'AP.T MILL
malisme logique d'Hamilton, la déduction rationnelle de W'hately, l'induction conceplualisle de Wliewell, parce que toules ces doclrines lui paraissent imprégnées de dogmatisme métaphysique et de mysticisme. Mais le posilivisme de Stuart Mill est singulièrement diflcrent de tout ce qui Ta précédé, et la Logique dont il se fait le défenseur modifie celle de Hobbes et de Condillac, dans la même mesure et de la même manière que sa morale a modifié plus tard celle deBenlham.
La logique a pour objet, d'après Hamilton, l'accord purement formel de la pensée avec elle-même : science de la cohérence. Cette formule paraît inexacte à Stuart .Mill. La logique est pour lui la science de la vérité tout entière, accord de la pensée avec elle-même et avec les choses,et cette correction exprime la croyance, partout présente chez Stuart Mill, que rien de défini comme un concept logique ne peut servir de mesure à l'existence, el que la nature et la vie, avec leurs transformations incessantes, sont le seul véhicule et la seule matrice de la réalité concrète et féconde. Cette croyance suppose toujours le même postulat caché : que la raison abstraite est un extrait inerte de la vie, par opposition au postulat d'Aristote, peut-être plus véritable, que les puissances sensibles, qui nous paraissent seules vivantes, sont l'expression elles-mêmes, inadéquate et subalterne, d'une raison en acte. Quoi qu'il en soit, la connaissance la plus simple est celle qui débute par la perception des idées, et les idées s'expriment au moyen des mots ; de là cette doctrine du xvuis siècle que la logique a pour base l'étude des mots. Toute l'école de Condillac a développé sa maxime qu'une science est une langue bien faite et que la liaison des idées n'est pas autre chose que l'ajustement des mots et des symboles. Cette thèse est la première sur laquelle l'opposition s'établit entre Stuart Mill et l'empirisme ancien, parce que iMill ne donne pas aux mots cette importance prépondérante. Le nom est la désignation d''une idée, mais l'idée elle-même n'est pas sèche et inerte comme le nom ; elle résulte de toute une série d'expériences.
défont un développement actif de l'esprit. Pour Condillac les mots « homme » et « mortel > sont deux signes abstraits par lesquels je puis indifféremment désigner un même être, et qui sont liés entre eux par un rapport d'égalité algébrique et fixe. Pour Sluarl Mill chacun de ces termes éveille toute une série de connaissances antérieurement emmagasinées par l'esprit. L'idée d'homme connote sans doute un ceituin ensemble de caractères qui constituent fa compréhension, et dénote un certain nombre d'individus auxquels cette idée s'étend ; mais, par derrière ces termes, ce qui existe surtout c'est l'activité de l'esprit qui a perçu des expériences, qui les a comparées, qui les a retenues, qui les applique de nouveau avec plus ou moins de succès, qui réussit ou qui se trompe. Le calcul logique de Condillac, nu comme un théorème, est remplacé chez Stuart .Mill par l'activité vivante de l'esprit.
Le même motif explique une autre divergence. I/éco!e anglaise est caractérisée en gérerai par ses tendances subjectivistcs. Tout l'effort de Locke consiste à traduire dans le langage de la conscience interne les idées que le sens commun applique naturellement aux choses objectives et Hobbes disait que les mots ne désignent pas les choses elles-mêmes, mais l'idée que nous nous faisons des choses. Lorsque je dis « cheval » ou « maison », je vois bien que ce terme s'applique exactement à l'idée que je me fais d'un cheval ou d'une maifon, mais rien ne prouve que les choses soient telles que j'en ai l'iiiée, et par conséquent le mot qui correspond à l'idée ne correspond pas nécessairement à la chose. Stuart Mill prend l'altitude inverse. Peu importe, au point de vue ontologique, la difficulté sl;ulevée par Hobbes; ce qu'il y a de certain, c'est que notre but est d'exprimer le réel. Si nous distinguons ce qu'il y a d'individuel et de fugitif dans notre conscience, et ce qu'il y a de générai ea dehors d'elle, c'est ce général, relativement extérieur, qui nous inlé.-esse. Une me suffit pas de savoir que pour moi l'ifîée delà fréquence du pouls accompagne l'idée de la fièvre, je veux
savoir si, indépendamment de l'idée que je me fais de ces choses, ce rapport existe et s'il peut être affirmé d'une manière générale. Avec plus de précision encore, lorsque je dis que la bêche entre dans la terre, je ne veux pas dire que l'idée de la bêche entre dans l'idée de la terre, ce qui serait absurde. C*'- qui est idée, par une certaine face subjective, s'applique objeclivemonl au réel ; et le but de la logique n'est pas la description interne de l'esprit, mais la critique des relations extérieures des choses, quelque sens d'ailleurs idéaliste que ces termes doivent prendre plus tard en métaphysique.
La proposition logique n'a donc pas le rôle mécanique et pauvre que lui assigne Condillac. Dire qu'elle a pour fonction unique de substituer un nom à un autre dans la désignation des choses, cela est vrai pour Its propositions verbales, qui ne contiennent que des noms propres : « Tullius est Cicéron » et « Cicéron est Tullius ». Cela est faux pour toutes les autres propositions qui signifient, non pas la substitution d'un signe à un autre sigue, mais renonciation d'une connaissance distincte, irréductible à d'autres connaissances. Ainsi Stuatt Mill se rapproche des théories contraires à l'empirisme ; cette thèse de l'affirmation réelle des propositions signifie que chaque acte de l'esprit est une synthèse ;elle est dans le système de Mill ce qui correspond au jugement synthétique de Kant, et ce par quoi il s'oppose à la logique condillacienne, parce que la synthèse est par définition ce qui ne se déduit pas à l'analyse.
Sluart Mill rejette la doctrine syllogistique d'Aristole, précisément parce qu'il voit en elle un mécanisme analytique et inerte. Les concepts généraux sont pour Mill des classes arliliciellement fermées, on sorte que le syllogisme se heurte à cette contradiction : étant donnés des cadres rigides, emboîtés les uns dans les autres, ou bien la majeure contient la conclusion et le syllogisme est un cercle, ou bien elle ne la contient pas, et le s}i;ugibme est faux. Il faut donc, dans la théorie Ua syllogisme comme partout ailleurs, réintégrer la
vie de re«prit. La majeure est un mémorandum qui nous rappelle un grand nombre d'expériences pissée.s. J'ai appris, par une série d'efforts successifs, que Pierre, Paul et Jacques étaient mortels : « tous les hommes sont mortels », et la mineure est un autre ellort de l'esprit, par lequel je perçois une ressemblance jusqu'alors inaperçue : «le duc de Wellington ressemble à Pierre ei à Paul ; il est homme comme eux, mortel comme eux ». Le syllogisme aristotélicien, considéré comme agencement mécanique des classes toutes faites, est ainsi remplacé par des états de conscience qui marchent. Le syllogisme a pour base, non plus les axiomes scolASiiqnes, de o/nni et iiullo, mais quelques principes comparables à ceux des mathématiques: « deux termes qui coïncident avec un troisième coïncident entre eux ». Wellington et Pierre, qui coïncident dans l'humanité, coïncident aussi dans la mort. Ce que les mathématiciens appellent identité de deux termes signifie coïncidence de deux pensées, parallélisme de deux inférences. Lorsque Descartes fait coïncider, dans la géométrie analytique, les notions de forme et de nombre, la déduction plus vaste qu'il obtient ainsi résulte d'une concomitance nouvelle entre des pensées jusqu'alors distinctes. Toutes les sciences ont pour idéal la déduction mathématique ; mais cette déduction d'apparence mécanique est au fond inférence et vie. Le syllogisme mathématique ou logique se fait induction.
11 n'y a pas, à la base des mathématiques, des principes abstraits et fixes. Les premières définitions, les premiers axiomes sont des généralisations tirées de l'expérience. On trouvera peut-être quelque jour des parallèles qui se rencontrent, comme on a trouvé quelque part des cygnes qui n'étaient pas blancs. Cette thèse de Sluart Mill, d'apparence paradoxale, est également opposée à un rationalisme étroit et à un empirisme naïf. Il n'y a pas, avant toute action de l'esprit, une loi abstraite de la pensée qui la lie, et il n'y a pas non plus, avant toute expérience, un objet extérieur qui définit les expériences possibles. Ni la raison, ni la
matière n'existent à part ; ce qui est primitif et seu réel c'est la vie de l'esprit ; et celte théorie est vraie sins doute au sens métaphysique qu'elle a chez Fichte. L'interprétation de Stuart RIillest bien différente, mais on a tellement confondu, contre toute justice, Sîuart Miil et Hobbes, qu'il faut insister sur leur distinction. Ce qui est essentiel, dans le système de Mill, c'est l'action de la pensée au moins humaine, sinon divine, en ce sens qu'on ne trouve nulle part une limite qui s'impose à elle et qui la maîtrise jamais.
Ainsi s'explique la doctrine de l'induction. Stuar.l Mill est célèbre pour avoir donné les quatre méthodes induclives de concordance, de différence, des varialions concomitantes et des résidus. Le but de ces méthodes est de montrer que les expériences ne viennent pas s'enregistrer d'elles-mêmes dans nos instruments et dans nos esprits, et que c'est l'activité de la pensée en quête des ressemblances et des différences, qui les organise peu à peu. Stuart Mill se réfère expressément 'à Bacon, et le félicite d'avoir substitué à l'induction par énuméralion vague, qui est passive, l'induction avisée et laborieuse, intelligente et active, par laquelle l'esprit pénètre dans la complexité des choses. On a reproché à Stuart Mill d'avoir pris les fai?s d'expérience pour des réalités toutes faites, tandis que les faits les plus simples sont déjà des constructions synthétiques qui supposent, pour être isolément perçus, l'application de toute une série d'hypothèses émises par l'activité de l'esprit. Mais cette formule, a les faits sont construits et non donnés, » qu'on oppose à Stuart Mill, est la conséquence de ses propres doctrines, poussées plus loin. Ce qui est vrai seulement c'est que la logique est pour !\îill une œuvre de vérification et de critique. 01 qu'elle se confond davantage chez nos contemporains, à tort peut-être, avec la marche génétique de la science elle-même.
