CHAPITRE VIII
Le maté, — Estaneta de la Virgen ; l'élevage des moatoni ; la tonte. -^ Arroyo^Malo : lei travaux dam une estancia de bœufs. — Imalion de sauterelles.
• EMUmeia del Arrayo-Malot
20 novembre 1874.
Fatigués des incertitudes révolutionnaires, qui dérangeaient tous nos plans de voyage, nous nous embaf'quions, le 1" novembre, abord de la Villa delSàUo pour remonter le Rio Uruguay. Le but de noire excursion était de visiter quelques estancias (fermes) dans la Bande orientale^ en commençant par les rives du Rio Negro.
Les premières heures de navigation se passent an milieu du Rio de la Plata : le navire tient le large, et il est impossible d'apercevoir d'aucun côté les bords du fleuve. Mais nous reconnaissons bientôt rembouchure de TUruguay, en allant stopper devant Tîle de Martin Garcia qui en commande l'entrée.
Cet îlot fortifié, actuellement occupé par les Argentins, est comme une pomme de discorde entre la république et le Brésil : le gouvernement impérial, qui a besoin de la libre navigation du fleuve poor communiquer facilement avec ses provinces du sud, demande la neutralisation de Martin Garcia; mais la république Argentine n'a aucune envie de céder ses
droits, et à tout propos cette querelle déjà ancienne menace de s'envenimer davantage.
En attendant, cette forteresse sert de lieu de détention pour les Indiens faits prisonniers sur la frontière : combien ces pauvres nomades, isolés au milieu des flots, doivent avoir la nostalgie de la pampa où, sur leurs chevaux à demi sauvages, ils faisaient si gaiement leurs razzias et leurs massacres !
IVos compagnons de route sont quelques estancieros (fermiers), beaux Iiommes, aux manières pleines d'aisance, au teint basané, à Foeil vif, qui s'en retournent chez eux , bien heureujf, j'en suis sûr, de quitter le pavé des villes et de retrouver la plaine immense ; des officiers, causant bruyamment de la politique du jour, ou des ennuis futurs de la garnison qu'ils vont rejoindre dans l'intérieur ; enfin trois ou quatre gau-chos^ ces hommes de la pampa, qui se tiennent accroupis dans un coin et semblent regarder les autres mortels avec le plus profond m.épris.
Tout le monde , pour passer le temps, boit sans discontinuer le maté. Cette yerba maté est le café du Brésil, le thé de la Russie, le vin de l'Italie ou la bière du Nord; sans cette boisson , un habitant de la Platane pourrait vivre, à en juger du moins par le rôle qu'elle joue dans son existence. On recueille la yerha en grande abondance au Paraguay , où les indigènes l'appellent ce herbe de saint Dominique » . La légende raconte que le saint, ayant visité ces contrées cl voulant leur laisser un souvenir agréable de son passage, dota cette plante, vénéneuse jusqu'à ce jour,
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de toutes sortes de vertus. Elle ressemble assez aa thé, mais est d'un goût infiniment plus amer. On en dépose quelques feuilles, avec du sucre , dans des courges plus ou moins richement et artistement travaillées ; on verse ensuite de Teau chaude ; puis , par un trou pratiqué à cet efiet» on y introduit la5ombilla, sorte de chalumeau soit en argent, soit en tout autre métal, et Ton aspire Tinfusion.
II est impossible de faire une visite dans tout le bassin de la Plata, sans que Ton vous apporte immédiatement cette boisson. Sous la cabane enfumée du pauvre gaucho j comme daifs Thôtel somptueux du riche habitant des villes, à peine êtes-vous arrivé que Tinfusion nationale fait son apparition.
