DU CLAUSE
lath'riaeh , Papatich uod Calrioiact , Dièse Glauben aile drei
Siod Torhanden, doch ist Zweifel
Wo daa ChriaunUnua dnacftyl
L'UNIVERS
die, le grand-trésorier Gabriel Oxenstierna (cousin d* Axel ), et l'amiral G yldenhielm, frère illégitime de Gustave- Adolphe , tous d'un âge avancé et d'une sagesse reconnue. On leur adjoignit un conseil composé de 25 membres, et on leur donna des instructions trèsdétaillées sur la conduite à tenir dans la direction du gouvernement. La décision des affaires d'une haute importance fut réservée aux états du royaume, et l'on convint de n'accorder, tant que durerait la minorité, aucun privilège , aucun titre de noblesse. En même temps on s'occupa d'augmenter et d'approvisionner les armées, en leur enjoignant, de la manière la plus formelle , de ne point se mêler des affaires politiques.
La reine-mère et son frère , le comte palatin Jean-Casimir, ne dissimulèrent pas le déplaisir que leur causait cet arrangement; mais l'influence de la noblesse suédoise, et surtout celle de la maison d'Oxenstierna , l'emportèrent dans cette circonstance, et se maintinrent pendant tout le cours de la minorité.
Ladislas IV, qui en 1632 avait succédé à son père sur le trône de Pologne, n'avait pas voulu renoncer à ses prétendus droits sur la couronne de Suède , et la guerre entreprise en Allemagne ne permettant pas de l'y forcer, on conclut avec lui, en 1635,
Sar l'entremise de la France, une trêve e vingt-six ans , aux termes de laquelle les Suédois gardaient la Livonie, mais devaient retirer leurs forces de la Prusse; déplus les habitants de ce duché avaient la liberté de quitter le pays dans le cours des trois années suivantes et une amnistie générale leur était accordée. Cette trêve, malgré les inconvénients que nous avons signalés plus haute*)* favorisait les succès des Suédois en Allemagne. Aussi excita-t-elle la jalousie du roi de Danemark , Christian IV, 2ui croyait pouvoir retarder les progrès 'un voisin déjà trop puissant en se présentant comme médiateur, et subsidiairement comme chef d'une nou-
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velle ligue. Mais Oxensfa'eraa et ses amis ne tardèrent pas à entraver ses projets. «Cet amour de la paix, disaientils, que le Danemark affecte dans les circonstances présentes, n'a d'autre mobile que l'envie et la jalousie; sous leprétexte de s'interposer comme médiateur, il favorise les ennemis de la Suède, l'Autriche, la Russie et la Pologne. Il n'a mis en avant l'intention deprotéger la Basse-Saxe que pour nous en exclure; et en même temps il élève le péage du Sund , il entrave de toutes les manières le commerce suédois, prohibe l'exportation des munitions de guerre, et se joue de nos représentations, parce que, nous voyant tant d'ennemis sur les bras, il nous croit hors d'état de prêter à notre droit l'appui de la Force. II faut désespérer de donner une heureuse issue à la guerre d'Allemagne , si l'on ne parvient à écarter l'influence insidieuse du Danemark. Mieux vaut l'attaquer maintenant, que de se voir attaquer par lui dans des circonstances plus critiques. Le Danemark paiera les frais de la guerre, qui sera courte et ne portera aucun préjudice à la continuation de la guerre d'Allemagne.
Au reste , le roi de Danemark est pour la Suède un ennemi beaucoup plus dangereux que l'empereur , et nous ne devons point négliger nos propres intérêts pour ceux de nos allies d'Allemagne. Ce serait une grande pusillanimité que d'avpir peur de s'embarquer dans cette nouvelle guerre ; les hommes de cœur, les hommes prévoyants doivent reconnaître que la hardiesse de la résolution et l'énergie de l'exécution augmenteront nos forces et notre autorité. »
D'autres , niant toutes ces assertions, répondirent : « La nouvelle « guerre que l'on propose va renvoyer « a un avenir incertain la conclusion « de la paix qui est imminente. Les « forces de la Suède étant partagées , < les avantages importants qu'on a ob- « tenus jusqu'ici pourront facilement • être perdus. Des hostilités avec la
SUEDE
t Russie et la Pologne peuvent en ré- « sulter , et il serait possible que la « France ne voulût plus nous assis- « ter. Les. impôts et les prohibitions « imposés au commerce ne sont nul- « lement insupportables, et ce qu'ils « ont de plus gênant pourra vraisem- « blablement être modifié au moyen « des négociations. » Cet avis prévalut, et un échange de notes entamé entre les couronnes Scandinaves dura depuis le mois de juin 1643 jusqu'au mois de novembre de la même année, et finit par devenir si hostile, qu'on résolut a cette époque , avec l'assentiment de Christine , de faire la guerre au Danemark. Mais on tint cette résolution tellement secrète, que ni les Français ni les Danois ne purent en soupçonner rien.
Torstenson, après avoir fait parcourir à son armée avec une vitesse inouïe toute l'étendue de l'Allemagne , occupa, en décembre 1643, les duchés de Holstein et de Sleswig , et le Jutland en janvier 1644. Le vieux Christian se plaignit amèrement de la mauvaise foi des Suédois , qui lui suscitaient une guerre inattendue, au moment même où il s'interposait comme médiateur pour assurer la paix ; maisOxeostierna, se moquant de sa faiblesse , dit que son manifeste était méchant, absurde, mensonger et calomnieux. Le vieillard organisa alors la résistance avec autant d'activité que de prudence. Une armée impériale, sous Gallas , vint à son secours, et Torstenson eut besoin de tout son génie pour lui échapper et pour exécuter la marche fameuse dont nous avons parlé plus haut (*).
Toutefois, les menaces des Provinces-Unies et de la France forcèrent le Danemark à souscrire, en août 1644, à la paix de Bremsebroe , qui lui imposait des conditions assez dures, et qui lui enlevait quelques îles dans la Baltique.
Avant la conclusion de cette paix , le 8 décembre 1644, Christine avait pris les rênes du gouvernement, et tout semblait faire espérer à la Suède
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un avenir fortuné et un règne glorieux. Les dons les plus heureux de l'esprit avaient été cultivés dans la jeune reine par l'éducation la plus soignée ; pleine d'amour pour le travail et d'aptitude
S>ur les affaires, elle était douée d'une oquence remarquable, d'une pénétration rare et d'une modération qu'on aurait été loin d'attendre de son âge et de son rang. Dans le conseil, eue était modeste et prudente , et savait cependant faire respecter son autorité.
Christine fit plus pour les arts et pour les sciences qu'aucun prince de son époque. Presque tous les savante distingués de toutes les contrées de l'Europe se réunirent à sa cour. On y voyait Saumaise, Freinsheim, Isaac Vossius, Heinsius, Descartes, Grotius, Conring, Bochart,Huet,Naudé, Meibom, Comenins et autres. Les spectacles, les chasses, les carrousels, les concerts se succédaient sans interruption, et ne manquèrent pas d'exciter l'indignation du clergé protestant.
Malheureusement le caractère de la reine n'avait pas cette unité et cette élévation si nécessaires à un prince qui doit faire tendre toutes ses actions à une seule fin. Bientôt Christine regarda les plaisirs comme le but de sa vie, et subordonna ses devoirs à 6es penchants et à ses goûts. Son ambition prit une direction mesquine, et son esprit moqueur la porta à tourner en dérision les choses les plus sacrées.
L'homme dont les conseils eurent l'influence la jplus funeste sur Christine fut un médecin français , nommé Bourdelot, qui avait su fixer son attention par ses bons mots et par ses talents superficiels. La hardiesse de ses principes soi-disant philosophiques captiva entièrement resprit de la reine.
Fort de son influence, il ne songea plus qu'à écarter les personnes qui avaient des connaissances plus solides que lui , et certes il ne lui était pas bien difficile de renverser par l'arme du ridicule des pédants dont l'unique occupation était de faire leur cour à la reine et de se quereller entre eux.
Tout le monde sait qu'un jour il obligea deux vieillards , Meibom et Naudé,
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iotït l'un avait écrit sur la musique et l'autre sur la danse des anciens, à chanter et à danser devant la cour. Et oompie il se moquait d'eux avec trop d'amertume, Meibom appliqua un soufflet à Bourdelot qui lé lit aussitôt bannir de la cour. DU reste, ce favori eût le bon sens de se retirer dans sa patrie avec une fortune assez considérable; avant que l'indignation publique ou l'humeur changeante de la reine vinssent détruire la faveur dont il jouissait.
Son successeur auprès de Christine • fiit Pimentel , ambassadeur d'Espagne : il avait ses appartements dans la mai- Son de campagne de la reine, passait des nuits entières à converser avec elle, et en reçut des présents du plus haut prix. Quand il vint prendre congé de Christine , elle lui remit une écharpe brodée par elle-même, avec cette inscription : Dolce netta memoria.
La reine douairière se plaignit souvent de |a vie déréglée de sa fille. « Si votre père vivait encore, lui disait-elle, il ne permettrait point tout cela. » — «Alors il a bien fait de mourir, » repartit insolemment Christine. Mais sa mère ressentit un chagrin beaucoup plus vif lorsque Christine assura devant elle qu'un païen pourrait être sauvé tout comme un chrétien. Elle alla même jusqu'à dire que sa mère était l'esprit de femme le plus pauvre et le plus faible qu'elle eût jamais connu et qu'elle était désespérée d'être sa fille.
Jamais non plus elle ne fut en trèsbonne intelligence avec Oxenstierna , bien qu'elle reconnût tout ce qu'il valait et combien il lui serait impossible de se passer de lui ; ses courtisans travaillaient sans cesse à l'indisposer contre le chancelier, et elle consentit même à entretenir avec Salvius une correspondance que l'on cacha à Oxenstierna.
Plusieurs seigneurs, fatigués de tant d'intrigues, se retirèrent; le chancelier resta inébranlable à son roste :
«Elle est toujours pour moi la fille de Gustave, » s'écria-t-il, et cependant il ne se faisait pas illusion sur son caractère irascible, jaloux et implacable.