Le principe de l'induction chez Stuart ]Mill se définit simplement par la vie, par une tendance d'abord inconsciente et qui prend peu à peu conscience de soi-
même, de la même manière qu'un enfaut se ?ert il'abord de ses muscles et de ses organes sans le savoir et sans le vouloir expressément, et prend peu à peu possession consciente de toutes se? faculiés d'agir. Lo principe objectif de toute connaissance est l'uniformité du cours de la nature. Celle uniformité générale se traduit par les uniformités partielles que nous constatons une à une. Avant même de se demander si le soleil cesserait de luire, la moisson de croître, les premiers hommes ont connu ensemble le retour du soleil et le problème de son retour ; ils ont eu à la fois l'expérience vague et l'induction vague, et c'est cette induction rudimentaire qui, toujours justifiée, est devenue peu à peu l'inductiqn scientifique et universelle ; celleci n'a pas d'autre garant que celle-là. Encore une fois, la vie de la nature] comme celle de l'esprit, n'a pas en dehors d'elle quelcjue critérium abstrait, quelque être non vivant et par conséquent inerte qui lui serve de soutien et de garantie. La certitude n'a pas pour garantie suprême la ^n contradiction d'Hamilton ou l'inconcevabilité de la'^Ttégativo ée Spencer. L'une et Taulre formule ne sont pas autre chose que des généralisations de notre expérience : il ne nous est jamais arrivé, jusqu'à présent, de penser en même temps et sur un même sujet les contradictions ; il ne nous arrive jamais de concevoir ce que dans le même moment nous ne concevons pas. Mais par de là toutes ces formules abstraites, résultat de l'expérience et da la croyance, ce qui seul est circulation de la vie c'est la croyance elle-même, et peut-être pourrait-on dire que, par là au moins, Sluart Mill est le compatriote des philosophes qu'il combat le plus. Entre la croyance de Mill et celle de Mansel il y a quelque parenté nationale.
La même doctrine de l'activité de l'esprit expliqui' les passages consacrés aux opérations auxiliaires di' l'induction, et ces passages s'expliquent mal dans la conception qu'on se fait d'un Stuart Mill, disciple de Condillac et de Hobbes. Le raisonnement a pour base
l'observation, mais l'observation n'est jamais la représentation pure et simple, la photographie inerte de l'objet donné dans l'expérience ; il s'y mêle toujours une part d'induction, et la connaissance que nous croyons avuir des choses est défigurée, ou transformée, par le rôle actif de l'esprit dans celte connaissance. Au contraire, la désignation des choses par les mots n'est pas nécessaire, comme le croyait le xviii* siècle. Les mots sont quelque chose de trt^p pauvre et de trop sec pour correspondre à la spontanéité des idées. Ce qui est essentiel ce n'est pas la désignation des groupes d'idées par les mots, mais la formation des groupes par l'esprit. Le moyen légitime en est l'abstraction, la faculté qui suppose l'activité la plus laborieuse et la plus subiile ; et ce rôle, que Stuart Mill lui confère, est conformé au but que toute sa doctrine poursuit: réintégration de la vie dans les opérations de l'esprit.
La classification des sophismes manifeste les mêmes tendances. Les sophismes d'observation, de généralisalion et de raisonnement s'expliquent d'eux-mêmes. Aux sophismes de confusion correspond une pensée paresseuse qui ne fait pas l'effort suffisant pour se rendre maîtresse d'elle-même. Mais surtout les sophismes de simple inspection sont caractéristiques par l'exemple que Stuart Mill en donne. Le plus hardi sophiste est Leibniz qui admet, par simple inspection, c'est-à-dire sans critique, préalable, l'universalité des principes de la raison. Ici encore Stuart Mill ne veut pas qu'un moment particulier du devenir des choses: la constatation actuelle et partielle du principe de noi% contradiction, se transforme en loidu devenir, et qu'uu sentiment psychologique, fût-il l'amour de la raison, s'érige en postulat suprême, parce que tous nos sentiments sont fugitifs et toutes nos lois provisoires.
La logique des sciences morales, par laquelle le livre de Stuart Mill s'achève, suppose le problème préalable delà liberté. Si les actions humaines sont libres, sontelles l'objet d'une science? Si elles sont déterminées, sont-elles morales ? Dans la solution du dilemme Stuari
STLART MILL 33
Mill fait appar.iître toujours la même répugnance pour ce qui est ua donné, c'est-à-dire une contrainte. La nécessité, au sens déterministe, n'existe nulle part dans la nature, parce qu'elle suppose un lien mystérieux, un pouvoir faial par lequel la cause agisse sur l'effet ; et ce pouvoir, objet de croyance superstitieuse, n'existe pas. Ce qui existe, ce sont des rapports invariables entre les faits et les faits, des rapports inconditionnels, c'està-dire directs, par lesquels par exemple le choc de la bille est toujours suivi du mouvement. Ces uniformités naturelles existent en psyphologie comme ailleurs. Si nous connaissions parfaitement l'homme qui nous parle, sa mauière de penser et de sentir, nous prévoirions ses actes à coup sûr, et cette prévision ne suppose aucune faiblesse, mais au contraire, une force, chez celui qui en est l'objet. Je m'indignerais qu'un de mes amis ne sût pas prédire quel accueil je ferais à une proposition criminelle. Il suffit, pour que ma liberté et que ma dignité soient sauves, que mes pensées ne soient pas, comme le veut Auguste Comte, les résultantes de mes fonctions organiques. La psychologie introspective est une science autonome ; mais dans son intérieur même il y a des successions invariables de la pensée et du vouloir et, par conséquent, suivant la thèse d'Helvetius, une inÛuence inconditionnelle des idées sur les actes. Dans le monde des âmes le désir précède l'action, comme dans le monde des corps le choc précède le mouvement. Dès lors il est possible d'imaginer une mécanique logique de l'esprit et de créer une science des caractères ou éthologie. Cette science, intermédiaire entre la psychologie générale et les histoires particulières, nous montrerait par quel procédé on peut donner naissance à un caractère déterminé, et provoquer par suite toute la série d'actions tjui en dérivent. On reconnaît chez Stuart Mill, dans cette définition négative de la liberté et dans ce rêve d'une détermination systématique de tous les groupements possibles d'idées et d'actions, l'influence toujours renaissante du condillacisme, qui ramenait tous
les problèmes humains au calcul slalique des éléments en présence, et de leurs combinaisons numériquement réalisables. Toute celle réaction tle Stuarl Mill, que nous avons notée, contre l'analyse du xviii* siècle, est rendue plus sensible par l'empreinte que l'esprit d'analyse a laissée sur lui, et les contradictions de doctrine qu'on lui a souvent reprochées résultent de ces efforts et de ses défaillances.
En att'^ndant qu'une éthologie soit possible, quelle sera la méthode des sciences morales? Les procédés ordinaires de l'induction sont insufG?ants pour des faits si complexes. On peut tenter tour à tour trois méthodes, analogues à' celles des chimistes, des géomètres et des physiciens. Le chimiste prend un corps isolé et Téludie à part. Ainsi font les publicistes qui prennent arbitrairement dans la vie sociale un fait isolé et lui donnent une importance qu'il n'a pas. C'est l'empirisme qui pèche par généralisalion illégitime. On constate que la prospérité de l'Angleterre coïncide avec le régime protectionniste, et l'on conclut à tort que la protection engendre la prospérité. Le géomètre pose quelques principes et en déduit toute sa science ; ainsi font les philosophes qui déduisent d'une idée unique et exclusive, et souvent fausse, tout un système social. La peur est le principe qui fait obéir l'esclave à son maître, le peuple à son roi, et toute la politique de Hobbes est déduite du principe unique de la peur. C'est ne pas voir la complexité infinie des causes et des effets ; le monde social ne s'explique pas par un fait unique, mais par un concours multiple d'actions et de réactions qui se croisent. La troisième méthode, seule légitime, est celle des physiciens. Elle est déduclive comme la précédente ; mais, au lieu d'appliquer un principe unique à la vie sociale tout entière, elle distingue une série de sciences séparées : la politique, l'économie, la jurisprudence, et déduit chacune d'elles d'un principe spécial qui lui est propre. Par exemple, l'économie dérive de l'idée de l'utile, la jurisprudence de l'idée du droit, et, dans chacun de ces domaines
ainsi limités, la déduction est exacte parce qu'elle est fragmentaire. Mais ces sciences éparses doivent se fonder^dans une unité plus haute, qui correspond à l'unité de la vie sociale prise dans toute son ampleur. Un état social est caractérisé justement par l'influence réciproque de tous les éléments qui le constituent, et qui réalisent par leur concert la civilisation d'une époque. Deux problèmes se posent donc : quelle est la loi statique qui explique comment, dans un état donné de l'histoire, les divers éléments sociaux se combinent pour constituer la civilisation sociale ? Et quelle est la loi dynamique qui explique le passage d'un état social à un autre ? Ces problèmes se résolvent par la méthode historique de déduction inverse. La psychologie fait connaître les principes les plus généraux de la nature humaine ; on n'en peut pas déduire a priori la marche des événements sociaux. Mais l'histoire à son tour constate cette marche et montre ce qu'ont été, dans les faits, les transformations successives des sociétés et des races. En rapprochant ces deux termes, la psychologie et l'histoire, l'on peut déduire après coup, par une inférence inverse, les faits sociaux des lois de l'esprit. C'est ce qu'a faij. James Mill dans son histoire des Indes. Ainsi se découvre un progrès de l'humanité, qu'Auguste Comte résume dans sa loi des trois états, mais Comte a tort de présenter le devenir humain comme une croissance nécessaire et comme un cycle qui se ferme ; ce devenir est fils de la liberté, spontané et illimité comme elle.
