LIVRE PREMIER
LA LIBERTÉ, l'hOMME ET LA TERRE.
La révolution de Février a surpris tout le monde et n'a surpris personne. Si , au point de vue des idées politiques, l'acclamation de la République a été un fait inattendu, sous le rapport des intérêts matériels, chacun sentait, en présence du malaise général, que l'heure des réformes allait sonner. Imprévue ou annoncée , la tempête a éclaté laissant à la France le suffrage universel , cet obscur problème qui donnera
peut-être tour à tour raison à tous les partis , mais dont la solution appartient en définitive à la cause des intérêts du peuple.
Cette cause des intérêts du peuple se plaide en France depuis plusieurs siècles ; gagnée en première instance dès 1789, brutalement cassée sous le despotisme Impérial , perdue sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, elle vient d'être définitivement jugée , nous Tespérons du moins , par la Révolution de 1848. Le droit est enfin reconnu, le suffrage universel proclamé, la liberté conquise. Mais ce n'est là qu'une moitié du grand procès intenté au nom de l'humanité. Si la pensée triomphe, l'homme est encore asservi et décimé par la misère et la faim.
La Uberté civile , politique et religieuse, est conquise ; cette cause est définitivement jugée , soit ; mais il reste maintenant à organiser la victoire , à conserver la conquête , à en jouir, ce qui est plus difficile que de l'obtenir
Les besoins de l'humanité sont de deux espèces , moraux et matériels. Le suffrage universel a donné raison au premier de ces besoins , le second doit avoir sa solution. La liberté de penser et d'agir n'est qu'un mot , le plus creux de tous les mots , si par suite de l'organisation vicieuse de notre société les besoins matériels dominent et oppriment les satisfactions morales. Il faut au contraire équilibrer ces deux
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nécessités , et en pondérer les forces , pour trouver les lois de l'équilibre et de la stabilité.
En France , il y a des lois pour tous les délits ou crimes prévus et à prévoir, commis et à commettre. Tous les faits et gestes de Texistence civile et politique de l'homme ont été , en certains points , réglés avec une perspicacité et une perfection qui font de nos codes un chef-d'œuvre que tous les peuples nous envient ou imitent. Depuis la naissance jusqu'à la mort, les phases de la vie ont été si bien notées qu'il est plus difficile d'enfreindre la règle que de la suivre.
Écrire l'histoire du droit civil Français, c^est faire l'histoire générale de la Nation, c'est suivre pas à pas, presque jour par jour, l'état de son agriculture , de son industrie , de son commerce ; c'est se rendre compte de ses mœurs , de son caractère , de son esprit , de ses passions. Nos codes sont la collection et le résumé du droit antérieur augmenté des innovations civiles les plus heureuses, des progrès prévus par les discussions des légistes et constatés par une longue expérience.
Ceux qui attaquent aujourd'hui nos institutions,
avec la fausse idée que la législation d'un peuple s'improvise, commettent donc une profanation, un sacrilège. Chercher à renverser l'édifice péniblement construit par les générations qui se sont succédé et qui toutes ont apporté leur quote-part de travail, de patience, de sagesse, de dévouement , de luttes et de sacrifices , c'est vouloir éterniser les oscillations , c'est demander à un peuple de^se déjuger, de changer sa nature , ses mœurs, d'abandonner son sol, son climat, tous les éléments qui influent et concourent à la création d'une nationalité ; c'est rêver l'impos^le.
La perfection n'étant pas donnée à l'espèce humaine , tout n'est pas irréprochable dans nos lois. Prétendre que notre génération est à l'apogée du progrès , et qu'après nous il ne restera plus rien à faire , est aussi insensé que d'oser dire que tout est à recommencer. Pour être juste, il faut étudier avec dévouement et bonne foi le problême social , l'envisager sous tous les aspects, en déduire tous les corollaires, donner toutes les solutions possibles et applicables. Alors, seulement alors , le calme se rétablira dans les esprits et, avec l'ordre, nous aurons toutes les améliorations , tous les progrès qui doivent régénérer et perfectionner l'espèce humaine.
