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CHAPITRE XVII

Départ de Lima. — Guayaquil ; le président Veintemilla. — Souvenirs de Garcia Xloreno. — Traversée de Tisthme de Panama. -— Caracas. — La Martinique. — Le retour.

A bord du Lafayette, 25 décembre 1876.

Je quittai Lima le 22 novembre, pour prendre cette fois définitivement le chemin du retour.

Si, à la suite de mon séjour au Pérou, je me suis laissé entraîner à exprimer sur les principes économiques et politiques de ce pays une opinion peu favo* rable, je dois mentionner aussi les excellentes relations que j'ai eu le plaisir d'y former et d'y entretenir. Je me souviendrai toujours avec gratitude de Taimable accueil dont j'ai été Tobjetde la part de quelques amis d'Europe , dans la charmante société de Lima , et en particulier dans la maison hospitalière de notre consul général, M. Oyague, occupant là si dignement le poste que la Belgique lui a confié.

A ce propos, je tiens à constater combien, dans toutes les contrées que je viens de parcourir, mon amour-propre national a été agréablement flatté , en voyant la manière dont la Belgique y est généralement connue et estimée. Pour tous ces pays non-* veaux, qui cherchent encore au milieu de tâtonnements souvent douloureux l'équilibre nécessaire à

leur stabilité» et qui cependant se trouvent, par leur organisation politique, avoir avec nous plus (Vun point de ressemblance, notre constitution, nos lois, nos institutions, sont un sujet constant d'études, de citations et, je puis le dire; de sincère et jalouse admiration.

Il serait à souhaiter de voir nos ressources industrielles et commerciales aussi connues que nos institutions; malheureusement, Tabsence presque totale de comptoirs belges entrave singulièrement la vulgarisation de nos produits. L'exemple du commerce allemand , qui depuis quelques années a pris une extension considérable, devrait encourager nos négociants : il n'y a que le premier pas qui coûte ; mais en Belgique, il coûte beaucoup lorsqn*iI s'agit de s'expatrier !

En sortant du Callao pour se diriger vers le nord, les navires de la Compagnie du Pacifique font généralement escale à Payta, petit port péruvien; cet endroit est peut-être le plus désolé du désert qui s'étend, presque sans interruption, tout le long de la côte, sur un espace d'environ huit cents lieues. Il n'y a pas un brin de verdure à trouver nulle part, et, pour y suppléer, la municipalité de l'endroit a eu l'ingénieuse idée de faire peindre, sur les murs qui entourent la place de la ville, des arbres destinés à remplacer la végétation absente ; — malheureusement ils ont tourné au bleu !

Quelle impression d'admiration doivent éprouver les enfants nés sur ce sol aride, quand ils passent pour

la première fois dans la région siluée à quelques milles au nord, où nous pénétrâmes le lendemain en nous engageant dans le Rio Guayaquil! Les bords de ce large fleuve sont couverts d'épais massifs de verdure formés par des forêts de palétuviers : les racines de ces arbres sortent de Teau, et supportent leurs troncs gigantesques à Fabri du va-et-vient des marées. Nous longeâmes pendant quelques heures de navigation, tantôt une rive, tantôt Tautre, suivant la profondeur de Teau; de temps en temps une éclaircie dans la forêt permettait d'entrevoir un paysage de plaines : on apercevait alors quelque rancho isolé,, entouré d'un bouquet de palmiers et bâti sur pilotis pour garantir ses habitants de l'inondation; dans l'intérieur ouvert à tous les vents, une Equatorienne à la peau bronzée se balançait paresseusement dans le traditionnel hamac, meuble unique de ces demeures primitives.

Le navire s^arrêta devant Guayaquil et vint s'amarrer tout près du quai. L'animation était grande, c'était rheure du marché : les habitants de la ville circulaient autour des pirogues alignées sur le sable; les indigènes, venus de l'intérieur, étalaient les denrées à vendre. Les maisons à plusieurs étages, toutes en bois, les rues bordées d'arcades qui garantissent le passant des ardeurs du soleil, offrent un coup d'oeil assez gracieux ; mais la chaleur est torride : on n'est qu'à trois degrés de la ligne ; cependant, en pénétrant dans les habitations, on éprouve une grande sensation de bien-être due aux larges fenêtres et aux courants d'air

qui, en circulant partout, établissent une agréable fraîcheur.