Après la paix de Westphalle , quand il n'y eût plus de gloire militaire à acquérir et que le butin fut dissipé (dès 1861 les caisses étaient entièrement vides ) , la marche régulière et les soins souvent minutieux du gouvernement parurent à cette reine romanesque chose tellement fastidieuse que souvent, dans le cours de plusieurs mois, elle n'assemblait pas une seule fois son conseil. Aussi il arriva bientôt à Christine ce que nous avons vu arriver à plus d'un roi de Suède : on prétendit qu'elle était devenue folle. Ce fut alors que l'idée d'une indépendance complète vint s'emparer de son esprit. Elle pensa qu'il serait glorieux d'avoir volontairement renoncé à une couronne, et doux en même temps de faire succéder à la vie monotone et fastidieuse qui l'obsédait une existence aventureuse et variée, uniquement consacrée aux
Slaisirs, aux arts et aux sciences. Ce ésir, d'abord vague et passager, prit bientôt une telle énergie que Christine ne le dissimula plus. Les représentations des grands de sa cour et des hommes d état ne servirent qu'à la fortifier dans sa résolution. Enfin, après avoir mûri son dessein pendant
{plusieurs années, elle l'annonça hauement, et dit à l'ambassadeur anglais qu'elle allait abdiquer parce qu'un homme était plus capable qu'elle de régner, et aussi of love o/myseff^ to phase my ownfancy , by myprwate retiremetU (*). Ce ne fut qu'en 1654 qu'elle exécuta son dessein. Le 16 juin, elle remit la couronne au comte palatin Charles-Gustave, fils d'une sœur de Gustave-Adolphe, qui fut reconnu par les états. Oxenstierna , qui s'était opposé à l'abdication de Christine avec toute la force de son caractère qui tenait quelque chose du nom qu'il portait (**), mourut quelques semaines après , en août 1654. Son fils hérita de toutes ses charges.
Christine obtint une pension considérable; mais on délibéra long-temps
(*) Dans mon propre intérêt, pour me livrer à mes goûts dans la vie privée. (**) Oxenstierna signifie front de boutf.
SUÈDE
peur savoir si on lui permettrait d'en jouir à l'étranger : la question fut résolue en sa faveur. Après son départ on s'aperçut qu'elle ou ses courtisans avaient enlevé presque tout le mobilier de la couronne. Christine, en quittant Stockholm, se rendit à Hambourg, et passa de là à Bruxelles. Arrivée à Inspruck , elle se convertit an catholicisme et fut par conséquent accueillie à Rome avec tous les honneurs imaginables, tandis qu'à Stockholm et dans tous les pays protestants on ne tarissait pas en invectives contre elle. D'ailleurs, avant de partir, elle avait renvoyé toutes ses femmes de chambre, qui ne manquèrent pas d'ébruiter ce qu'elles savaient , et allèrent même au delà de la vérité.
Le changement de religion de la fille de Gustave- Adolphe fit une grande im-
Sression dans toute l'Europe. Chrisine avait d'abord été zélée luthérienne ; plus tard, l'influence de Bourdelot l'avait rendue indifférente à toute espèce de religion, et elle déclara même qu'elle n'était pas disposée à s'enfoncer dans les questions absurdes et extravagantes de la théologie. Il est à présumer que le désir de s'attirer la bienveillance et l'intérêt des princes catholiques du midi de l'Europe , et de se cendre par là plus agréable le séjour de l'Italie, le paysde-ses rêves, eut plus d'influence sur sa résolution
Sie tous les discours des jésuites dont le se vit bientôt entourée. Au reste, les reproches sévères dont Christine a été l'objet durant toute 6a vie, lui furent presque toujours adressés par des catholiques. The beloved french galants, écri vaitde Rome Thomas Somerset, are her sole entertainment. The vanity of the french levity is most suUaok to her wanderîng humour.
« Elle a des gotits fort dissipés , dit un autre, et passe son temps dans la société des hommes. Elle n a aucun souci de la bienséance ni des mœurs.. Les tableaux, les spectacles, les bouffonneries sont ses uniques plaisirs : tout ce qui touche à la religion, elle le fuit et l'évite avec soin. » Un pasteur protestant lui ayant demandé la cause de
aa conversion, elle répondit : « Ce sont « vos ennuyeuses prédications I» Elle dit dans ses lettres : « Ici, à Rome, il n'y a nue des statues , des obélisques et de* palais, mais point d'hommes. On ne voit que des malotrus, des scélérats, des bouffons i des fous, des impertinents, des fripons, des mendiants et des vauriens; il faut bien que l'Églisp soit dirigée par Dieu lui-même, car j'ai connu Quatre papes dont pas un seul n'avait le sens commun {*). » Dans un autre passage , elle se montre fort mécontente de la bigoterie de Louis XIV, et de l'ascendant que prenaient les jésuites. Par malheur, ce scepticisme et ce mépris superbe ne partaient point d'un esprit assez élevé pour dédaigner la forme et atteindre l'idée même dans sa pureté philosophique; Christine, gui se moquait de Louis XIV, croyait à l'astrologie et à ses prédictions.
Bien qu'on ne doive pas croire légèrement tout ce qui s'est dit de la reine Christine, les témoignages s'accordent trop en de certains points pour ne pas reconnaître que son genre de vie était au moins très-singulier. «Elle s'habille comme un homme, dit un témoin oculaire ; «lie a la voix d'un homme et se conduit comme un homme en toutes choses; à Hambourg, elle portoit une longue redingote , une perruque, un chapeau et uneépée.» «Elle est pleine d'esprit, dit un autre; mais elle jure à chaque instant comme un vieux soldat. » «Elle ne se peigne, assure un troisième, que tous les quinze jours; ses chemises et ses manches Sont ordinairement tâchées d'encre et déchirées. Elle força un jour son amie, mademoiselle de Sparre, à lui réciter des passages du livre intitulé : Moyens de parvenir, et mettoit Pétrone audessus de tous les autres auteurs ctas-
(*) (Test presque l'histoire de ce Juif do Chaucer qui se convertit après avoir va Rome ; car il y a là, dit-il, parmi ees piètres de toutes couleurs tant de vices et d'infamies, qu'il faut bien que le christianisme toit la religion véritable, puisqu'elle, ne meurt point malgré les crimes et ht abomti de iss ministres,
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sjques.» «Madame Christine, dit la duchesse d'Orléans, avec son originalité ordinaire, étoit une dame galante, bien que fort contrefaite. La grande demoiselle m'a raconté qu'étant fort blanche, die se couchoit toute nue sur un lit de retours noir pour se présenter ainsi i ses amants. Elle étoit très-vindicative , débauchée au plus haut point, et parloit de choses dont parlent seulement les plus grands débauchés.» Dans une lettre française contemporaine conservée à la bibliothèque Harléenne, voici comment on juge Christine : « Sa taille est tout à ait irrégulière; elle est voûtée; elle a une hanche hors d'architecture; elle boite; elle a le nez
Cus long que le pied, les yeux assez aux, mais elle n'a pas la vue bonne; elle rit de si mauvaise grâce, que son visage se ride comme un morceau de parchemin que l'on met sur des charbons ardents ; elle a un téton plus bas que l'autre d'un demi-pied , et si enfoncé sous l'épaule , qu'il semble qu'elle ait la moitié de la gorge absolument plate; elle n'a pas la bouche laide, pourvu qu'elle ne rie point; elle n'a pas soin de ses dents; elle pue assez honnêtement pour obliger ceux qui s'approchent , a se-précautionner et à parer de la main. On dit qu'elle avoit autrefois les cheveux admirablement beaux ; mais depuis qu'elle les a fait couper pour faire le métier de vagabonde, elle a pris une perruque noire.
La manière dont elle est habillée n'est pas moins extraordinaire que celle de sa personne, car, pour se distinguer de son sexe, elle porte des jupes fort courtes avec un justaucorps , un chapeau, un collet <f homme, ou un mouchoir qu'elle noue comme un cavalier qui va en partie; et quand elle porte une cravate comme les dames, elle ne laisse pas de fermer sa chemise jusqu'au menton, et de porter un petit collet d'homme, avec des manchettes telles que nous les portons ; en sorte que la voyant marcher avec sa perruque noire, sa jupe courte, sa gorge fermée et son épaule élevée, on dirait que c'est un visage déguisé , etc. »
voici enfin comme die se peint elle-
même : « J'ai une aversion et une antipathie invincibles pour tout ce que font et disent les femmes. Irascible, fière et railleuse , je ne fais grâce à
Sersonne. Je suis incrédule , fort peu évote,et mon tempérament ardent et impétueux ne m'a pas donné moins de penchant pour l'amour que pour l'ambition; cependant j'ai toujours résisté, mais uniquement par fierté et pour ne me soumettre à personne. »
Sans doute il est permis de ne pas la croire sur parole ; mais il paraîteertain
S 'une aversion prononcée pour tou- ; les habitudes féminines fut le trait dominant de son caractère , et qu'elle blessa souvent les moeurs avec affectation, pour foire preuve d'un esprit viril. Du reste, elle n'était nullement au-dessus des faiblesses de son sexe , car elle avait un correspondant à Rome qui la tenait au courant de toutes les petites intrigues de cette ville, et l'assassinat de son écuyer Monaldeschi ne prouva que trop jusqu'à quel point elle était femme (*). Nous ne parlerons ni de cette aventure ni des événements de cette vie si agitée (**) , il suffira de dire qu'elle se repentit bientôt d'être descendue du trône, qu'elle tenta sans aucun succès d'y remonter après la mort de Charles -Gustave, et qu'elle ne fut pas plus heureuse dans les tentatives qu'elle fit pour épouser le roi de
(*) Il n'entre pas dans notre pian de raconter ici ce sanglant jeu de prince , par lequel Christine signala son passage à Fontainebleau : il n'appartient pas directement à l'histoire. Ceux de nos lecteurs qui vour dront se rendre compte de l'impression qu'il produisit dans le temps, pourront consulter La Place, Recueil de pièces intéressantes, tIV, p. x3g; Saint-Évremont , Mémoires du comte D. , t. II , p. 99 ; Gui Patin , Nouvelles lettres, t II, p. 33o; les Mémoires deMontglas, t. III, p. 46; et ceux de madame de Motteville, XXXIX, 419.
Il en est aussi question dans les Mélanges de littérature de d'AJembert. Tout le monde connaît la tragédie que M. Alexandre Dumas a composée sur ce sujet
(**) On sait qu'il existe un Recueil des lettres de Christine publié par Arckenhok» noua 7 renvoyons net lecteurs.,
Pologne. Elle fut contrainte de rester jusqu'à sa mort , arrivée en 1689 , dans le cercle étroit où elle s'était volontairement renfermée.
