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Beaucoup d'économistes ont étudié le problème de l'émigration. Les Etate*Unis , par une exception rare et précieuse , nous fournissent des documents de la plus parfaite authenticité. Le doctemr Puiee établit que dans quelques contrées de l'Amérique du Nord le dédoublemeiit de la population s'effectuait tous les quinze ans. Euler ne porie la période de dédoublemwt qu'à douze ans quatre cinquièmes. W. Petty va plus loin, il avance qu'il est pc^ible qu'à la faveur de certaines circopstaaces particulières, la population doublât en dix ans. Enfin Malthus dit ': « Lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle , elle va doublant tous les vingt-cinq ans , et croît de période en période , selon une progression géométrique, »
L'assertion de Malthus , confirmée par bon nombre d'expériences , ne peut plus être mise en doyte; elle fournit à M. Rossi, dans son Cov/rs d'économie poli-tique , l'occasion de formuler en peu de mots cette démonstration. <( Si un protduit deux , dit-il , et que les nouveaux produits aient chacun la mêoie force productive qu'avait la première unité , deux produiront quatre, quatre produiront buit , et ainsi de suite. Âbstractivement parlant, Maltbus posait donc un principe incontestable »
« Si nous écartons toutes les causes qui bornent Taccroissement de notre espèce , écrit J.-B. Say, nous trouverons qu'un bomme et une femme mariés aussitôt qu'ils sont nubiles , peuvent donn^ naissance à douise enfants , tout au moins. .... L'expérience , à la vérité , nous apprend que la moitié environ des êtres humains
périssent avant Tâge de S6 ans On voit par là
que si chaque couple n^ peut pas élever douze jenfants en état de se reproduire , il en peut élever six qui sont capables de peupler autant que le premier couple l'a fait lui-même. D'où Ton peut conclure que , s'il n'y avait aucun obi^cle à cette multiplication , la population d'un pays quelconque triplerait au bout de S16 ans. »
M. Joseph Gamier en i*approchant les appréciations du docteur Price, d'Euler, de W. Petty, de J.-B. Say, de M. Rossi, et surtout jes recensements de la population américaine, confirme Cette conclusion
de Francis Place : « le terme de vingt-cinq ans, assigné par Malthus au dédoublement de la population par la seule voie de ta procréation , est fort éloigné d'être exagéré. »
Godwin avance que la population américaine a doublé par la seule voie de Témigration , ce qui est contraire à tous les documents authenticpies mis en ordre et commentés par Place et surtout par le docteur Adam Seybert qui arrive à cette conclusion que <( le nombre annuel de 6,000 émigrants établis aux États-^Unis , de 1790 à 1810 , est le nombre le plus grand que Ton puisse supposer. »
M. Warden montre que la population des États- Unis a toujours doublé en vingt-et-un ans, sans qu'il fût raisonnable de faire entrer l'émigration en ligne de compte. )> En effet , les émigrants qui étaient obligés de se faire ini^rire; n'avaient pas dépassé, avant 1820, une moyenne annuelle de 4,000 (ce chiffre concorde avec celui posé par J.-B. Say). Or, 4,000 émigrants , pendant 21 ans , n'avaient pu faire que 84,000 nouveaux habitants, pendant que la population s'accroissait de plus de 5 millions d'individus. »
Enfin disons , avec Adam Smith , que rien n'est plus difficile à déplacer que l'homme, et ajoutons avec J.-B. Say que l'émigration ne commence pas toujours par les classes indigentes , que , par conséquent, la population perd en qualité et non en
quantité* Cesi là une des causes qui ont rainé r£spagne.
Répétons-le donc, Fénrigration est un palliatif impuissant contre Fexcès d'accroissement de la population. Pas plus que la guerre < Témigration n'a la puissance de restreindre les naissances , elle active au contraire la procréation , diminue la mortalité qui décime les enfants pauvres, augmente la moyenne de la vie humaine et accélère la progression ascendante de la population. Qu'on étudie ce qui s'est passé en France sous l'Empire qui a usé tant d'hommes des plus jeunes et des meilleurs , et on verra que jamais la loi d'accroissement de la population n'a été plui? rapide.
