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CHAPITRE PREMIER

Arrivée à Rio>dG-Janeiro. — La ville et les faubourgs. — Présenlalion à Tempereur et à rimpératrice. — Pétropolis et la foret vierge.

Rio-de-Janeiro, 15 décembre 1873.

En vingt-trois jours de traversée sur leLéopoldlI, nous venons de passer, presque sans transition, des brumes de TEscaut à Téelatante lumière des tropiques; une escale de douze heures devant Lisbonne, où nous avons dû subir la quarantaine, a seule fait diversion à la paisible uniformité de notre vie u de bord. ^)

Le 8 décembre, au -moment où Thomme de quart tt piquait » minuit, nous entrions dans la rade de Riode-Janeiro. En pénétrant dans la baie, on éprouve une singulière impression de serre chaude : Pair est tiède, embaumé, surchargé de vapeurs, et cette douce température contraste vivement avec la brise de mer, dont la fraîcheur vient de disparaître.

Vu l'heure avancée, nous ne pouvions débarquer. Ce soir-là, je restai longtemps à regarder, dans la demi-obscurité, le paysage qui se dessinait vaguement

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SOUS mes yeux : des éclairs de chaleur embrasaient le (iel par saccades, renforçant à Thorizon les hautes silhouettes des montagnes , tandis qu'à droite et à gauche, les nombreuses lumières de Rio et de Nichteroy se reflétaient dans Teattavec mille scintillements.

Tout cela, c'était Finconnu-, le nouveau, se présentant à mon imagination sous Taspect fantaisiste des idées imparfaites puisées dans les descriptions diverses. J'avais hâte de voir, et je regrettais cependant de quitter ce navire, qui me semblait être une parcelle du pays déjà si loin î

Le lendemain, dès la première heure , après avoir donné un coup d'oeil d'admiration à cette baie immense entourée de montagnes aux contours bizarres, aux crôtes brisées, couvertes d'une brillante végétation , je descendais en canot et me faisais débarquer dans le port.

Des rues étroites, des maisons sans apparence, de beaux jardins, une grande animation, un monde bruyant, affairé, de toutes couleurs, des soldats noirs, gênés dans leurs uniformes, des négresses de six pieds, beaucoup de parapluies faisant l'office de parasols, voilà ce qu'une course rapide en tramway me permet à peine d'entrevoir en m*emportant vers l'hôtel dos Estrangeiros,

La chaleur; on me dit qu'elle est accablante : tout le monde s'en plaint et s'évente, mais je m'attendais, je l'ai^oue, à bien autre chose; je jouis, à ce qu'il paraît, d'un privilège communaux nouveaux débardués : les tissus de la peau, encore habitués au froid.

sont moins accessibles aux effets de cette température élevée; mais on ne perd rien pour attendre, et cette heureuse influence cessera malheureusement bientôt de se faire sentir.

Cependant j*avais hâte de pouvoir parcourir la ville, dont Faspect si nouveau pour moi m'attirait. Le centre de l'animation est la rua Ouvidor^ rue des boutiques élégantes, lieu d'où se colportent les nouvelles, but de promenade, prétexte à flâneries ; elle est si étroite que les enseignes, placées perpendicu* lairement aux maisons, s'entre-croisent au-dessus de la ièie, formant un véritable réseau.

Que dire de cette population de toutes teintes, variant entre le café au lait et le noir d'imprimerie, qui circule et se presse dans les rues et sur les quais?' Les fils de Cham auraient-ils par hasard Tinfirmité de ne pouvoir penser que tout haut?... Le fait est que beaucoup d'entre eux se livrent, en marchant, à de longs monologues qu'ils* interrompent pour se saluer bruyamment quand ils se rencontrent. En voici un, vêtu en homme civilisé : il est coiffé d'un chapean gris et roidi dans son faux col; il se dandine agréablement avec cet air à la fois important et bon enfant qui caractérise sa race. A côté de lui passe en chantant son frère et congénère le portefaix, tête nue, portant derrière les oreilles, dans ses cheveux crépus, des cigarettes à moitié fumées, des allumettes et des cure-dents. Vêtu de quelques lambeaux de grosse toile, il laisse à nu des bras et des jambes qui, par la force et la couleur, rappellent le bronze.

