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CHAPITRE IX

Les chevaai. — Le gaueho% — Les bétet à cornes. — Les sdaêirot.

— Une fin de révolntion.

Montevideo, le 8 décembre 1874.J

Il y a loin y assurément, des moyens primitifs et précipités employés dans une estancia pour le dressage du cheval, aux sages et savants préceptes que dictait dans son Manège royal Técuyer de Pluvinel. Dans la pampa j il est vrai, le but uniquement poursuivi est de dompter rapidement et sommairement des animaux à peu près sauvages qui, depuis leur naissance, ont vécu entièrement libres sur des espaces immenses. Les seuls rapports qu'ils aient eus avec Thomme ont consisté à le voir un jour arriver à eux armé du fer et du feu, pour leur laisser un souvenir aussi durable que pénible et faire acte.de propriété.

C'est en ressentiment sans doute des mauvais procédés dont il avait été la victime , que le jeune cheval pris devant nous au laço fit mille difficultés pour se laisserjeter àterre. Quand il fut étendu, bien garrotté, on lui passa sur la tête un licol, et avec une peine extrême on l'attacha au moyen d'une longe très-courtiB à un poteau solide. Pendant un jour entier le poulain fut laissé à ses réflexions sans boire ni manger; au bout de quelques heures, il avait cessé de ruer et de fiûre de vains eiSTorts pour se détacher.

Le lendemaia, le domador (dompteur) s'approcha iu cheval mis de nouveau sur la défensive et essaya le le seller, opération fort difGcile et très-délicate, car la selle du pays se compose d'une collection de couvertures et de courroies superposées. Comme il s'agit, autant que possible, d'éviter les ruades distribuées par le poulain avec toute Tardeur de ses quatre ans , on est obligé de se mettre à distance et de lancer sur son dos ficelles et couvertures , en profitant de tous les instants favorables pour serrer les courroies.

Quand le tout fut enfin bien assujetti, Tliomme pasia dans la bouche du cheval un mors grossier et lourJ attaché tant bien que mal , défit les entraves , sauta en croupe, et détacha la longe. Alors commença une série de ruades prodigieuses , de sauts de mouton vertigineux, où la bête, s'arc-boutant , se mettait à faire le gros dos de la façon la plus déséquilibrante. Vais le gaucho, bien collé à la selle, n'était pas homme à se laisser désarçonner pour si peu. Voyant ses efforts inutiles, le cheval changea de système : il se lança dans la plaine à une allure que son cavalier était incapable de modérer. Un homme, galopant à côté de hi, dirigeait seul cette promenade un peu folle en poussant avec sa propre monture celle du domador, ^ans la direction qu'il voulait lui donner. Toute l'habileté de ce dernier consiste à ne pas se laisser désarçontier ; ceci ne lui arrive, du reste, que si le cheval finitpar ^e rouler. Mais alors il tombe sur ses pieds , et c'est à ï^oups de cravache qu'il rappelle sa victime au devoir.

Au bout de quatre jours de cet exercice r4^4\."^

matin et soir, la béte est généralement domptée et peut être employée aux travaux de Testancia. Les chevaux hongres sont seuls ainsi dressés , car on ne monte jamais, à la Plata, les juments et les étalons; ceux-ci servent à la reproduction, et le trop-plein des troupeaux prend, hélas! la route de Tabattoir, où il passe dans le commerce en peaux, en graisse, en os, en sabots et en crins.

Cette race , d'origine andalonse , apportée par les Espagnols, a plutôt dégénéré comme formes sur le sol d'Amérique, mais elle a acquis par contre des qualités de résistance à la fatigue dignes de la faire apprécier pour plus d'un usage en Europe. En outre, la manière dont les chevaux se sont multipliés dans la pampa, le peu de soins exigés pour leur élevage, les bas prix auxquels ils se trouvent cotés, le peu de valeur des juments , me semblent autant d'avantages propres à fixer l'attention des spéculateurs. Aujourd'hui, loin des centres, une jument vaut une vingtaine de francs, un cheval qualifié de dressé en vaut cinquante à quatre-vingts. Il est vrai que Femploi des chevaux dans les villes, soit pour les voitures, soit surtout pour les tramways, a fait monter passablement snr ces places les prix, qui s'élèvent jusqu'à quatre cents francs; mais ce sont alors des bêtes exceptionnelles, d'an modèle supérieur et le plus souvent des produits d'étalons venus d'Europe. Ce n'est donc point prendre une moyenne trop faible que d'estimer à deux cents firancs environ le prix d'un bon cheval de la pamp^ fout rendu au port d'embarquement.

