Subsistances et populations
Votre modestie tombe dans l'excès ; — l'excès de la modestie n'est pas bon. Ni modestie ni présomption : — travail et conscience. L'homme ne doit que cela à la société. J'accepte de grand cœur la dédicace d'un livre que le louable désir d'être utile a dicté. C'est indirectement m'y associer. J'aurais voulu que ce fût plus étroitement ; j'aurais voulu trouver le temps de vous faire la préface; mais, vous le savez, c'est à peine si on me laisse une minute pour presser la main de mes amis. Je serre la vôtre vite et ferme.
É:. de «IBARBIIV.
Pjris, Il mars 1850.
Une funèbre vérité vient d'être officiellement et définitivement constatée , c'est que nos subsistances ne sont plus en rapport avec Taccroissement de iKrtre population.
Ce fait effrayant n'a pas besoin de commentaires ; il explique à lui seul la sourde et violente fermentation qui travaille les masses et justifie, sans les absoudre, ces tressaillements convulsifs qui ébranlent Tordre social jusque dans sa base.
Les économistes ont depuis longtemps signalé cette cause de perturbation et de décadence. Thomas- Robert Malthus , qu'on regarde à tort comme un bourreau , a mathématiquement précisé l'époque
fatale oii Texistence des peuples sera sérieusement compromise par Tinsuffisance des ressources alimentaires. Depuis l'apparition de l'admirable Essai sur le principe de la population, des cœurs généreux , des esprits d'élite se sont vivement préoccupés de cette grave question. Tous les faits acquis à la science de l'économie sociale ont été sondés et commentés à l'aide de statistiques exactes ; tous les actes de l'existence civile , politique , agricole , industrielle et commerciale de notre pays, ont été studieusement interrogés , mais la solution de ce solennel problême est restée impénétrable.
Cependant le mal fait chaque jour de nouveaux , d'effrayants progrès. La disette de 1847, en mettant à nu la plaie du paupérisme, a rendu plus impérieuse encore, si c'est possible, la solution de l'inexorable problème posé par la faim. Depuis cette époque, de nobles et persévérants efforts ont été tentés en pure perte. La discussion a éclairé l'avenir de sinistres lueurs , mais n'a pas donné de solution admissible en pratique.
Aujourd'hui , le danger se complique et s'aggrave par la toute nouvelle situation que nous a faite la révolution de Février. Sur la vieille souche politique , le suffrage universel vient de greffer la réforme sociale. Méconnaître cette transformation , c'est s'exposer à de cruelles surprises, à de graves mécomptes. Dans un temps donné, la question des
subsistances sera la première posée; que personne n'en doute : l'impérieuse nécessité le veut ainsi. Le plus sûr moyen d'atténuer la commotion , de l'annihiler peut-être, serait d'équilibrer l'espèce et le vivre, de faire en sorte que chaque famille eût un logement qui ne fût pas un bouge , des habillements qui ne fussent pas de honteuses guenilles, des instruments de travail dont le loyer n'absorbât pas le prix du labeur ; enfin une part modeste, mais convenable, de subsistances et de bien-être.
Il faut que la société marche résolument à ce but ; elle doit y arriver, il faut qu'elle y arrive.
Ce livre n'est point à d'autres fins ; nous l'avons entrepris avec la conviction d'un honnête homme, trop heureux si cet humble travail peut servir un jour à consolider l'ordre social.
Dans cette œuvré , nous exposons les causes du dépérissement progressif et rapide de notre agriculture; nous passons en revue toutes les utopies dangereuses, tous les palliatifs impuissants qui ont été proposés ou pratiqués pour raviver notre production et la mettre au niveau des besoins de notre population ; nous exposons notre système ou , plutôt ,
le système de la nature dont les lois ont été méconnues ou violées. Nous demandons qu'il soit mis au plus vite un peu d'ordre dans la propriété foncière , source et base de toute richesse. Nous indiquons , pour reconstituer la propriété productive, les mêmes forces , les mêmes éléments que ceux qui ont été mis en action pour démembrer et stériliser le sol de la France.
