CHAPITRE II
Voyage daus la province de Saint-Paul. — Les serpenls. — Les fourmilières. — Fazenda de Sete-Quedas. — Le café. — Essais de colonisation.
A bord de la Vénus^ i" février 1874.
Le contre-amiral du Quilio, commandant la station française de TAtlantique sud, a bien voulu m'oflrir de l'accompagner sur la Vénus j portant son pavillon, pour aller jusqu'à Santos, puis faire de là une excursion dans là province de Saint-Paul.
Un voyage sur une frégate a quelque analogie avec la vie de château lorsqu'il pleut : on est fort bien installé, il est vrai, mais il est impossible de sortir, et il faut se distraire avec ses propres ressources. Elles ne manquaient pas sur la Vénus ^ et les heures s'écoulaient très-agréablement, tantôt sur la dunette ou au salon de l'amiral, tantôt au carré des ofGciers où la conversation, pleine de verve et d'esprit, faisait pleinement honneur à son droit de cité sous le pavillon français.
Le but de notre excursion n'était malheureusement pas bien éloigné , et après une trentaine d'heures de navigation, nous mouillâmes dans la baie de Santos pour saluer des coups de canon d'usage le pavillon brésilien hissé sur le fort.
La première journée fut consacrée à explorer les
rives environnantes, et à faire avec l'équipage une grande pêche, où chaque coup de filet ramena bon nombre de poissons de toutes formes et de toutes espèces. Le lendemain , la chaloupe à vapeur nous remorqqa en canot dans la rivière large et profonde qui baigne Santos.
Cette ville est dans la plus heureuse situation pour servir de port : elle tourne le dos à la baie proprement dite, et elle en est séparée par une étendue de terrain plat de plus de trois milles, qui l'abrite complètement des ventç du large. Cest aujourd'hui un des premiers ports commerciaux du Brésil : de là partent toutes les cargaisons de café que la province de Saint-Paul exporte en très-grande abondance. Cette importance, du reste, aura cessé en partie, au profit de la capitale de Tempire, quand Saint-Paul sera reliée à Rio de Janeiro par un chemin de fer dont Faclièvement ne peut guère tarder plus de deux ou trois ans.
Les maisons de la ville sont bâties directement sur le quai, plusieurs même sur pilotis; à part les grands magasins où s'entassent les balles de café , il n'y a rien d'intéressant à y voir; aussi n'avons-nous pas tardé à monter en wagon pour gagner Saint- Paul.
Le chemin de fer qui gravit les pentes de la serra do mar fait grand honneur aux ingénieurs anglais qui l'ont construit : la montée se compose de quatre rampes successives d'une inclinaison considérable, et sur chacune d'elles le train est tiré à l'aide d'un câble sollicité en haut par une machine à vapeur. Une des parties les plus intéressantes de la route est W
passage d'un pont jeté entre deux montagnes. Ce pont, en plan incliné, décrit une courbe élégante, à plus de deux cent cinquante pieds de hauteur. De tous côtés, au-dessus comme au-dessous de soi, on ne voit que forêts épaisses, où des arbres chargés de fleurs tranchent d'une façon charmante sur ce fond de verdure.
Arrivés sur le plateau supérieur qui s'étend indéfiniment à l'ouest, nous ne tardâmes pas à atteindre la capitale de la province. Saint-Paul est une ville rendue fort animée par son Ecole de droit et son grand commerce de café. Elle renferme aussi un couvent de Pères capucins. Français d'origine, qui nous ont reçus avec le plus aimable empressement, nous faisant les honneurs de leur maison, de leur collège et de leurs jardins. Le musée de cet établissement est spécialement remarquable par une collection des serpents qui pullulent, parait-il, dans cette région, et par quelques beaux échantillons minéralogiques et géologiques. On nous a montré, entre autres choses, une pierre curieuse : c^est une sorte de tranche de granit ayant deux à trois centimètres d'épaisseur, et dont la flexibilité est telle qu'on peut la plier fortement sans la briser.