Je sais que les objections élevées aujourd'hui contre Timportation des chevaux en Europe sont multiples : on les a trouvés trop petits, et, le plus souvent, intraitables : deux inconvénients sérieux pour la remonte des armées. Soit; mais la race est susceptible de perfectionnements : les chevaux plus grands qu'on voit circuler à Buenos-Ayres, et ceux que plusieurs éleveurs présentent aux courses, ensontbienla preuve. Pourquoi un capitaliste entendu n'en ferait-il pas Tessai sur un point quelconque du territoire de la Plata? Peu lui importerait de faire faire à ses élèves des voyages de cent et deux cents lieues pour rejoindre un port d'embarquement, puisque les troupeaux de bœufs les font bien. S'il essaye un élevage de chevaux, en y introduisant peu à peu le sang de belles races françaises ou anglaises, s'il s'occupe plus complètement du dressage, s'il évite le plus possible la marque sur la cuisse, pourquoi ne réussirait-il pas? On m'objectera encore la cherté du transport; mais cette raison ne me parait pas absolument sérieuse, en présence de la quantité de navires arrivant tous les mois d'Europe^ chargés d'émigrants, et s'en retournant avec leurs entre-ponts vides.

En mettant la valeur moyenne du poulain de quatre ou cinq ans, destiné à l'exportation, à deux cents francs, somme déjà considérable; en estimant au même prix les frais de transport, ce qui est en dehors de toute proportion, les bénéfices ne doivent-ils pas encore devenir suffisamment rémunérateurs? lisseront assurés si l'on parvient à présenter , pour le service

de rarmëe en particulier, des chevaux ayant les conditions voulues de taille, et possédant de plus ces qualités de résistance à la fatigue et de sobriété extraordinaire y qui caractérisent les produits delà pampa. Aux prix élevés où sont aujourd'hui les chevaux en Europe, il ne me semble pas douteux que cette spéculation ne se fasse bientôt sur une grande échelle. Cependant, pour tout dire, il y a une ombre à ce tableau : c'est la situation peu équilibrée de la politique dans les Etats de la Plata. Vienne une révolution, les premières victimes seront infailliblement les éleveurs de chevaux. Ils verront aussitôt apparaître chez eux des bandes armées légalement ou illégalement, pour faire une razzia des trois quarts de leurs troupeaux.

Dans la pampa, le cheval fait pour ainsi dire partie intégrante du gaucho. En effet, si Ton voit souvent des chevaux non montés, par contre, on ne voit jamais des hommes à pied. Pour aller à la palissade avoisinant sa maison, pour porter n'importe quel instrument de travail , fût-ce à cent mètres de son habitation , il Ini faut Taide de cet inséparable compagnon. S'agit-il du moindre effort, de la plus faible traction , le gaucbo ne se servira pas de ses bras, mais invariablement du pommeau de sa selle ou du laço qui y est attaché. Fant-il ramener à Testancia un mouton ou même un petit veau ; faut-il faire manœuvrer la poulie du puits pour amener Teau à la hauteur du sol, le cheval encore aura toute la peine, soit pour porter le fardeau, soit pour tirer la corde. Je ne puis donc parler da

cheval sans essayer en même temps de dépeindre le gaucho

Voici d'abord son costume de parade : un grand chapeau rond, aux larges bords, lui encadre la tête; il porte autour du cou un fichu de soie très-voyant, et sur le haut du corps un poncho j sorte de couverture, ordinairement de couleur claire, quMl jette sur ses épaules en passant la tête par un trou pratiqué à cet effet. Le reste du vêtement se compose d'un large pantalon, et les pieds sont protégés par des bottes, quelquefois par de simples morceaux de cuir; mais )6s talons sont invariablement armés d'éperons à molettes d'un diamètre démesuré. Les plus riches recouvrent de pièces d'or et d'argent le harnachement de leur cheval et surtout la large ceinture qu'ils ont autour des reins.