L'absorption du maté est en quelque sorte réglée par un code de courtoisie dont il est utile de connaître tout au moins les premiers principes. Ainsi, dès qu'un étranger entre dans une maison , Tinévitable courge armée de sa hombilla lui est immédiatement présentée. Le premier devoir est d'accepter, le second, de roffrir successivement à toutes les personnes présentes qui vous répondent : No, esta en buenos manos (non, elle est en bonnes mains). Fort du compliment, vous avalei la drogue, petit travail qui dure environ cinq minutes; l'instrument doit alors être restitué à la maîtresse de la maison ; celle-ci s'empresse d'y remettre de l'eau chaude et de repasser le tout au voisin, puis l'opération continue ainsi indéfiniment. Cette consommation de maté doit durer tout le temps dé la visite, à moins que, heureux touriste, vous ne connaissiez la formule
polie à employer pour prévenir qu'à la prochaine tournée, vous seriez bien aise de vous abstenir. Pour moi, qui ai mis longtemps à saisir cette formule, craignant de manquer à tous les usages, j'avalais, j'avalais... et c'était détestable I
Vers le soir, nous commençons à longer la rive plate et verte, d'un aspect monotone, et dans la nuit nous nous trouvons à la hauteur du Rio Negro, A cet endroit l'Uruguay, qui en réalité est une rivière, puisque avec le Parana il forme le Rio de la Plata, a encore au moins quatre kilomètres de large, et cependant nous sommes déjà à près de cent lieues de navigation de la mer. Nous passons sur un plus petit bateau à vapeur qui fait le service du Rio Negro, et au bout d'une heure environ, nous débarquons à Soriano. Il &at attendre jusqu'au lendemain pour trouver le moyen d'arriver à Vestancia de la Virgen, où nous sommes attendus; heureusement il y a un hôtel à Soriano^ et l'on nous introduit, pour passer la nuit, dans une chainbre dont le sol est en terre glaise séchée, et qui a pour plafond le chaume de la toiture.
Le lendemain dimanche, nous voyons arriver M. et madame de Martrin, nos futurs hôtes, venant à cheval pour assister à la messe. Ils nous prient de les accompagner au retour; bientôt nous nous mettons en route, piquant droit à travers la plaine toute couverte d'herbages , et nous atteignons , à une quinzaine de kilomètres de là , Vestancia de la Virgen , bâtie sur une petite hauteur.
Depuis dix ans, M. de Martrin mène la vie active et
indépendante de Yestanciero, et sa jeune femme partage cette existence , parfois un peu monotone , avec autant de bonne grâce que d'entrain. Us nous reçoivent avoc leur amabilité toute française , doublée de Tesprit d'iiospilalité de ces pays lointains, qualités que Ton apprécie d'autant plus, je crois, que Ton se ' sent plus éloigné de la vieille Europe.
Ils nous font visiter leur habitation, composée d'une succession de bâtiments fort simples en bois, en terre et en chaume; puis nous montons À cheval pour faire le tour obligé du propriétaire. Le terrain que nous parcourons a environ une lieue et demie carrée, soit quatre mille hectares ; il est entouré de barrières en fils de fer s'étendant sur une longueur de plus de vingt kilomètres. La propriété se trouve divisée en deux parties : la première consiste en pâturages d'une qualité supérieure , et nourrit seize mille moutons, tandis que sur la seconde, dont l'herbe est d'une qualité inférieure , paissent deux mille cinq cents bêtes à cornes et trois à quatre cents chevaux. '
Les chevaux que nous montons sont nés et élei/és dans l'estancia; mais leur éducation laisse encore à désirer au point de vue européen. Ainsi, pour les approcher et les harnacher, il faut mille précautions; puis , pour se mettre en selle , il est indispensable de laisser l'animal tourner sur lui-même , car sans cela il se refuserait au montoir. Enfin, une fois à cheval, il faut encore une certaine habitude du campo pour ne pas perdre à chaque instant son centre de gravité. Ein effet, la plaine se trouve, en beaucoup
d'endroits , couverte de chardons sauvages hauts de deux ou trois pieds, et, comme ce feuillage dur pique désagréablement les jambes des chevaux, ceux-ci Tévitentautant que possible. Voyant cela, le cavalier inexpérimenté, lancé au galop, veut mener sa monture ; mais la bête est habituée à se diriger à sa guise : infailliblement» toutes les fois que celle-ci passe à droite , celai-là s'attend à passer à gauche , et ces évolutions dérangent singulièrement Tassiette.
