‹ Sud-AmériqueChapitre 8 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lt fièvre jaune. — he§fiu€tuUu : le faxendeiro noavean itjle et le fuendeiro vieux style. — Le coton et le eip<hi€da, — Un inieete qui devient plante. — Sonvenira de chaiaet.

Tous les ans, quand commence Tétè, la fièvre jaune fait son apparition dans les grands centres de la côte du Brésil, et en particulier dans la capitale. Apportée dans ces parages , il y a une vingtaine d'années , par quelque navire infesté, Isijèbreamarella a depuis lors élu domicile à Rio de Janeiro, où Tinsuffisance des mesures hygiéniques contribue grandement à en entretenir les germes pestilentiels. Il est vrai qu'à chaque réapparition de Tépidémie, des commissions sanitaires font de volumineux rapports et de beaux projets pour la combattre ; mais là se bornent les améliorations ; et, quand arrive Thiver , les bonnes intentions disparaissent en même temps que le vomitih negro.

J'ai vu la maladie sévir avec violence , puisque les bulletins officiels accusaient plus de cent victimes par jour sur une population d'environ deux cent mille âmes. Pendant ces tristes semaines, grande est la consternation de la ville ; dans les rues et dans les boutiques, il n'est question que du fléau! il vient de frapper le voisin, et vous atteindra peut-être vous-

même demain!... Tout le jour des cortèges funèbres parcourent au grand trot les rues de la ville : cette allure leur donne un aspect alerte et guilleret très-peu en rapport avec la véritable panique régnante.

Les plus exposés au mal sont toujours les Européens y et moins ils sont acclimatés , plus ils courent de dangers ; la raison en est que les nouveaux arrivés veulent souvent mener sous ce climat tropical la même vie qu'en Europe. Or , le grand préservatif est avant tout une extrême modération dans les travaux du corps , dans les repas , dans la boisson ; car la soif se fait quelquefois cruellement sentir.

Si la médecine est loin d*avoir dit son dernier mot sur la fièvre jaune , elle a du moins fait d'importants progrès pour la combattre : il est avéré que la grande majorité des personnes atteintes peuvent être sauvées lorsque la maladie est prise à son début. L'épidémie, du reste, est tout à fait circonscrite le long de la côte, et elle ne peut se propager à l'altitude du plateau élevé qui domine de très-près la mer. C'est là que tous ceux en mesure de le faire vont passer l'été, autant pour éviter la chaleur que pour fuir le milieu infesté.

Les habitants de la campagne ont une salutaire frayeur du fléau qui règne à la corte (capitale) ; aussi pendant six mois de Tannée se tiennent-ils prudemment confinés dans leurs terres. C*est le moment favorable pour trouver, au milieu de leurs propriétés, les planteurs opulents; j'en profitai maintes fois pour mener avec eux la vie Aefazenda.

Une des premières étapes que je faisais d'ordinaire

en quittant Pétropolis me condaisail en une journée de cheval à un village baptisé du nom de Thérisopolis, en Tbonneur de S. M. Timpëratrice. On y parvient par des sentiers de chèvres, à travers deux ou trois cols de la montagne dite dos Orgaos, parce que ses sommets élancés et grêles , vus de Rio , ressemblent étrangement à une série de grands tuyaui d'orgue.

De là je gagnais Nova^Friburgo . La distance entre cette dernière ville et Thérésopolis est assez considérable , et il faut, avant d'y arriver, passer la nuit dans une des fermes isolées qui se rencontrent çà et la au milieu de vastes plantations de maïs, principale culture de la contrée. L'hospitalité, comme elle est pratiquée au Brésil , est vraiment une charmante chose : quel serait, chez nous, l'embarras d*un maître de maison qui verrait arriver devant le perron de sa , modeste demeure sept ou huit inconnus, venant à Timproviste lui demander un gîte pour eux et leurs bêtes! ' Cependant , avant même de s'informer qui ils sont et d'où ils viennent , il s'empresse ici de répondre simplement que sa maison est bien insuffisante, mais que tout son bien est à la disposition des voyageurs. Il appelle ses esclaves, donne des ordres pour pr^arer immédiatement un repas, pour panser les bêtes et les approvisionner convenablement de maïs ; puis il fait avertir, souvent à d'assez grandes distances, ses parents et amis de venir Faider à fêter ses nouveaux hôtes.