Les Pères insistèrent pour nous faire visiter leur maison de campagne, et nous acceptâmes avec plaisir cette excursion pour le lendemain. Un capucin à cheval nous accompagna : c'est un aimable homme, le Père Généreux; mais il a l'aspect plus guerrier que monastique, avec sa longue barbe, son chapeau
de feutre gris à larges bords , sa robe relevée laissant voir de grandes bottes armées d'éperons gigantesques ! Au bout d'une heure et demie de marche à travers un pays raviné par les pluies et fort peu habité, notre cicérone nous arrête , et nous annonce qu^èn ce moment même nous nous trouvons sur le point mathématique où passe le tropique du Capricorne. Nous le croyons sur parole ; mais en pénétrant dans la zone tempérée, le soleil se charge de nous faire sentir qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux cette importante division géographique.
Nous voici arrivés : tout le collège est réuni devant la maison pour nous recevoir, et un groupe de jeunes musiciens nous souhaite la bienvenue par une joyeuse fanfare. En visitant le parc qui entoure cette habitation de campagne, on nous fait voir un vrai caprice, un prodige de la végétation tropicale : il y a quelques mois, le jardinier coupa un beau cèdre, en fit deux poutres d'inégale grandeur qu'il mit en croix et érigea ainsi, sur un monticule, une sorte de calvaire. Aujourd'hui, cette croix a pris racine, et de ses trois extrémités supérieures sont sorties de belles branches couvertes de feuilles, qui en font un arbre véritable. A côté se trouve un autre tronc coupé à la scie aux deux extrémités; il a été mis en terre il y a quinze jours, et c'est déjà un arbrisseau abondamment orné de verdure. Aussi, quand je laisse maintenant pendant quelques heures mon parapluie ou mon bâton dans un coin humide, je tremble de le retrouver couvert d'une luxuriante végétation!,..
Le soir, au moment oh nous allions nous mettre en roule pour retourner à Saint-Paul, un orage effroyable éclata; la chevauchée du retour était peu tentante, et nous acceptâmes Toffre qui nous fut faite de coucher au couvent. Je partageai av«c mon ami le comte deLaugier-Villars, secrétaire de la légation de France, une chambre donnant de plain-pied sur le jardin, et tandis que nous devisions sur les douceurs de Fhospitalité, un bien dangereux voisin veillait dans Tombre ! En effet, le lendemain matin, je vis sortir de dessous le lit de mon compagnon un petit serpent qui était aussi venu chercher un refuge pendant la tempête. Nous parvînmes à le tuer : on me dit que c'était un ibiracuca, le plus dangereux reptile connu dans la province de Saint-Paul. On meurt, parait-il, presque instantanément quand on a été mordu.. . Quel agréable camarade de lit!...
La rencontre de ces serpents , grands ou petits, est toujours une chose désagréable; mais en réalité le danger d'être mordu est bien tnoins grand qu'on ne pourrait le supposer. Que de fois n'en ai-je pas aperçu dans les bois, dans les jardins, voire même sur les routes! Mais ces reptiles s'enfuient toujours à l'approche de l'homme , rampant lestement dans les grandes herbes, qu se perdant dans les arbres en montant de branche en branche pour essayer de fuir. Comme le serpent est avant tdut craintif, il se tient en éveil et décampe au moindre bruit; il faut donc un hasard bien malheureux ou une absence complète des précautions les plus élémentaires pour les fouler
aux pieds ou les mettre en colère. Il suffit, pour s'en garantir à peu près sûrement , de frapper Therbe d*un bâton ou de mareber avec prudence.* La plupart des noirs vont partout nu-pieds; il est vrai que leur peau est durcie au point de valoir toutes les chaussures du monde. .Les cas les plus fréquents de morsures se présentent pendant la cueillette du café : quand les travailleurs attaquent les branches basses , les serpents leur piquent les mains; mais les nègres , fort experts en poisons et contre-poisons , se servent , quand ils sont mordus, d'une certaine liane extrêmement commune dans la contrée : ils en mâchent un morceau, avalent le jus et posent sur la plaie les filaments réduits parla mastication en une sorte de pâte. L'efiet de ce remède est presque infaillible, et son emploi serait sans doute bien précieux en Europe contrôles nombreuses piqûres de vipères , dont les suites causent peut-être en moyenne plus d'accidents que tous les reptiles soi-disant terribles de ce pays.