L'entretien de ces chevaux est des plus faciles; quand on en a besoin, unpéon (domestique d'estancia) s'en va dans le campo en « galoper » quelques-uns ; il pousse dans un corral, sorte d'enceinte de palis- 011 ils se trouvent enfermés. Alors, au moyen du hço, on s'empare des bêtes qui doivent servir; on en use sans aucun ménagement , et quand on rentre, il n'y a qu'à enlever selle et bride... Le cheval part et s'en va rejoindre sa tropilla, où il retrouve l'herbe fraîche, Feau claire et tous les charmes d'une société chevaline.
Malgré l'approche de l'été , les premiers temps de notre séjour furent particulièrement froids : le pani" fera soufflait avec une extrême violence , et tous les Bialins nous trouvions la plaine couverte de gelée blanche : aussi nous donnions-iious, le soir, le plaisir des causeries autour de la grosse bûche qui flambe : il«y a longtemps que je n'avais assisté à pareille fête ! Dans le jour, nous faisions de grandes galopades à travers la contrée , tantôt pour visiter quelque point intéressant, tantôt pour suivre de près les travaux, de
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Testancia. M. de Martrin est un cavalier consommé : avant d^étre estancier, il a passé de longues années en Afrique, conme officier d'un régiment de chasseurs, et sa passion pour Tèquitation a pu se donner libre cours à la Plata, Aussi étonne-t-il les gauchos eux* mêmes , non pas tant par sa hardiesse , qualité qu'ils possèdent eux aussi au suprême degré , que par la manière élégante et souple dont il sait manier sa monture. Les indigènes, en général, n'ont aucune notion sérieuse de la conduite d'un cheval dans les évolutions rapides : pour tourner brusquement, ils arrêtent court et font ensuite volte-face ; leur maître ^ lui , peut se vanter d'en remontrer à ces centaures , en appliquant les aides qui lui donnent sur eux une supériorité incontestaible.
Nous ne négligions pas les plaisirs de la chasse, car le gibier abonde dans ces contrées. Les perdrix sont tellement nombreuses qu'ion dédaigne généralement de les tirer; les lagunes sont habitées par des milliers de canards, tandis que de gros dindons sauvages et des flamants roses se prélassent au miliea de ces troupes ailées.
Malheureusement, il existe dans le campa un oiseaa vigilant qui dénonce toujours la présence de l'homme : c'est une espèce de vanneau armé,- nommé tero-tero, à cause de son cri perpétuel. Cet incommode volatile est la sentinelle avancée du gibier qui, en masses compactes , couvre les flaques d'eau disséminées dans h plaine. Le chasseur se donne une peine infinie pour en approcher sans être vu ; il rampe entre les
herbes, se dissimule derrière tout ce qu'il trouve; peine inutile ! à cent mètres du rivage un vigilant tero^ tero s'élance dans Tair, et jette son cri d'alarme; c'en est fait , toute la gent emplumée s'envole , et il ne reste pour consolation que d'abattre ce guetteur importun ; à quoi bon, hélas I il s'appelle légion !
Mais laissons là le côté du sport, pour parler du principal revenu de Vestancia de la Virgen. Il consiste dans l'élevage des moutons, et c'est avec un vif intérêt que nous écoutons notre hôte nous énumérer les conditions de cette source féconde de revenus, tout en suivant les différents travaux nécessaires à son développement.
Cette industrie pastorale a été introduite dans la pampa depuis quelques années seulement; en 1852, des étrangers ont eu l'idée heureuse d'élever des moutons sur les terrains où l'herbe s'était améliorée par an long séjour des bêtes à cornes. Depuis lors, la race ovine s'est considérablement perfectionnée, et en même temps le commerce des laines et des peaux a pris des proportions de plus en plus considérables.