Nous sommes bien là dans hi fazenda primitive ; la lD(iais(»i a un aspect triste et nu : quelques meubles ea

canne sont clair-^semés dans les salles, et des volets de boîs préservent seuls de Tair et de la chaleur, au détriment complet de la clarté du jour.

On nous invite à prendre place à table : assis sur des bancs le long du mur, chacun se met alors en devoir de faire honneur au plat national par excel* lence , làfejoada, composé de viande de porc et de haricots noirs. Le tout est saupoudré d'une forte dose de farine de manioc, qui remplace le pain, et la portion ainsi préparée est arrosée d'une sauce au piment, capable d'agir sur les palais les plus rebelles. Un seul verre, rempli d'eau cristalline, circule à la ronde entre les mains des convives ; les habitués de la maison s'essuient la bouche à la nappe , faute de serviettes , et bientôt la conversation s'engage\ presque toujours sur le même sujet : les voyageurs racontent les nouvelles, les sédentaires les commentent^ après quoi la politique locale fait son apparrtion. Généralement, votre interlocuteur finit sa période par cette réflexion d'assez fausse modestie : a Ah ! nous sommes bien arriérés ! » - — Mais gardez-vous surtout d'en convenir, si vous tenez à conserver ses bonnes grâces!

Ordinairement la partie féminine de la famille ne ^ parait pas dans ces circonstances , et il en est à peine question, les femmes étant, dans beaucoup d'endroits, reléguées dans le gynécée avec les esclaves. Les premiers Portugais^vaient apporté dans ces pays nouveaux de jalouses traditions léguées sans doute par les Arabeff, et aujourd'hui ces idées n'ont pas encore complètement disparu. Du reste, ce rôle effacé imposé

à la femme est peut-être maintenu par suite de Tin- < fériorité de son éducation, qui, dans les basses classes, est fort négligée.

Nova-Friburgo est un séjour d'été que commencent à rechercher les habitants de Rio. Cette ville compte à peine quelques années d'existence et a été créée , avec Taide de colons suisses » par un des plus riches capitalistes du Brésil, le baron de Nova-Friburgo. Aujourd'hui, presque toute la contrée appartient à ce propriétaire, et sa fortune est intelligemment employée à la mise en œuvre, dans ses vastes exploitations, de toutes les ressources nouvelles que la science et l'industrie offrent à Tagriculture. Il a construit un chemin de fer reliant ses domaines à la capitale, et 'il transporte ainsi, sur un parcours de plus de trente lieues , les produits de sesjazendas jusqu'au marché d'exportation. Ce chemin de fer est d'une construction remarquable : il gravit un millier de mètres d'élévation au moyen d'un système de roues dentées s'engrenant dans un rail à crémaillère (le même qu*au mont Cenis) , sur des pentes d'une inclinaison moyenne de 8 pour 100.

De son élégante villa où sont réunies toutes les recherches du luxe le plus raffiné , le baron surveille * l'administration de ses terres , les nombreux travaux qu'il entreprend de toute part, la construction de ses chemins de fer et l'exploitation de ses magnifiques plantations. Un réseau télégraphique relie son cabinet à ses Jazendas, et lui permet ainsi de communiquer à tout instant avec le nombreux personnel d'ingé-

nieurs et d'administr adores qu'il entretient à son service.

A AreaSj demeure seigneuriale située à une journée de lày et dépendant du domaine du baron, on avait, il If a quelques années , commencé Texploitation d'une mine d'or ; mais comme ce travail rapportait seulement 7 à 8 pour 100, et que le café est d'un rendement bien supérieur, le propriétaire a préféré consacrer à luette culture tous les bras dont il pouvait disposer. On réserve l'or pour les mauvais jours. Heureux paysl...