Le mérite personnel de Gustave- A dolphe, et les succès extraordinaires obtenus par ce héros et par ses successeurs dans la guerre d'Allemagne, avaient fait retentir le nom suédois dans toute l'Europe. Mais en examinant de près l'état intérieur de la Suède , on sera promptenient convaincu que toute cette gloire militaire cachait la misère la plus profonde , et que le peuple vainqueur avait eu non moins à souffrir de la guerre que les peuples vaincus. Le rôle que la Suède s'était arrogé dans les affaires de l'Europe dépassait de beaucoup ses forces réelles, et les subsides de l'étranger disparaissaient entre les mains d'un petit nombre de personnes; de sorte que les charges s'accrurent prodigieusement , et qu'on fut souvent dans la nécessité de recourir à des voies de rigueur pour faire rentrer les impôts.
Oxenstierna , attaché aux idées aristocratiques et redouté de ses paysans comme un seigneur sévère, méprisait les plaintes du peuple et traitait les affaires intérieures en diplomate.
Dès 1617, on établit les impôts extraordinaires , dits de guerre , sur tous les objets de consommation , et cette nouvelle charge fut d'autant plus onéreuse que la noblesse trouva moyen de s'y soustraire , et que d'ailleurs on n'était pas accoutumé aux visites domiciliaires que ce genre d'impôt nécessite. A cette même époque , la couronne monopolisa le commerce des métaux, du sel et du blé , et créa une foule de ces règlements et de ces institutions par lesoueJs, dans l'enfance des théories sur l'économie politique , on croyait pouvoir accroître la fortune nationale.
La noblesse se sépara de plus en plus du peuple; une mésalliance rendait incapable de succéder aux fiefs , et les lois elles-mêmes établirent une ligne de démarcation entre la noblesse titrée, les familles sénatoriales et la simple noblesse.
Le clergé maintint sa hiérarchie et conserva son droit de voter dans les
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diètes; mais le roi nommant à toutes les places, il se vit bientôt dans une étroite dépendance de la couronne.
Les paysans, qui continuaient également à assister aux diètes, furent ou intimidés par des menaces ou gagnés par des dîners , moyen de corruption si souvent mis en usage de nos jours, et que notre chansonnier national a si heureusement stigmatisé.
Du reste, les différents états continuaient à délibérer séparément, ce qui augmenta encore l'influence du gouvernement. Il est bien vrai que le sénat, qui avait acquis une nouvelle importance, depuis qu'il s'était interposé comme arbitre entre Charles et Sigismond, fit beaucoup de prétendus efforts en faveur de la liberté; mais dans le cours des deux derniers siècles, le caractère et les mœurs du peuple avaient bien changé; cet antique esprit d'indépendance avait disparu pour faire
Ïiiace a la subordination militaire, et 'on était trop éclairé sur les intentions égoïstes des nobles , pour appuyer des mesures tendant uniquement à concentrer l'autorité entre les mains d'un petit nombre d'hommes qui se faisaient déjà remarquer par leur orgueil insolent. De là naquirent entre la noblesse d'une part, et les paysans et les bourgeois oe l'autre, des jalousies qui eurent pour résultat l'esclavage de tous.
Ce fut cette mésintelligence qui permit à Christine de traiter ses ministres avec aussi peu d'égards qu'elle osa le faire , et d'exiger de son peuple une obéissance aussi illimitée que si elle eût été le monarque de 1 Europe le plus absolu. Elle porta le nombre des sénateurs de vingt-cinq a quarante , et leur enleva par cette mesure toute indépendance. Sans doute elle résista à Oxenstierna, lorsqu'il voulut punir les orateurs des autres états qui attaquaient continuellement et avec violence l'ordre de la noblesse; mais elle n'osa pas se placer ouvertement à la tête de cette opposition antiaristocratique, qui peut-être lui aurait fait décerner le pouvoir absolu, comme cela eut lieu en Danemark quelques années plus tard.
L'UÏIIVERS.
Du reste, l'intolérance envers les catholiques et les querelles entre les théologiens continuaient toujours , et étouffaient tous les germes d'instruction et de civilisation que Gustave et Christine avaient répandus avec tant de soins. La passion des exploits militaires s'était exclusivement emparée de la nation.
CHAULES-GUSTAVE.
Charles-Gustave, cousin et successeur de Christine, était né à Nykôping en Suède, le 8 novembre 1622, et après avoir lait ses études à Upsal , il voya-
Sea en France, en Allemagne et en uisse, rejoignit l'armée de Torsten- Bon en 1642, et assista aux batailles de Jenkau et de Leipzick. Plus tard, il fut le principal commissaire de Christine aux conférences qui eurent lieu pour l'exécution de la paix de Westphalie. De retour en Suède en 1650, il fut reçu avec beaucoup de distinction ; mais on ne lui donna aucune part dans les affaires , et il vécut très-retiré, pour ne pas exciter la jalousie de Christine et des seigneurs suédois. On avait cru généralement que Christine le choisirait pour époux , et lui-même il avait recherché sa main , mais sans aucun succès ; en sorte qu'il paraissait avoir perdu tout espoir de monter sur le trône , lorsque tout à coup, en 1654, il y fut élevé par l'abdication de sa cousine.
Charles-Gustave était alors dans la force de l'âge. Il était instruit, actif, affable, sans cependant jamais compromettre sa dignité, du reste d'un sang-froid peu commun dans les dan-
Îers et d'une ambition sans mesure, «'état intérieur de la Suède pouvait offrir un vaste champ à son activité; mais la tâche laborieuse d'accroître par une influence salutaire la prospérité intérieure du pays, ne promettait pas assez de gloire- à son ambition. Il se persuada donc sans peine que la guerre seule pouvait remédier aux maux existants, et rehausser la gloire du nom suédois. Dans cette conviction 9 il se pronom d'imiter la con-
duite de Gustave-Adolphe par la hardiesse de ses entreprises et la rapidité de ses conquêtes. Mieux eût valu sans doute suivre une ligne toute pacifique; mais comment ne pas excuser un jeune monarque qui obéit à l'entraînement
général et a l'élan généreux de son poque , surtout si l'on songe que chez un peuple aussi généralement disposé à l'obéissance que l'étaient alors les Suédois, un roi moins ardent et plus égoïste eût pu facilement, en donnant toute son attention aux affaires intérieures, changer la constitution et jeter les bases d'un despotisme constitutionnel?
Charles-Gustave monta sur le trâne dans des circonstances peu favorables :
à son avènement, les revenus du royaume étaient réduits à 800,000 écus, tandis que les dettes s'élevaient à dix millions; ce qui fit dire au nouveau roi, que, tout hardi qu'il était, il n'aurait pas accepté la couronne s'il eût été instruit de l'état des finances. La pension de Christine ( oui, du reste, ne fut pas toujours payée très-exactement ) s'élevait seule à la somme énorme de 200,000 écus. Aussi le vieil Oxenstierna s'écria, dit -on, après l'abdication de Christine , gue jamais ennemi n'avait plus coûté à la Suède.
Le mot était assez juste, et lors du couronnement de Charles, on put s'apercevoir qu'en se retirant, elle avait traité la Suède en pays conquis. Toutes les chambres du château royal avaient été dépouillées de leurs tapisseries et de tout le mobilier de la couronne: un vieux lit fut tout ce qu'elle avait laissé. Il fallut emprunter une batterie de cuisine , et , dans le repas donné à l'occasion du couronnement, on n'eut à offrir aux bourgeois que des assiettes d'étain , et aux paysans que des écuelles de bois.
Telle était la situation des affaires à l'avènement de Charles-Gustave. Aussi les personnes les plus sages conseillaient-elles d'écarter tout ce qui pourrait donner lieu à une nouvelle guerre.
« La paix , ajoutaient-elles , est devec nue mdispensabiement nécessaire au « paya épuisé et appauvri, et déjà les
SUEDE
« puissances vaincues se plaignent avec * amertume de la soif de guerre et de « conquêtes gui s'est emparée des < Suédois. » Mais le nombre de ceux qui voulaient la guerre était beaucoup plus considérable, a Ce n'est que par « la guerre, disaient-ils, que la Suéde > a pris place parmi les grandes puis- «sances, et Ion ne peut conserver » les. biens de ee monde que par les « moyens qui ont servi à les acquérir. « La gloire de la Suède commence déjà « à s'effacer, les esprits s'amollissent, « et l'on ne doit pas entretenir une « armée pour n'en tirer aucun profit.
« Le royaume est environné d'ennemis « secrets qui épient le moment fa vora- « ble pour éclater: il est juste et sage « de les prévenir »
Les motifs spécieux ïjui s'offrent toujours quand on veut faire la guerre, ne se présentèrent même pas dans cette circonstance, car on ne savait sur qui faire tomber cette humeur belliqueuse. On n'était fixé que sur un seul point : on voulait faire la guerre. Long-temps on délibéra si l'on attaquerait les Russes , les Danois ou les Polonais.
Cependant, en Danemark, Frédéric III gui , depuis 1648 , avait succédé à Christian IV, continuait paisiblement le système d'améliorations intérieures qu'il avait adopté ; et déjà la Russie avait commencé, depuis l'avènement de la dynastie des Romanof en 1613, cette marche progressive qui devait un jour lui donner une si grande influence sur les destinées de l'Europe civilisée. Elle venait alors de terminer heureusement une guerre contre la Pologne.
Ce dernier royaume était devenu électif depuis l'extinction des Jagellons (en 1572), et les faibles monarques de la maison de Wasa , Sigismond III (1587), LadislasIV (1632), et Jean- Casimir (1648), n'étaient pas en position de s'opposer aux empiétements de la noblesse et à la dissolution de l'empire. Cette situation malheureuse, les succès récents obtenus par les Russes et par les Cosaques, et les invitations de plusieurs seigneurs y déci-
dèrent le roi de Suède à attaquer d'abord la Pologne, sous le prétexta que Jean-Casimir avait proteste contre son avènement au trône. Ce grief, si l'on eût voulu entrer en négociations, eût pu facilement disparaître ainsi que beaucoup d'autres, et l'on aurait vu proroger la trêve, qui n'était point encore écoulée. Mais on était bien éloigné de vouloir recourir à ces moyens pacifiques, et les armées suédoises envahirent la Pologne au mois de juillet 1655. Les villes de Varsovie, de Cracovie , de Thorn , d'Elbing , de Posen et de Kalisch, furent prises dans la même année, ex Jean-Casimir fut forcé de s'enfuir en Silésie. Les troupes irrégulières de la république n'étaient pas en état de s'opposer aux armées aguerries de la Suéde; une grande partie de la noblesse se rangea du côté de Charles-Gustave , prit du service dans l'armée victorieuse, et trouva fort naturel qu'on punît de la confiscation de leurs biens et du bannissement ceux qui restaient fidèles à Jean-Casimir.