Ainsi, en 1873, les moutons ont fourni, sur le marché de Buenos-Ayres , une exportation de peaux, de laines, de suif et de graisse, s'élevànt au total de 150 millions de francs. Le port d'Anvers, à lui seul, a absorbé pour 50 millions de francs de laine, c'està-dire la moitié de l'exportation totale de cet article; la France en a reçu pour une valeur de 26 millions, et l'Angleterre pour 7 millions. — Si je cite les chiffres de la place de Buenos-Ayres , de préférence k
celle de Montevideo , c'est que cette première ville est, par sa position, Tentrepôt général de tous les produits du bassin de la Plata, et laisse beaucoup derrière elle, comme importance d'afiaires, la capitale de rUruguay. — Aujourd'hui, Télevage du mouton semble devenir la principale industrie dans les régions avoisinant ces deux grands centres. Tout autour, s'étend une première zone de terrains consacrés à Fagricullure; une seconde zone couverte de prairies, sur un rayon de plusieurs lieues, est livrée à la race ovine, tandis que les bœufs et les chevaux sont élevés sur les terrains situés au delà de ces deux premières régions. Peu à peu, la terre se bonifiant par le séjour des animaux , chaque zone s'étendra par gradations successives, et les limites d'exploitation se trouveront ainsi de plus en plus reculées.
Comme l'élevage des moutons demande une première mise de fonds peu considérable et rapporte, sans trop de risques, de fort gros bénéfices, cette industrie est appelée sans doute à un grand avenir. Elle s'impose tout naturellement aux petits capitalistes, et par conséquent à l'émigrant européen en général. On peut évaluer qu'en moyenne un terrain d'une lieue carrée suffit à entretenir vingt mille moutons, et une brebis achetée à Tautomne, pour former unemajada (troupeau), ne coûte environ que cinq francs. En tenant compte du produit des laines , de la vente des animaux gras comme viande de boucherie, de la valeur des peaux provenant . des moutons tués pour la c<Nisommation sur place , enfin de l'estimation des
agneaux qui naîtront à Tautomne, le rendement annuel de ce troupeau ne sera pas moins de cent pour cent de la somme dépensée pour le premier achat.
Il faut naturellement déduire tout d'abord de ce magnifique revenu, soit l'intérêt du capital employé à Tachât du terrain, soit le prix de sa location. Sur ce point, il est très-difficile de donner des chifires.exacts, car les prix de vente ou de location des pâturages difierent du tout au tout , selon leur qualité et suivant la distance à laquelle ils se trouvent des grands centres. Ainsi, pour Tachât, ils varient de vingt francs à soixante francs Thectare, dans une région éloignée de dix à soixante-dix lieues des grandes villes.
Le pasteur fait d'ordinaire, avec le propriétaire du sol, un contrat en vertu duquel il se met de moitié avec lui : chacun des contractants doit fournir par exemple mille moutons; si Tun prête ses pâturages, Tautre en revanche donne sa peine et ses soins : celui-ci est abrité, se nourrit du troupeau, et tous les bénéfices sont partagés. Cette combinaison peut naturellement s'appliquer à toutes les étendues de terrain comme à tous les capitaux, et elle se trouve être, par le fait, la plus généralement employée.
Les soins que réclament les moutons sont pour ainsi dire insignifiants ; ils consistent à exercer une surveillance suffisante pour empêcher les difierents troupeaux de se mêler, et, dans certaines saisons, à les rentrer tous les soirs dans de vastes parcs construits à cet effet. Chaque mouton est marqué à Toreille d'un signe indiquant son propriétaire.