Pendant le cours de Tannée 1849, le nombre desémigrants partis de Liverpool s'est élevé au chiffre de 153,903, sur lesquels 147,745 ont été aux États-Unis; 4,630 à l'Amérique anglaise du nord; 141 aux Indes-Occidentales; 81 dans l'Afrique Occidentale; 46 au cap de Bonne-Espérance; 13 à Hong-Kong, et 673 en Australie. Pour transporter cette masse d'émigrants, 565 vaisseaux ont été employés. 147,745 individus arrivant dans une seule année seulement des trois Royaumes unis en Amérique, pays encore vierge en certaines parties, devront , sans compter le contingent fourni par l'Allemagne, la Hollande et la Suisse , modifier les observations faites par Malthus et approcher des calculs du docteur Price ,
d'Euler et de W. Petty. L'Irlande, qui a fourni la plus forte portion des 1 47,745 émigrants qui se sont expatriés aux État^-Unis, sera-t-elle soulagée par cette saignée? U est permis de penser le contraire. Les émigrations depuis dix ans ont été considérables dans ce pays et aucun économiste n'a encore signalé d 'amélioration apprédables; beaucoup font remar^ qtier au contraire que , par une loi fôtale , la population semble augmenter en Irlande en raison directe d'une progresirion géométrique parallèle à Témigratioi^. Si le débouché de l'émigration nous est férmé, si tons les moyens de contrainte physique doivent être rqioussés par la morale et la raison , la solution du problème , au lieu de se compliquer, se simplifie» s'éclaire, et se résout d'elle-même.
La puissance de développement de l'humanité par la génération suit la progression géométrique suivante: 1. 2. 4. 8. 16. 32. 64..... indéfinie.
M. Proudhon dit : <( Il est prouvé que le développement du capital et de la richesse suit une progresâon plus rapide dont diiaque terme peut être considéré comme le carré des nombres correspondants
aux lois d'accroissement de la génération , sort : 1 . 4. 16. 64. 256. 1024. 4096 à l'infini. »
Sans être aussi affirmatif que M. Proudhon , qui pense que ces deux progressions sont parallèles et solidaires , enchaînées l'une à l'autre d'un lien indissoluble, se servant réciproquement de cause et d'effet, nous pensons (jue la co-relation entre les lois de la population et les lois qui régissent le capital et le travail ne sauraient être comme le carré des nombres correspondants à la progression géométrique des naissances , sans cela on arriverait bien vite à une exagération , à une impossibilité.
Il serait superflu , d'un autre côté , de prouver que Taugmentation du travail et de la richesse dépasse toujours l'accroissement de la population. Le problème qui nous occupe revient donc à trouver la limite naturelle de r accroissement de l'humanité en population et en richesse.
M. Auguste Comte entrevoit un des termes du problème lorsqu'il révèle la fécondité singulière de la classe indigente , lorsqu'il signale ce phénomène comme une des lois les plus remarquables de l'économie politique. En poussant ses investigations plus loin , M. Auguste G)mte serait arrivé à trouver que l'indigent est , de sa nature , peu travailleur , peu économe , peu prévoyant , enclin à tous les vices qui dégradent, presque toujours soumis à un labeur mécanique qui tue chez lui l'intelligence, que l'homme
moral disparait pour foire place à iin homme exclusivement physique , ayant tous les instincts de la brute, vivant et multipliant comme elle.
<( La chasteté, dit M. Proudhon , est compagne du travail ; la mollesse est l'attribut de l'inertie. Lés hommes de méditation, les penseurs énergiques, tous ces travailleurs , sont de capacité médiocre au service de l'amour. Pascal , Newton, Leibnitz, Kantet tant d'autres , oublièrent, dans leurs contemplations profondes, qu'ils étaient hommes. Le sexe les devine : les génies de cette trempe lui inspirent peu d'attrait. Laisse-là les femmes , disait à Jean-Jacques cette gentille Vénitienne , et étudie les mathématiques. Gomme l'atlilète se préparait aux jeux du cirque par l'exercice et l'abstinence , l'homme de travail fuit le plaisir , abstinuit Venere et Baccho. Mirabeau périt , malgré la force de sa constitution , pour avoir voulu joindre les prouesses de l'alcôve aux triomphes de la tribune. »
Le problème se résume donc en une question de progrès et de bien-être , en une amélioration morale et physique de l'humanité. Lorsque le peuple aura été moralisé par l'instruction , vous verrez pénétrer dans les familles l'utile , le beau , le juste , le saint ; sous cette quadruple influence , la nature de l'homme se perfectionne , se transforme , s'élève , se. poétise ; l'esprit domine la matière , les appétits grossiers et sensuels font place aux aspirations fécondés du génie,
et la procréation trouve son modérateur dans la chasteté. L'amélioration du bien-être , qui se résume principalement dans Taccroissement des subsistances et des matières premières (jui donnent les choses utiles à la vie , aura aussi une influence prépondérante. Si la misère est éminemment prolifique, le bien-être doit restreindre et régler Taccroissement delà population; l'équilibre s'établira ainsi de lui-même sans le secours de ces moyens obscènes , odieux , qui révoltent l'humanité , scandalisent la morale et ne conduiraient, après tout , notre population qu'à une décroissance rapide qui serait la mort.