L'opinion des nobles devint encore
Slus favorable à Charles, lorsqu'il conrma les privilèges de tous ceux qui se rangeraient de son côté, et leur assura l'affranchissement des impôts de guerre et du service personnel. Ils ne voulurent point voir que ces avantages ne pourraient être achetés que par l'asservissement de la nation entière , et qu'en se réjouissant hautement de l'extension de leurs libertés, ils faisaient retentir le bruit des chaînes qu'un prince étranger leur imposait par la force des armes. Cependant, peu à peu , le patriotisme reprit son ascendant naturel, surtout lorsque, par la manière barbare dont on fit la guerre, tout le pays eût été converti en une vaste solitude.
On pourra juger des ravages que les Suédois exercèrent, par le récit que nous allons emprunter aux Mémoires de Terlon, ambassadeur extraordinaire de Louis XIV près la cour de Charles- Gustave. On verra par cette citation comme on a pu déjà s'en convaincre par quelques-unes de celles qui précèdent, que les diplomates français du
L'UNIVERS
grand siècle ne parlaient pas encore la langue des Pascal, des Bossuet et des Fenélon.
« Les troupes suédoises, jointes à celles du prince Rakocij (Rakoczy), brûlèrent, en allant et en revenant de Bretzié, ou par ordre ou par malice, tous les quartiers où Ton avoit logé, aussi bien que les villes et les villages qui se rencontrèrent à droite et à gauche sur leur marche : ce qu'elles firent sans doute pour empêcher qu'on ne les pût suivre qu'avec bien de l'incommodité , et qu'on trouvât la même difficulté pour attaquer la Prusse- Royale, que le roi de Suède avoit mise sous sa domination ; et cet embrasement tenoit depuis Bretzié de Lithuanie jusques à Thorn , capitale de la Prusse royale. Les troupes de l'électeur de Brandebourg brûlèrent aussi en Pologne tout ce qu'elles purent rencontrer, pour se venger de ce que les Tartares et les Polonois avoient brûlé l'année
{précédente dans la Prusse royale, orsque le comte de Waldeck et le prince Radzeville y combattirent contre eux avec malheur et quelque perte, ce dernier ayant été fait prisonnier , et n'ayant été délivré qu'après un autre combat que les Tartares perdirent.
Comme c est leur coutume dans ces occasions d'attacher à des arbres les prisonniers qu'ils ont, le prince Radzeville fut heureusement trouvé par des officiers de Suède et de Brandebourg qui le détachèrent et le mirent en linerté, sans quoi il seroit sans doute mort de faim , si par bonheur quelqu'un ne fût passé par le lieu où il étoit. Dans cet embrasement il y eut des gentilshommes polonois, et même des dames, qui furent brûlés pour s'être cachés dans des granges parmi des gerbes de grain pendant Te passage des armées suédoises et transylvaines , et qui , croyant par là se sauver de leurs ennemis, y périrent misérablement.
« Comme, en partant le matin, on mettoit le feu aux lieux où l'on avoit logé, ceux qui n'étoient pas assez diligents, couroient quelque risque. Il y eut même quelques personnes de la maison du roi de Suède brûlées; un
page du comte Jacob de La Gardie et
{)lusieure autres furent surpris par e feu dans leurs maisons. Le comte d'Avaugour et moi, ayant eu l'honneur de dîner un jour avec le roi de Suède chez le prince Rakocij, ce prince nous fit boire dans un petit baril de bois au lieu de verre , d'un vin de Tokay fort doux et agréable à ceux qui l'aiment, mais violent et qui donne dans la tête particulièrement à ceux qui n'y sont pas accoutumés; et comme la débauche fut assez longue, elle fut cause que nous couchâmes sur nos lits tout habillés , ce qui servit à nous sauver , quoiqu'il nous fallut passer par où les flammes faisoient déjà bien du ravage. Le roi de Suède même se trouva un matin dans un pareil danger , et le feu qui avoit pris à un logis joignant le sien l'obligea d'en sortir en diligence.
« En revenant de Britzié avec le roi de Suède, je marchois un jour à côté de l'armée pour passer dans les bois, afina d'éviter la chaleur, qui étoit excessive'; j'étois en compagnie du baron Banier, Suédois, du général Coreskj, Polonois , et d'un gentilhomme de la même nation , qui était au prince Radzeville , et qui marchoit avec l'armée pour faire conserver les terres de son maître. Nous vfmes des femmes et des filles bien faites qui conduisoient des bestiaux que les Suédois emmenoient de la Pologne. Nous résolûmes de les sauver, si nous pouvions connottre qu'elles fussent de qualité. Pour cet effet, nous demeurâmes un peu derrière l'armée, et abordant les Suédois qui leur servoient d'escorte , nous regardâmes de près ces Polonoises, et leur ayant vu les mains , nous jugeâmes qu'elles n'étoient pas de basse condition. Le général Coreskj et le gentilhomme du prince Radzeville leur ayant parlé en particulier, ils sçurent d'elles qu'elles étaient de naissance, ce qui nous obligea de les ôter à ces Suédois et de les conduire dans les bois qui étoient derrière nous, où nous les laissâmes en toute sûreté et en liberté de retourner chez elles ; mais comme pour leur procurer ce bien, et avoir eu le temps de le faire, nous nous étions fort
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éloignés de l'armée, et qu'il y avoit plusieurs partis dans les bois, nous fûmes fort heureux de la pouvoir rejoindre sans avoir fait de mauvaise rencontre.
« A notre arrivée au quartier, nous sçûmes ou'il y avoit aussi des dames de qualité et des religieuses qui a voient été prises par des officiers suédois, et qui étoient dans les régiments. Le comte d'Avaugour et moi envoyâmes prier ces officiers de nous donner ces dames, ce qu'ils firent de fort bonne grâce : si bien qu'avec quinze ou seize autres femmes, filles et religieuses que mes gens avoient sauvées, après leur avoir tait la meilleure chère qu'il nous fut possible, nous les renvoyâmes toutes ensemble dans un carrosse et dans des chariots, avec un trompette et de l'escorte, pour les mettre dans une maison du prince Radzeville , qui étoit assez forte contre les partis qui couroient la campagne et où il y avoit une sauve-garde.
« L'avant-garde du roi de Suède, avant que dvarriver à Strasbourg , frontière de la Prusse-Royale, pilla un cloître de religieuses, et dès qu'elles sçurent qujj'étois, elles me donnèrent un petit coffre plein de reliques pour les sauver et empêcher qu'on ne perdit auprès d'elles le respect qui leur étoit dû. Je tâchai autant qu'il me fut possible d'empêcher qu'on ne fît du mal à ces pauvres religieuses ; mais avant que j'y fusse, il leur étoit déjà arrivé quelque désordre. Le baron Banier m'aida à les sauver, et à chasser de l'église ceux qui la pilloient et qui manquoient de respect à de vertueuses filles, dont je croyois que l'abbéesse ' étoit sœur du prince Rakocij. Je dois dire que lorsque je dis au roi de Suède l'état où les troupes avoient mis ce cloître , il eut la bonté d'y faire mettre des sauves-gardes, et fit même arrêter un cavalier qui en usoit trop insolemment. »
Les suites de ces dévastations se firent prompteinent sentir; il devint impossible de pourvoir à la subsistance d'une grande armée dans des contrées ravagées et désertes. Les troupes ne
connurent bientôt phis d'obéissance.
Des bandes irrégulieres se formèrent sur les derrières et sur les flancs de l'armée, et interceptèrent toutes les communications ; enfin Ton ne put obtenir la victoire sur les Polonais, réunis Srès de Varsovie, qu'avec l'assistance e l'électeur de Brandebourg , dont on avait acheté l'appui en lui sacrifiant des portions de territoire dans la Prusse ducale. La bataille dura trois jours (du 19 au 21 juillet 1656) , et la victoire n'eut aucun résultat bien important. L'armée déjà épuisée et décimée se trouva dans uue situation plus défavorable encore après le succès qu'elle venait d'obtenir. D'ailleurs Frédéric-Guillaume s'en retourna aussitôt en Prusse , et elle resta seule et sans appui au milieu de ce vaste empire.
Charles-Gustave crut pouvoir intimider les patriotes polonais par des mesures atroces ou absurdes. Ainsi , il déclara que tout Polonais de son parti qui tuerait un noble du parti opposé aurait la moitié des biens de ce dernier, s'il était noble lui-même, et la liberté avec l'usufruit de ces biens pendant six ans, s'il était paysan. Mais de tels moyens, loin de lui être utiles, ne firent que rallier à la cause nationale un grand nombre de Polonais égarés.
D'un autre côté , les Polonais du parti de Gustave se plaignaient de la préférence qu'il accordait aux Suédois et aux Allemands, et voyaient avec indignation que les charges de la guerre pesassent uniquement sur les Polonais.
Cependant un nouveau traité conclu avec l'électeur de Brandebourg, et d'après lequel la Suède renonçait à la suzeraineté sur la Prusse ducale, et en outre l'alliance contractée avec Rafcoczy, prince de la Transylvanie, parurent- un instant devoir affermir les Suédois en Pologne ; mais Frédéric- Guillaume n'était pas homme à faire les affaires d'autrui, et Rakoczy n'avait d'autre but que de se faire lui-même roi de Pologne.
La Russie avait vu avec inquiétude les progrès des Suédois , et sacrifiant son ressentiment contre les Polonais à ses intérêts bien entendus , elle
us
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fit une diversion utHe dans la Livonie. D'un autre côté, les puissances du midi ne devaient plus être les témoins indifférents des querelles qui agitaient les royaumes au nord : la guerre de trente ans ainsi que la paix de Westphalie avaient établi entre elles dès rapports de haine et d'amitié.