EsMl besoin de le dire? Là encore, j*ai trouvé la révolution, et la ville en état de siège. Le général leintemilla, s'étant emparé du pouvoir, régnait en maître à Guayaquil et s apprêtait à marcher sur Quito, où se trouvait bloqué le gouvernement légal.

Un ami voulut bien me mener faire une visite au général; nous le trouvâmes installé dans le palais du gouvernement, où il se faisait consciencieusement garder : il nous fallut littéralement enjamber plusieurs soldats du corps de garde dormant, le fusil entre les jambes, étendus sur les marches de Tescalier d'honneur. Nous parvînmes cependant sans encombre jusqu'à la chambre à coucher de Son Excellence qui y présidait le conseil des ministres. Quelques-uns de ces hauts fonctionnaires étaient assis sur le lit, d'autres sur la table, ou même sur un paquet de linge, et les intérêts de la révolution se discutaient là gravement, dans ce cadre familier.

Le général nous reçut fort courtoisement et s'entretint quelques instants avec nous de ses projets : selon lui, le succès n'était pas douteux ; mais, s'il ne marchait pas immédiatement sur Quito, c'était pour cilter une trop grande effusion de sang. Il paraît que le président légal, M. A. Borrero, tient à peu près le même langage ; et comme les adversaires se trouvent avoir tous deux des moyens de subsistance, l'un dans les caisses du Trésor à Quito, l'autre dans le revenu de la douane à Guayaquil, on ne voit pas de raison

pour que cette situation prenne fin de sitôt. En attendant , les communications sont interrompues avec la capitale , et le commerce se plaint vivement de cette fâcheuse crise politique.

Les personnes avec lesquelles je me suis entretenu m'ont parlé , non sans amertume , de Tétat actuel des choses, comparé aux jours de vraie prospérité dont jouissait naguère encore TEquateur, sous la présidence de Garcia Moreno.

Ce chef d^Etat est une grande figure et une physionomie bien caractéristique dans Thistoire des républiques sud-américaines : c'était, dans toute la force du terme, un honnête homme. Doué d'une énergie pour le bien qu'aucun mobile d'intérêt personnel ou de crainte ne put jamais afiaiblir, il marcha constamment vers un but unique : la prospérité morale et matérielle de son pays.

Président de 1860 à 1865, il fut rappelé au pouvoir en 1869, et mourut assassiné le 6 août 1875. Il avait, pendant sa présidence, introduit partout des réformes : par ses soins, le clergé, dont les mœurs étaient singulièrement relâchées, fut rappelé à Tordre; Tarmée fut organisée et équipée , toute l'administration intérieure constituée. Il dota le pays d'universités, d'une école militaire et d'une école polytechnique, d'observatoires, d'une académie des beaux-arts, etc. Pour donner une idée de la prospérité qu'il fit naître, il sufGt de dire que les rentes de la république étaient, en 1868, de 700,000 piastres environ, et qu'à sa mort elles s'élevaient au chifiTre de 3 millions de piastres.

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C*est à lui que Ton doit la route carrossable faite à travers la Cordillère et qui doit relier Quito à Guayaquil, Un jour, un étranger le félicitait au sujet de rachèvement prochain de cet ouvrage, dont chacun se plaisait à reconnaître Tindiscutable utilité : a Je voudrais, répondit-il, qu'on plaçât sur la première pierre de cette route, non pas ma statue, comme vous le dites , mais une inscription rappelant qu'elle a été construite malgré la volonté de tous les Équatoriens. » En cela comme en toutes choses, il avait eu d*abord à lutter contre Tinertie des hommes dont il disposait dans son gouvernement.