Quand il y a nécessité de faire un aparté dans une tnaj^ada^ autrrement dit de prendre quelques individus désignés au milieu d'un troupeau qui se compte par milliers de bétes, on les pousse toutes dans une série de palissades de plus en plus resserrées, jusqu'à ce qu'enfin il soit possible de choisir dans le nombre. Cela se pratique surtout au moment de la tonte, seule époque de Tannée où il soit nécessaire d*utiliser un plus grand nombre de bras. Le propriétaire fait alors appel aux gauchos disséminés dans la plaine , et les paye au jour le jour. Mais il n*est pas indifférent de choisir son temps pour la tonte, qui devient par là un des plus graves soucis de Testancier; car il doit craindre autant le froid subit, dangereux pour les moutons nouvellement tondus, cpie la chaleur, souvent fatale, à un moment où les blessures causées par les coups de ciseaux s'enveniment s'il y a trop de soleil et de mouches. En outre, comme un mouton donne en moyenne quatre livres de laine, ce n'est pas un mince travail de faire tomber ces milliers de toisons»
Aussi la tonte est-elle un événement dans Testancia, comme Test chez nous la moisson : on fait pour cela des provisions extraordinaires; les travailleurs arrivent de tous côtés, à cheval naturellement, poussant souvent devant eux dix ou quinze montures qui constituent tout leur avoir : le soir ce sont des fêtes d'autant plus animées, qu'elles font contraste avec la vie si solitaire que ces gens-là mènent ordinairement.
L^époque de la récolte de la laine arriva justement au moment où nous nous trouvions à la Virgen^ et^ le
temps s*étant remis au beau, M. de Marhrin se décida à commencer la tonte. Vingt-cinq ou trente Iiommes se livraient sans discontinuer à cette opération depuis le matin jusqu^au soir; un millier de moutons, en moyenne, passait par jour entre leurs mains; car un bon ouvrier coupe h peu près cinquante toisons dans sa journée.
Cest un spectacle amusant que celai de tous ces gauchos réunis, dont la conversation fort animée roule toujours sur les qualités de leurs chevaux « Chacun prend fait et cause, soit pour ses propres bêtes, soit pour celles de son voisin; la discussion s'anime, les paris vont leur train, et beaucoup de salaires se trouveront diminués , sinon complètement absorbés par les pertes.
Quand, une heure avant le coucher du soleil, le travail est terminé, la laine ramassée, ficelée et mise en sacs , les parieurs sautent vite sur leurs chevaux , et les courses ont lieu. Les distances à parcourir en ligne droite sont établies d'avance; ordinairement elles ne sont que de quelques centaines de mètres. Presque toujours ces messieurs courent un match sur des chevaux sans selle. Le starter étant une amélioration inconnue, les deux concurrents partent ensendble au galop, un peu avant le point convenu, et le départ n^est bon que si les deux cavaliers , se sentant lancés bien en ligne, crient ensemble : Vamos 1 (Allons) I On peut donc ainsi faire une succession indéfinie de faux départs, à moins que le nombre de ceux-ci n'ait été convenu d'avance. C'est même quelquefois wvk&
supercherie employée par ceux qui montent un cheval ayant plus de fond, mais moins de vitesse que Tautre; ils cherchent alors à fatiguer Tadversaire à leur profit.
Les journées étaient devenues superbes, le soleil chauffait avec ardeur, et plusieurs fois j'eus roccasion, dans ces grandes plaines, d'admirer un phénomène nouveau pour moi : le mirage. Tout T horizon, du côté opposé au soleil , nous offrait Faspect d*un délicieux paysage, avec deTeau, des arbres, des maisons, toutes choses qui en réalité n'existaient nullement là où nous les voyions et qui cependant faisaient complètement illusion.
J'aurais voulu demeurer plus longtemps encore dans cette agréable résidence; mais nous avions à visiter, plus au nord, une exploitation uniquement consacrée aux bêtes à cornes et aux chevaux, afin de nous rendre coippte de ce nouveau genre d'élevage. Nous prîmes un bateau à vapeur qui remontait l'Uruguay , et le lendemain , de bonne heure , nous étions . déposés sur la rive, non loin de VArroyo^Malo.