Aussi 1 empereur Ferdinand III se souvenant avec indignation que la Suède avait été le premier auteur des disgrâces de sa maison , saisit cette occasion pour se venger, en envoyant des çecours à Casimir et en engageant le Danemark à prendre les armes. Charles-Gustave mt enfin forcé de reconnaître que cette manière barbare de faire la guerre ne pouvait conduire à aucun résultat , et que de vains succès ne sauraient réparer les pertes journalières de son armée. « Ses forces , dit Terlon , qui étoient de plus de 30,000 hommes lorsqu'il entra dans la Pologne , étoient réduites ( en 1657 ) à six ou sept mille ; et vingt-cinq régiments qu'il avoit laissa dans la Prusse royale , étoient devenus si faibles, que tous ensemble ne faisoient que deux mille hommes ; encore, dans cette petite armée, y avoit -il trois mille nommes de l'électeur de Brandebourg. »
En juin 1657, le Danemark , séduit par les promesses de l'empereur et des Polonais , et croyant le moment venu pour réparer des pertes encore récentes , déclara la guerre à Charles-Gustave, oui, bien qu'il affectât d'être fort surpris et fort courroucé d'un pareil procédé, dut être fort satisfait de trouver ce prétexte pour quitter la Pologne. Il passa rapidement en Poméranie; et tandis que les Danois, croyant que la retraite lui était coupée du coté de l'Allemagne , arrivaient avec leur flotte à Dantzig pour lui intercepter le passage par mer, il se trouvait déjà sur les frontières du Holstein sans avoir vu un seul ennemi. Arrivé dans le Holstein, il rencontra le général Korber, qui soutint vigoureusement le premier choc , et aurait infailliblement rompu l'aile gauche des Suédois , s'il n'eût été abandonné par les siens* mais ceux-ci
crurent que le roi de Suéde avait avec lui toute son armée, qu'ils s'imaginaient plus forte et en meilleur état qu'elle ne l'était en effet. Korber fut fait prisonnier, et Charles-Gustave gagna le temps nécessaire pour refaire son armée aux frais du Holstein et de la ville de Hambourg. Après s'être emparé dans le courant de l'année 1657 de toutes les possessions continentales du roi de Danemark, il exécuta en janvier 1658 l'un des projets les plus téméraires dont l'histoire fasse mention; nous laisserons parler le chevalier dé Terlon qui se trouvait sur les lieux (*) :
« Le roi ayant depuis fort longtemps formé le dessein de faire une tentative sur l'île 'de Funen, en se prévalant des glaces, comme le grand froid qu'il faisoit depuis plusieurs jours, sembloit lui en donner occasion; il voulut exécuter son entreprise en cas que les glaces fussent assez fortes pour porter en sûreté son armée et son artillerie. Il avoit envoyé auparavant le grand-amiral Wrangel pour assembler ses troupes et les mettre en état de marcher , gui, étant arrivé le huit da même mois sur le bord du petit Belt, fit aussitôt passer quelques escadrons avec cent dragons, pour se saisir d'une petite péninsule qu on appelle Bogen , qui s'avance jusqu'au milieu du petit Belt, entre les villes d'Assins et de Midelsar, où le prince se rendit le même jour en traîneau , m'ayant fait l'honneur de me faire mettre auprès de lui. Mais l'amiral Wrançel ayant sçeu de ceux que le roi de Suéde avoit envoyés pour reconnottre les glaces et pour passer dans l'isle de Funen en cas
?[u'elles fussent fortes , qu'elles étoient rop foibles du côté qu'ils marchoient; ce qui étoit véritable , car il avoit vu périr devant lui quelques-uns de ses
(*) Nous demandons encore une fois grâce à nos lecteurs pour le style du diplomate français. L'emploi fréquent et insolite qu*il fait des qui et des que , l'extrême longueur de ses périodes , la bizarrerie de aa expressions, rendent parfois la lecture de son livre très-fatigante; mais cet inconvénient est racheté par l'exactitude des faits et par la naî« veté du récit
SUÈDE
cavaliers qui enfoncèrent dans la mer:
de plus, les Danois qui étoient postés sur les bords de cette île avec de l'artillerie, tiroient sans cesse pour rompre et affaiblir les glaces; et comme racolée suédoise qui étoit à découvert en étoit fort incommodée en ce que les boulets de canon glissoient sur la mer qui étoit unie, Hormis en quelques endroits où il y avoit des hauteurs de glaces et de neige, où trouvant de la résistance, ils s élançoient avec impétuosité; il en avertit le roi de Suède, qui crut se devoir retirer et remettre la partie au lendemain, espérant que les glaces seroient plus fortes. Cependant ce prince fit camper son armée le lonp du petit Belt, et envoya toute ta nuit de petits partis de tous les côtés pour sonder la glace et reconnoître où l'on pourroit passer plus sûrement. Il en attendit des nouvelles avec bien de l'impatience et bien de l'inquiétude , et même sans prendre aucun repos toute la nuit , jusqu'à ce qu'il fût averti sur les deux heures du matin, par le retour des partis et par le rapport de divers paysans , qu'il avoit extrêmement gelé toute la nuit et qu'on pouvoit passer sur les glaces sans danger jusques nie de Funen.
« J'étois pour lors dans sa chambre, et je lui vis donner l'ordre à la même heure de faire avancer toute son armée dans la péninsule dont il s'étoit emparé le jour précédent ; et pour exécuter son dessein , il donna les ordres du combat, et commanda que les cavaliers menassent leurs chevaux par la bride et marchassent assez loin les uns des autres; que les canons iroient aussi dans une égale distance pour ne pas rompre les glaces par un trop grand poids, jusqu'à ce qu'on eût passe le, courant de la mer où elles étoient plus foibles. Il commanda encore que l'armée se mît en bataille lorsqu'elle seroit passée, pour aller aux ennemis, qui paroissoient tout le long du bord de la mer. Le roi de Suède passa jusques là en traîneau, où il monta à cheval; ce que je fis aussi pour être toujours auprès de sa personne.
« Il donna l'aile droite de son armée au grand -amiral Wrangel, sous qui commandoient le marquis de Baden , lieutenant-çénéral , et le comte Toot* général-major et commandant de la cavalerie. Le roi de Suède prit l'aile gauche pour lui ; et le comte Jacob de ta Gard ie commandoit l'infanterie. Mais comme elle marchait trop lentement , parce que les soldats étoient épars pour n'enfoncer pas les glaces, et qu'ils avoient même beaucoup de peine à marcher ; le roi de Suède ayant vu que son avant-garde avoit déjà passé l'endroit du courant de la mer qui étoit le plus dangereux, donna l'ordre à l'amiral Wrangel de s'avancer avec l'aile droite et de seconder l'avant-garde quand elle donneroit sur les Danois,
3ui paroissoient en bataille tout le long u bord de la mer, tandis qu'il attendront l'infanterie et qu'il mettrait l'aile gauche en état de le suivre.
« Le roi de Suède ne vouloit pas avancer trop vite, de crainte que les Danois, voyant toute son armée passée dans l'île, ne gagnassent le chemin qui va en Jutland et en Holstein , du coté que l'Ile regarde ce pays-là, et par la même chemin que le roi de Suède étoit venu en Funen , y avant laissé tout le bagage de son armée pour aller plus librement à cette expédition. Ce qui auroit été d'un grand avantage aux Danois s'ils avoient été prévoyants pour prendre cette résolution , qui au* roit beaucoup nui aux Suédois , et ils auroient mieux fait de prendre ce parti, voyant bien qu'ils n'empécheroient pas le roi de Suède de se rendre maître de l'île , comme il fit.
«Le roi de Suède ayant remarqué que les troupes danoises s'ébranloient an lieu de venir charger, fit marcher diligemment l'aile gauche, d'autant plus qu'on le vint avertir que le grand-amiral Wrangel avoit poussé les Danois qu'il avoit trouvés devant lui , et fait prisonnier ie colonel qui les commandoit, avec tous les officiers. Cela obligea ce prince de doubler le pas pour s'approcher de l'île où il sceut que le colonel Jens, qui commandoit toutes les troupes danoises en l'absence du
MO
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général Guldênleo qui étoit fort malade , s'étoit posté en un lieu tout-àfait avantageux, ayant les haies qui le couvraient d'un côté, et la mer de l'autre.
« Cette posture des ennemis fit que leroi de Suède partagea son aile droite et en donna une partie au grand-amiral Wrangel, avec ordre d'attaquer les Danois du coté de la mer, tandis qu'avec le reste il tâcfaeroit de passer les haies. Et comme ce prince jugea que le colonel Jens, qu'il connoissoit pour, avoir autant de prudence que de cœur, se voyant trop foible pour lui résister, ne soutiendrait qu'une simple charge pour faire ensuite sa retraite avec plus d'honneur, il prit son temps si à propos pour l'environner, qu'il ne put échapper.
« Ayant enfin percé les haies, il commanda au marquis de Baden de commencer l'attaque avec trois escadrons ; ce qu'il fit avec tant de succès , Su'il renversa d'abord quatre escadrons anois, et le grand-amiral Wrangel, oui étoit a la droite du roi de Suéde, donna aussi en même temps , poussa et rompit pareillement tout ce qui lui fit résistance. Il est vrai que les glaces s'étant rompues en un endroit, il y eut deux compagnies de l'un et l'autre parti qui enfoncèrent dans la mer , et se noyèrent. Le roi de Suède perdit au même lieu le carrosse qui lui servoit ordinairement, et ma calèche eut la même infortune. Le roi de Suède ayant vu cet accident avoit raison de craindre qu'il ne lui en arrivât autant , et à toute son armée , à la tête de laquelle il étoit. Mais étant un prince intrépide, quoiqu'il connût bien le danger où il étoit, au lieu de prendre le parti de tourner du côté de la terre, ce qu'il pou voit faire sans danger , il prit celui de laisser à sa gauche l'ouverture de la mer où ces cavaliers avoient péri , et alla chercher les ennemis qui étoient sur la mer, à sa droite ; et de peur que les Danois ne se servissent de cette conjoncture pour prendre l'amiral Wrangel en flanc, le roi de Suède leur opposa le comte de Toot avec un régiment suédois , qui fit en cette rencontre tout
ce qu'un brave cavalier et très -brave officier pouvoit faire.
« Après que tous les escadrons danois furent rompus, l'amiral Wrangel alla lui-même a l'infanterie danoise qui étoit sur la glace et qui gardoit le poste où étoit l'artillerie, leur criant de mettre bas leurs armes. Le. colonel Jens l'avant reconnu , et ne se voyant pas en état de faire résistance , lui demanda quartier, et se rendit à lui , ce que l'amiral lui accorda de bonne grâce , et à tous ceux qui le voulurent avoir, parce qu'il avoit de l'estime et de l'amitié pour les officiers et les soldats qui témoignent avoir du cœur, sachant d'ailleurs que les armes sont journalières , que les plus vaillants ne sont pas exempts des malheur? de la guerre. Ainsi les troupes danoises furent défaites et prisonnières, et la fuite n'en sauva pas 200.