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Plus loin une affreuse vieille, à la chevelure remplie de vermine, aux lèvres démesurément épaisses, fume philosophiquement la pipe et regarde passer avec dédain une petite négresse pimpante, tirée à quatre épingles, qui a mis une fleur écarlate dans ses cheveux laineux, et est arrivée, ô prodige! à se faire une raie!... Elle est vêtue d'un corsage éblouissant en satin vert, d'une jupe de mousseline blanche, et se promène avec Tair d'une personne habituée à faire des conquêtes !...

Mais le triomphe du genre est aux négresses de Mina. N'était le visage, ce sont de superbes femmes, je dirais plus volontiers des cariatides, tant leur air est majestueux, tant leurs formes sont colossales. Presque toutes sont marchandes de fruits et de légumes; elles surveillent leur étalage, accroupies sur le pas des portes ou sur la place du Marché. Leur tête est rasée, mais un énorme turban dissimule ce détail jusqu'au moment où quelque violente démangeaison décide ces dames à se découvrir pour chasser l'importun. Elles montrent à l'étranger ébloui toutes les séductions d'une peau d'ébène ; leur cou et leurs bras sont ornés de coraux qui ressortent singulièrement sur ce teint foncé ; et quand elles marchent, portant sur la tête un fardeau, elles jettent sur leurs épaules nues un châle si élégamment drapé qu'on croirait voir passer des statues antiques.

Tout à coup, j'entends derrière moi un grand tapage, des cris et des chants cadencés : rangeonsnous, pour faire place à cinq ou six nègres transpor-

tant, au refrain d'une chanson africaine, de lourds ballots que leurs robustes épaules soutiennent avec aisance. A chaque instant, pouréviter d'être écrasé, il faut se dissimuler contre les murs, et livrer passage à un tilbury à la capote relevée, dont le conducteur, sans souci du piéton, dirige la marche rapide sur un pavé dur et inégal.

L'histoire raconte que du temps de la grande Catherine , tout homme qui, en Russie, tenait à être bien en cour, portait par les plus grands froids des habits de nankin, comme pour attester que la température était des plus douces. C'est sans doute par un sentiment de vanité patriotique du même genre que l'usage est établi de se vêtir à Rio de la façon la moins confortable : au dehors, le chapeau à haute forme et les vêtements noirs sont presque de rigueur. Mais on se dédommage chez soi de cette mode tyrannique, et, une fois rentré , on se hâte d'endosser des vêtements blancs et de se chausser de pantoufles.

Les femmes en général sortent peu , mais elles sont loin de rester étrangères à ce qui se passe en ville. Dès que la chaleur du jour a un peu diminué, on voit successivement les fenêtres s'ouvrir, les persiennes se soulever, et une tête curieuse se mettre en observation jusqu'à la fin du jour.

Au reste, le spectacle de la rue ne manque pas de variété à ce moment, surtout dans les principales artères : c'est l'heure de la grande circulation, et la physionomie de Rio est vraiment alors rendue caractéristique par la quantité de tramways qui circulent

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de tous côtés, emmenant vers les faubourgs une partie notable des habitants. Sous un pareil climat, c'est un véritable bienfait d'être ainsi promptement et commodément transporté. L'égalité la plus démocratique existe sur les bancs de bois de ces voitures, où l'élégante haronessa coudoie sans hésiter le dernier des esclaves. Ce moyen de locomotion , établi seulement depuis peu d'années, a permis à toutes les personnes jouissant d'une petite fortune d'aller habiter les faubourgs, qui sont situés à plusieurs kilomètres du centre de la ville.

Aujourd'hui, le commerce et les affaires sont groupés dans la cité proprement dite : les faubourgs sont un refuge où l'on oublie, le soir, dans d'élégantes villas, derrière les palmiers, le brouhaha des rues pleines de monde, et la flévreuse agitation de la Bourse.