Gomme distraction , on nous offrit là une chasse curieuse dans un étang réservé aux capivaris et lux caïmans. Le capivaro est un amphibie ayant la ;ête d'un hippopotame, le corps de la grosseur d'un langlier, le cuir rude et épais , les pattes courtes ; il 3st armé de grosses dents qui lui sortent de la gueule ; e fout forme un ensemble lourd et disgracieux. Cet mimai se tient toujours au bord de l'eau, et il faut le tirer au moment où, surpris dans les roseaux, il se dirige en toute hâte vers l'étang pour y plonger et ne reparaître qu'à de grandes distances.

Quant aux caïmans , que les Brésiliens appellent joearéj j'en aperçus de tous côtés, dormant paisiblement à fleur d'eau. Leur peau est une véritable cuirasse que les balles traversent difficilement ; de plus, si, par bonheur, on parvient à les toucher, même au début de Tépaule, il est bien rare qu'il ne leur reste pa^ assez de force pour plonger et s'enfuir dans la vase, où il n'est guère facile d'aller les chercher. La pren^ière fois que j'eus Toccasion de tirer un caïman,

grande fat ma déception de voir ma victime, que j'é bien certain d'avoir touchée , disparaître subitem( Lejazendeiro chez lequel je me trouvais, désireus m'étre agréable, me donna à cette occasion un exemple des prévenances de Thospitalité pousse ses dernières limites. Il fit venir une dizaine d'esch armés de pioches , et leur ordonna de creuser large saignée qui permit à Tétang, heureusement posé pour cela, de se dessécher rapidement. En e avant la fin de la journée , toute Teau s'était écou et les noirs entrèrent bravement, les jambes m dans la vase. Ce qui était à prévoir arriva : Tun d mit le pied sur mon caïman blessé ; la bête ouvrit large gueule pour le saisir, mais d'un coup de h rapide Tesclave lui fendit la tète , et m'apporta tri phalement Tanimal.

Si Ton quitte les domaines du baron de Novaburgo pour continuer une tournée Aefazendas, « sur des mules cette fois qu'il faut voyager, suivant routes qui tantôt traversent des forêts vierges et montagnes sauvages, tantôt s'allongent gracieuses le long du cours capricieux de quelque rivière, parcouru ainsi la poétique vallée du Rio Paqueqi dont le nom est devenu populaire au Brésil pai romans d'un écrivain de mérite, M. de Alencar. ( dans le cadre de ce joli paysage que l'auteur a ji )5on chef-d'œuvre, le Guarany; et il s'est attacl peindre , sous les couleurs les plus brillantes et plus vraisemblables, les mœurs des habitants de contrées avant la venue des Européens. Ce ne sont

scènes de la vie sauvage, émailléesde récits de guerre, de chasse ou d'amour, et racontées avec un sentiment parfait de la couleur locale. Tous les romans de cet auteur sont une véritable compilation des détails qu'on a pu recueillir sur les mœurs, les coutumes, Thistoire des premiers habitants du Brésil ; et , à ce titre, ils offrent un sérieux intérêt.

l, A quatre cents ans de cette époque, des scènes toutes pittoresques nous distraient encore sur la route , au milieu de ce paysage qui n'a guère changé. Nous ren* controns de longs convois de mules, chargées de balles de café, s*avançant lentement derrière la madrina (mule qui marche en tête ) ; celle-ci agite fièrement son caparaçon à sonnettes tout brillant de plaques de métal. Les muletiers noirs , au foulard multicolore roulé sur la tète , chantent ou causent pour charmer la longueur du chemin.

Plus loin, c'est quelque Jazendeiro en voyage avec ^oute sa famille. Le senhor monte un cheval richelûent harnaché ; il pousse sa monture avec son fouet ^ manche d'argent et ses gigantesques éperons qui sonnent la ferraille. Derrière lui viennent la femme et 1^ enfants, les uns dans un palanquin ou chaise à porteurs soutenue par deux mules mises dans le brancart en avant et en arrière ; les autres, les plus jeunes, portés sur le pommeau de la selle de quelque vieux ;. I serviteur. Puis suivent les esclaves mâles et femelles, 3^nds et petits, marchant d'un pas alerte, sous l'œil \ vigilant au feitor; enfin les bêtes de somme surchargées de bagages.