L'article 144 du Code civil porte : « L'homme avant dix-huit ans révolus , la femme avant quinze ans révolus , ne peuvent contracter mariage. »
Cette fixation de l'âge a été puisée dans la législation romaine ; elle n'est en rapport ni avec notre climat , ni avec nos mœurs , ni avec les faite constatés par la science de l'économie poUtique. L'article 144 est une contradiction de la loi , il devance la majorité fixée à vingt-et-ua ans, il ne s'occupe que de la capacité physique sans s'inquiéter de la capacité morale , qui est cepradant « au point de vue social , lorsqu'il
s*agit de devenir le chef et le soutien d*une nouvelle famille, un &it de la dernière importance.
La loi du SO septembre 4792 , loi dans laquelle on retrouve l'esprit révolutionnaire dans toute sa pureté, renchérissait encore sur la loi actuelle ett fixant à quinze ans pour les garçons et à treize ans pour les filles, l'âge compétent pour contracter mariage.
Sans Vouloir , comme Malthus , ne permettre le mariage de l'homme que lorsqu'il aura quai^nte ans révolus, nous croyons, et en cela nous ne faisons que partager les faits révélés par la raison publique et la force des choses , que l'article t44 du Code civil devrait être ainsi modifié :
L'homme avant trente ans révolus , la femme avant vingt-et-un ans révolus , ne peuvent contracter mariage.
Sous le rapport économique , en admettant que l'éducation et le bien-être rétablissent dans le mariage la chasteté et l'équilibre qui résulte nécessairement de l'acroissemént des subsistances , que l'usage ■ des nourrices disparut , voici quels seraient les résultats de la modification que nous proposons.
Le nombre des enfants issus d'un même mariage ne serait généralement que de quatre , cinq au plus. En défalquant des naissances les cas de stérilité, veuvages, retards dans le mariage , accidents , interruptions , les morts avant l'âge nubile dont le chiffre est aujourd'hui de 63 pour cent , la classe des céliba-
Uires qui irait toujours croissant , on arriverait à ce résultat in£adllible, c'est que la population n'augmenterait que d'un dixième tous les brente ans ; le dédoublement n'aurait plus lieu, alors, que par trois siècles. Cette période de trois siècles tendrait constamment à s'allonge, jusqu'à équilibre complet , c'est-à-dire , jiœqu'au point où les subsistances et la population se Hmiterai^t d'elles-mêmes.
Cette solution nous parait la seule digne , la seule vraie ; elle est conforme à la loi de Dieu, aux lois de la nature. Par l'accroissement des subsistances, des matières premières, du bien-être en un mot; par l'organisation régulière et normale de la société, l'homme gagne en dignité, en activité, en intelligence, en persévérance soutenue et patiente , tout le terrain que lui ont fait perdre les fausses doctrines , tous ces systèmes révoltants qui ne sont après tout que la négation la plus audacieuse de la liberté. « Être libre, écrit M. Rossi, veut dire être raisonnable. La brute n'a pas de liberté; et l'homme qui, dans les actes importants de la vie, se livre aveuglément à ses appétits et imite la brute , abdique par cela même toute liberté comme toute dignité. »
En relevant Thomme de la déchéance morale qui le frappe , en reconstruisant la propriété productive, on sauve la famille et , avec la famille , la société. La liberté , nous le répétons à dessein , doit être Tordre, la parfaite organisation de toute chose. Tant qu'il y aura dans nos Codes des lois qui , au lieu de protéger la propriété, qui est la base de là famille, la détruiront; tant que nous n'aurons pas, par de larges et bienfaisantes institutions , noblement pourvu aux besoins moraux et matériels de tous , nous aurons le triste spectacle d'un peuple méconnaissant et tarissant toutes les sources du travail , de la production et du bien-être et arrivant ainsi rapidement à la misère , ce premier et très-grand pas vers la barbarie.