Tous portent, roulées à la taille , les bolaSj une arme terrible entre les mains de celui qui sait la manier : elle consiste en une tresse de lanières en cuir, ayant la forme d'un T ; les deux extrémités supérieures sont munies chacune d'une balle de bois, Textrémité inférieure d'une balle de fer. Pour s'en servir, on saisit dans la main droite le bout le plus lourd, on imprime aux bolaSj au-dessus de la tête, un violent mouvement de rotation, et on les lance sur l'objet visé. La corde va se rouler avec une violence irrésistible autour des jambes de l'homme ou de la bête poursuivie, et provoque inévitablement une chute. Il est aisé de comprendre quel coup d'œil et quelle habitude sont nécessaires pour manier convenablement cet instru*

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ment sur un cheval lancé au galop. Il est pea en usage dans les travaux de Testancia, car la violence du choc brise le plus souvent les membres que la corde enlace en tournoyant.

Les gauchos, les vrais habitants de la pampa, sont des types intéressants à étudier : ils se trouvent être le trait d'union entre les civilisés et les sauvages, servant les premiers, mais passant assez facilement, au besoin, dans le camp ennemi. Du reste, leur teint foncé , leurs traits accentués où se remarque un nez fortement arqué, dénonceqit autant Torigine indienne, que leur tournure élégante et la souplesse de leurs membres accusent la race espagnole. Au moral, ils se ressemblent tous, ayant à Texcès une fierté presque ridicule et une vanité toute puérile; se considérant comme des êtres supérieurs dans la création, ils tiennent l'étranger pour méprisable; ignorants an suprême degré, ils résument toute science, tout près* tige, toute vertu et tout mérite dans Fart de monter^ cheval et de lancer le laco.

Aussi, dés ràgeoù partout ailleurs les enfants com' mencent à marcher, le gaucho est à cheval; j'en ^ vu souvent s'efforcer d'atteindre la crinière avec leu0 petites mains; ils s'aident pour cela des pieds, de^ poignets , et grimpent à la monture convoitée comm^ on grimpe à l'arbre. Une fois en haut, le gamin, sai" sissant la ficelle qui sert de bride , galope et travailla comme un homme.

S'il imite si tôt ses aînés dans Tart de monter à cheval^ ren&nt ne tardera guère, non plus, à partager leun

passions : lesgaucbos sont essentiellement joueurs, et il n'est pas rare de voir un de ces beaux cavaliers arrivé à une réunion sur un magnifique cheval, tout couvert d'or et d'argent, retourner quelques heures après sur une haridelle sans selle et sans bride , dirigeant sa monture au moyen d'une simple ficelle passée dans la bouche. Il s'en va, fumant philosophiquement sa cigarette, et nullement impressionné de sa mésaventure. Il n'a perdu ni le grand air^ ni l'espace infini» ni la liberté; le reste est du superflu qu'il retrouvera tôt ou tard !

Ce sont, du reste, de grands enfants ; il faut les traiter comme tels : menteurs et vindicatifs, ils se vengent» mais en se cachant de leur ennemi ; si , au contraire, vous leur faites quelque bien, jamais ils ne vous diront merci. Lorsqu'un maître renvoie un serviteur, il doit lé faire avec une exquise urbanité , sous peine d'en pâtir cruellement.

Ces natures un peu sauvages ont parfois leur côté romanesque i ainsi chaque jeune homme a sa novia, la belle pour laquelle il se bat et cherche aventure. L'état de fiancée est, à vrai dire, le seul beau moment dans la vie des pauvres femmes de ce. pays , car elles comptent en général pour fort peu, n'ont ni société, ni lieu de réunion, ni plaisir, et passent leur existence ^ans un état misérable, servant comme des esclaves ^ l'homme qui est leur maître bien plus que leur époux.

Je passais un jour, en parcourant la plaine , devant une misérable cabane d'où s'échappaient les accords d'une guitare. Attiré par la curiosité, je mis pied à

terre , j'attachai les jambes de devant de mon cheval avec la manea, sorte d'entrave en forme de 8, et j^ me dirigeai vers Thabitation. A VAve Maria puriS' sima, que je prononçai, selon Tusage du pays, en pénétrant sur le seuil, des voix de l'intérieur me répoU' dirent : Deo gratias : j'étais autorisé à entrer. L^ tableau qui s'offrit à moi était original : plusieurs gauchos, accroupis sur les talons autour d'un feU allumé au milieu de cet antre, buvaient le maté: deu:^ femmes au teint cuivré , aux traits fins cependant , attisaient le foyer ou versaient de Teau bouillante dans la courge commune qu'on me tendit aussitôt. Dans un coin , un homme jeune encore, tenait entre ses mains une guitare dont il jouait avec une certaine habileté , en s'accompagnant d'un chant triste , asse^ monotone, mais non sans mélodie. Mes hôtes s'écar^ tèrent un peu pour me faire place dans le cercle; on me présenta un siège fait d'un crâne de bœuf sur lequel avait été clouée une peau de mouton , et je fus invité à m'asseoir. Je m'empressai d'accepter cette ofire, car la fumée acre se dégageant du foyer, où se consument des ossements d'animaux, monte désagréablement à la gorge ; il est indispensable , pour l'éviter, de se placer le plus bas possible.