Vers le soir, on aperçoit les caravanes arrêtées au campement', tout près de quelque ruisseau : les mules, heureuses de se sentir libres, se roulent avec joie sur Therbe épaisse, ou s'en vont par groupes boire à longues gorgées Teau claire de la source voisine. Les charges et les bâts, placés avec beaucoup d'ordre, formeront pour la nuit le logement des hommes. Au moment où nous passons, ceux-ci préparent le repas du soir; le feu près duquel ils sont accroupis et dont la fumée bleue s*élève doucement vers le ciel, les bêtes qui paissent à quelque distance, forment un paisible et riant tableau dont les contours se détachent agréablement sur un beau fond de montagnes et de forêts.

Nous voici pénétrant dans les domaines d'un riche fazendeiro, vrai type du planteur d'autrefois, tandis que celui que nous venons de quitter est bien la personnification des idées modernes.

II y a au Brésil , sur Texistence de ces grands seigneurs pour ainsi dire féodaux, certaines légendes qui les représentent comme exerçant de singuliers abus de pouvoir ou des résistances pleines de péripéties contre l'autorité impuissante à faire prévaloir ses droits. Comment en serait-il autrement devant la véritable puissance dont ces hommes disposent ?. . . Ils sont possesseurs d'immenses terrains, de forêts presque inextricables dont eux seuls connaissent les refuges; ils sont maîtres de plusieurs milliers d'esclaves qu'ils peuvent armer pour repousser la force par la force! Notre nouvel hôte est de ceux auxquels on prête ces

sortes de légendes : et Ton est tout disposé à y ajouter foi au premier aspect de son manoir I

Nous mettons pied à terre devant son habitation principale , bâtie sur une succession de terrasses qui lui donnent tout à fait Tair d'une forteresse. On y monte par un escalier étroit, et une des premières pièces où Ton pénètre est tapissée d'armes, de fusils, de tromblons qui ajoutent à Tillusion. Nous traversons la cour centrale , formée par les logements des esclaves , vaste ruche où fourmillent les négrillons piaillards, les jeunes mulâtresses , les vieux esclaves courbés par le travail et les années, les beaux jeunes hommes qui servent d*escorte et de pages au maître quand il sort.

Mes compagnons et moi nous fûmes accueillis avec une grâce parfaite par la maîtresse de la maison. Elle s'excusa de Tabsence de son mari , qu'elle attendait d^un moment à Tautre, et nous fit entrer dans une vaste

salle à manger où se trouvait dressée une table d'une étonnante longueur. Les nombreux enfants , parents et amis y se groupèrent plus ou moins hiérarchiquement au bout de cette table, tandis que le reste de la société se plaça à sa guise ; il y avait là des convives dont les maîtres savaient à peine le nom , des voyageurs , des pauvres même venus pour demander un secours. Trente personnes étaient réunies, et le nombre des places restées vides nous attestait combien l'hospitalité est illimitée.

Des esclaves nu-pieds, habillés tout en blanc, circulaient autour de nous , tandis que des négrillons

armés de longs roseaux au bout desquels se balançaienl de minces bandes de papier, agitaient Pair, et chas* saient les mouches qui auraient pu nous importuner.

Comme nous nous levions de table « le maître arriva. C'est un homme de soixante-treize ans, qui parait n'en avoir pas plus de cinquante ; il a six pieds de haut , et malgré son aspect un peu farouche, il a grand air. Quand il entra dans la salle commune, vêtu comme un paysan et botté jusqu'aux reins , tout le monde se leva : ses enfants et petits-enfants vinrent lui baiser la main, les esclaves s'inclinèrent pour recevoir la « bénédiction » .

Quoiqu'il eût &it dans la matinée ses quarante kilomètres à cheval , ce vieillard à la taille haute et droite ne trahissait aucune fatigue. C'est sa principale occupation de parcourir ses fazendas immenses qui se touchent et forment en quelque sorte un petit royaume. Sur un espace de trente lieues on ne quitte pas ses terres; elles vont jusqu'à la mer, et là il possède encore une île de vingt-cinq lieues de tour. Environ quatre mille esclaves sont employés aujourd'hoi dans ses plantations, consacrées presque exclusivement à la culture du café.