Garcia Moreno a été, il faut le reconnaître, un dictateur; mais ce fut uniquement pour appliquer, de sa main ferme et loyale, à un peuple jeune, peu capable de se gouverner , cette devise qu'il avait faite sienne : (( Liberté pour tout, excepté pour le mal! » Inflexible pour les conspirateurs qui tentèrent de renverser Tordre établi, il les fit impitoyablement fusiller ; sa mère elle-même vint un jour publiquement lui demander la grâce d'un avocat bien connu à Guayaquil; il refusa : ce n'était pas lui, c'étaient b tranquillité et le progrès de la république qu'on avait menacés. En revanche , il sut pardonner à ceux qui conspirèrent contre lui personnellement, et plus d'une fois il les désarma par l'audace avec laquelle il les bravait.

Garcia Moreno a été peu mêlé à la politique étrangère; une fois cependant, il fut mis en évidence par cette protestation isolée , dont on se souvient encore ,

et par laquelle la république de TEquateur ne voulut pas reconnaître, en 1870, Rome capitale de Tltalie.

On n'a jamais bien su quels ennemis avaient préparé Tinfàme guet-apens où il périt, frappé dans le dos par un obscur assassin. Dans TÉquateur il est encore unanimement regretté, et toute la presse américaine, sans distinclion de partis, s'est plu à lui rendre justice.

Notre navire, ayant complété à Guayaquil son chargement de caoutchouc, reprit la mer, et nous passâmes la ligne le 28 novembre; le lendemain, nous étions en vue de Panama. Cette ville est située sur un promontoire ; on arrive jusqu'aux premières maisons par un chemin bordé d'une luxuriante végélation; çà et là une muraille de couvent ou une vieille bâtisse espagnole cache ses ruines sous Tenvahissement des plantes parasites et des arbrisseaux qui croissent entre les pierres disjointes.

L'atmosphère est chargée d'humidité, la chaleur est lourde et accablante; aussi les heures que l'on est forcé de passer là, en attendant le jour du départ des paquebots, sont-elles plus que monotones.

La traversée de Tisthme se fait en chemin de fer; on passe, pendant trois ou quatre heures, par une série de marais plus ou moins dissimulés sous une abondante verdure; ce parcours est peu intéressant et n'a même pas l'aspect imposant d'un paysage tro-. pical. Il est probable, du reste, que les travaux de l'homme y ont considérablement défloré l'œuvre de la nature : la forêt vierge est un peu comme cette

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plante scnsitive que nous nous amusions à toudier dans l'herbe, aux arrêts du train, et dont les feuilles se replient sur elles-mêmes au moindre contact : elle se fait bien vite un voile qui la cache aux regards profanes. On aperçoit de la route quelques misérables villages formés de huttes couvertes de feuilles sèches; les habitants de ces cabanes, tous à demi nus, paraissent rongés par la fièvre. Le climat meurtrier de cette région a fait des milliers de victimes parmi les pauvres travailleurs de toutes les nationalités, qui sont venus là pour gagner quelques dollars; on prétend même que le ehiffre des ouvriers morts pendant la construction de la voie ferrée est égal au nombre de traverses qui la supportent !

De Taulre côté de Tisthme, Colon, appelé Aspinwall par les Américains , est également fiévreux et malsain; aussi n'y séjourne-t-on que le temps indis« pensable pour se rendre à bord. Le soir même le Lafayette, sur lequel je m* embarquai, leva Tancre, et la brise fraîche de la mer vint bientôt nous dédommager de cette chaleur incommode.

Après quelques escales sans intérêt à Sabanilla, puis k Portô'Càbello, nous mouillâmes le 6 décembre devant la Guayra. J avais le temps de me rendre à Caracas, capitale du Venezuela, et je me hâtai d'en profiter.

Une longue route poussiéreuse monte en serpentant le long de la montagne et laisse de belles échappées de vue sur la mer ; puis il faut redescendre le versant opposé par un chemin sans parapet, où la voiture.

lancée au grand trot, fait les plus désagréables zigzags. Caracas se trouve à une altitude d'environ mille mètres, et compte àpeu près cinquante mille habitants ^ le climat de cette ville est, paraît-il, fort agréable; les environs semblent jolis : tout autour, sur le même plateau, on aperçoit des forêts et de grandes plantations de café ou de cannes à sucre.