L'homme à la guitare chantait toujours; il improvisait une décima j sorte de complainte où il énumérait les grâces et les vertus d'une jeune fille morte à la fleur de l'âge; le tour en était simple, élégant, parfois même touchant. Je sus bientôt que ces gens Venaient d'ensevelir celle dont on vantait les charmes;

le poète éiait son fiancé ; les autres , ses parents ou ses amis.

Je restai quelque temps à considérer cette scène

pittoresque, mais bientôt au maté succéda Teau-de-

v\b de canne; puis la bande, qui déjà commençait à

s^animer singulièrement, sortit pour jouer au dehors

un jeu farori au moyen de couteaux plantés en terre ;

riirfortuné fiancé lui-même fut bientôt de la partie.

En m'en allant, je vis Tendroit où la terre venait

d'être fraîchement remuée : pauvre enfant! la fin de

son oraison funèbre sera dite tout à Theure peut-être

par son père et par son fiancé qui passeront en titubant

sur sa tombe..,., et le vent de la pampa aura efiacé

demain jusqu'à la trace du lieu où elle fut ensevelie I ...

Dans certaines régions, il est encore d'usage, paçaît-

il, de déposer les morts, à la manière indienne, dans

les hautes branches des arbres, où ils se décomposent

au soleil, ou disparaissent en lambeaux sous la grifie

des vautours.

«Où va leur âme? » demandai-je à Thomme qui m'accompagnait. — Quien sahe? (qui le sait?) me répondit-il d'un geste insouciant. Le fait est qu'il n'y * guère d'idées religieuses dans la population disséniinée sur cet immense territoire : les enfants sont bien quelquefois baptisés, mais par exception ; à coup sûr, c'est là le seul sacrement connu. Le grand éloi- Sûement des centres explique assez l'ignorance dans laquelle ces gens vivent; mais à défaut de croyances, ^Is ont des superstitions naïves comme celle, par exemple, de guérir un animal en le regardant au tra-

vers d'un nœud coulant fait avec une herbe. Lear rai* sonnement à ce sujet est celui--ci : Dieu, étant toutpuissant» peut évidemment guérir la bête, mais i demande une prière; cette prière se trouve dans ] brin d'herbe ou dans toute autre démonstration A même genre.

La morale du gaucho est fort large en ce c^ui coi «erne le bien d'autrui ; pillard de sa nature, il ne sefSo aucun scrupule, quand il a Testomac creux, de prend] la nourriture où il peut la trouver. Or cette race i se nourrit ni de pain , qui est un luxe dans ces coi trées , ni de légumes , mais seulement de viande u€ assaisonnée. L'affamé tue alors un bœuf n'importe 01 en coupe un morceau, le fait cuire, le mange, et laisi le -reste de la bête pourrir en plein champ. Bient l'estancier, attiré par l'odeur, constate le dégât; si fait se renouvelle trop souvent , il prévient la police celle-ci d'ordinaire ne découvre rien. Alors il recherd le maraudeur et dirige lui-même son enquête , teJ minée quelquefois par un coup de revolver discret, qi fai t prompte et sommaire j uslice .

L'éleveur a le plus grand intérêt à réprimer ce délits, car ils lui causent un grand dommage, non pi tant par la mort de Tanimal que par la dépréciatio du cuir, cette partie représentant au moins le tiers i la valeur d'un bœuf. A ce propos, il peut être inti ressaut de connaître les bases sur lesquelles repose 1 spéculation d*une estancia : Les troupeaux se repn duisent d'eux-mêmes, et à Tépoque où les bêtes soi graiiety !• propriétaire en vend une quantité noroial

aux saladeros, immenses abattoirs où la peau, la viande, la graisse, les os et la corne sont débités et livrés à l'exportation. C'est là Tindustrie pastorale dans toute sa simplicité. Il faut compter en général qu'un troupeau de trois mille bétes à cornes nécessite au moins un espace d'une lieue carrée (2,700 hectares) de bons pâturages , et de beaucoup plus , si les terrains sont d'une qualité inférieure; que la production annuelle d'un troupeau de cette importance s'élève en moyenne, par année, à sept ou huit cents veaux ; enfin que chaque béte vendue aux saladeros rapporte de 50 à 60 francs.