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La grande réforme de 1789, comme une force immense longtemps comprimée , qui éclate tout-àcoup, n'a fait que renverser, détruire, anéantir ; elle n'a rien organisé d'irrévocable. Il n'existe plus aujourd'hui un seul des principes proclamés alors comme vrais, immuables, qui n'ait été, par la suite, discuté, réfuté et jugé dans son application pratique. La révolution de 1 789 fait bien pressentir, montre bien en germe de grandes choses, elle donne bien l'idéemère de la société nouvelle , mais elle est impuissante lorsqu'il s'agit de développer et de fonder. Pour renverser, il ne faut que de la force ; pour édifier, la force , l'intelligence , l'expérience pratique et le temps sont indispensables. Dans la nature tout végète , tout grandit, tout se transforme peu à peu, lentement, presque insensiblement. Pourquoi les hommes n'observent-ils pas lefe lois de la nature , lois mathématiques , dont il n'est donné à personne d'intervertir l'ordre , de retarder ou d'accélérer la marche ?
N'y a-t-il pas de la démence à prétendre que d'un seul coup , dans un moment de colère ou d'inspiration , l'homme aura la puissance de formuler le dernier code de la société, de tracer la dernière limite fixée
au progrès de rhumanité? Les lois de l'avenir ne s'improvisent pas plus que les lois du passé n'ont été improvisées. La marche de l'esprit humain est lente, mesurée, cadencée, les étapes du progi^ès sont jalonnées dans le chemin parcouru comme dans celui à parcourir. C'est pourquoi nous voulons que , patiemment, lentement, par la discussion, par l'expérience et la pratique surtout, avec le puissant levier du génie , l'homme terrasse la misère , comme il a vaincu et terrassé l'ignorance et l'esclavage.
La liberté est un luxe inutile et dangereux si, avec la liberté , nous avons la misère et le dénûment , si toute une population poussée par le souffle révolutionnaire , pressée par la faim , exaltée par des privations et des souffrances intolérables, vient jeter dans l'urne du suffrage universel les noms des hommes qui personnifient son agonie.
De deux choses l'une : ou il faut retourner au despotisme de l'ancien régime , effacer notre civilisation, c'est-à-dire, fermer nos écoles primaires, abolir l'imprimerie , confisquer les journaux , détruire nos canaux , nos chemins de fer, briser les machines , anéantir l'industrie , prohiber le commerce , dresser tous les instruments de l'oppression et de l'esclavage, ou il faut trouver le moyen de perfectionner la société, de l'organiser, de donner satisfaction aux intérêts matériels , d'arriver à ce que personne ne soit obligé de mendier, qu'il y ait du travail , du pain , un peu de
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bien-être pour tout ce qui pense , comme il y a de l'air et du soleil pour tout ce qui respire.
L'antagonisme entre la liberté et la matière est aujourd'hui complet. On dirait que la pensée qui s'élève et s'affranchit dédaigne et répudie tout aussitôt le foyer, la grossière enveloppe d'où elle est émanée. L'orsqu'en 1 789 l'Assemblée constituante a commencé de respirer dans les sphères de la liberté et de l'égalité, elle n'a rien eu de plus pressé que d'asservir la propriété en la prostituant. En prêtant les mains à cette violation de la terre, les législateurs ne voyaient pas qu^ils préparaient aux travailleurs un esclavage aussi odieux et plus dégradant que celui dont ils venaient d'être délivrés. Avec l'idée de relever la dignité humaine , la Constituante , soit imprévoyance ou impéritie , a rabaissé l'homme au niveau de la brute. Les bras sont aujourd'hui les bêtes de somme de l'agriculture. Mais ces bras sont épuisés par la souffrance et la misère , mais ce travail incessant et forcé du corps énerve , engourdit, tue la pensée. Mais cet excès de labeur imposé aux forces physiques n'est plus en rapport avec la nourriture qui doit vivifier ces forces. De là , le malaise , la sourde irritation qui fermente dans les
classes agricoles ; de là , celte désertion en masse des travaux des champs et cet encombrement de travailleurs dans l'industrie où les moteurs et les machines remplacent la force brutale de l'homme, stimulent son activité, réveillent son génie.
Autant la culture du sol est aujourd'hui repoussante comme labeur dégradant et improductif, autant l'industrie est souvent attrayante pour l'ouvrier, dont le corps se sent comme soulagé, en voyant fonctionner ces gigantesques machines qui travaillent nuit et jour sans fatigue et semblent douées d'intelligence , tant les résultats produits sont parfaits et merveilleux.
Depuis la loi de 1789, au contraire, le travailleur des champs voit tous les jours empirer son sort. Les terres qui se cultivaient à la charrue avant la révolution , par suite du morcellement de la propriété , ne peuvent plus être cultivées qu'à bras, Au lieu de conduire fièrement et presque sans fatigue un attelage, l'homme-machine est péniblement comté sur sa bêche , la tèlesur le sillon , arrosant la terre de ses sueurs.