Les moyens que nous proposons sont vulgaires, c'est presque dire qu'ils sont pratiques. Ces moyens n'ont rien de subversif ou d'exagéré ; ils ne blesseront aucun intérêt et passeront aussi inaperçus, lors de leur mise à exécution , que lés entreprises contraires ont excité , depuis notre première révolution , peu d'attention et de défiance.
Cette manière, selon nous, constitue le propre des bonnes réformes. Déplacer, modifier, transformer sans secousse, presqu'à l'insu de tous, imiter le travail insensible de la végétation , suivre les lois fécondes et mystérieuses de la création; voilà, selon nous, dans quel esprit, par quelles voies à pentes douces doivent être entreprises les réformes sociales. Tout autre manière de procéder ressemble plus aux bonds désordonnés de la folie qu'à la marche lente , grave , droite et majestueuse du véritable progrès.
Les limites restreintes de ce volume ne nous ont pas permis de développer, comme il convenait, certaines données économiques acquises à la science. Nous indiquons les résultats officiels , laissant au lecteur le soin de vérifier leur exactitude. Lorsque nous poserons un chiffre, ce ne sera qu'à bon escient, après avoir constaté par nous-mème que ce chiffi'e représente bien réellement, avec toute l'approximation désirable, le fait ou la chose auxquels il s'applique.
La statistique est aujourd'hui une science à peu près exacte, surtout en ce qui touche nos subsistances, nos produits, et notre population. Les données qui n'étaient autrefois que des déductions plus ou moins ingénieuses , plus ou moins habiles , sont devenues positives, grâce aux notes, au contrôle, à l'enregistrement minutieux de toute chose. En France, dans l'ordre matériel , aucun fait ne passe inaperçu ; sous une forme ou sous une autre , par le cadastre , les impôts directs et indirects , douanes , tarifs , par les taxes de toute nature, la production est, plusieurs fois l'an , constatée comme valeur, poids, quantité et qualité. La loi soumet de son côté notre population à un recensement perpétuel. Par les naissances, la
b INTRODUCTION.
conscription, les mariages, les décès, par Télection de domicile , Tétat civil suit le citoyen du berceau à la tombe. Il n'est donc plus possible d'avancer aucun fait au hasard , surtout depuis que l'administration concentre en ses mains et récapitule avec métfcode et exactitude tous les documents.
Le pouvoir n'a plus aucun intérêt à falsifier les chiffres; il le voudrait , que cela lui serait impossible. Les moyens de contrôle sont trop nombreux , ils se commandent, s'expliquent les uns les autres, ne laissant aucun passage à la fraude ou à l'erreur. C'est surtout dans les documents fournis aux chambres par les ministres , dans les nombreuses enquêtes exécutées en France depuis trente ans r- dans* les travaux des hommes les plus justement estimés par leur science et leur exactitude , que nous avons puisé les éléments de nos appréciations.
Comme agriculteur trous avons été à même de surveiller les lois de la production ; nous avons expérimenté à nos frais et dépens beaucoup de systèmes agricoles , les nouveaux surtout , et ce n'est pas sans un vif chagrin que nous avons constaté la puérilité et le néant de toutes ces théories du jour, aussi ruineuses
à exécuter que misérables de résultats. Les bonnes pratiques de l'art agricole , on peut nous en croire , se passeront très-bien de renseignement de la chimie, de la mécanique, de la physiologie végétale , de tout ce feux bagage scientifique dont on veut gratifier nos cultivateurs. Nous avons plus de confiance, n'en déplaise aux savants du jour, dans la vieille expérience , dans le gros bon sens des habitants de nos campagnes, que dans tous les beaux discours, les merveilleux systèmes de nos imprudents novateurs. Nous laisserons donc de côté les illusions de la théorie écrite, les expériences de cornues ; regardant , avec raison , comme inutiles et dangereux ces tours de force de laboratoires , ces excentricités agricoles , pour reporter tous nos soins vers Fétude des faits positifs et de Timportante question de l'accroissement de nos subsistances , de toutes les matières premières nécessaires à notre industrie et , par suite, indispensables au bien-être de notre population.