Nous continuons notre excursion dans l'intérieur de la province en reprenant le chemin de fer jusqu'à Textrémité de son parcours. Grâce à Textrême lenteur de notre marche, nous avons le temps d'examiner le paysage, faisant parfois de longs arrêts en attendant qu'un troupeau de bœofs, nonchalamment couchés sur la voie, veuille bien se déranger pour nous laisser passer.
A la station du Salto, nous prenons des voitures du pays. En fait de carrosserie, rien n'est curieux et ingénieux comme ces véhicules appelés trolls, dont
les ressorts sont remplacés par des planches posées dans le sens du timon. Ces planches, faites d!un bois presque incassable et parfaitement flexible, résistent mieux que le fer et Tacier aux plus rudes cahots.
Mais aussi , quels chemins ! si Ton peut appeler ainsi une suite de ravins, d'ornières profondes, de pentes invraisemblables, et souvent de grands trous. Qu'importé ! le cocher n'en aborde pas moins bravement l'obstacle; les mules sautent, la voiture suit, on se croit perdu; mais non, bêtes, gens, véhicule, tout se retrouve au grand complet de l'autre côté : on n'a eu que la peine de se cramponner à son banc pour ne pas être lancé bien loin dans l'espace. J'ai traversé ainsi vingt fois en voiture des passages que j'aurais crus inFranchissables , et sur lesquels les cochers se lancent à fond de train. Je ne sais ce qu'il faut le plus admirer de leur adresse, de la fermeté de leurs poignets capables de maintenir ces quatre mules endiablées, ou de la solidité extraordinaire de leurs chars.
Itù, oïl nous allons coucher, est une petite ville noyée dans la verdure et dont l'aspect extérieur est des plus riants ; mais ses rues non pavées, ses maisons malpropres, la rendent moins séduisante à l'intérieur.
En visitant les jardins environnants, je fus frappé de la quantité de monticules, hauts parfois de vingt pieds, qui s'élèvent de tous côtes en forme de cônes allongés. Ce sont des fourmilières recouvertes d'une épaisse couche de terre glaise durcie par l'action du soleil, qui abritent, jusqu'à des profondeurs considé-
rables, des myriades de fourmis. Ces insectes sont la plaie du pays : quand une de leurs tribus se met en voyage, tout ce qu*elle rencontre est ravagé ; il leur faut quelques heures pour dépouiller complètement un grand arbre; si même une maison se trouve sur leur passage, elle est bel et bien saccagée. Il est fort intéressant, du reste — au moins pour le voyageur — de voir travailler ces industrieuses petitesbétès, sur un arbre, par exemple. Voici comment elles s'y prennent : un détachement monte aux branches et s'occupe à scier des morceaux de feuilles d'une grandeur uniforme ; ces découpures, tombant à terre , sont aussitôt enlevées et transportées en lieu sûr par le gros de l'armée resté au pied deTarbre. La fourmilière est quelquefois très-loin faussî rencontre-t-on souvent sur les chemins, ou à travers les bois et les plaines, un véritable ruban de fourmis qui vont et viennent, sans que jamais aucun obstacle, excepté Teau, puisse les arrêter dans leur marche.
Le planteur leur fait une guerre à outrance. Dans toutes les fazendas , des hommes spéciaux n'ont d'autre occupation que de rechercher les fourmilières pour en faire le siège en règle; généralement on en vient à bout par Tasphyxie. \a formigueiro bouche toutes les galeries connues, puis fait flamber des matières sèches à une extrémité de la mine : la fumée qui s'échappe indique toutes les issues non encore fermées, et Ton finit ainsi par détruire, dans son propre refuge, la dangereuse tribu. Le gouvernement a promis une récompense de cinquante contos
(125,000 francs) à Finrenteur d*un moyen sûr e prompt pour détruire les fourmis... On cherche encore
Cahotés dans nos trolls, nous poursuivons notn route en traversant successivement des prairies, dei bois pleins de fraîcheur, des champs de maïs ou Ai riz, eniin des plantations de café. Dans cette région fer tile, celles-ci deviennent bientôt la seule culture : de toutes parts on n*aperçoit plus que des caféiers étages en rangs symétriques sur le flanc des collines. Ces arbrisseaux ressemblent assez au camélia ; leur hauteur varie d'un à trois mètres, suivant Tâge des plantations. Chaque caféier est taillé en forme de ballon; son feuillage vert sombre, à reflets métalliques, est moucheté en cette saison par les taches blanches de ses fleurs. .