Telle est la logique, mais par derrière elle, par derrière l'économie et l'esthétique, un postulat subsiste, auquel toutes ces sciences se suspendent et qui est le fondement de l'éthique. Ce postulat est pour Stuart Mill, qui l'énonce ici sans autre développement, celui de l'utilité générale. La maxime qu'une action est valable, non par le bonheur personnel qu'elle procure à l'agent, mais par la collaboration qu'elle apporte au bonheur de l'bumanité, est le terme que la logique finissante laisse entrevoir, et qui prépare le passage de
la philosophie scienlinqne à la philosophie morale. Ainsi la doctrine de StuarL Mill aboutit, comme celle de Leibniz, malgré toutes les diflerences qui les st^parent, à un postulat de simple inspection, et elle le fait parce qu'elle préfère la vie à l'inertie, parce qu'elle répudie ce qui est donné pour ce qui doit être ; et cet esprit dynamique, qui caractérise la logique de Mill, se dégage plus nettement encore des discussions, d'un ordre plus métaphysique, opposées par lui à la philosophie d'Hamilton.
VExamen de la philosophie d^Hamilton, remanié dans ses éditions successives, est un livre touffu et confus, surchargé de citations et de discussions, et dont la lecture est rendue particulièrement pénible par le mélange perpétuel du dogmatique et du polémique. Pour éclaircir ce dédale, il faut se rappeler les principes que nous avons cru pouvoir extraire de sa Lorffique et qui consistent en ceci : nier toute réalité ab- I solue en tant que fixe et inerte soit à litre d'objet ex- < térieur, donné en dehors de l'esprit, soit à titre de loi immuable, imposée à l'expérience, et proclamer, avant : toute chose, l'allure essentiellement libre de la pensée : qui se donne carrière, sans qu'on ait le droit de lui imposer, ou de lui prédire, une direction ou des limites, au nom d'une évolution antérieure ou d'une raison transcendante. Ces principes expliquent la position prise par Stuart Mill, en face d'Hamilton, dans les trois problèmes auxquels Hamilton avait consacré ses trois plus célèbres articles de la Jieuue d'Edimbourg : « la relativité de la connaissance, » « la conscience et le perceplionnisme, » « la réforme logique. »
Le problème de la relativité de la connaissance est particulièrement instructif, parce que Stuart Mill et Hamilton sont en très grande partie d'accord sur cette doctrine, eu sorte que les points par lesquels ils divergent montrent mieux les motifs de leur divergence. Toute connaissance est relative, dit Stuart Mill, et non Beul'ement Hamilton a raison de l'affirmer, mais il a tort de ne pas j-ousser assez loin les conséquences de
celte affirmation. Il ne suffit pas de dire que derrière les apparences des choses, qui sont les sensations, il y a une réalité qui nous échappe et qui est par exemple la matière. La réalité ainsi conçue est un fantôme ; il faut l'exorciser.
Hamillon admet, avec Locke, la distinction des qualités premières et des qualités secondes. Les qualités premières ou mathématiques — la forme, le mouvement, l'étendue — sont réelles et constituent la matière ; les qualités secondes ou physiques — le son, la couleur — sont subjectives. Donc la matière étendue existe, et la connaissance que nous en avons est relative à nos perceptions sensibles : nous la connaissons telle qu'elle apparaît, non telle qu^lTe est. Sluart Mill admet, avec Berkeley, que cette distinction est inexacte, que les qualités premièrê^s' sont subjectives au même titre que les secondes ; donc la matière n'existe pas ; elle est, sans aucune restriction, une vision de l'esprit. Stuart Mill se flatte de pousser ainsi le relativisme plus loin qu'Hamilton ; la matière est, non pas dans quelques-uns de ses traits, mais dans son existence môme, une dépendance de l'esprit, une relation à l'esprit. Mais le relativisme poussé à ce point ne s'évanouit-il pas dans la contradiction? Si la matière existe et si elle est connue, non telle qu'elle est, mais telle que l'esprit la voit, il y a relativisme ; si, au contraire, la matière n'est rien, les sensations de Tesprit sont ce qu'elles sont, sans relation à un autre terme, sans relativisme. Le subjeclivisme absolu rapproche ici Stuart Mill de Fichte. Ce qui reste vrai, c'est que l'esprit à son tour enferme en lui même une relativité intrinsèque, en ce sens que chacune de ses représentations successives dépend de r^ ^présentations antérieures ou concomitantes; nulle part un moi absolu, analogue à celui de Fictite,ne sert de principe fixe aux représentations mouvantes de Stuart Mill.
Le moi absolu est Dieu. Et sur ce point encore le relativisme de Mill diffère de celui d'Hamillon. Hamilton s'inspire de Kant : « penser, dit-il, c'est condiiionner».
parce que c'est soumettre l'objet aux conditions de la pensée; donc nous ne pouvons pas penser Dieu, qui est par définition l'inconditionné. Et, en effet, Dieu se présente à nous sous deux caractères : l'absolu et l'infini. Ces deux caractères sont contradictoires, parce que l'infini est ce qui s'étend sans limites, comme une partie d"uu tout qui serait toujours plus grand ; l'absolu est ce qui existe sans relation avec autre chose, et cela ne peut se comprendre que d'un tout qui n'est partie de rien autre. Ainsi, nous ne pouvons pas concevoir Dieu sans nous contredire, et pourtant Dieu est tellement nécessaire comme soutien de nos pensées, qui oscillent perpétuellement entre ces deux termes de l'infini et de l'absolu, qu'il faut nécessairement l'affirmer. Hamilton conclut que la raison ne se suffit pas à ellemême et qu'elle doit être suppléée par la croyance. Stuart Mill rejette cette théorie parce qu'elle suppose des conditions de la pensée qui l'emprisonneraient à l'avance et qui seraient pour elle des éléments d'inertie. Il n'admet pas que le dilemme soit exact. Nous ne pouvons penser aucun élément du monde comme absolu, parce que nous enfermerions ainsi dans des limites immobiles ce qui ne peut pas être enfermé ; mais nous devons et pouvons penser tous les éléments du monde comme infinis. L'infinité de l'espace et du temps sont des attributs qui correspondent simplement à cette idée qu'aucune démarche de l'esprit ne doit être considérée comme la dernière possible, et comme capable d'arrêter, par une barrière immobile, les démarches ultérieures de la pensée. L'idée de Dieu est le concept de l'infini^ formé par l'aclivilé de l'esprit, en opposition avec ce qu'il y a de fini et de limité dans chaque démarche mentale successive.
Il ne faut donc pas opposer la connaissance et la croyance. Stuart Mill s'attache à combattre les conséquences que Mansel a déduites d'Hamilton, et particulièrement celle formule — qui aurait rappelé à un philosophe français la formule d'Arnauld — que l'infini ne ressemble en rieu au fini, ni l'objet de la croyance à
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l'objet de la connaissance, ni la bonté infinie de Dieu à ce que nous appelons ici-bas la bonté humaine. Sluart Mill revendique contre cette thèse les droits de l'analogie, et il ne le fait pas comme un dogmatique qui s'indigne de voir opposer une limite aux principes nécessaires de la raison, mais comme un idéaliste qui pen^^e que la croyance est la vie de IVsprit, que la raison est, à chaque moment successif du devenir humain, l'expression d'une croyance actuelle, et qu'il ne peut pas y avoir de contradiction entre savoir et croire, parce que toute pensée est vie et toute science croyance. Mill est l'adversaire de Mansel parce qu'il pousse plus loin que Mansel lui-même le domaine de la croyance, dans laquelle il enveloppe la raison. ^
Les mêmes principes servent àré?oudre le deuxième problème de la conscience et du perceptionnisme. D'après Hamillon, certains éléments de la croyance sont primitifs, et des lois nécessaires existent qui s'imposent à notre connaissance. D'après Sluart Mill, au contraire, le témoignage de la conscience est toujours ^ suspect, parce que notre état mental actuel résulte r d'une longue éducation, antérieure, dont nous n'avons^ pas aujourd'hui le souvenir, de toute une série d'associations, en sorte que nous prenons pour primitif et nécessaire ce qui est dérivé et relatif. Ici encore ce qui existe, c'est une conscience en voie de devenir et telle qu'on ne peut pas enrayer son développement passé. Pour la .perception, la thèse particulière qu'Hamilton oppose à Thomas Reid est la distinction de deux sortes de connaissances, médiate et immédiate. Dans la con- . > naissance immédiate — la perception actuelle de celte j^ table — j'ai directement conscience de percevoir un f)^^ objet ; j'ai, si l'on peut employer ces termes contradic- \ toires, conscience de l'objet lui-même ; j'ai dans ma conscience l'objet qui est devant elle. Dans la connaissance médiate — qui est le souvenir — j'ai conscience à ParTs'd'un certain phénomène mental actuel, la représentation de la Tamise, et j'ai en outre la cr.iyance que celte représentation se rapporte à une eu mais-
sance immédiate que j'ai eue l'année dernière à Londres. Ainsi Hamilton reproduit la distinction de la connaissance et de la croyance, et réduit le rôle de la croyance à un strict minimum comme auxiliaire de la connaissance. Pour Stuart Mill cette thèse implique contradiction ; nous n'avons jamais connaissance que d'une croyance ; la connaissance la plus immédiate a encore pour objet le passage du subjectif à l'objeclir, c'est-à-dire d'un état mental perçu à un état induit, de ce qui est dans la conscience actuelle, et par conséquent objet de connaissance, à ce qui est en dehors d'elle, et par conséquent objet de croyance. La connaissance et la croyance s'identiQent chez Sluart Mill parce que, l'espace n'étant rien de réel et toutes les relations de l'espace s'exprimant eu fonction du temps, la distinction du médiat et de l'immédiat se ramène à l'identification de l'actuel et du futur, du donné et du possible. ^ •
Ainsi s'interprètent pour Stuart Mill l'esprit et le monde conformément à la doctrine de l'association qu'il appelle la doctrine psychologique. L'esprit est constitué par la série des idées qui s'associent, de la même manière que le monde matériel est constitué par l'agglomération des corps graves. L'attraction universelle explique le monde des corps, l'association explique le monde des esprits sans qu'il y ait lieu de recourir à l'activité primordiale du moi. Les idées s'associent par contiguïté, par ressemblance, parrépétilion. Lorsque deux idées ont été contiguës dans l'esprit, par exemple lorsque j'ai associé l'idée d'un certain chemin à l'idée d'un meurtre, l'apparition de l'une détermine désormais l'apparition de l'autre. De même une idée invoque naturellement une autre idée qui lui ressemble, et l'association sera d'autant plus forte qu'elle se sera p'us souvent répétée. Les idées ainsi associées forment l'esprit suivant les trois lois nouvelles de l'oubli, de l'addi'ion et de la synthèse. Je laisse tomber dans l'oubli les idées sans ulililé, sans importance ; et je reliens les autitj. Je r mbine les idéts retenues, tantôt par
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simple addition, et tantôt par une synthèse qtii est quelque chose de plus. Ainsi l'orange est l'addition d'une couleur, d'un parfum, d'une forme, et ainsi de suite; la loi morale est la synthèse de l'idée d'utilité sociale et de l'idée de vengeance qui se transforment pour donner naissance à une conception différente de l'une et de l'autre.