Une seule particularité m'a paru digne d'être spécialement remarquée ; elle concerne la gloire du président actuel du Venezuela. M. Gusman Blaoco a usurpé le pouvoir il y a six ans ^ dictateur pendant les deui premières années , il a été ensuite élu président constitutionnel. Il s'est décerné à lui-même le titre ^'illustre Américain, et on ne le désigne pas autrement dans tous les actes publics. Il s'est, de plus, fait élever à Caracas deux immenses statues en bronze, dont l'une, haute de dix mètres, domine la ville et attire de tous côtés les regards. Pas un pont, pas une maison n'ont été construits depuis six ans, sans qu'une pierre commémorative vint rappeler les hauts faits de V illustre Américain, régénérateur de la patrie.

Cette manie de passer à la postérité est tout au moins peu modeste ; néanmoins le chef dé l'Etat assiste en personne à l'inauguration de tous les monuments qui doivent assurer sa gloire : mais qui sait si , au premier jour, ces statues ne se convertiront pas en gros sous pour le bonheur du peuple , qui paye fort cher aujourd'hui ces coûteuses fantaisies?

La Guayra est séparée de la Martinique par deux journées de navigation; le 9 décembre, nous passions

SOUS les canons de Fort-de-Frânce , pour aller nous placer à quai et faire du charbon. La ville est remarquable par sa propreté, ses rues bien entretenues , son système d'irrigation qui amène en abondance une eaa^ excellente dans toutes les maisons et arrose constamment les voies publiques. Sur une vaste place entourée de palmiers s'élève une statue de l'impératrice Joséphine : les Martiniquaises semblent avoir touIu pr^iq^^li^' ce monument pour le type impérissable de la moile^ car presque toutes portent des robes à taille relevée , comme c'était Vusage sous le premier Empire. Cela ajoute un cachet d'originalité à leur singulier costume bigarré , complété par un madras artistement plissé autour de la tête, et dont les couleurs criardes relèvent leur teint foncé ou noirî

Je me rendis à Saint-Pierre, la ville la plus impor-» tante de Tile, par un petit bateau à vapeur qui longe la côte et fait le trajet en une heure et demie. Un paysage gracieux se déroule le long de la rive et offre partout Tapparence d'une grande prospérité; de tous côtés on aperçoit de vastes champs de cannes à sucre , la principale richesse commerciale de cette colonie. Saint-Pierre, quoique ville tout américaine, prend gravement des airs de sous-préfecture, et le contraste entre les fonctionnaires civils ou militaires venus de France et leurs administrés de toutes les couleurs est assez amusant à o|)server... mais prenons ces bons mulâtres au sérieux, car ils sont bel et bien citoyens français et jouissent comme tels des bienfaits de ce qu'ils nomment, dansleur langage nègre, le ^^suffage univéselyi l

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RETOUI. 303

Il nous restait encore à faire quelques heures de relâche à la Pointe-à-Pitre; puis, le 11 décembre, à midi , deux coups de canon ont annoncé notre départ pour la grande traversée : quinze longs jours entre la ciel et Teau !

Une navigation n^est jamais chose bien divertissante, c'est la vie suspendue ; mais lorsque Ton en désire la fin pour revoir, après trois années d'absence, son pays, sa famille et ses amis, cette attente est tout particulièrement pénible.

Enfin, aujourd'hui , nous voici en vue des côtes de France; le pilote qui nous a aperçus de Belle-Isle vient à bord pour nous faire entrer dans la Loire ; dans quelques heures nous serons à Saint-Nazaire !...

Après avoir parcouru, depuis le jour où j'ai quitté Anvers, plus de dix mille lieues par terre et par mer, je reconnais qu'un des meilleurs moments du voyage est encore celui du retour.

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