Nous arrivons à Campinas, ville importante qui sert de trait d'union entre Tintérieur qui produit et le centre des affaires qui achète. J'avais un vif désir de voir de près, et dans tous ses détails, une grande fazenda de café, pour me rendre un compte exact du travail qui se f^it dans une exploitation de ce genre ; je ne tardai pas à être servi à souhait, car le commendador Joaquim Bonifacio de Amaral nous proposa de visiter sa propriété de Sete-Quedas.
L^Jazenda proprement dite, c'est-à-dire le corps de logis principal, se compose d'une vaste maison à un étage, sans architecture et sans élégance ; là se succèdent de grandes salles, dont le plus souvent quelques fauteuils à bascule et des chaises en jonc forment tout le mobilier. Derrière ce bâtiment établi sur un
point culminant, sont rangés les magasins où s'entassent les récoltes, et tout autour les séchoirs, grands carrés de vingt à trente mètres de côté, sur lesquels on étale les baies fraîches du café pour les faire sécher au soleil. A droite on aperçoit les hangars abritant les machines qui, toutes mises en mouvement par une forte chute d*eau, sont destinées, soit à soulever les pilons qui opèretat la décortication, soit à mouvoir la scierie dont Tusage est indispensable pour débiter les arbres de la forêt voisine. A gauche s*éten-
dent les dépendances, c*est-à-dire les habitations des esclaves; et plus loin, sur le versant de la colline, on remarque une agglomération pittoresque de pauvres cabanes entourées de jardinets. Ce coin de terre est abandonné aux esclaves; ils y construisent de modestes réduits, où ils vont jouir des heures de liberté qui leur sont accordées de temps à autre. A cinq cents mètres de là, on aperçoit le village où notre hôte vient de faire un essai de colonisation.
L'œil du maître peut donc surveiller tout» et c'est là le caractère distinctif de ces établissements : rien n'y est sacrifié à Tagrément, au luxe, ni même à la fraîcheur : tout y est aménagé en vue de Futile. L'aspect général manque de gaieté, et cependant, avec un peu de goût et une faible dépense, on pourrait rendre ces habitations élégantes et confortables. Mais si le bienêtre du planteur est négligé, du moins des soins minutieux sont-ils apportés aux opérations délicates et multiples par lesquelles il fait passer sa récolte dans la période qui sépare la cueillette de la vente.
Nous ne nous doutons guère, en eOet, en dégustant en Europe une tasse de café, de toutes les manipulations auxquelles ont été soumises les graines avant d'arrirer jusqu'à nous!
Le fruit du caféier est rcfnfermé dans une espèce de poche dure et rouge ressemblant à une cerise; il consiste en deux grains juxtaposés. Une fois cueilli, on le jette dans un bassin pour imbiber d'eau son enveloppe ; puis on Fétale sur des séchoirs, où il est fréquemment retourné pour recevoir sur toutes ses faces les rayons du soleil.
Lorsqu'il est bien séché et que Tenveloppe est crevassée et racornie sous l'action de la chaleur, il passe sous les pilons qui produisent la décorticalion. Puis un tamis vivement agité par un mouvement de va-et-vient sépare la pulpe du grain ; celui-ci reste encore recouvert d'une mince pellicule que Ton enlève à son four au moyen d'un second tamis exposé à une forte ventilation; l'enveloppe légère, chassée au dehors, sert de base dans la suite à un excellent engrais.
Enfin les grains sont jetés dans un gros tube destiné à les séparer mécaniquement en trois grosseurs différentes. On économise ainsi un immense travail de main-d'œuvre, ce qui n'empêche pas cependant les esclaves, spécialement chargés de ce soin, d'épurer de nouveau chaque tas. En réalité, gros et petits grains sont de même qualité, puisqu'ils proviennent du même arbre ; mais il paraît que leur valeur commerciale diffère, car les petits grains ressemblent à ceux
da café moka , et sont a vendus sous cette dénomination» sur les marchés d'Europ.e. On boit donc, dans le monde entier, une quantité énorme de café d*Amérique que Ton trouve mille fois meilleur parce qu'on le croit d'Arabie.