Les soirées ne sont pas cependant, pour tout le monde, le moment consacré à jouir de la fraîcheur; car , malgré une chaleur de 35 à 40 degrés centigrades, beaucoup de personnes osent affronter les théâtres, dont quelques-uns font tous les jours salle comble. Un des plus appréciés par la jeunesse dorée de la ville est l'AIcazar; il est indispensable d'aller là pour étudier sur le vif certaines mœurs brésiliennes en contact avec les grandes manifestations de la civilisation, telles que la Grande-Duchesse de Gerolstein ou la Fille de madame Angot.

L'autre jour, j'assistais à une première représentation de la Vie parisienne ; la foule était grande, mais une certaine anxiété se lisait sur plus d'un visage. Il y

.a, en effet, dans cette pièce un Brésilien trop en évidence, dont le rôle pouvait froisser la susceptibilKé de quelques-uns de ses compatriotes. L'administration inquiète avait bien songé à en faire un Péruvien ; .mais un ministre du Pérou venait d'être accrédité au iBrésil. En fin de compte , pour éluder cette grave difficulté, on en a fait un JBolivien. I/actrice à la mode fut couverte de fleursi, de bouquets, et, suivant Tusage local, ses adorateurs firent pleuvoir sur elle, à plusieurs reprises, des paniers remplis de roses effeuillées... L'opposition a bien envoyé à ses pieds quelques œufsfrais, l'équivalent de nospommes cuites ; •mais la police y a mis bon ordre, et, somme toute, la Vie parisienne , jouée sur le sol antique des Guaranys, y fera sans doute aussi sa centième représentation.

Voilà un spécimen de nos plaisirs du soir. — Le jour, je ne me lasse pas de contempler» des fenêtres de mon hôtel, situé à Botqfogo, le magnifique spectacle de l'entrée de la baie sillonnée de navires, grands •ou petits, qui partent ou qui arrivent.

C'est encore un véritable événement que l'entrcc en rade des paquebots venant d'JEurope :: au moment où ils jettent l'ancre, lâchant la vapeur ^ui siffle et tourbillonne, ils semblenttout essoufflés de leur longue course de deux mille lieues. Ils sont notre lien avec les absents, car ils nous apportent les nouvelles attendues et inattendues , vieilles déjà de trois semaines; mais qu'importe? le courrier est toujours impatiem- «mcnt désiré!... L'importance de ces arrivages va^du

JirdJD bokDÎqne da Rioule^aoeiro ; \'^vnlM« ^ ^i

raude, apparaît tout à coup, volligeant auprè3 des fleurs, ou plongeant son bec effllé dans leur calice entr'ouvert.

Toutes ces merveilles m'invitaient à aller les contempler du sommet du Corcovado, d'où le regard devait les embrasser dans leur ensemble. Cette excursion est d'ailleurs une des premières qui vous sollicitent en arrivant à Rio-de-Janeiro, et j'avais hâte de l'accomplir. Ce fut la nuit et à la faveur d'un splendidé clair de lune que je me mis en route.

La montée, par un chemin bien entretenu, est assez facile et se fait presque entièrement à cheval. Un parapet en maçonnerie couronne le sommet, et de cet endroit on embrasse toute la ville et son panorama incomparable. Au moment où j'atteignais le faîte, les rayons de la lune s'effaçaient peu à peu devant les premières lueurs de l'aurore ; puis le soleil sembla surgir de la mer et éclaira par des traînées de lumière, dans une atmosphère parfaitement transparente , les moindres détails du paysage. Le Pain de sucre ^ ce rocher conique qui garde l'entrée de la baie, mé parut tout a fait réduit par la distance; les maisons, les rues, les jardins, surtout les grands palmiers du Jardin botanique, me firent l'efiet de joujoux de Nuremberg. Je distinguais jusqu'aux voitures circulant dans les rues, tandis qu'à l'horizon , les vagues de la mer , les prairie^ ondulées, les îles de la baie et les contre-forts des montagnes rcssortaient comme sur un plan en relief.