L'hospitalité brésilienne dans xmefazenda est largement et simplement offerte, et quand le maître a dit à son hôte : a Vous êtes chez vous » , cVest à la lettre qu'il faut prendre cette invitation ; les esclaves sont là pour lui obéir, les chevaux et les mules ponr aller où bon lui semble : la liberté avant tout. A vous de pourvoir à l'emploi de la journée comme vous

Tentendrez. Le maître ira à ses occupations, les parents y les amis aux leurs; et, s'ils sont Brésiliens, ils feront prédominer dans l'emploi de leur temps la conversation ou les émotions du voltarete (jeu de cartes).

Souvent, le soir, un orchestre très-passable , composé des esclaves de la propriété, vient jouer des valses et des quadrilles pour faire danser la jeunesse. On voit alors les travailleurs , revenant à cette heure des champs, passer curieusement leur tête crépue par quelque croisée ouverte , et un bon sourire illumine leur visage épanoui par le plaisir.

On se sépare de bonne heure à [difazenda, car il faut être debout avant le lever du soleil, si Ton veut profiter des meilleurs moments de la journée. La maîtresse de la maison donne le signal en se retirant , et, derrière elle, ses négrillons sortent en se frottant les' yeux. Ces jeunes esclaves sont les » pages ?> de la senhora : quand elle se promène, ils la suivent, attentifs au moindre signe et guettant tous ses mouvements. S'asseoit-elle? ils se couchent en rond autour de son &nteuil , ou se mettent à cabrioler et à jouer comme • une bande de petits chats. Fatigués de leur journée» ils s'endorment parfois sous une table ou derrière uâ meuble, et c'ost ordinairement à coups de pied que , en se souhaitant une bonne nuit, on réveille les petite dormeurs pour les envoyer coucher ailleurs.

Nous sommes à Tépoque de la cueillette du café. C*est un des travaux les plus importants de hifazenda; aussi y du matin jusqu'au soir , les esclaves sont-ils

occupes dans les plantations. Espacés sur la coUine» se tenant debout ou agenouilles chacun devant un cafier , on voit les noirs prendre successivement ces branches toutes couvertes de leur joli fruit rouge , les égrener dans un panier plat qu'ils portent attaché à leur ceinture, et, lorsqu'il est plein, aller en verser le contenu dans un lourd chariot qui attend à quelque distance. Tout cela se passe rapidement , presque en silence, sous Tœil vigilant des /eitores, qui ont eu soin de faire travailler les hommes d'un côté et les femmes de l'autre , sans doute pour éviter les distractions. Puis, quand le massif chariot , attelé de quatre bœufis, est rempli jusqu'au bord, il s'ébranle lentement avec un bruit strident et aigu, produit par Tessieu qui n'est jamais graissé. Il parait que pour rien au monde les conducteurs ne renonceraient à cette musique; ils y 'attachent une influence superstitieuse et prétendent, du reste, que cela distrait les bêtes.

Comme je rentrais à cheval avec Vadmintstrador, portugais comme presque tous ses collègues, et trèsfier de son administration , il m'énumérait complaisamment les qualités des différentes plantations que nous parcourions. « Ceux-là, me disait-il en me désignant de magnifiques cafiers, sont de bons serviteurs, ils ont trente ans, et rapportent chacun une demiarrobe (8 kilogrammes)... Voilà la vraie richesse da Brésil! » Et comme nous traversions en ce moment une plantation de coton , dont les capsules entr'onvertes laissaient échapper leurs flocons blancs comme neige, il en décapita avec colère quelques branches

du bout de sa cravache, voulant témoigner par là du peu de cas qu'il faisait de ces produits.

La culture du coton est, en effet, loin de prospérer au Brésil , et la terrible concurrence que lui font les cotons du ^ud des États-Unis et de TÉgypte , dont les ports d'exportation se trouvent de dix et quinze jours plus rapprochés des marchés anglais , ne permet pas d*espérer que cette branche d'agriculture pourra prendre une grande extension. Un moment seulement, cette culture a donné de beaux résultats, c'est lors de la guerre de sécession des Etats-Unis ; mais , dès que les hostilités furent suspendues, le blocus des ports du Sud cessa, et l'exploitation essayée par le Brésil, qui s'était mis à cultiver le coton sur une vaste échelle, se trouva absolument paralysée. L'exportation, qui en 1869 s'élevait encore au chiffre de 3,292,000 kilogrammes, n'est plus cette année que de 222,000 kilo- ^[rammes*