Il est regrettable que ce produit si important du Brésil n'ait pas encore obtenu toute la faveur qu'il mérite; malheureusement, au lieu de chercher à convaincre les consommateurs par l'évidence, la plupart des planteurs ou exportateurs brésiliens se servent encore de singuliers subterfuges : ainsi, une grande partie de leur café est vendue aux États-Unis ; mais pour l'écouler plus facilement, ils font subir aux graines une opération appelée « brunissage )) , qui consiste à les rouler sur elles-mêmes pendant un certain temps,
de façon à leur donner une teinte lustrée En quoi
la qualité y gagne-t-elle? En rien absolument, et pourtant cette petite opération fait, dit-on, vendre ce produit beaucoup plus cher.
Quoi qu'il en soit, le café ainsi préparé est mis en sac et pesé par arrobes de seize kilogrammes, dont la valeur marchande est en moyenne de dix mille reis (27 fr. 50 c.).
Le propriétaire de Sete-Quedas nous dit qu'en comptant largement les frais que lui coûtent annuellement Tenlretien de ssifazenda, de ses machines, la nourriture de ses cent travailleurs ainsi que le transport des denrées, le total de ses dépenses ne s'élève pas à plus du cinquième des recettes; son bénéfice net par arrobe de café est alors de huit mille
reïs, soii vîngt«deux francs : et comme il récolte en moyenne, sur ses deux cent mille pieds de café, vingt mille arrobeSy il se crée un revenu annuel d*environ un demi-million de francs, qui lui assure un avenir paisible — et à Tabri du besoin.
Le Brésil est aujourd'hui le premier pays du monde pour la production du café : l'exportation de cette denrée, qui était en 1830 de moins de deux millions de kilogrammes, a atteint en 1873 cent quarantesix millions de kilogrammes; elle s'était même élevée à un cbiflfre supérieur quelques années auparavant.
L*avenir de cette culture est donc magnifique, pourvu qu'elle trouve toujours à sa disposition un nombre suffisant de bras : en effet, si la production s'accroît, la consommation augmente aussi notablement dans le monde entier. A coup sur, le terrain ne manquera pas, car aujourd'hui, de toutes les provinces de l'empire, quatre seulement exportent le café; ce sont celles de Rio-de-Janeiro, Saint-Paul, Bahia et Ceara. Ces provinces ne sont pourtant par les seules où la culture du café soit possible, et, d'après les observations de naturalistes distingués, cette plante vient bien depuis la température moyenne de 12°, 5 centigrades jusqu'à celle de 31* , sur les collines bien exposées; or, dans toutes les parties de l'empire, il y a quantité de terrains placés dans ces conditions climatériques et topographiques favorables.
Peu de plantes, d'ailleurs, récompensent mieux le cultivateur de sa peine : un hectare de terre peut contenir en moyenne 918 caféiers, qui produisent
674- kilogrammes de café dans les terres inférieures, 1,384* kilogrammes dans les terres de seconde caiégoriCy et 2,022 kilogrammes dans les terres de première qualité^ Un seul travailleur suffit pour prendre soin d'une plantation de deux hectares et obtenir un produit d'environ 1,112 francs dans les terres inférieures, de 2,283 francs dans les terres de seconde catégorie, et de 3,336 francs dans les terres de premier ordre , et cela, en supposant le café vendu au prix ancien de 0,80 centimes le kilogramme, tandis que les prix actuels sont plus que doublés et tendent toujours à s'élever.
La création de nouveaux chemins de fer, décrétés parla loi du 24 septembre 1873, contribuera sans doute à faciliter encore cette culture, avec laquelle aucun produit agricole ne peut rivaliser pour l'élévation des prix, la petitesse du volume, l'étendue de la consommation et les facilités de transport par voie ferrée.
Mais ici se présente un problème qui ne me semble pas encore près d'être résolu : où se recruteront les travailleurs? Les esclaves, grâce à la nouvelle loi d'émancipation, auront disparu du Brésil dans une vingtaine d'années; seront-ils remplacés par des colons? — A première vue, cela ne parait guère probable, du moins dans un avenir aussi rapproché; car cette malheureuse question de la colonisation a jusqu'à présent causé au gouvernement brésilien beaucoup de déboires et de médiocres résultats.