Il est assez original d'aller chez des gens qu'on ne connaît nullement, et d'entrer en rapport avec eux en leur faisant dire qu'on attend à deux ou trois lieues, au bord du fleuve, des chevaux pour arriver chez eux : telles qu'elles ont été prises dans la prairie, les montures sont bientôt amenées, poussées en avant par un gamin achevai. Nous leur mettons immédiatement la selle et la bride, bagage indispensable d'un voyageur dans ces pays, et nous galopons droit au nord. U contrée. a changé d*aspect; elle est beaucoup plus
accidentée, mais d'ailleurs tout aussi déserte. Nous arrivons dans Testancia habitée par trois jeunes Français, MM. Cornet d'Hunval , pour qui nous avons des lettres de recommandation.
Avant de tenter la vie aventureuse de la pampa , nos nouveaux hôtes ont vaillamment porté Tépée dans la campagne de 1870 : les murs de la salle commune sont ornés de leurs photographies les représentant en uniforme avec les officiers du 3' bataillon des mobiles de la Somme. Quelles ne sont pas ma surprise et ma joie de retrouver parmi ces portraits celui d'un des miens, Ludovic de Beauvoir, qui avait été leur compagnon d armes ! Aussi fîmes-nous bien vite connaissance intime, et j'en éprouvai pour ma part d'autant plus de plaisir, que les plus chers liens de famille m'attachent comme eux à là Picardie. Ils ont entrepris là une œuvre énergique, et je leur souhaite du fond du cœur un plein succès ; ils donnent en effet un exemple salutaire, en montrant que des jeunes gens de bonne famille savent ne pas hésiter devant les difficultés d une vie si nouvelle , pour accroître honnêtement , i^irilement, leur patrimoine.
Arrivés ici il y a deux ans , après un apprentissage d'une dizaine de mois chez M. de Marlrin , ils ont trouvé à louer pour dix ans Testancia qu'ils occupent : ils y sont très-bien et très-largement installés, menant une vie des plus actives, au milieu de leurs trois ou quatre mille bêtes à cornes, et s'attachant de jour en jour davantage à leur métier d'estancier.
Comme ils ont, pour leur usage personnel, une cen-
tainc de chevaax à monter, nous n'avons que Vembiur' ras dû choix ; et, dès le premier jour, nous faisons une yraiidc promenade pour reconnaître le terrain où le lendemain nous irons pûrar el rodeo, c'est-à-dire tt courre le bœuf « .
\ous galopions gaiement quand soudain, comme d'une boite à surprise, sort devant nous, des hautes herbes, une grande autruche qui se sauve prëcipitammont. \ous ne tardons pas à découvrir pourquoi II hôte s'est ainsi laissé surprendre : elle remplissait on devoir de famille en couvant vingt-six gros œufs. Quelle omelette nous avons failli faire I Le piquant de la chose est que l'oiseau si maternellement occupé était un mâle ; et ceci me confirme dans ce que j'a?ais entendu dire déjà au sujet du rôle exemplaire joué par le mâle, pendant que la femelle court la prairie...
J'ai eu plusieurs fois l'occasion de goûter de ces œufs d'autruche, dont un seul équivaut à quinze œtt& de poule : c'est un mets fort délicat, mais dont le goàt passablement sucré est un peu fade.