Quelques jours après mon arrivée, j'eus Thon-

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nenr d'être admis à présenter mes hommages à LL. MM. Tempereur et Timpératrice. Le château impérial de San Christovâo est situé à Textrémité d'un des faubourgs de Rio, sur une élévation de terrain d'où Ton découvre un horizon assez vaste. Le palais est considérable ; il est construit dans le style de rarchiteclurc italiemae et contient quelques belles salles , meublées en général très-sobrement.

Malgré la présence des hallebardiers qui montent la garde sur les escaliers» le palais est ouvert à tops, et, dans Faccueil fait par les chambellans et Tentourage à ceux qui se présentent, on sent que le maître recevra chacun avec bonne grâce et bonté.

C'était un samedi, jour d'audience pour ainsi dire publique, car tout le monde est admis à parler à Dom Pedro II. A l'extrémité d'une longue galerie, j'aperçus Tempereur, en habit noir, s'arrêtant auprès de chaque personne, tendant souvent la main, et écoutant toujours avec une visible attention son interlocuteur. Rien de plus frappant que le spectacle à la fois simple et émouvant que j'avais sous les yeux: j*ai vu là des hommes de condition modeste et vêtus pauvrement attendre leur tour pour soumettre sans intermédiaire leur requête au souverain. L'empereur, avec autant de bienveillance que de dignité, laisse ainsi venir à lui, une fois par semaine, tous ceux d'entre ses sujets qui croient avoir une réclamation à faire ou une faveur à solliciter. On raconte par la ville que cette excellente coutume est parfois un frein salutaire pour le fonctionnaire qui serait

lente de se laisser entraîner à prendre une mesure arbitraire.

Mon chef, M. £artfaoleyns de Fosselaert, ministre de Belgique, me présenta à Sa Majesté, qui daigna me parler de la manière la plus gracieuse de mon pays et de ma famille. Sa mémoire est vraiment surprenante ; elle se rappelle tous les noms, et revient sur des incidents dont les iniéressés eux-mêmes ont souvent perdu le souvenir.

Au sortir de Taudience -de Fempereur, nous nous sommes rendus chez Timpératrice ; il est impossible d'oublier l'accueil plein d'une gracieuse bonté que Sa Majesté fait à ceux qui ont Thonneur de rapprocher. Cette bienvenue souhaitée au nouvel arrivé est une des premières et des meilleures impressions qu'il m'ait été donné de recueillir dans ce beau pays du Brésil.

Pëtropolû, 15 janvier 1874.

Pétropolis est le séjour habituel de la cour pendant la saison d'été, qui, dans l'hémisphère sud, commence au mois de décembre. C'est également sur ces hauteurs que se transportent le corps diplomatique et le monde élégant de la capitale, pour fuir les chaleurs de la côte et les dangers de la fièvre jaune.

On s'y rend ennaviguant d'abord, pendant une heure et demie, sur un petit bateau à vapeur qui traverse la baie et côtoie les îles pittoresques dont elle est parsemée. Au débarcadère de Mauà, situé au nord, le voyageur trouve un chemin de fer qui, en un parcours

d'une vingtaine de minutes, le conduit jusqu'au pied de la montagne, et lui fait traverser uneplaine tantôt marécageuse, tantôt couverte de champs de cannes à sucre. A la station, des voitures attelées de quatre mules vous reçoivent, et Ton part au grand trot. On monte à une hauteur d'environ trois mille pieds, par une route assez bonne, qui permet de découvrir, à chaque tournant, un splendide panorama. Au bout de deux heures d'ascension, on arrive à Pétropolis.

Malgré la hauteur déjà considérable à laquelle se trouve situé ce village, il est fort encaissé dans les montagnes ; de tous côtés la campagne* a un aspect sauvage, et les collines environnantes sont couvertes de forêts. La rue principale est divisée dans sa longueur par un torrent convenablement canalisé et bordé d'arbres; les maisons sont assez simples, bâties en général dans le style de chalets ou de villas, et quelques-unes dans une position charmante.