Parviendra-t-on enfin à établir le courant d'è.\si\-
gralion, d'une façon plus sfable, de TËurope vers les zones tropicales du Brésil? — > Au lieu d'y envoyer des artisans, des habitants des villes, ou des gens absolument étrangers à toute culture, les agents d'émigration chercheront-ils des sujets plus aptes à la vie agricole?. — L'autorité locale se décidera-t-elle une bonne fois à protéger Fimmigré contre les exploitations indignes auxquelles il est exposé de la part de certaines entreprises coloniales ? — Ce sont là autant de points qui méritent une sérieuse attention; pour l'avenir du Brésil, il est à souhaiter que ces difficultés du moment se trouvent bientôt définitivement aplanies.
L'abolition de Tesclavage les résoudra d'ailleurs en partie, car il aura pour conséquence le morcellement de la propriété. En eOet, la plupart des planteurs se verront tôt ou tard contraints d'aliéner une grande partie de leurs terres, qui sans cela deviendraient improductives, faute de bras, et qui cependant resteront imposées.
A Tépoque actuelle , les fortunes territoriales sont immenses et se répartissent entre quelques privilégiés ; ainsi, par exemple, dans la ville de Saint-Paul, qui compte vingt-cinq mille habitants, il y a plus de dix familles possédant un capital supérieur à dix millions de francs.
Peut-être, si les colons arrivent à s'établir indépendants sur ce terrain tout préparé pour Tagriculture, TEtat pourra-t-il les protéger plus efficacement que lorsqu'il trouve, comme aujourd'hui, entre lui, État, et Témigrant, un propriétaire puissant.
Le commendador do Amaral est un des premiers planteurs qui aî^t essayé d'appliquer le travail dos colons à la culture du café dans une grande exploitation. Voici en deux mots ce que j*ai récueilli de ce système. .
Le contrat signé entre le propriétaire etTémigrant est éblouissant pour le pauvre diable qui n*a rien; le premier, en effet, avance au second les frais de voyage, lui assure une maison et des terres cultivables. D'après la quantité et la qualité des bras dont le colon dispose dans sa famille, il reçoit un nombre déterminé de pieds de café à cultiver, à peu près sur les bases que j'ai énumérées déjà. La récolte faite, le propriétaire s'engage à diviser en deux parts égales le revenu de celte portion de son terrain, et à en abandonner une au colon. A première vue, l'affaire paraît pour celui-ci superbe, et, avec du bonheur, le nouveau venu ira loin. Mais si l'année est mauvaise, et si le malheur veut que deux ou trois années se suivent ainsi, alors le colon ne reçoit presque rien, tandis que le propriétaire, lui, trouve toujours une compensation dans telle ou telle partie de ses terres qui aura donné une bonne récolte. Avec la mauvaise chance, le manque de connaissance du pays, les maladies, le colon augmente bien vile la dette contractée pour son voyage, et celte dette se grossit encore d'un intérêt excessif de 8 p. 100 prélevé par le propriétaire.
Alors l'émigrant découragé voudrait partir ; mais son contrat l'en empêche; ses dettes le retiennent, et il se
trouve complètement à la merci du maître... C'est une question de chance que ce dernier soit bon' et iiumain, car le recours à la loi est toujours difficile loin des centres, et les colons, en particulier, n'en usent guère.
A Sete-Quedas, ils passent généralement pour être bien traités; leur village est joli et propre ; leurs terres sont fertiles, et le propriétaire m'assure qu'ils sont contents. La meilleure preuve en est qu'ils ont écrit à leurs compatriotes du Holstein de venir les rejoindre, et don Bonifacio attend bientôt cent cinquante ou deux cents nouveaux immigrants.
Nous avions pris congé de notre hôte et nous étions retournés dans la journée à Campinas, lorsque le soir nous vîmes arriver à notre hôtel le fils du commen" dador suivi de quatre esclaves, pliant chacun sous le poids d'un gros sac de café que lejazendeiro offrait à ses visiteurs du matin. C'est avec cette surcharge considérable à notre bagage de touristes, que nous rejoignîmes, deux jours après, la frégate, pour faire voile vers Rio-de-Janeiro.