Le lendemain donc, avant l'aurore, nous étions en selle pour assister au rodeo. Ce travail consiste à réunir mille ou deux mille bétes à cornes dans un même lieu, soit pour en choisir quelques-unes, soit pour se rendre compte de leur état sanitaire, soitsiffî* plement pour les habituer à se grouper en un point donné; Teslancier assure même que ce temps de galop forcé infligé à ses bœufs est un excellent moyen de les engraisser. Les gauchos, les chevaux, les chiens, tous manifestent un joyeux entrain pour cette course, véri-
table fête de Pestancia. Chacun des cavaliers se dirige par hb chemin différent vers la limite de Ja propriété ; il suit au galop la palissade ou la rivière, et, par un cri que les animaux connaissent bien » leur donne Téveil et les met sur pied. Alors, hurlant et sifflant, aidé par les chiens, il pousse devant lui un petit troupeau qui se grossit peu à peu de tous les bœufs disséminés sur son passage. Il s'agit, avant tout, de ne pas laisser de bêtes dercière soi, de ne pas permettre qu'il s'en échappe du groupe ; et comme à chaque instant quelque animal récalcitrant tend à s'éloigner, il faut faire chaque fois une course ventre à terre pour lui barrer le passage et le contraindre à revenir vers le troupeau. Les vaches et les veaux ont surtout la spécialité de se dérober et d'obliger le cavalier à des courses répétées. Quelquefois même les animaux tiennent tête : alors les chiens, parfaitement dressés, se jettent sur eux, et les mondent jusqu'au sang pour les forcer à avancer. Rien de pittoresque comme cette galopade à fond de train , derrière des centaines de bœufs lancés à toute vitesse , beuglant et mugissant. De tous les points de la plaine, on les voit se précipiter, la tôte liasse, la queue au vent; et, dans cette poursuite icharnée, je ne sais vraiment lequel s'anime le plus, le l'homme ou du cheval. Il faut, à cet exercice, du ang-froid et du coup d'œil, car on est souvent obligé 'approcher la bête de très-près pour la contraindre changer de direction, et alors gare à ces cornes ffilées dont les coups peuvent occasionner de graves [essures ! Elles pénètrent si bien que Tun de nous ^
n'ayant pu tourner assez vite , eut son cheval évente Le cavalier fut roulé lui-même en un clin d'œil, et, fallut une prompte intervention pour détourner taureau furieux, qui, abandonnant sa première vJ timc , se lançait déjà sur lui avec les intentions 1 plus hostiles.
L'immense troupeau est cnGn réuni devant not
groupe de cavaliers rassemblés sur une éminenc
Tcstancier passe alors en revue son bétail, puis doni
ses ordres : ils ontpresque toujours pour objet une co
damnation à mort. Il faut s'emparer du condamné
deux gauchos Fisolent en le mettant entre eux et
poussent peu à peu au dehors; Tanimal, se senta
éloigné , cherche à regagner le gros de Tarmée , ma
les cavaliers lui coupent la retraite, et, dans ce véi
table jeu de barres, leur adresse finit toujours p
triompher. Enfin , quand la bête est assez éloigné
un gaucho^ toujours au galop, déroule le 20;
attaché à sa selle ; la corde siffle deux ou trois f(
au-dessus de sa tête, et le nœud, lancé avec ui
sûreté de main prodigieuse, va saisir sa victime »
par les cornes, soit par le cou. Le taureau cap
ralentit sa marche, le cavalier suit le mouvement :'
bête veut se défendre , mais un autre gaucho accot
et, au moment oii elle s'élance en bondissant, lui je
un nouveau nœud coulant qui la fait tomber lourc
ment à terre : on la saisit par les cornes, et le coûte
du sacrificateur a bien vite fait son office.
^ Si le [travail consiste, non pas à tuer le taurea
mais à le marquer ou à lui faire une délicate opératic
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le moment palpitant est celui où les gauchos sont obligés de défaire les liens de Fanimal, pour lui permettre de se relever ; alors il s'agit de sauter à cheval avec agilité pour fuir, à toute vitesse, le bœuf furieux et humilié. Mais ces hommes déploient dans tous leurs exercices une adresse et un sang-froid admirables, C|ui les mettent à Tabri du danger; ils manient leurs :^hevaux brutalement, mais lestement, et comme ils Dnt prodigieusement de prétentions, il n'est pas de ours d'adresse qu'ils n'inventent pour narguer encore es terribles cornes qui fondent sur eux menaçantes.