« Sur l'avis que le roi de Suède eut des prisonniers que l'on venoit de faire, il commanda le général -major Berner avec quelques régiments pour aller au-devant de 500 chevaux qui venoient se joindre aux troupes que j ce prince avoit défaites ; et le général Archamberg fut aussi commandé pour aller vers Midelsar , où il y avoit 600 chevaux qui étoient en chemin | pour le même sujet. Us exécutèrent si bien leurs ordres , que toutes les troupes de leurs ennemis, tant danoises j qu'allemandes, capitulèrent et prirent I parti avec les officiers suédois.
« Le colonel Jens avoua que toutes les troupes qui étoient dans 111e de Funen , sous son commandement , feisoient plus de 3000 chevaux , 700 hommes de pied Allemands, et 1500 de la milice au pays. Ce combat rendit le roi de Suéde entièrement maître de l'île de Funen. »
Le lendemain Gustave tint un conseil de guerre pour savoir si l'on devait tenter de passer sur les glaces , dans l'île de Zélande , comme on était passé dans celle de Funen ; mais personne ne fut d'avis de hasarder le trajet du çrand Belt, qui est de quatre lieues de largeur. Le roi seul voulait le risquer, et il persévéra dans sa résolution
lorsqu'un courrier de l'ambassadeur anglais , qui s'interposait pour la paix , arriva par les glaces, fort à propos pour prouver qu'il y avait possibilité de les traverser à cheval. Toute hésitation cessa quand, le soir même, un petit parti de cavalerie qu'on avait envoyé pour tenter le passage, revint avec plusieurs paysans qu'il avait faits prisonniers en Zélande, pour prouver qu'il était allé jusque-là.
« Sur le rapport de ce parti , dit Terlon , le roi de Suède fit sonner à cheval , et se mit en marche avec ce qu'il avoit de troupes auprès de lui. Le grand froid que j'avois souffert tout le jour m'avoit obligé à me retirer à mon Jogis , autant pour me réchauffer que pour prendre un peu de repos. A peine commençois-je à le goûter qu'on me vint avertir que le roi de Suède étoit parti. Je me mis aussitôt en traîneau pour le suivre. Je puis dire avec vérité qu'il y avoit quelque chose d'affreux à marcher de nuit sur cette mer glacée, parce que la multitude des chevaux qui étoient avec le roi de Suède avoit, en frayant le chemin, fait fondre la neige; en sorte qu'il y avoit plus de deux pieds d'eau par-dessus la glace, et l'on étoit toujours dans la crainte de trouver la mer ouverte en quelque endroit. II y eut plusieurs traîneaux qui s'égarèrent dans l'obscurité de la nuit, et qui périrent malheureusement pour avoir trouvé la glace trop foible ou trop ébranlée par ïe chemin qu'ils a voient pris.
« Je us ainsi quatre lieues dans l'incertitude si à chaque pas que je faisois mon traîneau n'enfonceroit pas dans la mer. Toutefois, Je joignis heureusement le roi de Suède. Le lendemain il me fit monter avec lui en carrosse pour aller dans l'île de Laland , où la forteresse de Naskau est située.
« Le roi de Suède, qui n'en vouloit qu'à la capitale du royaume, ne se mettoit pas en peine de toutes les places qu'il trou voit en son chemin , quel- 2ue forte» qu'elles fussent ; et il avoit éja passé celle de Naskau, quand on vint lui en apprendre la reddition; ce qui le surprit agréablement, aussi bien
11* Livraison. (Suède.)
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que la nouvelle qu'il reçut en même temps qu'un grand parti détaché de son avant-garde avoit défait quatre cents hommes de pied qui se vouloient jeter dans Naskau avec quelques pièces de campagne. Après la reddition de Naskau, le roi de Suède envoya ordre au grand -amiral Wrangel de laisser quelque monde dans Nieubourg et dans l'île de Funen , et de le suivre après avec le reste des troupes.
« Je dois dire à V. M. (*) que le froid étoit si grand qu'il falloit couper le pain et les tonneaux de vin et de bière avec une hache, et en couper après des morceaux pour les faire dégeler, qui n'avoient après cela presque aucun
fout; et l'on étoit encore bien obligé e mettre les viandes dans des poêles bien chauds pour les faire dégeler; et nonobstant tous ces soins, elles se trouvoient le plus souvent pourries. Le roi de Suède rioit de toutes les incommodités qui ne regardoient que le boire et le manger, et les méprisoit, quoiqu'il en eût sa part et qu'elles fussent plus grandes que je ne saurois jamais aire.
11 ne songeoit qu'à réussir dans ses grands desseins et à passer de l'Ile de Laland en celle de Zélande.
« Le roi de Suède passa sur les glaces dans l'Ile de Falster, qui est l'apanage de la reine dç Danemaj-ck , où , ayant pris le château royal de Nicoping, il y laissa peu de gens en garnison, ainsi qu'il avoit fait à Naskau, et, sans s'arrêter en aucun de ces lieux , il passa sur les glaces et lut droit à Waernembourg , première ville de Zélande, de ce coté -la où le chevalier Medoué vint trouver le roi de Suède.
« Après qu'il lui eut fait son compliment, il m aborda et me dit qu'il eût bien souhaité de me voir chez moi pour m'y rendre sa visite. Je lui dis ce que je de vois pour répondre à sa civilité , mais que le roi de Suède marchant avec une armée victorieuse, les affaires qu'il venoit traiter demandaient de la diligence, et qu'ainsi les cérémonies et
(*) Terlon dans tout le cours de son livre s'adresse à Louis XIV , dont il avait été l'ambassadeur en Suède.
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L'tJHÎVEftS.
les compliments n'étoient pas de saison; qu'il savoit bien que le roi de Suède à voit nommé pour commissaires en cette négociation le comte Wlfeldt et le baron Steinbielke , et le roi de Danemarck, le grand-maître deson royaume G uestort; avec les sénateurs Skel et Mons Hoëuck , qui s'étoient rendus k Waernembourg, où nous devions commencer les préliminaires de la paix. Il fut aisé de voir en ce moment qu'elle se feroit infailliblement à l'avantage du roi de Suède , à qui on offroit d'abord des choses si considérables qu'il ne les pou voit refuser, à moins de faire connottre à toute l'Europe qu'il aspiroit à la conquête entière de tous les états du Danemarck.
« Quand nous fûmes demeurés d'accord des préliminaires, le ministre d'Angleterre et les commissaires danois s'en retournèrent à Copenhaguen pour rendre compte au roi de Danemarck de leur négociation. Le roi de Suède partit ensuite pour aller à Keuek, petite ville qui est à 4 lieues de Copenhaguen , où ce prince logea avec toute son armée , ayant fait mettre une garde de 400 chevaux à 2 lieues de Conenhaguen , et une autre de 800 pour la soutenir. Les neiges étoient si grandes quç les chevaux avoient de la peine à marcher, et l'infanterie n'en pouvoit sortir qu'avec beaucoup de difficulté. Si le roi de Danemarck eût été absolu dans son royaume, il aurait pu beaucoup incommoder le roi de Suède et le mettre en très -grand danger lorsqu'il étoit dans la ville de Keuek avec toute son armée, son artillerie et les munitions nécessaires pour la guerre, et ne lui aurait jamais fait les offres qu'il lui lit, puisqu'il n'y avoit aucune nécessité de les faire; car il pouvoit sortir de Copenhaguen avec presque autant de monde qu'en avoit le roi de Suède pour l'aller combattre , et avec des troupes qui n'étoient pas si fati-
Suées que les suédoises. Le général .rempen , qui commandoit la cavalerie dans Copenhaguen , offrit de faire «me sortie qu'il pouvoit entreprendre avec plus de 2,000 chevaux et 2,000 fantassins, gui, quelque événement
qu'elle eût pu avoir, n'eât pat fiait faire au roi dé Danemarck une paix plus désavantageuse; et par cette sortie on aurait eu assez de temps pour brûler tous les fourrages et les vivres qui étoient dans les lieux ci rcon voisins, et de faire entrer tous les bestiaux dans Copenhaguen; et, parce moyen, on aurait ruiné l'armée de Suède , qui , manquant de vivres et de fourrages , aurait été contrainte de repasser la mer, ou d'en faire venir des Iles voisines , ce qui étoit presque impossible par la rigueur de la saison. Mais outre cela, Krempen aurait pu mettre le fea dans Keuek et la réduire en cendres , nonobstant la présence du roi de Suède et de son armée.
« Le roi de Danemarck eut même le dessein de sortir à la tête de ce grand parti. Mais il en fut empêché par son conseil , qui crut que si son parti étoit abattu , la ville de Copenhaguen en aurait une telle épouvante , que dans la foiblesse où elle étoit , dénuée de ses forces , et ouverte de tous côtés, le malheur la pourrait peut-être forcer à capituler.
« Tout ce que je viens de dire fait savoir clairement qu'un état est malheureux quand un roi n'est pas absolu (*); car la conduite du sénat de Danemarck montre visiblement qu'il mit le royaume à deux doigts de sa perte par son trop de crainte et de prévoyance. Il est aisé de voir que si le roi de Suède eût cru que les Danois se fussent voulu mettre en défense , comme il n'aurait pas eu lieu d'en douter par cette sortie , il aurait été plus modéré sur les conditions de la paix, et peut-être on l'aurait obligé par là d'abandonner les fies du Danemarck , ou par la force, ou par le manquement de vivres, si le conseil danois eût eu assez de résolution pour les ruiner; du moins on aurait empêché la deuxième guerre , la prudence voulant qu'on ruinât le pays pour conserver l'état, et qu'on mît tout en pratique pour éloigner les Suédois de la capitale, qui, étant en
(*) De tels principes devaient plaire A Louis XIV.
StJfe&E.
danger, y mettait infailliblement tout le royaume.
« Aussi une vigoureuse défense ne pouvoit être que très -avantageuse ou Danemarck , où au contraire le grand nombre des sénateurs, qui se peut trouver d'ordinaire de différents avis , fait voir quelle infortune c'est pour un état quand le prince n'en est pas le maître, et que ses secrets sont sçeus de tant de personnes, qu'il ne peut exécuter ses projets comme il les a conçus.