La même théorie explique à son tour l'exi*tence des corps. Les corps sont dits présents ou absents; leur ^-ésencè^sîgnifie la présence actuelle de certaines sensauons dans l'esprit. Ces sensations sont toujours^L plusieurs à la fois ; elles forment un groupe et c'est ce groupe que nous personnifions par le nom de corps, mais le corps n'est rien que nos sensations. Le corgi§ absent est dit exister parce que nous prévoyons de certaines condiiions dans laquelle il paraîtra de nouveau présent. Il se définira donc une pos^bilité permanente de sensations, une possibilité de prévoir, d'après le passé, l'ordre dans lequel nos sensations à venir pourront se succéder à leur tour. Les corps ont une apparence d'étendue qui fait croire à leur réalité externe; cette maison, par exemple, est conçue par moi comme simultanément présente devant mes yeux dans toutes ses parties ; mais, en réalité, les sensations par lesquelles je connais les diverses parties de sa façade se déroulent les unes après les autres dans ma conscience ; je les réunis après coup. La simultanéité apparente de toutes les parties de l'étendue est une illusion qui résulte de l'association des idées. La première connaissance que nous prenons du monde est issue des sensations du toucher qui sont nettement successives; nous leur associons par une longue habitude les sensations de la vue. Les sensations de la vue deviem nt capables de remplacer ainsi celles du toucher; et leur succession beaucoup plus rapide, leur flexibilité beaucoup plus grande nous donne, par comparaison avec les précédentes, l'illusion de la simultanéité objective opposée par nous à la succession subjective ; mais il n'y a pas dans la nature de réalités extérieures incites,
comme paraissent être les corps étendus ; tout ce qui est réel est déroulement de l'esprit, parce que tout est vie.
Pour les mêmes motifs, il n'y a pas dans l'esprit de cadres immobiles qui servent de mesure à nos états d'âme, et Stuart Mil! rejette la quantification du prédicat proposée par llamilton en logique, parce que cette réforme lui paraît exagérer encore le formalisme d'Aristote. Hamillon substitue à la proposition logique où le sujet est quantilié : « tous les hommes sont mortels », une équation de forme rigide, dont les deux termes sont quantitatifs : « Tous les hommes sont quelques mortels », c'est-à-dire sont : « telle quantité des mortels ». Hamilton se place au point de vue de l'extension, qui est le point de vue d'une science achevée, dans laquelle toutes les conceptions correspondent à des cadres exactement définie. Stuart Mill veut qu'on s'en tienne au point de vue dynamique de la compréhension, qui est le point de vue psycholo^^ue. Dire « le ciel est bleu » exprime un jugement de l'esprit et un libre état d'âme ; dire « la classe ciel est telle quotité de la classe des choses bleues» suppose un rapport immuable qui dessine d'avance dans les choses un cadre qui emprisonne l'esprit. Stuart Mill devait combattre Hamilton pour les mêmes raisons qui l'avaient fait combattre la logique de Hobbes. De même, enfin, Sluart Mill rejette la doctrine intellectualiste d'Hamilton sur le plaisir et la douleur, parce que définir à l'avance par des motifs rationnels les éléments qui donneront nécessairement naissance au plaisir, c'est fixer à l'avance des règles immuables à l'esprit, au développement de l'esprit, tandis que l'expérience seule est capable de nous dire quels sont les plaisirs ou les peines en nombre infini qui pourront successivement apparaître à la conscience dans le devenir de l'espèce humaine.
.\insi Stuart Mill, dans toute sa polémique contre Hamilton, poursuit le même but qui est d'écarter, par crainte de la servitude intellectuelle, tout ce qui rap-
pelle de près ou de loin les catégories de la raison ; et le problème qui s'agite entre les deux adversaires est de savoir si Alill n'a pas tort d'assimiler à des barrières rigides les principes rationnels qui président à toutes nos pensées, et de confondre toujours le mécanisme de la matière avec la législation de l'esprit.
V Examen (THamilton est la lutte entre deux philosophies exposées ; l'éiude sur Comte est la distinction, dans le sein d'une même doctrine positiviste, de deux tendances qui divergent jusqu'à la contradiction. Mill sépare d'abord, dans la vie et dans l'œuvre de Comte, la philosophie positive qu'il accepte, et la religion positiviste qu'il rejette ; dans l'ordre même de la philosophie, il établit ensuite des distinctions irréductibles. Ce qu'il en garde avant tout, c'est l'application géné- TaTè de l'esprit positif aux sciences sociales et la loi dynamique des trois états ; ce qu'il rejette, c'est la synthèse statique qui lui paraît prématurée chez Auguste Comte et faussée, et à l'élaboration de laquelle il croit qu'il faut travailler désormais dans un esprit plus libre que celui de Comte. Mill estime, contre son adversaire, que la psychologie subjective est légitime et nécessaire, parce qu'elle est l'étude des lois de l'esprit qui sont la norme suprême du réel ; il croit par conséquent que la logique, science de la vérification, doit être distincte du corps même des sciences qu'elle a pour but de vérifier ; il pense que l'explication positive des choses n'exclut pas le recours à l'action de Dieu dans le monde, et que les questions métaphysiques doivent demeurer ouvertes et non pas fermées ; il oppose surtout au dogmatisme autoritaire de Comte, en matière sociale, les revendications individualistes et libérales auxquelles il est parvenu par toutes les voies de son âme. Le libéralisme politique n'est pas pour lui la manifestation d'un état d'âme, plus ou moins superficiel et passager, mais un dogme absolu, imposé par la raison elle même, c'est-à-dire par l'expérience la plus générale qui tient lieu de raison chez Mill ; dogme en dehors duquel il n'y a pas de garantie pour le pro-
grès moral dans l'humanit»^, parce qu'il n'y a pas d'indépendance pour la recherche scientifique. Toutes ces doctrines ouvertes, que Mill oppose au système fermé de Comte, se déduiraient sans peine du primat de la raison sur la matière et delà liberté sur le mécanisme, dans celte philosophie intuitionniste, de Schelling et d'Hamilton, que le même Stuart Mill repousse, peutôlre parce qu'il lui donne un sens trop étroit qui la travestit.
Enfin ['Essai consacré à la Psychologie de Bain, et qui consiste dans un long éloge de son plus fidèle disciple, achève de caractériser par certains points toute cette doctrine de Mill, oscillante enlre les contraires. Il félicite Bain d'avoir montré par le détail, mieux qu'on ne l'avait fait avant lui, l'iufluence des conditions physiologiques sur les fonctions mentales, et par là il marque bien sa position moyenne qui est de ne pas absorber, avec les disciples de Comte, la science mentale dans la connaissance des faits physiologiques et de ne pas fermer les yeux non plus, comme l'école de Cousin, à l'influence scientifiquement nécessaire du corps sur l'esprit. En même temps il signale, avec les mêmes éloges, la modification que Bain a fait subir aux théories associalionnistes des psychologues antérieurs et de James Mill lui-même. Ces philosophes absorbaient toute la vie mentale dans la vie intellectuelle, dans le mécanisme purement logique de l'esprit, et ramenaient toutes les lois de l'association, la ressemblance y comprise, à la contiguïté dans l'esprit. Bain, au contraire, entre résolument dans la voie, non encore frayée et difficile à parcouiir, de l'explication de la vie émotionnelle par des conditions non logiques, c'est-à-dire purement vitales, sensitives et sentimentales. Dans la doctrine même des idées, il ne ramène plus la ressemblance à la contiguïté, mais les détache l'une de l'autre, comme deux lois opposées et complémentaires qui ne s'engendrent pas analytiquement. On pourrait dire, sans trop forcer les termes, que poser ainsi l'irréduclibililé du jugement de ressemblance au fait de la conti-
guïlé, c*est admettre avec les rationnalisles, au moins comme une constatation d'expérience, rirréduclibililé du jugement synthétique à l'analytique. En approuvant luules ces modifications, Sluart Mili fait sienne la réaction de Bain contre la psychologie purement associationniste de James Mill, analogue à la réaction logique qu'il avait dirigée lui-même contre Hobbes. Dans tous les domaines de la philosophie spéculative il était entraîné ainsi, par l'évolution de ses doctrines personnelles, à corriger ou à rejeter les théories qu'il avait reçues de son éducation ou de son milieu, et nous allons voir, dans l'étude de sa philosophie pratique, la même attitude adoptée par lui en économie et en morale contre la inéthode purement analytique et abstraite de tlic.udo et de Benlhum.