D'après des calculs faits sur différents points de la pampa, le revenu annuel de l'éleveur ne doit pas être moindre de 10 à 15 pour 100 du capital engagé. Les résultats peuvent être souvent très-supérieurs, et je ne pense pas que , sur une moyenne de cinq années, il soit jamais inférieur.

11 existe pour l'estancier un autre moyen d'augmenter ses revenus, si les terrains dont il dispose le permettent, c'est-à-dire si son herbe est abondante et si la sécheresse n'a point rendu son sol aride : dans ce cas il achète à bas prix vers l'automne, dans le trop-plein des autres troupeaux, des bêtes jeunes, pour les revendre à la fin de l'hiver grosses et grasses , et par conséquent beaucoup plus cher. Ou bien encore , il « ^'informe des contrées voisines, quelquefois même lointaines, où les herbages sont appauvris par une des mille raisons qui peuvent déterminer cet accident dans la pampa. II achète là , à bon marché, des bœufs '

maigres ; et ces animaux, bientôt refaits par une nourriture abondante, rapportent souvent à leur nouveau maître bien près du 100 pour 100 de leur râleur.

Il peut arriver cependant que le propriétaire ou le locataire des terrains en bonnes conditions ne-dispose pas toujours de capitaux suffisants pour faire ces sortes d'achats. Alors il s'adresse à un capitaliste qui lui confie la somme nécessaire pour acbeter un troupeau de mille bêtes par exemple. Avec les frais inévitables, chaque tête de bétail revient environ à 6 piastres (30 francs), soit pour le troupeau 30,000 francs. Le P propriétaire du champ s'engage à soigner les bêtes, ; ce qui ne lui coûtes aucun frais ; seulement il réclame, à titre d'indemnité pour ses peines, environ une piastre [ par animal, soit, dans ce cas, 5,000 francs. Au bout de huit mois environ, si le champ est bon, les bêtes J sont grasses, et se vendent en moyenne 11 piastres (55 francs), soit 55,000 francs. Le préteur retire donc, ,. en moins d'un an, un intérêt considérable de son ^ capital, tandis que Testancier a recueilli un bénéfice^ net de 5,000 francs, sans avoir à faire de dépenses r d'aucun genre. Ces sortes de contrats s'exécutent d'ordinaire avec une scrupuleuse honnêteté ; du reste, il existe pour le capitaliste un contrôle facile dans 1^ nombre de peaux que son associé doit livrer, quelle qu'ait été la cause de la mort des animaux disparus*

Les chances contraires au succès de l'industrie pas^ torale des bêtes à cornes sont les maladies , les saute^ relies, la sécheresse, la guerre, les rapines, fléaux qui font de temps à autre leur apparition dans ce, pays*

is il est bien rare cependant que le bénéfice soit nul ; le plus, les années prospères, beaucoup plus nomases que celles qui ne le sont pas, rachètent largentles pertes subies. L année 1873 a été particulièlent fatale par suite d'une sécheresse extraordire, mais les deux années précédentes avaient été julièrement heureuses, et 1874, en tenant lieu des tes subies , ne sera point rangée parmi les moins mes.

ja république de TUruguay possède aujourd'hui iron 7 millions de bétes à cornes, la république [entine en compte près de 30 millions ; et, d'après estimations les mieux fondées, cette dernière pournourrir dix fois autant d'animaux, soit donc un I de 300 millions de bœufs !

ci se pose naturellement la question du prix des "ains. Presque tous sont entre les mains de grands priétaires fonciers, descendants des premiers occuts espagnols, ou bien appartiennent à TÉtat qui a cédés jadis , sans réclamer de location , à des unes auxquels il n'ose les retirer, de crainte lener une révolution. Ils varient de prix indéfiniit, suivant leur qualité et leur position.