« Tel fut le manquement du roi de Danemarok, après avoir déclaré la guerre aux Suédois, pendant que leur roi étott si avancé dans la Pologne , qu'il n'auroit pu jamais empêcher le pillage de Stockholm, ni sa flotte d'être brûlés , si le roi de Danemarck eût su la terreur que le bruit de ses armes avoit répandue par toute la Suède , et s'il les eût fait briller aux yeux de ses ennemis, que l'éloiçnement de leur prince et I état où ils se trouvoient rendoient à demi vaincus.
« Pour reprendre la suite de mon discours,- je dirai à V. M. que le roi de Suède alla le lendemain sur une hauteur assez proche de Copenhaguen, où il y avoit une forte garde de cavalerie danoise qu'il fit pousser, et en mit une aussi forte au même lieu où avoit été celle de ses ennemis, pour empêcher les sorties de Copenhaguen; et après avoir observé toutes choses et donné ses ordres, il s'en alla coucher à un village nommé Tostrop , qui est à trois lieues de Copenhaguen, où nous commençâmes le traité de paix dans la maison du comte de Toot, les commissaires danois s'v étant rendus avec le ministre d'Angleterre.
Nous y demeurâmes quelques jours où étant enfin demeurés d'accord des principaux points du traité, nous fûmes à Roskild, qui est à quatre lieues de Copenhaguen , où l'on était plus commodément, tant pour les logements que pour les vivres. Nous achevâmes à Roskild ce que nous avions commencé à Tostrop, et nous y mîmes le traité dans sa perfection. »
Cette paix fut conclue le 7 mars 1 658. On eéda à la Suède les provinces de
Halland, de Séante et de Bloefcingt, ainsi que l'île de Bornholm et plusieurs, autres portions de territoire moins in> portantes ; de plus , on convint que les vaisseaux de la Suède et de ses sujets ne seraient soumis à aucun péage, à aucune visite, à aucune charge, en passant le Sund et le BeJt, qui seraient fermés aux flottes de tonte» les autres nations.
Charles-Gustave avait conçu des projets de conquêtes beaucoup plus vantes encore, et il eût sans doute cherché à Isa réaliser, si les représentations des autres puissances ne l'eussent contraint à les abandonner pour le moment. Ainsi, par exemple, il avait proposé aux HoJ-> landais et aux Anglais le partage du Danemarck ; mais CromweJI lui ut ré* pondre que les temps barbares, où l'on avait vu anéantir la nationalité d'un peuple, étaient heureusement bien éloignés. D'un autre cété, l'électeur de Brandebourg , abandonné par les Suédois en Pologne, et recherché par les Polonais, avait fait avec ces derniers, en septembre et novembre 1657, les traités de Wehlau et de Bromberg, par lesquels, en échange d'une cession considérable de territoire, il avait promis de se ranger du coté des Polonais et des Autrichiens. Alors Charles, voyant qu'il avait échoué dans ses tentatives auprès de l'Angleterre et de la Hollande, relativement au Danemarck, proposa au Brandebourg et à l'Autriche le partage de la Pologne, Mais à cette époque les gouvernement!
de ces deux pays étaient encore aussi honnêtes que celui de Cromwell : c't* tait seulement un siècle plus tard, que t sur la proposition de la Russie, ils devaient consentir à l'acte de barbarif auquel le Protecteur s'était refusé avee. une si généreuse indignation.
Ces refus successifs décidèrent Cham les à signer le traité de Roskild; mais } peine la paix fut-elle conclue , Qu'il s'en, repentit. La facilité avec laquelle il avait fait des acquisitions si considérable!
éveilla en lui le désir d'en faire de plus importantes, et, dans le sentiment de sa force, il déclara qu'après la conquête il prouverait son droit; qu'un
L'UNIVERS
grand roi devait continuellement faire w guerre afin d'occuper ses sujets , de se rendre redoutable à ses voisins et d'étendre les frontières de son pays;
Su'il suffisait pour avoir un juste mof de commencer la guerre qu'un pays ou un prince n'eussent pas les forces nécessaires pour résister. « En ef- « fet, ajoutait- il , Dieu ne punissant pas « immédiatement les fautes des grands « de ce monde, la faiblesse d'un voisin « est comme un signal donné par la « Divinité, et impose le devoir de se « constituer à son égard le représentant « de la vengeance divine. »
Il ne pouvait être question d'accommodement avec un roi oui n'avait pas honte de professer publiquement de semblables principes. Apres avoir fait assurer le roi de Danemarck de son affection et de son amitié, Charles-Gustave aborda inopinément, le 8 août 1658, en Séelande, rejeta la proposition que lui fit le roi Frédéric de terminer la guerre par un combat singulier, et s'adressant aux Danois, qui ne voulaient point prendre parti pour lui, prétendit qu'il devait leur être indifférent que leur roi s'appelât Charles-Gustave ou Frédéric. Le roi Frédéric assembla, le 9 août, les sénateurs et les bourgeois de Copenhague, refusa de s'embarquer pour la Norwege, et déclara qu'il ne renoncerait jamais à l'honneur et à l'indépendance de son royaume. Le bourgmestre ayant demandé ce qu'il devait répondre au roi , tout le monde s'écria que ce serait une honte que de se rendre sans combattre le perfide Suédois. On prit donc les armes sans distinction d'âge et de rang. Charles-Gustave, qui ne s'était point avancé avec sa rapidité ordinaire, trouva la résistance bien organisée, et ne put commencer le bombardement de la ville qu'après avoir pris , le 6 septembre, la forteresse de Cronenbourg. Les bourgeois, auxquels Frédéric avait accordé des privilèges importants , défendirent la capitale avec succès , et tirent plusieurs sorties heureuses. Leur courage prit une nouvelle vigueur lorsqu'en octobre ils virent arriver a leur secours une flotte hol-
landaise, qui parvint à jeter dans la ville des troopes et des vivres, après avoir livré une bataille navale aux Suédois , le 29 octobre 1658. Bien qu'on fût en hiver et que la disette se fit sentir, on repoussa, en février 1659, avec le plus grand courage, deux assauts terribles es Suédois. On donna ainsi aux Polonais et autres ennemis de Charles-Gustave le temps d'envoyer des secours, et aux autres puissances de l'Europe celui d'intervenir dans les négociations , en sorte que le roi de Suède dut renoncer à Fespoir d'un prompt succès en Séelande.
Charles-Gustave pressait sa réconciliation avec la Pologne, afin de pouvoir plus librement attaquer la JSorwège,
3uand, le 23 février 1660, il mourut 'une fièvre chaude, à Gothenbourg, dans la 37" année de son âge. Au lieu de regarder la guerre comme un moyen d'assurer la paix, Charles-Gustave la regarda toujours comme la seule occupation digne d'un roi , et cette erreur donna lieu à de nombreuses injustices dont la mémoire a survécu à la gloire éphémère de ses exploits guerriers.
« Il s'en trouve plus d'un dans le sénat ( écrivait peu après la mort de Charles l'ambassadeur hollandais au pensionnaire de AVitt), et même parmi ceux qui gouvernent conjointement avec la reine douairière, qui avouent franchement que la mort de leur roi a été un heureux événement pour eux ; il ne pouvait leur arriver un malheur plus grand que de faire la conquête du Danemark, puisqu'ils n'appréhendent rien tant qu'un gouvernement despotique, et qu'un roi conquérant et fort de ses victoires n'eût pas manqué de les assujettir. » Les plaintes sur la misère générale éclatèrent de toutes parts, et la minorité du nouveau roi Charles XI, né en 1655, vint encore rendre le gouvernement plus difficile.
Plusieurs prétendants à la tutelle se présentèrent : la reine Christine, qui reparut en Suède, fut très-mal accueillie par suite de son changement de religion, et forcée même de renouveler son abdication, pour obtenir que sa pension lui fût continuée. Les sénateurs écar-%
SUEDE
tèrent ensuite le duc Adolphe, frère de Charles-Gustave, en alléguant qu'ils n'avaient pas eu connaissance du testament qui le nommait à ces fonctions, et qu'une mesurequi se rattachait aussi immédiatement au gouvernement du royaume ne pouvait être valable sans l'approbation des États. On s'en tint donc à ce qui avait été fait, en 1634, et l'on remit la tutelle à la reinemère, Hedwige-Éléonore, et aux cinq grands dignitaires de la couronne, qui devinrent bientôt les véritables régents. Ainsi l'aristocratie s'empara encore une fois de la direction des affaires, et si aucune amélioration n'eut lieu à l'intérieur, on doit reconnaître du moins que dans les traités de paix que l'on se hâta de conclure, les intérêts du royaume furent ménagés avec habileté.
Là Pologne céda par la paix d'Oliva (3 mai 1660), l'Esthonie, une partie de la Livonie et l'île d'Oesel; de plus, Jean Casimir renonça à ses prétentions sur la couronne de Suède. La paix avec la Russie fut faite, en 1661 , d'après le statu quo ante beUum\ et à la paix qui dès le 6 juin 1660 fut conclue à Copenhague, avec le Danemark , on conserva presque toutes les acquisitions obtenues par le traité de Roskild , mais on fut forcé de restituer Bornholm et Drontheim, et l'influencé des puissances maritimes lit rétablir le péage du Sund sur l'ancien pied.
CHARLES XI
Les administrateurs du royaume, pendant la minorité de Charles XI , étaient, comme nous venons de le dire, sous la dépendance de la reine douairière; mais bientôt cette princesse ne figura dans les affaires que de nom , car elle n'avait pas cet esprit vif et facile qui, dans la direction des affaires publiques, peut quelquefois suppléer au mérite et aux connaissances acquises. Le drossart Pierre Brahe était un vieillard pieux et économe, et il tardait à son gendre, le duc Adolphe- Jean, de recueillir sa succession. Le maréchal Lars Kagge, vieillard encore assez vert, était un général expérimenté,
allié aux premières familles du royaume. L'amiral Charles W range), l'un des plus grands capitaines de son époque , aurait mie x aimé se voir à la tête d'une armée que d'avoir à se mêler d'intrigues domestiques; il avait un goût prononcé pour le luxe , dépensait plus qu'aucun autre , et cependant ne put jamais consumer entièrement ses revenus. Il n'en était pas de même du chancelier, le comte De laGardie,qui n'avait que trop bien réussi à di>siper une fortune immense ; on le regardait comme le premier homme de son siècle , pour tout ce gui concerne la représentation , et la reine-mère le préférait à tous ses conseillers. Parmi les autres grands fonctionnaires, le trésorier Gustave Bonde avait seul quelque autorité, qu'il devait à ses connaissances financières ; mais le reste des membres du sénat se groupait autour de chacun des administrateurs auxquels appartint l'entière direction des affaires pendant la plus grande partie de la minorité : les États semblaient ne plus exister, ou, du moins, n'avaient plus aucune influence.