Il y a une grande diOerence de température entre Pétropolis et Rio-de- Janeiro ; ici nous sommes sous un climat tempéré : quoique à midi le soleil soit encore fort chaud, les matinées sont délicieuses ; n^ais dès le coucher du soleil l'humidité est telle qu'il est à peu prés impossible de s'asseoir hors de la maison. Hélas ! la pluie me parait devoir jouer un grand rôle dans notre existence, car elle tombe sans presque discontinuer, pendant des journées entières, avec une vigueur toute tropicale... L'humidité qui en résulte est si grande que tout en est pénétré : les vêtements, les livrés, les provisions de tout genre s'en imprègnent

d'une façon désolante; au bout de vingt-quatre heures ou retrouve ses chaussures couvertes d'une véritable couche de champignons. Une si grande quantité d*eau ne peut réjouir que les crapauds, dont Tespèce est nombreuse et variée; ils sont gros comme les deux poings; on les trouve partout, non-seulement dans les rues, mais aussi dans les maisons. La nuit, quand tout est calme, ces hideuses bétes se livrent à une musique tout à fait étrange; de leurs gosiers puissants partent des sons divers, qui tantôt imitent des gémissements lointains, tantôt ressemblent à des coups de marteau répétés; cette lugubre symphonie ferait merveille dans quelque repaire de sorcières. Les premiers soirs, en me couchant, j'éprouvais un certain dégoût à voir courir autour de moi de grands cancrelats aux antennes démesurées ou quelque grosse araignée folâtre qui parcourait lentement mon moustiquaire ; mais on s'habitue assez vite à ces hôtes plus répugnants qu'incommodes.

La principale distraction de notre séjour d'été consiste à faire des excursions dans les environs. Peu d'endroits se prêtent mieux aux promenades à cheval, tant par la variété des sites que par l'imprévu et le pittoresque qui se rencontrent à chaque pas dans les mille recoins de cette charmante contrée.

Je n'oublierai pas de longtemps l'admiration profonde que j'éprouvai en pénétrant pour la première • fois dans* une forêt vierge. Nous suivions une picada, mauvais sentier tracé pour le passage des mules qui portent à Pétropolis les produits de quelques Jazendas

(propriétés d'exploitation) éloignées; et, marchant au hasard, nous pénétrâmes tout à coup en plein bois. On est moins frappé d'abord par la beauté ou la

grosseur des arbres que par Timprévu et roriginalitc de cet amoncellement de verdure et de fleurs éclatantes. Le fourré est tellement épais qu'on n'y voit guère à plus de vingt pas. Il est difGcile de se figurer, quand on ne Ta pas vu, ce dôme de verdure, ce grandiose de la végétation et l'effet gracieux de ces lianes courant d'un arbre à l'autre, enlaçant de leurs gros anneaux quelque énorme tronc couvert de mousse, pour retomber ensuite de la plus haute branche, droites, minces et flexibles, jusqu'à terre.

Quelques-unes de ces lianes, s' arrêtant à mi-chemin, balancent à leur extrémité des touffes d'orchidées dont les fleurs multicolores se groupent capricieusement et forment de ravissants bouquets. On voit des arbres si complètement envahis par les plantes parasites qu'ils semblent verts encore et parfaitement vivaces, tandis que depuis longtemps déjà leur sève a cessé de couler... Des espèces innombrables et variées de fougères arborescentes, de plantes aux feuilles énormes, s'élancent du sol et s'accrochent partout au flanc noir des rochers, aux arbres, aux pierres détachées qui transforment les ruisseaux en cascades.