Pour distinguer leurs bétes, les différents propriéaires les marquent au fer rouge : cette précaution est lécessaire à cause de la destruction et quelquefois de 'absence de clôtures : la marque change avec un noueau possesseur : il en résulte que plusieurs chevaux, ar exemple, ont la cuisse couverte d'arabesques dont i présence nuit à leur beauté.
Un jour, nos hôtes voulurent nous régaler d'un plat ssentiellement national, en nous faisant préparer un sado con cuero (rôti dans son cuir). Pour cela, nous : galopâmes » vers l'estancia un veau choisi parmi les lus gras du troupeau. Quand nous fûmes arrivés, les ommes mirent pied à terre, et s'approchant de la *ête convenablement préparée pour le sacrifice par ette 4;ourse rapide , ils la prirent au laçOj lui coupèent les jarrets et la tuèrent. Alors, armés de couteaux, Is découpèrent dans les chairs encore palpitantes le olumineux morceau qui devait nous être offert, et, c plaçant sur des charbons ardents, le cuir faisant
Toffice de marmite , ils le laissèrent doucement rôtir. Vasado servi quelques heures après était excellent; nous y fîmes honneur, à la grande joie des artistes culinaires, ces brillants cavaliers du matin , devenai bouchers tout à Theure, et passés rôtisseurs pour 1( moment.
Depuis longtemps j'avais envie de faire dans li pays une course un peu longue, aGn de compare Tallure rapide des chevaux du campo avec le pa monotone de la mule des serras du Brésil. M. d'Hunva avait précisément BiSsLire k Paysandu^ centre commer cial important situé sur la rive de Flruguay ; il me pro posa de l'accompagner, et en trois heures enviroi nous eûmes franchi la distance de soixante kilomètrei qui nous séparait de la ville.
Ce moyen de locomotion doux et rapide, sur ai cheval toujours au galop, est vraiment charmant; maii Torientation de la route à suivre est rendue asses difficile à cause des barrières servant à enclore lei différentes propriétés. Si Ton ne connaît pas exacte ment les portes, on peut se perdre indéfiniment; il y) de plus, disséminés dans la plaine, certains ruisseaui aux bords marécageux, dont il faut absolument coDnaître les gués , sous peine de s'embourber complètement.
Pendant le trajet, nous eûmes à traverser nne rivière large et profonde appelée le Queguay. IVous arrifOU! sur la berge, nous dessellons nos montures et non: les lançons dans la rivière, attachées à une longe; pour nous, heureusement, il se trouve près de là nn(
petite pirogue; nous sautons dedans, et notre rameur suit non sans peine nos chevaux qui nagent avec rapidité.
On fait passer ainsi le fleuve de TUruguay lui-même, malgré sa largeur, àdes troupeaux entiers; les hommes se mettent alors également à Feau, et pour nager plus facilement, ils saisissent la crinière d'un cheval. Si quelque animal dévie du droit chemin , ils vont le prendre par les* cornes ou les naseaux et le remettent ftinsi dans la direction de la rive opposée.
Le lendemain, nous revînmes tout aussi rapidement à Testancia. Pendant notre absence, elle avait eu à subir une invasion de sauterelles ; leurs groupes compactes étaient venus s'abattre tout autour de Thabitation. Beaucoup d'arbrisseaux et de plantes étaient mangés, le potager détruit, et dans certains endroits rherbe avait disparu comme si Ton y avait mis le feu. Les indigènes prétendent que ces insectes , longs de cinq à six centimètres, constituent un assez bon manger, et ils les font cuire comme des crevettes. Mais cette manne n'en est pas moins un fléau, d'autant plu« que les sauterelles , après avoir séjourné plusieurs beures dans le même endroit, laissent partout leurs œufs : ceux-ci ne tardent pas à éclore, et pendant un mois, avant de s'envoler à leur tour, ces nouveaunés se nourrissent aux dépens de la propriété. Ces invasions sont donc pour l'estancier une calamité aussi désastreuse que la sécheresse ou Tépizootie.