PniLOSOPniE SOCIALE
Toute la philosophie sociale de Stuart Mill est dérivée des prini-ipes moraux qu'il expose lui-même dans son livre de V Utilitarisme, et ce livre, dans lequel il se sépare si nettement de Bentham, montre le mieux le parallélisme qui existe entre les innovations logiques que nous avons signalées plus haut et les innovations morales qu'il nous reste à voir.
Bentham fonde la morale individuelle sur ce principe que toutes les actions humaines peuvent être classées et cotées daprès la quantité de plaisir ou de peine qu'elles engendrent. L'homme moral a pour règle de choisir les acàous par lesquelles il se procurera, d'un bout a l'autre de sa vie, un maximum de plaisir et un minimum de peine. Chaque action peut être affectée d'un coefficient fixe ; et cette hypothèse de la possibilité d'un pareil calcul est nécessaire, dans l'es-
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prit de Beniham, pour que la morale devienne une science |n)siiive, soustraite aux caprices ijidividuels. Contre Beiiiham, au contraire, Sluart Mill fait voir que cet iiléal d'une science objective, de tout point comparable à une comptabilité commerciale, est chimérii|Me, parce que les plaisirs ne sont pas des quantités fixes. On ne peut pas dire que le plaisir de boire du lait est toujours d'une intensité deux fois moindre que celui de boire de l'alcool. Le plaisir est une qualilé et cette qualité varie avec les individus et les circoMstcinces. La doctrine de Stuart Mill — en morale comme ailleurs — consiste donc à nier toute règle objective, et cette négation est double. Ill__nj^ a pas, comme le veut iSentham, une quantité de plaisir définie, iiihéreute.à chaque action définie ; il n'y a pas ïïôrTpTïïs^^cmme le veut Kant, une qualilé abstraiie des actions qui fait que tel vouloir est qualitativement supérieur à tel autre, et lui doit être préféré par tous les hommes, dans toutes les circonstances. Aucune règle ne déiermine à l'avance les pensées ou les volitions des hommes. Et cependant, de même que la Logique de Stuart Mill ne préconise pas une îhduciion vague par simple énumération des faits, de même sa morale ji'est pas l'acceptation simpliste d'une expérience quelconque ; et la subtilité de sa pensée, une fois de plus, se révèle dans la complexité de sa doctrine. Le plaisir €st affaire d'expérience personnelle. En ce sens chacun prend son plaisir oii il le trouve : Vitellius dans sa gloutonnerie et^Socrate dans.&ûj]L dévouëfflénT; il n^ a pas de loi morale su périeiuie gui ordÔriîlFTÎll qui défendéTHais c'est un fait qu'après avoir éprouvé diverses espèces de plaisirs, l'homme, devenu compétent, préfère les plus distingués aux plus vulgaires; quiconque connaît, pour les avoir éprouvées lui-même, les joies de l'alcoolisme et les joies de la science, n'hésitera pas dans son choix ; et ce trait de la compétence morale, par lequel reparaît la hiérarchie des actijns, n'est pas jeté en passant ; toute une série de conceptions politques de Sluart Mill sur la valeur des intel-
lecluels, en est la déduction immédiate. Ainsi la morale de la compétence se retourne contre la morale benthamisle, à la fois par les éléments de subjectivité .qualitative qu'elle présente, et par les éléments de distinction élective qui sont d'un autre ordre que le calcaLsiatistique. '~ '
Les mêmes traits apparaissent dans la morale sociale. La thèse la plus élémentaire consiste à admettre que chaque individu cherchant son bonheur particulier, la somme des intérêts individuels engendre par addition simple l'intérêt général ; et l'effort de Bentham est de montrer, en parlant de cette sorte de concept, l'idenlité de l'intérêt de chacun et de l'intérêt de tous. La théorie de Stuàrt Mi 1 est autre, parce que, chez lui, le sentiment collectif n'est pas postérieur au çftntiment indivîdueL mais contemporain, et égale-, ment autonome. L'idéti de jtfttictT'ÏÏîSere de l'idée de; -^engeance parce qu'elle suppose la substitution voulue ' d'une considération collective à une considération j individuelle, et celte substitution est possible et légitime parce que, pour Stuart Mill comme pour David Hume, le sentiment altnii'-fp Hn In nympnlhif^ ''"j^ aussi jiaturel à'Tame humaine, aussi primitif en elle, qïîé'le^sentiment égoïste ; ni Shaftesbury, ni Larochefoilcauld né démontrent Tantériorité de l'un ou de i autre. Mais leur qualité n'est pas la même ; la sympathie n'est pas l'addition quantitative des égoïsmes, il faut choisir entre ces termes et la même expérience qui nous fait choisir, à mesure que notre compétence s'accroît, les plaisirs les plus distingués, nous fait voir aussi que tous les progrès humains s'accomplissent à mesure que les hommes collaborent, sans retour égoïste, à l'utilité générale.
L'utilité générale, et par conséquent l'utilitarisme, est toujours le critérium suprême ; par lui, la morale de Stuart Mill se distingue de toutes les morales formelles. L'acte par lequel l'individu se sacrifie, sans aucun profit pour personne, est mauvais comme une dépense stérile ; le sacrifice devient louable dès qu'il
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produit un effet social util'', ne fût-ce que la vertu de 1 l'exemple. Ainsi Stuart Mill postule, sans l'exprimer I clairement, ce qui est le postulat explicite d'Auguste ' Comte : la religion de l'humaniié, c'est-à-dire la sujé- | tion de l'homme individuel, comme moyen, à l'homme j universel comme fin. Les positivistes contemporains ' reprochent à Stuart Mill — non sans mauvaise humeur i — d'avoir élé équivoque dans ses doctrines, et d'avuir ' donné une morale qui démarque simplement les mo- ' raies religieuses. C'est l'influence chez lui du saint- , simonisme, dépouillé d'ailleurs du mysticisme arti- i ficiel de Comte, qui explique les incertitudes appa- ] rentes de ses conclusions ; et cette influence elle-même a été si profonde, parce que, suivant les premières pages i de l'UUiitainsme, la morale diffère de la physique, et de ! toute science de faits; elle place la théorie avant la pratique, et en ce sens elle affirme ce que doit être ! l'acte socialement bon, avant de constater ce qu'est \ l'acte individuellement agréable. Ainsi apparaît, avec I la grande complexité des doctrines de Mill, le parallé- ! lisme des positions qu'il a prises en morale et en lo- ] gique, contre ses maîtres anglais. i Stuart Mill a fait de sa politique la conséquence de ' ea morale, et le plus grand éloge qu'il mérite est de i n'avoir pas réussi dans sa vie parlementaire parce qu'il i n'a pas admis que la morale publique puisse être diiïérente de la morale privée. Le principe qui domine ! toute sa doctrine est le libéralisme absolu ; ce principi | animejous^ses^uvrages : il est l'objet prinripal Hp. son i liyrp Rnr la Liberté. Une nation ne vaut pas par la précision mécanique avec laquelle tous les mp.mbrp.a dp. lf> i finl]ft£tivitft nonpèrRnt h un rnêmp ap.tp, mai'g pn^ |ft yn-, ! leur morale de tous le&^individnfi qui lii composent. j Décréter une religion d'Etat, nn^ v^rtn H'F.tat, nn eJi=- | geignement d'Etat, sont à ses jeux autan^ de blas- : phèmes, contre la vérité et la justice. En tarissant la j \y source des divergences individuelles, on tarit laî source "' dTTénergie nationale. La liberté de l'erreur est la con-~ i dition nécessaire de là science, èl l'auionomie est la ]
condition nécessaire des vertus sociales. Stuart Mill 'aboutit à Kânt ; et cette apologie des~droits personnels est d'autant plus frappante, qu'elle s'allie chez lui aux aspirations socialistes; la morale scientifique actuelle, qui subordonne toute liberté individuelle à la police du groupe, paraîtrait à Stuart Mill établir une insupportable tyrannie, et résulter d'une conception mesquine des destinées humaines. A une époque où la liberté individuelle est menacée par les sociologues, sous prétexte qu'elle met en péril la prospérité sociale, il est utile de relire chez Stuart Mill les pages qu'il consacre à l'intime relation de ces deux termes. Le libér aJisme, dit-il, consistait dans le passé à lutter contre l'omnipotence des rois ; il consistera dan8 ravenir à lutter contre^ roranipptenCê des parlements.
