PREMIÈRE QUESTION
Qtœl serait le meilleur moyen pour établir chaque année la statistique la plus exacte et la plus complète de la production alimentaire ?
Demander chaque année aux trois quarts des maires des communes rurales de remplir avec exactitude les tableaux qui leur sont envoyés, pour indiquer combien chaque commune contient d'hectares superficiels; combien , sur ce nombre , il y en a en vignes , bois , prés naturels et artificiels , eaux , marais, friches, pâtures, jachères, propriétés bâties , chemins ; c(»nbien il reste d'hectares en terre$ labou-
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râbles et semées en blé , seigle, méteil , orge , avoine, sarrasin, mais, vesces, pommes de terre, haricots, pois, betteraves, légumes; quel est le poids, par hectolitre , des diverses céréales et légumes ; le produit moyen de ces diverses denrées par chaque hectare; quel est le nombre de bestiaux, chevaux, etc.; demander tous ces renseignements,' exiger une réponse catégorique, est une choseimpossible. Espérer recueillir de pareils documents d'employés , le plus souvent incapables ou insouciants, c'est vouloir, comme en 1846, laisser l'administration centrale se fourvoyer, prédire Tabôndance , faussement rassurer les populations, manquer de prévoyance et nous jeter, sans avertissements préalables , et en prenant , par conséquent , notre commerce au dépourvu , dans les hasards de la pénurie et de la famine , ces avant* coureurs des révolutions.
Les enquêtes ne se font pas en France comme en Angleterre ; il y a, dans les procédés employés par les deux nations, toute la différence qui existe entre un pays qui ne sait jamais ce qu'il veut , qui flotte au gré de toutes les révolutions, oscille constamment, et un pays intelligent, stable, marchant librement, mais résolument , à un but unique. Alors que les enquêtes françaises sont dirigées par l'administration , c'est-à-^ dire , mobiles comme les nombreux gouvernements qui se sont succédé depuis soixante ans, les enquêta anglaises sont faites par les administrés eux-mêmes.
Chacun , dans la spédalité qui lui est propre , apporte son tribut d'idées et de documents, ne discute que les intérêts qu'il connaît ou qui l'intéressent. De ces contradictions, multipliées à l'infini, naît la lumière ; une fois le mal indiqué , le remède devient facile à trouver. C'est ainsi qu'une nation perfectionne peu à peu ses lois, arrive au progrès^ et voit s'étendre une prospérité qui profite à tous.
L'administration française ne connaît aujourd'hui le véritable état des récoltes que lorsqu'il n'est plus temps de remédier à un déficit dans nos subsistances et de parer aux difficultés qu'il entraine. A la fin de chaque année, en compulsant les mercuriales des marchés régulateurs , le tableau des denrées alimentaires introduites (hi exportées, les rs^^rts des nombreux agents du fisc qui (mt cent yeux, cent bras, pour tout voir et pour tout saisir, le Gouvernement sait bien à quoi s'en tenir sur le quantum de la production. Hais ce document prédeux arrive trop tard. S'il peut être utile pour l'avenir, il ne peut rien pour le présent. Or, le présent est tout, lorsqu'il s'agit de pourvmr à h subsistance de 36 millions d'individus.
Le lauréat de M. de Cormenin, M. Louis Marchai, élève de l'école polytechnique , ingénieur des pontset-chaussées , propose, pour résoudre cette première question , la création d'une institution d'ingénieurs agricoles qui , en outre de leurs travaux d'irrigations et de dessèchements^, seraient chargés de recueillir
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des renseigoeinents cmimeli et mffisamtnent précis sur la production.