Si ce sont là les bienfaits de la liberté, si c'est ainsi qu'elle doit relever la dignité humaine , autant vaut retourner au despotisme de l'ancien régime. Pour l'esprit toutes les libertés, mais pour le corps toutes les servitudes, toutes les misères. Plus l'homme aura la conscience de sa grandeur, de sa puissance , et plus l'asservissement sera complet, dégradant!
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Les lois qui donnent le mouvement sans diriger et modérer TimpuMon sont plus près de reselavag6 que de la liberté , ce sont les routes nationales de l'abus.
L'affranchissement de la propriété, la division rationnelle des immenses domaines possédés par le clergé et la noblesse sont un grand bienfait ; mais ce bienfait devient une calamité publique si , au lieu de diviser, on broie, on pulvérise. La loi de succession, juste, équitable et fraternelle en principe, devient funeste dans la pratique si, au lieu d'un partage productif de la propriété, c'est un dépècement inintelligent et ruineux. C'est faire de quelque chose rien , c'est éparpiller, mutiler, anéantir sans profit up élément de force , c'est prétendre qu'en réduisant la longueur du levier on augmente sa puiss^ee.
Après l'abus de l'asservissement , nous ayon^ l'abus d'une liberté mal réglée. La première Constituante^ a joué avec les réformes sans connaître la portée do Tanne dont elle se servait , les coups ont été plus loin qu'on ne pensait, ceux qu'elle voulait délivrer et protéger ont é^ garrotés et exécutés.
Nous ne discuterons dans cette oeuvre que deux points : l'affranchissement de la propriété et la loi de
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succession comme se rapportant plus directement au sujet que nous voulons traiter. Nous suivrons pas à pas les funestes effets de ces deux grandes réformes mal conçues, mal conduites, mal réglées, étudiant avec soin leâ causes de désorganisation qu'elles renferment, et cherchant les limites qu'il convient , dans l'intérêt de tous, de poser à l'exercice du droit.
La question du morcellement excessif de la propriété touche à de puissants intérêts , c'est la source de notre alimentation: toutes nos subsistances viennent de là. Ce qui est plus grave encore, c'est qu'il y a connexion, solidarité intime entre la propriété et la famille. Les lois révolutionnaires n'ont donc pas seulement touché au sol , mais elles ont aussi frappé le foyer domestique, ce sanctuaire inviolable de la paix et du bonheur. Détruire la solidarité de la famille, les liens moraux qui engagent les enfants les uns envers les autres en les forçant à se disperser, en créant entre les frères des intérêts opposés et souvent inconciliables, c'est vouloir le renversement de ce qu'il y a déplus saint, de plus tutélaire, c'est détruire la plus solide garantie du repos public , c'est anéantir l'ordre.
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Ceux qui crient , avec juste raison , au communfôme, en voyant les prétendus réformateurs modernes tenter leur œuvre de décomposition et de barbarie , ne savent pas que le code civil est , en certains points , plus communiste que toutes les utopies criminelles dont on souille nos discussions. Certains esprits sérieux ont signalé le mal depuis longtemps, mais personne n'y a pris garde, tant la sécurité et la béatitude étaient grandes. Il a fallu le coup de tonnerre de 1 848 pour réveiller les plus incrédules et montrer la profondeur de l'abîme où nous allons tomber.
Aujourd'hui, c'est à qui sauvera la société ; les réformateurs du genre humain pullulent, il y a excès de philanthropie, surabondance de palliatifs plus ou moins ingénieux, avalanche de projets bienfaisants ; chaque école prêche pour son utopie et s'en prend avec fureur aux choses les plus saintes, les plus vénérées, à la propriété et à la famille.
Dans ces derniers temps les déclamations furibondes n'ont rien épargné, tout a été mis en question ; à entendre certains novateurs, il faut faire table rase, ne pas laisser pierre sur pierre de l'édifice social, répudier notre civilisation, nos progrès, tous les trésors de science et d'art amassés depuis tant de générations. Il faut, et c'est là en définitive le dernier mot de ces systèmes honteux, retournera la barbarie, à l'état sauvage.
Si les démagogues croient cela impossible , ils se
trompent. Si loin <|a'ils portent leurs utopies, si criminelles que soient leurs pensées, au jour du bouleversement universel il se trouvera des natures j>lus perverses encore qui exagéreront, si cela se peut, l'œuvre de destruction et d'abrutissement, jusqu'à ce que, d'exagérations en exagérations, de délire e^ démence, nous arrivions au commencement de la fin, c'est-k-dire, à l'effacement complet de toute civilisation.