La conséquence pratique d'une telle doctrine est ^'ptahljp ipg gai^ntj£gjâ£âip-; giimsan(pa pour protéger" lesjaibles contre les forts, la pensée individuelle contre laT volonté collective ; et tel est l'objet que SluarrMïïl poursuit dans le GouveniêmenrrêpTeseh la t if. Le sys-~ tème représentatif a pour but de permettre, autant que possible, T chaque membre individuel du corps polilîqûë, ^ë~coprptm pwH» aa part-dany f OTganîsalîôn'du" gouvernemenFefdatis la confection de la loi. Or, par une contradicirdn singïïlTer^ëTTBsystemè aboutit à l'oppression possible des minorités, c'est-à-dire à la mort politique de toute une partie de la nation ; et cet écueil est d'autant plus grave que, par le jeu de la majorité numérique, une Cbambre peut ne contenir que des représentants du parti le plus fort, dès que le pays se divise, dans chacune de ses circonscriptions politiques, en deux moitiés égales, moins une voix. Pour donnera tous ces parias du vote la possibilité ôç se faire entendre, au profit de tous, dans le concert politique de la nation, Stuart Mill se rallie au système de Hare. Dans ce système, chaque électeur qui doit nommer un député présente toute une série de noms, trois par exemple, classés par lui en première, deuxième et troisième ligne. A mesure qu'un député, tête de liste, atteint le nombre
de voix nécessaire pour être élu, son nom est annulé sur tous les bulletins qui suivent ; le vote de ces bulletins se reporte sur le candidat présenté en deuxième ligne, et ainsi de suite. Il en résulte pratiquement que les électeurs, en minorité dans deux collèges différents, peuvent unir leurs voix et faire passer par leur entente un représentant de leur opinion. L'adhésion de Stuart Mill à ce système est une des causes qui l'ont séparé de ses électeurs. On donnera raison à lui ou à eux suivant que l'on regardera le gouvernement démocratique comme ayant pour but la victoire concrète d'une classe sur une autre classe, ou la victoire abstraite du droit impartial sur les exagérations des partis.
La même préoccupation, de ne pas laisser se confondre le gouvernement représentatif avec le règne du nombre, conduit Stuart Mill à revendiquer, sous une autre forme, les droits d'une élite contre l'oppression aveugle de la foule. Il réclame, dans ce but, l'inégalité des droits électoraux, qui confère un vote double ou triple aux membres de cette élite, soit au point de vue du cens, à cause de l'importance plus considérable de leurs intérêts matériels dans la conduite des aff'aires publiques, soit au point de vue des capacités intellectuelles ou morales, à cause de leurs lumières plus grandes. L'efficacité d'une pareille réforme est contestable à plus d'un titre : ce qu'il en faut retenir, c'est l'esprit qui anime Stuart Mill quand il la propose, et • qui fait voir à quel point la doctrine de la qualité du plaisir, dans V Utilitarisme, ne signifie pas le nivellement de tous les appétits, mais bien la distinction des lumières et le choix des beautés morales.
Enfin, ce caractère moral des théories politiques de Stuart Mill est marqué encore par les raisons qui lui font vouloir la publicité du vote. Le scrutin doit être public d'après lui, parce que l'électeur doit être considéré, non pas comme exerçant un droit, mais comme accomplissant un devoir et qu'on ne saurait trop développer dans le peuple le sens des responsabilités morales. Ici encore la déduction est fragile ; lui-même
avait auparavant préconisé le scrutin secret à une époque où il craignait que le citoyen pauvre ne fùl terrorisé et violenté dans son vote par le riche, et il serait facile de montrer que dans tous les cas le scrutin public laisse la porte ouverte à l'intimidation et à la violence. Un traduirait le mieux la pensée de Sluart Mill en disant que le degré de publicité possible du scrutin est, dans un peuple, la mesure du degré d'idéal moral réalisé par les mœurs publiques.
Les revendications féministes, développées dans V Assujettissement des Femmes, s'expliquent par ce qui précède. Sluart Mill est l'adversaire de tout despotisme ; or, aucun despotisme n''est comparable à celui qui s'installe, du fait des hommes grossiers, sous couleur d'aulorilé maritale, au foyer domestique. Exigences brutales et taquines, sujétion de tous les instants et de toutes les formes, souffrances imméritées, injustices criantes, voilà ce que la loi tolère et protège. Mais la femme est au même titre que l'homme un êire intelligent et moral, respectable au même degré. Stuart Mill revendique pour elle l'égalité des droits civils, sans lesquels il a raison de dire que la subordination se tourne en esclavage. Il revendique, par une déduction plus lointaine, l'égalité des droits politiques qui lui paraît seule garantir la précédente. Objecte-t-on que cette égalité est contraire aux indications de la nature qui a fait la différence des sexes? La distinction qu'on signale entre les capacités actuelles des deux sexes, et qu'on impute à la nature, est attribuée par Stuart Mill, fidèle disciple d'Helvétius, à l'éducation prolongée des générations antérieures; l'éducation à venir corrigera l'erreur atavique et rétablira l'identité psychique des deux sexes. — Cette identification estelle possible ou même désirable? Il est permis de soutenir, contre Stuart Mill, la distinction naturelle et définitive de la vie domestique et de la vie, publique; et de ne pas confondre, comme lui, l'identité des fonctions avec l'égalité des droits ; il serait illégitime de méconnaître la droiture de ses intentions morales et,
certaines prémisses une fois admises, la cohérence de j ses déductions logiques. i
Les Principes d'Economie Politique de Stuarl Mill | sont un ouvrage considérable, qui mériterait une analyse détaillée au même titre que sa Logique. La néces- ! site de nous restreindre nous oblige à indiquer seule- i ment l'esprit général de cette œuvre, et les conséquences | pratiques qui coiroborent l'ensemble des doctrines mo- 1 raies de l'auteur. En économie, comme en logique, Stuart Mill fait prépondérante la vie de l'esprit, et subs titue de même, à l'analyse purement abstraite des éco- \ nomistes antérieurs, les considératious dynamiques et ^ qualitatives. Son but avoué est de traiter l'économie comme une partie de l'ensemble des sciences sociales, j suivant les mêmes principes moraux. Le capital est une | accumulation de salaires qui correspond à uneaccumu- | lation d'énergie ; l'outillage inerte ne vaut pas par lui- | même, mais par le travail perpétuellement renouvelé qui répare ses perpétuelles usures. Le salaire n'est pas : régi par la cote abstraite de l'offre et de la demande, ; mais par les considérations de qualité et de confiance ; qui varient avec l'état des personnes ; toutes les formes | de la puissance humaine, intellectuelle, sociale, mo- \ raie — la science industrielle, la sécurité gouvernemen- . taie, l'esprit d'ordre et de travail — contribuent à la ; prospérité économique ; par derrière tous les phénomènes de la ricbesse, il y a les faits de la vie et les j lois de la morale. Toute résistance matérielle cède de- : vaut l'énergie humaine, et deux limites seulement sont ; imposées par la nature à la puissance indéfinie du vouloir humain : le chiUre de la population et la fécondité | de la terre. j
De là la position prise par Stuart Mill dans les deux problèmes, si vivement débattus en Angleterre, du malthusianisme et du socialisme agraire. Mill estime, cemme Malthus, que l'humanité doit hmiter volontairement, par prévoyance intellectuelle et par retenue morale, le nombre des naissances ; que l'incapable n'a pas le droil de vouer par avance une famille nombreuse à
la misère et au vice ; que les lois des pauvres de la reine Elisabeth, en mettant l'entretien des indigents à la charge des communes, favorisaient rinsouciance et le vice; que la loi de 1834 a raison d'interner les pauvres dans les maisons de travail, où l'assiftance se paie de la liberté ; et enfin que le spectacle d'un homme, qui a mis au monde une nombreuse famille qu'il est impuissant à nourrir, doit exciter avant tout les sentiments de réprobation qu'on éprouve pour l'intempérance et le vice.
Le socialisme agraire, théoriquement développé dans VEconomie Politique, est exprimé dans le programme d'une ligue pour la réforme de la tenure de la terre, rédigé par Stuart Mill en 1870. Ce programme est double : d'une part, extirper d'Ang-eterre tous les souvenirs féodaux qui s'opposent à la libre transmission de la terre, et provoquer ainsi un morcellement des propriétés, un libre échangisme terrien, analogue à celui qui existe en France ; d'autre part, intercepter, par une taxe progressive, la plus value de la rente foncière au profit de la collectivité. Cette sorte de socialisme, nettement limité à la terre et à sa rente, n'empêchait pas Stuart Mill de déclarer, dans ses fragments de 1869, que l'individualisme absolu lui paraissait encore préférable au communisme absolu, parce qu'il respecte mieux les qualités essentielles de l'individu : responsabilité et liberté.
Cette idée des valeurs individuelles dicte à Stuart Mill lescôndusions politij}^ues de, l'Economie. Juaqu!à. ce^our les classes ouvrières.p.aL-éi£-&onmi.ses à LaJjiielIa gouvernementale ; cette tutelle doit être de plus en plus aTîégee. iTFéxcéption de quelques lois prolectdciaJÎLdîspensâbles potrr~te5 enfarfls"'^^^^! non pas pour les femmes^ qîii'gôîvëTn éffë "traitées- pn hnmmps — 1g meilleure doctrine gouverneme n tajejULL-iuaU è r ej co HO jïiiqûè^ estcelje de la hberté. Mais cette^|iberté supposa chez les classes ouvrières une çultura. da-pl^s-en plusélevée de toutes les facultés indiyidueILes^Xia.5ujétiûja — 'ûël^'ërîâf nés crasses, dites inférieures, à d'autres classes,
ôi STUART MILL
dites dirigeantes doit être abolie et remplacée de pins en plus par les rapports réciproques de droits et de devoirs dans toutes les classes dont la société se compose. L'avenir des classes ouvrières est ainsi conçu comme une revendication des droits individuels, subordonnée à l'accomplissement de plus en plus parfait des devoirs moraux que ces droits impliquent.