3 me contenterai de citer l'exemple de la contrée j'ai parcourue, à cause delà situation relativement illente où elle se trouve. La suerte [S/i de lieue ée ou 2,025 hectares) ne s'y trouve pas à vendre oins de 15,000 piastres, soit 75,000 francs, ou rancs Thectare. Ce taux est tout à fait excessif, et il ient de la confiance du propriétaire dans une iflu.^*

value prochaine ; aussi le prix de la location n'est-il nullement proporlionné à cette haute estimation. En effet, en comptant Tintérét du capital à 10 pour 100, ce qui est normal dans ces pays , Thectare de terre devrait se louer 3 fr. 60 c. Il n'en est rien cependant, et il varie entre 1 fr. 50 c. et 2 fr. 50 c. , ce qui établit ; le prix de location de la suerte entre 3,000 et 5,000 francs.

L'estancier a donc tout intérêt à ne pas acheter la terre, mais à la louer, et la seule dépense sérieuse gn'il ait à faire est la construction des habitations , car la rareté des ouvriers et Tabsence de matériaux rendent les bâtisses fort coûteuses. Aussi la plupart des estancias sont-elles des chaumières de la plus modeste apparence. Quant au salaire des gauchos, il est pour ainsi dire insignifiant, leur nombre étant extrêmement restreint en comparaison de l'importance de rexploitation.

L'usage se répand de plus en plus d'établir un^ barrière, faite de pieux placés de distance en dis^ tance , et supportant quatre ou cinq fils de fer des* tinés à limiter les propriétés, là où manquent 1^^ frontières naturelles, telles que des cours d-eau. L'ét^' blissement de cette ligne de démarcation est d'un pf^^ élevé, mais ses avantages, en empêchant les tro»^' peaux voisins de venir paître dans les chanlps encla^» compensent largement cette mise de fonds.

En ce qui concerne les spéculations auxquelles donl*^ lieu , dans la république Argentine , l'achat des t^^" raons, il en est une spécialement digne de remarqua *

'ons les jours le gouvernement cherche à reculer ses ontièrcs du côté sud-ouest, en chassant les Indiens illards vers les basses régions de la Patagonic. Les inres situées sur la frontière se vendent là pour des rix minimes, de 10,000 à 20,000 francs la lieue irrée : il s'agit d*en devenir légitime propriétaire , ) qui n'est pas facile pour l'étranger, livré aux intriaes et aux tromperies de certains indigènes; puis e tâcher, le plus possible, car c'est la condition de. L loi, de faire valoir tant bien que mal ces terrains, e capital consacré à ces acquisitions sera certainelent tout au moins immobilisé pendant un temps onné, car les incursions des Indiens et leurs razzias )mpromettent grandement tous les efforts. Mais un surviendra, dans cinq ans, dans dix ans peut-être, î les civilisés auront définitivement chassé les sautgeset les empêcheront d'avancer au delà des limites ) plus en plus reculées. Alors les terres achetées à tô prix ne pourront manquer d'augmenter de valeur une façon considérable.

Cette protection des frontières est même une des încipales occupations de l'armée argentine , quand 1^ n'est pas en révolution ; des lignes de forts sont ablies, une surveillance de jour et de nuit est ercée, et le gouvernement a décidé d'opposer, sur ces nfins les plus menacés de son territoire, un immense sstacle aux incursions des Indiens : cent lieues de 5sés vont être creusées entre les voleurs et les éleurs. Ainsi, le bétail ne pourra plus passer la fron- '1*6, ou il faudrait combler, en quelque endroit^ le

prodigieux sillon , ce qui permettrait toujours aux postes voisins d'arriver à temps pour disperser les maraudeurs. Une fois la frontière bien défendue, une route sera bientôt tracée ^ puis viendra un chemin de fer, qui reliera ces terrains extrêmes aux centres commerciaux.

Puissent mes aimables hôtes de VArroyo Malo voir bientôt leurs efforts couronnés des plus heureui succès ; c'est le vœu que je leur ai exprimé pendant huit jours de suite, en leur disant adieu chaque fois : car, obligé de retourner à Buenos-Ayres, je m'en allais tous les matins au bord de T Uruguay attendre le passage du bateau à vapeur; mais le service, désorganisé par la révolution , ne se faisait plus aux jours convenus : je ne voyais rien ven;ir, et je m'en retournais joyeusement pour passer quelques heures de plus à Testancia.