Séduits par le pittoresque de notre promenade, nous avions attaché à des arbres nos chevaux', dont le sabot était mal assuré sur les pierres humides, et nous poursuivions notre route à pied. Tout à coup le sentier,

contournant en corniche le flanc de la montagne, nous permit d'entrevoir dans un admirable fouillis de verdure un océan de fleurs rouges, jaunes, violettes, tandis qu'une légère brise soulevait les feuilles de certains arbres et les faisait passer alternativement du blanc d'argent au vert d'émeraude. Au loin, nous apercevions ]a baie de Rio , les îles, et, dans le fond, la ville et la rade , où les navires à Tancre étaient marqués par de gros points noirs; à Thorizon, la mer et les singulières découpures du Corcovado et du Pâo d'assucar.

Notre excursion , un peu à l'aventure , nous avait bien menés là dans une vraie forêt vierge; mais je dois dire, à ce propos, qu'en ma qualité de nouvel arrivé, et dans mon impatience de voir le matto virgen, dont le nom seul ouvre l'imagination à toute espèce de mystères, je l'ai vu souvent où il n'était pas. Il faut , à ce qu'il paraît, pour avoir droit à la virginité en cette matière, que la forêt n'ait reçu les atteintes ni du fer ni du feu. Or il arrive ceci : les propriétés sont tellement vastes en ce pays qu'on ne se donne guère la peine de ménager le terrain. Quand un planteur veut faire un champ, il met le feu à la forêt; les cendres mêmes des arbres qui la formaient rendent cette terre excellente; elle produit surabondamment, mais à la longue finit par s'épuiser. Alors le proprié-» taire l'abandonne, et la force de la végétation est telle qu'au bout de trente ans une nouvelle forêt couvre ces terrains jadis cultivés. A l'œil, ce bois semble parfaitement vierge ; une chose cependant marque la diffé-

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rcnce entre Tancienne forêt et la nouvelle. Lorsque, pour la première fois , on y a mis le feu , souvent les plus grands arbres ont résisté à la violence de Tin- ^.endie : ils sont bien dépouillés de leur feuillage, morts et à moitié carbonisés ; mais ils restent debout, et le cultivateur est trop avare de sa peine pour abattre ces gigantesques carca«ses^qui n'arrêtent ni Tair ni la lumière. Quand la forêt a repoussé pour la seconde fois, ces anciens de la première végétation dépassent de toute la hauteur de leur cime séculaire les plus grands arbres de la génération nouvelle, et il est curieux de voir ces géants décharnés ou couverts de lianes dominer les champs et les bois, tandis que leurs branches desséchées servent de perchoir à tous les oiseaux de proie de la contrée.

£n revenant ce jour-là de notre excursion, nous nous arrêtâmes sur la lisière de la forêt, devant un cabanon où un brave colon nous indiqua la route à suivre, après nous avoir gracieusement oflTert, pour nous réconforter, elwas niilch. Il n*y a pas lieu de s'étonner d'entendre parler Tallemand dans cette contrée, car Pétropolis étant une colonie presque entièrement peuplée par les enfants de la Germanie, c'est leur langue qu'il faut employer tout autant que celle du pays. Il est intéressant de retrouver si loin d'ellemême TAllemagne avec ses types, ses usages et même ses noms : en effet, les différents points de la montagne ou de la vallée défrichés par les colons s'appellent : Palatinat, Bingen, Westphalie, etc.. Chaque arrivant a donné à sa nouvelle installation le nom de

la patrie absente, et ces désignations sont restées. A Féglisc, les colons viennent le dimanche assister aux offices et chantent en chœur, comme c'est Tusago dans leur patrie lointaine. £n les observant, revêtus des costumes qui datent encore des jours de fête d'avant Témigration, ces hommes à la grande houppelande , ces vieilles au vêtement sombre et sévère, ces jeunes filles aux longues tresses blondes, on se croirait volontiers transporté dans quelque village des bords du Rhin. Je les ai vus le jour de Noël venir assister dévotement à la messe de minuit, et se réunir ensuite, par familles, dans leurs modestes habitations où ils n'avaient eu garde d'oublier le joyeux arbre étincelant de petites lumières; mais par tant de degrés au-dessus de zéro, nous voici bien loin de la traditionnelle bûche de Noël !

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