La formation de l'individu, le développement de sa valeur scientifique et morale, est donc le terme auquel nous revenons toujours; toute question sociale et morale se résout en un problème de l'éducation. Stuart Mill n'a pas laissé sur ce point de traité systématique ; mais V Adresse aux Etudiants de Saint-André contient les traits essentiels d'un programme complet. Ce qui caractérise ce programme, c'est l'union étroite des études classiques, que Stuart Mill met en très haut rang, et des études modernes ; c'est la culture de l'abstrait, comme la logique, à côté du concret ; c'est surtout l'idée que ce qui importe le plus ce n'est pas la connaissance en elle-même, mais la formatiou intellectuelle et morale qu'elle procure à l'individu. A celte formation générale la science ne suffît pas ; il y faut joindre le sens de la poésie et de l'art, la compréhension de la nature ; il y faut ajouter le sens métaphysique et religieux, sous sa forme la plus rationnelle, qui n'exclut pas, chez les étudiants de théologie, les professions de foi confessionnelles, philosophiquement interprétées. Tout le programme est ainsi conçu du point de vue des humanités les plus hautes, plein d'ouvertures sur l'infini.
Les idt^es morales d'un penseur aboutissent à ses idées religieuses : les Eisai sur la Rfligion de Stuart Mill achèveront de caractériser sa manière et de préciser sa doctrine.
VEsiai sur la Nature a pour objet de rejeter tout système qui prétendrait ériger les lois de la nature en lois de la morale pour l'humanité. Si l'on appelle nature l'ensemble de tout ce qui existe, l'homme, et toutes ses actions quelles qu'elles soient, sont naturels au
même titre que tous les événements physiques ou biologiques, et l'expression « agir comme la nature » ne signifie rien. Pour lui donner un sens il faut donc opposer la nature à l'homme, les données de l'expérience aux actes de l'esprit ; mais alors, dit Stuart Mill, la nature est un monstre d'iniquité, qui sème partout la souffrance et la mort. Les instincts que nous appelons naturels sont la plupart du temps des appels à l'égoïsme et à l'injustice. La vie morale n'est donc pas une imitation de la nature, mais au contraire la série des efforts par lesquels l'homme se soustrait à son despotisme, et conquiert la vertu par autant de victoires sur la brutalité des choses. Cette théorie de Mill est très nette au point de vue négatif; elle répudie tout fondement naturaliste de la morale humaine. Elle est moins nette au point de vue positif: d'où vient chez l'homme, si les instincts de la nature sont mauvais, cette tendance à lutter contre eux? Stuart Mill hésite entre la pensée qu'il y a dans l'homme une noblesse native, par laquelle il surmonte les choses, et la crainte d'ériger en loi fixe, c'est-à-dire inerte, ce principe de désintéressement et de noblesse. Le devenir moral est un fait, et ce fait se justifie par lui-même, comme l'induction scientifique, à chaque conquête nouvelle qui le corrobore et l'étend.
V Essai sur l'utilité de la Religion pousse plus loin l'analyse de ces fondements inconnus du devenir moral. La doctrine évolutive, qui est déjà en puissance chez Auguste Comte, a substitué peu à peu à la critique logique des religions leur critique sociale. On se demandait autrefois si telle religion était vraie ou fausse ; on comprend aujourd'hui qu'une religion, même fausse d'un point de vue abstrait, peut être justifiée par son caractère social, et cette formule elle-même doit s'interpréter. L'interprétation est mauvaise si elle substitue, au culte de la vérité, le culte de l'utilité ; l'intérêt ne justifie pas le mensonge. Mais l'on peut comprendre aussi que la vérité d'une religion ne résulte pas du rapport entre ses dogmes et les choses en soi, mais
du rapport qui existe entre ces dogmes et l'ensemble de l'état social par lequel ils se justifient et dans lequel ils vivent. Il ne suffit pas de dire qu'une doclrine est fausse ; il faut encore montrer pourquoi elle a été admise, quoique fausse, et si elle se justifie p ir les conditions qui lui ont donné naissance. Envisagée de ce point de vue, la religion a été en fait la plus haute autorité parmi les hommes ; elle n'a pas été le facteur direct de la moralité, mais simplement le véhicule social qui conférait aux idées morales, venues d'ailleurs, le prestige de son autorité; souvent elle a employé cette même autorité à mal faire ; la fixité du dogme religieux se tourne en fixité du dogme moral, et par suite en négation du progrès. 11 faut donc, conclut Stuart Mill, garder de la religion ce qui en fait la force, c'est-à-dire l'idéalisation des sentiments humains, et rejeter ce qui en lail le mal ; il faut ?ubîtituer, aux religions confessionnelles, la religion de l'humanité. Ainsi le dogme d'Auguste Comte, que nous disions implicitement contenu dans la morale de Stuart Mill, est ici explicitement exprimé. La religion de l'humanité diffère des autres parce qu'elle ne promet pas l'immortalité personnelle, mais la vie est si peu désirable par elle-même qu'il faut plutôt voir dans celte négation une raison de l'adopter. Ainsi Stuart Mill, membre de la Compagnie des Indes, parle comme le Bouddha, du sentiment insupportable qui s'attacherait à l'idée d'une vie sans fin, et du bonheur que conférera le repos après la tâche accomplie. M™® Mill était alors vivante, et la doctrine contraire va poindre dans VEssai sur le Théisme, postérieur à sa mort.
UEssai sur le Théisme, qui a pour but de serrer de plus près les problèmes précis de la religion, aboutit à une sorte de conciliation mentale, qui déconcerte d'abord, entre la logique raisonnante et la foi intuitive, et cette position s'explique, comme toujours, par l'oscillation de Stuart Mill entre l'inOuence de son éducation primitive et l'efTort personnel qui l'en affranchit. Stuart Alill avait été élevé par son père dans l'irréligion
absolue, au point de pouvoir dire qu'il était sans doute le seul homme chez lequel quelque croyance préalable, contractée dès l'enfance, n'eût pas précédé l'incroyance de l'âge mûr. Les négations de James Mill résultaient, par un choc en retour, de l'apologétique de liutler. L'évêque Butler avait écrit en 1736 ['Analogie de la religion naturelle et de la religion révélée avec le cours de la nature, pour montrer que les difficultés opposées aux croyances confessionnelles ne sont pas plus grandes que les difficultés qui s'opposent au déisme; et que les mêmes raisons, qui militent dans la nature en faveur de l'existence de Dieu, témoignent aussi d'une révélation. James Mill retourne l'argument, et conclut que le déisme se heurte aux mêmes difficultés que la révélation. De là celte idée que nous avons vue plus haut : la nature est pleine de mal, et le Dieu qui l'a créée, s'il l'a voulue ainsi, est un monstre. Pour échapper à cette conséquence James Mill et Stuart Mill aboutissent au manichéisme. Il y a dans les œuvres de la nature, et surtout dans les tendances de l'àme, assez de traces de bonté pour que l'on puisse admettre une plus grande probabilité en faveur de l'existence d'un Dieu qui est bon ; mais il y a tant de mal dans le monde qu'il faut admettre en même temps que la bonté de Dieu a été limitée par son impuissance. La nature est, chez Stuart Mill comme chez Platon, une matière rebelle. Dieu est la bonté qui essaie de Tassouplir, mais sa puissance n'est pas infinie, et c'est pourquoi Leibniz disait avec raison que le monde n'est pas parfaitement bon, mais aussi bon que possible. Un Dieu existe donc, qui possède la bonté sans la toute puissance.
Faut-il aller plus loin dans cette voie religieuse jusqu'à l'immortalité de l'âme et jusqu'à la révélation? L'immortalité de l'âme suppose d'abord sa spiritualité, c'est-à-dire sa distinction absolue d'avec le corps. Les mots esprit et matière, sans désigner des substances différentes, correspondent au moins à des modes diflérents de l'existence. Dans l'expérience actuelle les phénomènes de l'âme sont toujours liés aux conditions du
corps, et la conséquence semble bien en être la négation de l'immorlalilé. Mais, ici, comme toujours, Stuart Mill échappe à toutes les prévisions par la multiplicité de ses points de vue. Ce qui vaut pour l'expérience présente ne vaut pas pour l'expérience d'un autre ordre; et, surtout, l'âme qui est la conscience d'une permanence, ne doit pas être confondue avec la multiplicité des états qui changent dans cette permanence. On peut donc admettre le passage de l'ànae à l'immortalité, à condition de bien comprendre que ce passage n'est pas une transformation brusque, et que l'âme doit passer de la vie présente à la vie à venir dans l'état de vertu ou de vice, avec l'ensemble des tendaiices, dont elle est animée au moment delà mort: thèse étrange, qui correspond à l'idée d'une vie terrestre prolongée, suivant les doctrines de Raynaud, sur des globes non terrestres, plutôt qu'à une doctrine purement religieuse, qui signifie toujours plus ou moins le passage du temps à l'éternité.