« Partout, en eff^t, le cadastre existe, la contenance de chaque parcelle est indiquée sur les matrices arec une exactitude suffisante , des tableaux extraits de ces matrices pourraient être remis chaque année par les ingénieurs d'arrondissement aux percepteurs, qui rempliraient une colonne indiquant le genre de culture; les ingénieurs, dans leurs tournées, vérifieraient ces documents^ puis à Tépoque des récoltes , ils se rendraient dans'le plus grand nombre possible des fermes de l'arrondissement, en choisissant avec soin celles les plus^ propres à fournir une moyenne exacte; ib compteraient le nombre des gerbes recueillies sur un ou plusieurs des champs, en feraient battre une partie , et par dé simples règles proportionnelles, établiraient, pour tout l'arrondissement, le rendement moyen en gerbes, en paille et en grain ; ils opéreraient d'une manière analogue pour les fourrages ; ils compteraient les bottes , en feraient peser quelques^-unes et apprécieraient , soit par euxmêmes, soit d'après l'avis des cultivateurs , la qualité des différentes espèces de fourrages; et ainsi de toutes les autres récoltes , des bestiaux et des boissons nutritives. Pendant les premières années, ces renseignements , quoique infiniment plus exacts que ceux dont on dispose en ce moment , ne présenteront sans doute pas toute l'exactitude désirable ; mais peu
à peu, quand rarrondissemeni sera bien connu, quand le fort et le faible de chaque terre, de chaque ferme , de chaque cultivateur, seront bien appréciés, les résultats acquerront de plus en plus de préck^n.
» Ces tableaux, envoyés' par Tingénieur d'arrondissement à celui de département, seraient contrôlés par lui, soit d'après ses connaissances locales, soit d'après les documents fournis. Ils seraient résumés pour tout le département et envoyés à l'in^ecteur, qui opérerait une nouvelle vérification et un second contrôle ; c'est ainsi qu'une statistique très-complète pourrait être dressée pour la France entière.
> €e travail ne sera pénible que pendant les deux ou trois premières années , car au bout de ce temps , la connaissance des assolements facilitera la rédaction des tableaux et surtout leur vérification.
)> De cette façon , il sera possible de savoir quelle différence présente une année sur rautre,'quant à la quantité d'hectares ensemencés de telle ou telle manière , renseignement que ne fournit aucune des statistiques, qui ne donnent que des moyennes. Peutêtre nous dira-t-on que fes fonctions des ingénieurs agricoles pourraient 4>araitre d'abord inquisitoriales au cultivateur, naturellement méfiant : à cela nous répondrons qu'aujourd'hui <îette méfiance existe non seulement de la part du paysan , objet des recherches statistiques , mais encore de la part du maire chargé de les faire , double cause d'erreur ; la
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méfiance, dont nous ne contestons pas Tinflaence fôcheose dans l'origine, disparaîtra bientôt. quand il yenra que les fonctions de l'ingénieur agricole n'ont pour but que son propre bien , qu'elles n'ont aucun rapport avec la fiscalité , quand surtout , par son intermédiaire , il aura obtenu quelques primes d'eneouragement. »
Le projet de M. Louis Marchai serait peut-être exécutable sur une propriété agglomérée, à petits domaines sagement et judicieusement aménagés; mais , avec les millions de parcelles que l'on compte dans chaque arrondissement, avec l'anarchie qui règne dans l'agriculture , la production édiapperait à toutes les investigations. Les ventilations partielles ne donneraient que de fausses moyennes , puisque la base, l'étendue des cultures en céréales, ne pourrait jamais être approximativement connue.
Le morcellement de la propriété, on le voit, s'oppose toujours et partout à tout progrès , à toute investigation profitable ; non seulement il foit considérablement baisser le rendement, mais encore le peu de production qu'il donne est tellement insignifiant et dispersé, qu'il échappe , alors que cela serait si utile , au contrôle de l'administration , aux actives redierches du commerce.
Avec la diminution et la régularisation du morcellement, la prévoyance trouve sa besogne toute faite ; les produits non seulement augmentent , mais
il» tte centraliseat comme la propriété. On peut connaître, aussitôt la récolte faite, la moyenne du rendement , aviser en temps opportun , parer aux calamités d'une disette, ou profiter, par l'exportation, d'une année d'abondance.