Le charme qui me retenait en si bonne compagnie fut pourtant rompu un jour : je vis se dessiner au loin le panache blanc de fumée, attendu sans trop d'impatience I et le lendemain je me trouvai devant Fray-Bentos, dont l'immense saladerOj devenu fameux par Vextractum carnis Liebig , aligne tout le long du fleuve ses hangars, ses palissades et ses machines.

Il existe une grande quantité d'établissements de ce genre dans tout le bassin de la Plata. Là sont amenés de l'intérieur tous les troupeaux de bœufs devenus gras , et en état de fournir une chair abondante. ^Comme ces abattoirs tuent de mille à quinxe

ts bœufs par jour, o]\ peut se «faire une idée de imense quantité de bêtes qu'il faut, pour soutenir ravail d'abatage pendant la saison, dont la durée d'environ quatre mois.

]es hécatombes offrent un spectacle intéressant , is un peu répugnant : les animaux affolés sont cessivement poussés d'un plus grand enclos dans plus petit, jusqu'à un dernier auquel aboutit une rte à coulisse. En cet endroit est posté un homme i saisit au laço la bête la plus rapprochée de lui : la terne s'ouvre alors, et Tanimal est entraîné dans un iloir étroit où le desnucador , d'un seul coup de letdans la nuque, Tétend roide mort. Le plancher r lequel il tombe est mobile et roule sur un petit emin de fer ; ce chariot est aussitôt mis en mouve- 5nt et remplacé par un autre xpagonnet qui reçoit e nouvelle victime...

En cinq minutes, ni plus ni moins, des travailleurs, grand nombre, armés de couteaux et de haches, corps demi-nu, ont vidé le bœuf, l'ont écorché, apé , disséqué et partagé en morceaux qu'ils alient ensuite, dans un ordre parfait, sur des chevalets éparés à cet effet.

On éprouve une étrange sensation en parcourant s hangars, où le pied glisse dans une boue saninte , où Todeur acre du sang monte à la gorge , où is ces bras rougis s'agitent dans une activité fébrile, i partie la plus importante des chairs est taillée en Miches de deux pouces d'épaisseur, qui sont succesi^ement plongées dans un bassin de saumure^ exço-

sées à Pair, puis couvertes de sel et séchées au soleil. La viande ainsi préparée a Taspect de la morue sèche; on Texpédie en couches superposées dans les navires, pour servir, sous le nom de came secca, à la nourriture des nègres au Brésil et à la Havane. C'est par 250 millions de francs que se chiffre annuellement la valeur de ce produit d'exportation des saladeros. Le bon marché de cette viande aurait dû favoriser son introduction en Europe, où tant de classes pauvres sont privées de cette alimentation si utile à ]*bomme; mais son aspect peu engageant et cette salaison à outrance sont, paraît-il, un objet de répugnance qui tient , pour les Européens , peut-être beaucoup du préjugé.

Découvrira-t-on enfin le moyen de transporter an delà des tropiques la viande parfaitement conservée? Le problème est du plus haut intérêt pour l'avenir de ces pays; car si d'immenses débouchés s'ouvraient tout à coup à ce nouveau commerce , les résultats en seraient presque incalculables et augmenteraient singulièrement les profits de Tindustrie pastorale à la Plata \

Les peaux, qui constituent, elles aussi, un important article commercial, sont exposées au soleil pour être séchées, puis plongées dans le sel ou simplement

1 Cett6 découverte semble être aajomrd'hoi on fait accompli : le Frigor^^* constmit par M. TeUier» a apporte de la Plata à l'Exposition aniverselle de P*"* «les morceaax de viande conservés à la tempëratnrQ de degré. Chacun * P* eoauUder qu'ils se trouvaient dans un état aussi parfait que deux heures ip* TalMfdge. Malheureusement les frais de transport sont encore trop élevés ^ SB pl«ta ioeeès à cette invention.

mprégnëes d'arsenic. En 1873, le marché de Buenosiyres en a exporté poar une valeur de 47 millions de rancs.

La graisse et tous les morceaux de viande non mployés sont déposés dans une cuve ; là , ils sont mdus par l'action de la vapeur et passent à Tétat de lif. Les os, lés cornes, les sabots et les crins sont paiement recueillis et livrés au commerce.