Que deviennent la révélation et le miracle? Ce qu'il y a de frappant chez Stuart Mill, c'est qu'il n'oppose pas à ces conceptions la fin de non recevoir qui leur serait opposée par les positivistes français. La révélalion suppose que Dieu est impuissant à assurer le salut des hommes par des voies purement naturelles, et qu'il lui faut recourir à un message spécial ; or cette conception ne heurte pas celle d'un Dieu qui veut sauver les hommes, parce qu'il est bon, et qui ne le fait pas par des moyens purement naturels, parce qu'il n'est pas tout puissant, De même, le miracle est usuellement nié par celte raison que, plus il est miraculeux, plus il est en contradiction avec le cours des choses et avec l'expérience universelle ; mais c'est un cercle, puisque un seul miracle, s'il élait constaté, serait lui-même un fait d'expérience admissible au même titre que les autres. Sans doute, toute probabilité logique est d'accord avec la raison — que Stuart Mill appelle croyance — contre la conception du miracle et de la révélation ; mais ici encore Stuart Mill, qui reprochait si durement
à Hamillon, d'avoir établi une solution de conlinuité entre la raison et la croyance, établit une solution analogue entre la croyance et l'imagination. Rliil appelle croyance la doctrine fondée sur la logique, que nous appelons d'habitude la raison ; il appelle imagination l'ensemble des conceptions individuelles que nous appelons souvent les croyances, et il conclut que, dans les cas douteux, il nous est permis, même contre toute probabilité contraire, de nous enchanter de belles espérances. La disposition à la joie, c'est-à-dire la tendance à anticiper toujours les choses par leur côté le plus favorable, accroît notre vaillance à la lutte, et ne nous aveugle pas plus que les dispositions contraires sur les dilficullés réelles qu'il nous faut vaincre. C'est donc une hygiène mentale qui est bonne, que d'accepter des esp rances que la logique stricte justifie mal ; et ainsi les dernières formules de Stuart Mill aboutissent à faire consister, dans une illusion heureuse et joyeuse, les tendances par lesquelles il a lui-même lutté contre le positivisme étroit de ses précurseurs, et par lesquelles la conscience humaine se libère, au nom d'une espérance transcendante, de sa condition relative.
Telle est l'œuvre de Mill, si ondoyante et si diverse qu'il est difficile de porter sur elle un jugement univoque, et de la classer nettement ; ne voulait-il pas échapper lui-même, par la souplesse de la vie, à toutes les classifications et à tous les cadres ? Il s'est progressivement éloigné de l'associationnisme du xviii* siècle, non seulement parce que la vie sentimentale, d'abord étouffée par l'éducation paternelle, reprenait peu à peu possession de son âme, mais aussi parce que la méthode d'analyse abstraite des algébristes, qui est celle de James Mill, de Benlham et de Ricardo, aboutit à enfermer l'esprit dans des cercles de fer, dans des limites mécaniques et matérielles, desquelles il veut s'affranchir ; le sentiment de l'indéfinie liberté de la culture de l'esprit est le fait qui domine sa philosophie,
et qui, par une interprélalion peu exacte, l'arrête à mi-chemin sur la voie de la métaphysique. Le rationalisme en efTet apparaît, dans les systèmes une fois réduits en formules et en syllogismes, comme une doctrine fermée qui oppose à la libre allure des pensées, les mêmes obstacles que Stuart Mill avait voulu briser dans l'algèbre, et c'est en effet la crainte de réduire tout acte intellectuel à un schématisme abstrait et inerte qui fait que Lachelier se rencontre avec Stuart Mill pour condamner, d'un point de vue plus métaphysique, le syllogistique plus mathématique d'Hamilton. Mais la raison suprême, qui est Dieu, doit être conçue avant tout, non pas comme le réservoir des vérités toutes faites, que les hommes en extrairaient tour à tour, mais plutôt comme la norme immuable et absolue de toutes les pensées mobiles et relatives, cemme un devoir-penser et un devoir-être ; l'erreur de Mill, que Lachelier combat sur ce point, au nom d'une métaphysique mieux interprétée, est de ne pas voir que la validité des connaissances, dans tous les domaines, exige, en dehors de l'humanité qui les induit par une expérience progressive et fragmentaire, un critérium absolu de vérité et d'erreur. La distinction de l'ordre de la connaissance, suivant laquelle toute démarche de l'esprit est instable et indéfiniment perfectible, et de l'ordre de l'existence, suivant laquelle la perfection est en acte dans la pensée de Dieu tout ce qu'elle doit être, concilie seule l'infinie liberté et l'infinie certitude. Le problème moral illustre cette distinction. Ici surtout le mobile qui détermine Mill, et après lui tous les partisans de la morale positive et scientifique, est l'aversion qu'ils éprouvent pour la morale théologique, parce qu'il leur semble que, même chez Kant, la position d'un impératif divin ou catégorique supprime la liberté humaine, transforme l'obligation en contrainte, et détruit la morale. C'est toujours le même paralogisme qui consiste à ne pas admettre que le problème moral, comme tout problème philosophique peut-être, se pose eu effet sous la forme d'une antinomie. Si la liberté
humaine ou le caprice existait seul, ou si la loi externe et divine existait seule, il n'y aurait pas moralité ; la moralité consiste précisément dans l'effort que fait l'homme pour soumettre sa liberté à la loi ; et cette loi est divine, non parce qu'elle lui est étrangère, mais parce qu'elle est, dans le plus profond de son être, l'expression la plus forte de l'infinité de sa raison. Dans celte antimonie du relatif et de l'absolu, delà liberté humaine et de la raison divine, consiste précisément le problème religieux, et l'on peut dire que Stuart Mill et Comte en ont méconnu tous deux le caractère essentiel, parce que chacun n'en a vu qu'un aspect différent. La religion est, dans ses résultats, le ^^, lien social le plus puissant qu'il soit donné à l'homme " de connaître, parce qu'aucune synthèse n'est comparable, en amplitude et en profondeur, à l'union de tous les hommes dans la foi à un même Dieu, duquel ils dérivent une même doctrine uuiverselle. Mais ce résultat, si désirable soit-il, ne se peut pas acheter par un artifice social ou par un compromis des consciences; il ne peut et il ne doit résulter que de l'adhésion libre et spontanément consentie de tous les esprits aune croyance commune. En ce sens la doctrine de Mill, sur le primat des consciences, est plus religieuse que celle de Comte sur le primat social ; et l'altitude de Mill, dont l'esprit s'entrouvre sur l'infini métaphysique, est plus respectueux des choses de Dieu que celle de Comle«
Système de Logique déducfive et inductive; Londres, 1843; traduit sur la 6° édition anglaise par L Paisse, 2 vol. in-8»; Paris, Ladrange, 1866-18G7.
Essais sur quelques questions controversées d'Economie politique; 1 vol. Londres, 1844 ; — non traduits. Principes d'Economie politique; Londres, 1848; — trad. Dussard, et Courcelle-Seneuil; 2 vol. in-B"; 2« édition ; Paris, Guillaumio, 1862.
Le même ouvrage ; analyses et extraits par L. Roquet ; 1 vol. in-18, avec portrait de Stuarl Mill; Paria, Guillaurain, 1889.
iXo Liberté; Londres, 1859; — trad. Dupont-White, 1 vol. I in-12 ; Paris, Guillaumin, 1861.
Dissertations et Discussions ; I et II, Londres, 1859 ; III, 1807; IV, 1876 ; — non traduits, sauf :
La Bévolution de 1848 ; — diss, II, 7 ; — trad. Sadi Carnot ; l vol. in-18; Paris, Germer Baiilière, 1875.
La Psychologie de M. Bain; — diss. III, 3 ; — trad. dans Revue des Cours liliéraires ; aoûlf La vie et les écrits de Berkeley ; — diss. IV, 7 ; — trad. dans Revue philosophique, 1876, I. Programme de la Ligue de Réforme pour la tenure de la terre: diss. IV, 11 ; — trad. dans Critique philosophique, 1873.
Le Gouvernement représentatif ; Londres, 1861 ; — trad. Dupont-White; 1 vol. in-12; Paris, Guillaumin, 1862. L'Ulilitarisme, Londres, 1861 ; — trad. LQvnonnier {Revue na- , tionale, 1865) ; 1 vol. in-12 ; Paris, Germer Baillière, 1883. Auousie Comte et le Positivisme, Londres, 1865; — trad. G. ' Clemenceau; 1 vol. in-12; Paris, Germer Baillière, 1868.
La Philosophie de Hamillon; Londres, 1865; — trad. Gazelles sur la 3« édition anglaise; 1 vol. in-8 ; Germer Baillière, 1869.
L'Instructio7i moderne, adresse inaugurale à l'Université de Saint-André ; 1867 ; — Reuue des Cours liltëraires, juillet, août, 1867.
L'AssujeUissement des femmes ; Londres, 1869 ; — trad. Gazelles, 1 vol. in-12 ; Guillaumin, 1869.
Là Question agraire irlandaise; Londres, 1870, — non traduit
Autobiographie ; Londres, 1873; — trad. Gazelles, sous le titre : Mes Mémoires ; 1 vol. in-8; Germer Baillière, 1874.
Essais sur la religion; Londres; 1874; — trad. Gazelles ; 1 vol. in-8, Paris, Alcan, 1875.
Fragments inédits sur le Socialisme, composés en 1869 ; — Revue philosophique, 1879, L
Correspondance inédite avec Gustave d'Eichthal (1828-1812 et 1864-1871) traduite et publiée par Eugène d'Eichthal, i vol. in-18; Alcan, 1898.
Lettres inédites de John Stuari Mill à Auguste Comte, avec les réponses de Comte (i8il-1847), publiées par Lévy-Brull, 1 vol. in-8, Alcan, 1899.
On a consulté, pour la biographie de Stuart Mili, les ouvrages suivants :
Stuart Mill : Autobiographie', — Correspondance avec G. d'Eichthal; — Correspondance avec Comte.
Alexandre Bai.v : James Mill, a biography ; Londres, 1882 (analysée par Marion, Ftev. philos., 1883, II); — John Stuart Mill, a crilicism wiih personal recolleciions ; Londres,
Leslie Stephen : article Mill {John Stuart) dans le DictiO' nary of national biography, de Sydney Lee ; Londres, 1894.
Herbert Spencer : Autobiography, Londres, 1904.
L. Rey : John Stuart Mill Cdans la Démocratie du Midi, Avignon, 11 et 15 mai 1873) — Eludes sur John Stua7't Mdl (dans Revue chrétienne, Paris, 1874, 1875, 1877).
Toulouse, 9 mars 19.5.