Mais il est une autre branche de culture qui mériterait, ce me semble, plus d'attention qu'on ne lui en accorde. Elle est essentiellement indigène, a une grande analogie avec celle du coton , et est peut-être appelée dans l'avenir à' causer une véritable révolution dans l'industrie manufacturière du pays. Je veux parler d*une espèce de plante textile appelée cipo-seda (liane-soie). Cette plante donne une fibre admirable de blancheur et d'une très-grande résistance , car les essais ont démontré qu'un seul fil supporte un poids de cent cinquante grammes. D'ailleurs ces fibres ont déjà été expérimentées en Belgique et en Angleterre ;

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L*insecte qui devient plante se trouve non loin des irterres où croissent les spécimens de botanique insecvore dont je viens de parler. Il ressemble à une rosse larve dont le corps cependant est articulé et ur à Textérieur. Au moment de passer de vie à trélas, il s'enterre à la profondeur de quelques cenlinètres. Là, ce singulier coléoptère meurt et pousse. le Tai eu entre les mains ayant encore parfaitement sa forme primitive; et déjà, comme la Daphné de la E&ble, ses pattes avaient commencé à germer. Peu à pen il grossit et devient tubercule , ressemblant assez aune pomme de terre , mais rappelant toujours sa conformation première. Puis la tige se développe au point de devenir une plante; au printemps elle se couinre de fleurs bleues. Est-cç bien Tinsecte qui pousse réellement, ou ne seraient-ce pas certaines graines avalées avant de mourir qui germent ainsi ? C^est, je Tavoue, ce que je n'ai pu éclaircir; et malheureusement les témoins journaliers d'un fait aussi l^izarre n'ont pu me l'expliquer.

Parmi les distractions habituelles de la vie de fdzenda il faut placer, en première ligne, la chasse; M j'en suis certes un sincère amateur , tout prêt à li'épargner ni le temps ni la fatigue pour quelques locaux coups de fusil ; mais j'avoue avoir bien rarement ^uvë au Brésil l'occasion de me livrer avec pleine ^tis&ction à ce plaisir.

On se figure assez volontiers, en arrivant d'Europe, ^ue dans ces immenses forêts vierges ,, par exemple , le gibier doit abonder, et que le chasseur en rencontre

à chaque pas. Hélas ! il n'en est rien, et Ton est frappé tout d'abord, eu pénétrant sous ces dômes de verdure, du silence absolu qui y règne. Pas un cri, pas on appel; tout est silencieux, au point de causer une impression pénible. Parfois, cependant, après de longues heures d'attente, un lointain hurlement ou un gloussement sonore font tressaillir le chasseur; il se dirige alors avec mille précautions du côté d'où vient le bruit... mais le gibier, toujours en éveil, a entendu de bien loin le craquement d'une branche, le bruit d'un pas , le plus léger frôlement , et comme l'espace sans limites est devant lui , le plus souvent il a quitté sa retraite longtemps avant qu*on ait pu en approcher.

Cependant, il n'est pas tout à fait impossible de l'atteindre et de lutter de ruse avec lui. Le moyen le plus amusant pour cela consiste dans la chasse à l'appel On va se poster de grand matin dans quelque carrefour bien choisi, et Ton se fait accompagner par un noir qui imite, avec une étonnante perfection, le cri des différents gibiers à 'plume. L'oiseau interpellé répond de très-loin, puis on l'entend se rapprocher peu à peu, jusqu'à ce qu'enfin il apparaisse, sortant prudemment de l'épais fourré. On tue ainsi, mais le plus souvent à bout portant, toutes espèces d'oiseaux de la même famille que la perdrix ou le faisan.