A Fray-Bentos , les meilleures parties du bœuf )nt destinées à faire de l'extrait de viande. A cet Bet, elles sont hachées menu, et bouillies dans 'immenses marmites remplies d'eau; puis toute la artie liquide passe au travers d'un tamis qui arrête ss parties solides. Après une seconde cuisson de plueurs heures, on laisse te bouillon se congeler, et on obtient ainsi cette pâte bien connue, dont un seul ilogramme représente quarante kilogrammes de ande avec presque tous ses éléments nutritifs. C'est re que six livres d'extrait représentent toute la chair on bœuf entier I Commencée il y a dix ans , avec un ipital de 12,500,000 francs, l'usine Liebig rapporte ijourd'hui à ses heureux actionnaires un revenu inuel d'à peu près 4 millions de francs !

Je quittai Fray-Bentos le 30 octobre pour me rendre Bnenos-Ayres , où je passai quelques jours , et me ici de retour à Montevideo ; hier encore, on était en eine révolution de Tautre côté du fleuve; aujourhui , comme par enchantement , tout est fini ! Le inéral Mitre s'est rendu et a demandé une amnistie 'nérale... accordée!

Vues de près, ces guerres civiles n*ont vraiment un caractère bien terrible, et il faut en rabattre beaucoup des nouvelles politiques, quand elles émanent da gouvernement; en effet, les victoires succèdent aux victoires ; seulement le lendemain ces heureux événements sont généralement démentis; ou bien encore les bulletins officiels annoncent qu'une grande bataille a été livrée, mais ils finissent par ces mots naïfs: tt Heureusement, nous n'avons eu aucune mort à déplorer. » Les habitants de Montevideo , qui ne perdent jamais l'occasion de plaisanter leurs voisins, expliquent ce fait de la manière suivante : En principe, quand les deux belligérants se rencontrent , ilî s'envoient réciproquement des parlementaires ayani pour mission de tenir à peîi près ce langage : a Nom sommes deux mille, dit l'un; et vous? — Nouî sommes cinq mille » , répond Tautre. Puis chacur retourne vers son camp respectif en proférant les menaces les plus terribles d'extermination... et le plus faible en nombre décampe à la faveur des ténèbres : la victoire est à Tautre.

Il y a quelques semaines, les insurgés ont rendu an gouvernement deux canonnières qu'ils avaient réuss à capturer. N'ayant pas assez d'argent pour les utiliser plutôt que de les détruire, ils ont préféré les resti tuer en faisant ce raisonnement plein de sens , qu< tôt ou tard ce serait à eux , Argentins, à payer ki frais!...

Il est fort à souhaiter, pour la prospérité du pays de voir cette révolution définitivement étouffée etl^'

aspirations des partisans de Mitre, qui poussent leur chef bien plus qu'ils ne le suivent, se calmer sagement après ce dernier échec. Des secousses de ce genre n'ont d'autre résultat que d^ébranler le crédit, d'effaroucher rémigration et de mettre le désordre dans les finances. La tranquillité, au contraire, dont la république Argentine avait eu le rare bonheur de jouir pendant quelques années, avait contribué à rendre considérables les relations commerciales de Buenos-Ayres avec le monde ; ainsi, pendant Tannée 1873, le total de Texporlation et (le l'importation s'est élevé à plus de 500 millions de francs. La Belgique n'est pas la moins intéressée des nations à voir prospérer ce commerce , car elle se trouve occuper le premier rang dans Texporlalion : le port d'Anvers a attiré à lui seul une valeur de 69 millions et demi de marchandises, soit le tiers de Texpor- ^lion totale de la république.

Somme toute , ces contrées que je viens de visiter sont fatalement destinées à un grand avenir, et elles offrent incontestablement àTémigrant riche ou pauvre un vaste champ à son activité et de sérieuses promesses de réussite. Quant à la vie qu'on y mène, elle laisse les plus q{iarmants souvenirs : il y a^quelque chose de bien attachant dans cette existence de liberté absolue, ftu milieu de la pampa sans limite , où, par métier, on se livre du matin au soir au double plaisir de l'éqaitation et de la chasse.

S'embarquer, emportant avec soi une bonne provision d'entrain, de cartouches et de santé, pour aller vivre pendant deux ou trois mois de cette vie active et

entraînante, ce n'est ni entreprise difficile, ni chos pénible! Ceux qui tenteront cette excursion ne regrel teront pas, au retour, d*airoir échangé pendant quelqu temps ces voyages, ces galops dans la prairie, ce chasses et tout cet attrait du nouveau, contre la vi d*£urope malgré tous ses agréments et ses cbarmei

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