Si , par une belle matinée , un fazendeiro , grand veneur , propose à ses hôtes une partie de chasse au chien courant, ceux-ci doivent bien se garder de refnser, non pas dans l'espérance trop souvent déçue devoir

du gibier, mai» pour visiter d*une façon amusante et pittoresque les bois , les cours d'eau, les plaines, et s'édifier sur l'enthousiasme cynégétique des indigènes, que Tinsuccès ne décourage jamais. Que de jolies excursions j'ai faites ainsi , tantôt chassant la pacca, sorte de rongeur plus gros qu'un lièvre, ou le porc sauvage , sur les coteaux boisés qui bordent le Parahybttj tantôt courant le cerf dans les plaines immenses du pays de « Guaratinguetta )) et de « Pindamonbangaba 1} ! Parfois aussi j'ai poursuivi, mais vainement , sur les hauteurs de la Serra de Mantiqueira, au milieu des forêts d'araucarias, le tapir aux formes massives et Yonça (jaguar) , dont les ravages étaient cependant bien manifestes autour de nous.

Nos chasses étaient d'ordinaire plus fructueuses dans les nombreux marais qui bordent les rivières ou la mer. Là se trouvent des quantités considérables de bécassines et de canards de toute dimension et de toute couleur. Dans les lagunes, on poursuit ce dernier gibier en pirogue. Chacun des chasseurs s'assied au fond d*une de ces petites embarcations et un noir, accroupi derrière lui, pagaye sans bruit et mène droit sur Toiseau qu'on tire au moment où il prend son vol. Comme ces périssoires primitives sont fort légères et particulièrement sensibles à l'équilibre , le moindre faux mouvement jette par-dessus bord le passager trop remuant; et je me souviens qu'un de nos amis nouvellement arrivé d*Europe , trop inexpérimenté ou trop ardent à la chasse, alla visiter avec son fusil, ses cartouches et son nègre , le iowi ^m

lac OÙ heureusement il n'a pas trop longtemps séjourné.

Un jour que nous chassions sur le bord de la mer, au milieu des forêts de palétuviers , où Teaa est en aussi grande quantité que la terre végétale, nos chiens firent lever un taniandua, espèce de fourmilier. La bête , serrée de près , alla se réfugier dans on arbre creux dont Texcavation était plus qu'à hauteur d'homme. Après avoir vainement essayé, pour le faire sortir de là, les mines et les contre-mines, le feu et les couteaux, le moyen national prévalut : un homme adroit laissa glisser dans rintérieur du trou un laço (nœud coulant) bien ouvert, et nous vîmes bientôt apparaître à Torifice de son refuge la grosse béte hissée à grand'peine. Elle fut vite hors de combat. La principale défense du tamandua réside dans ses formidables griffes, plantées au bout de quatre membres vigoureux qui étreignent avec une force irrésistible. Aussi les chiens ont-ils la plus grande frayeur de cet animal perfide, qui tue en embrassant.

Puis-je ne pas parler des perroquets et des singes que, naïf Européen , je me figurais devoir rencontrer à chaque pas , assourdissant Tair de leurs cris disgracieux y ou transformant en gymnase les branches de tous les arbres ! Dans certaines saisons , il est vrai, on abat assez facilement des perroquets verts , d'espèce moyenne, des perruches et des toucans multicolores, au bec disproportionné, qui parcourent la forêt en poussant des cris continus. Quant aux aras et aux autres graiids oiseaux au plumage si riche et si varié , il faut

"iïr

se contenter de les voir passer dans les airs à de grandes hauteurs.

Et les singes! que de fois je les ai poursuivis, me croyant toujours sur le point de les apercevoir et les entendant toujours fuir avec des hurlements moqueurs I On dirait vraiment que ces maudites bêtes sentent la poudre, car il m'est arrivé parfois d'en voir des bandes entières dans la forêt, lorsque j'étais sans armes. Ils s'installaient alors sur les hautes branches et tranquillementnous regardaient passer; mais lejour où j'avais entre les mains un fusil, il me fallait un travail inouï pour parvenir à les atteindre !

Je me rappellerai longtemps le mauvais tour que je

me jouai à moi-même certain jour où j'avais confessé à

mon hôte , nnfazendeiro grand chasseur , que jamais

je n'avais mangé de singe. Lé soir même il fit servir à

table la dépouille mortelle d'un grand harbado (siiige

barbu). La portion qui me fut dévolue était une main

crispée qui semblait se tendre suppliante vers moi et

dont, sans miséricorde, je me crus obligé de déguster

une à une les hideuses phalanges I

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