L'éducation savante donnée à la reine Christine avait produit des résultats tellement différents de ceux qu'on en attendait en Suède , que, pour celle de Charles XI , on tomba clans l'extrême opposé. D'autres circonstances vinrent encore contribuer à le laisse»
grandir dans l'ignorance: sa mère laimait avec une tendresse extravagante, et ne s'inquiétait que de son développement physique; d'un autre côte, ses tuteurs' trouvaient leur intérêt à empêcher qu'il acquit des connaissances solides, puisque c'était un moyen d'accroître leur pouvoir. Du reste,' les inclinations du jeune prince ne favorisaient pas médiocrement ces vues coupables, car il n'avait de penchant que pour les exercices du corps, et se laissait diriger par des jeunes gens avec lesquels il se livrait à une vie désordonnée.
Charles XI , de toutes les langues étrangères , ne parlait que l'allemand , et cela, parce qu'il l'avait appris de sa nourrice; mais il ne put jamais acquérir aucune connaissance: il ne savait même
L'UNIVERS
is lire lorsque âge* de 20 ans , il se ren-
ït à l'année. Les suppliques qu'on lui présentait lui causaient le plus grand émbdrras; il rougissait, puis pâlissait tout à coUp7 faisait semblant de lire et retournait sans cesse la feuille.
C'était sans doute une sévère leçon* aussi se mit-il à étudier durant toute ifr campagne, et en revenant à Stockholm, il avait fait la conquête de l'alphabet, il savait lire et écrire ! Peut-on s'étonner, après cela, qu'il ait toujours regardé ses tuteurs avec l'indignation la plus vive, et qu'il se soit montré disposé h croire toutes les calomnies dont ils étaient l'objet? « Toi, dit-il un jour â son vieil écuyer , tu m'as appris à monter à cheval , mais tous les autres De m'ont rien appris. » Le bon sens qui perce dans ces paroles caractérise toutes les actions de Charles XI , qui par cela même, peut-être, qtie son esprit manquait de culture et de connaissances, avait conservé avec plus d'énergie le sentiment de la dignité royale, un courage imperturbable et Un cœur plein de bienveillance.
Dire que les tuteurs du roi et les seigneurs qui se rattachaient à chacun des membres de la tutelle, travaillaient à ébranler l'autorité royale, c'est dire aussi que les contestations étaient fréquentes entre ces différents partis. La âuède n'avait plus, comme durant la minorité de Christine, un Axel Oxenstiema qui , par l'autorité d'un esprit supérieur et nonnéte , ralliât toutes les ambitions pour les faire tendre à un même but, celui de l'intérêt commun.
Aussi bientôt se formèrent des factions qui devaient long-temps agiter la Suède.
La guerre de trente ans, et le système de pillage qui la caractérisa, avaient , ainsi que les secours en argent tirés de la France, accoutumé fes principaux seigneurs de la Suède à des dépenses auxquelles les revenus ordinaires du royaume ne pouvaient suflire. Dès lors,
Sotir conserver le grand train auquel 6 s'étaient accoutumés, il fallut trouver moyen d'entamer des négociations oui leur ouvrissent les trésors des pays étrangers. Dans ce dessein, ils tournèrent las yeux sur la Francs, dont
l'alliance leur avait toujours été «i util* et si honorable (dit l'abbé de Choisi, au commencement du 4e livre de ses Mémoires); et comme cette couronne paraissait résolue à entretenir la paix avec P Espagne , il fallut songer à des projets qui , sans obliger la Suède à rentrer en guerre ouverte pendant la minorité de son roi ♦ pussent être assez utiles à la France, pour l'engager à fournir des subsides considérables. En conséquence, on proposa de faire assurer la couronne de Pologne an duc d'Enghien ; mais comme On prévoyait que du côté de l'empereur cette élection rencontrerait de grands obstacles, la Suède s'engagea par. un traité à fournir une armée nombreuse, pour soutenir, en Pologne, les intérêts de la France, et cela moyennant un subside de 600,000 écus par an.
Le comte de Toit , ambassadeur de Suède à Versailles, reçut le premier paiement, qu'il mangea en peu de temps.
« Tott, dit encore l'abbé ae Choisi, étoit un homme bien fait , jeune, de beaucoup d'esprit, magnifique, galant, grand joueur, donnant dans toutes les dépenses ; l'air noble et partant mieux françois que pas un courtisan; et c'est une remarque qu'on a faite, que de tous les étrangers les Suédois sont les plus ressemblants aux François , ont les manières les plus aisées et gardent moins l'accent de leur nays. Le comte Tott, adoré et flatté des femmes, gui trouvoient leur compte avec lui , ne rut pas embarrassé sur les moyens de dépenser son argent.
Les affaires s'étant depuis tournées en Pologne de manière à n'y pouvoir faire agir les Suédois, la régence de Suède, qui se vit hors d'état d'exécuter ce qu'elle avoit promis, et le roi Louis XIV, qui vit de son côtéqu'il n'y avoit rien h faire en Pologne f tombèrent d'accord pour rompre le traité.
On laissa aux Suédois, ou, pour mieux dire , au comte Tott , ce qu'il avoit touché et mangé ; on le dispensa d'exécuter ce qu'il avoit promis. »
Peu de temps après, le parti français, à la tête duquel était le chancelier, essuya, en Suède, un échec considérable par suite de la non-réusiita d'un*
SUÈDE
tm
entreprise honteuse, que Ton tenta contre la liberté delà ville de Brème, et qui fit inutilement dépenser plus de deux millions de rixdalers. Le chevalier de Terlon et le marquis de Pomponne , envoyés en Suède pour séparer cette
Euissance de l'Angleterre et des Néermdais pendant la guerre que Louis XIV faisait aux Pays-Bas espagnols, ne purent ni relever le parti français, ni effacer la mauvaise impression que l'ambition de la cour de Versailles commençait à produire sur toute l'Europe, et, en 1668 , la Suède, en accédant a la triple alliance , força Louis XIV à conclure la paix d'Aix.-Ia-Chapelle, par laquelle il ne conserva qu'une partie de ses conquêtes.
Mais après cette résolution vigoureuse , tout retomba dans l'état ordinaire : les finances étaient dans le désordre le plus incroyable , et il y avait à peine une seule personne marquante à Stockholm qui ne fut point pensionnée par une puissance étrangère. « Le roi de France (écrit l'ambassadeur hollandais de Groat à son gouvernement) a donné en une seule fois à M. R... R... soixante mille florins, sous prétexte de faire un présent à l'un de ses enfants dont il a été le parrain; et quoique je croie M. B.... un très-honnête homme, on est persuadé ici que ce n'est pas pour rien qu'il a été si avant dans les intérêts de l'Angleterre : c'est pourquoi j'avais pris la liberté de vous marquer qu'on ferait un singulier plaisir a la reine, que je mets a cet égard au tiombre des particuliers , de lui faire présent d'un de ces yachts dont on se sert dans les parties de plaisir (*). » On lit encore dans une autre lettre du même ambassadeur :
« Je suis d'avis qu'on ne doit point négliger l'avantage qu'on peut tirer d'une judicieuse distribution de quelques sommes d'argent, surtout dans un royaume où tout est fort cher, où l'on a* coutume de dépenser plus que Ton a , où l'on ne fait rien pour rien , où chacun préfère le particulier au pu-
(*) Lettre du a8 novembre (8 décembre)
blic; en un mot, où personne ne ferait un pas pour le public s s'il n'était assuré a'y trouver son intérêt particulier. Il v a des seigneurs ici qui ont 60 à 70 mille rixdalers de revenu, qui rie leur suffisent pas ; il y en a d'autres qui , sans avoir des revenus considérables , dépensent tous les ans , en vin seulement , quatre à cinq mille rixdalers. Enfin, il n'y en a pas un qui n'ait besoin ou des revenants -bon de la guerre, ou des libéralités de leurs alliés. C'est par ce moyen gue la France à toujours ici un parti formé; c'est par ce moyen que le roi d'Angleterre l'a emporté dans la dernière guerre, et c'est ce moyen qu'il faudra mettre en oeuvre si l'on veut engager cette couronne à quitter tout à fait le parti de la France. Je trouve même que c'est le plus court, le moins dispendieux et le moins préjudiciable, puis»
qu'avec 20,000 rixdalers de présents on fera plus qu'avec 200,000 de subsides... Je ne mets point de distinct ion à cet égard entre la reine et les particuliers, d'autant plus qu'elle n'a rien à dire par rapport aux finances, et qu'elle est souvent sans argent, etc. (*)»
Il est inutile d'ajouter que sous une telle administration l'état entier menaçait ruine : les vaisseaux pourrissaient abandonnés dans les ports; les troupes se débandaient faute de solde; les paysans, écrasés par mille vexations , étaient prêts à se révolter. Cette désolation intérieure, on ne prenait aucun soin de la cacher aux étrangers, et les ambassadeurs suédois étaient obligés, pour vivre, de vendre leur indépendance, en se mettant aux ga-
§es (les princes près desquels ils restaient. Le roi , malgré son jeune âge et sa dissipation, ne pouvait se faire illusion sur cet état déplorable; il en conserva une longue méfiance contra ses tuteurs.
Lorsqu'il prit eh main les rênes du gouvernement, en décembre 1672, il avait 17 ans. Le 18 du même mois, il prêta le serment de ne souffrir
(*) Lettre du i3 janvier (a février) 1669e
L'UNIVERS
l'exercice d'aucun autre culte que celui qu'avait consacré la confession d'Augsbourg, d'aimer et d'honorer sa mère, etc. ; puis il ajouta : « Nous maintiendrons et observerons également tout ce oue les lois de la Suéde exigent de nous, relativement aux États. Nous nous conduirons de la même manière à l'égard de tous nos sujets, dans tout ce gui concernera leurs droits, etc.; et dans le cas où il serait nécessaire de faire quelque changement relatif à la défense , à la sûreté , à la prospérité et aux besoins du royaume , nous ne ferons ni ne souffrirons qu'il se fasse rien sans l'avis du sénat ou sans la participation et le concours des États. » On sait ce que valent tous ces serments : style de chancellerie , formalité convenue qui ne trompe personne; qui lie le faible, mais ne peut enchaîner le fort. Aussi ne taut-il point s'étonner si , deux ans après , Charles devint le monarque le plus absolu qui eût encore porté le sceptre en Suède.
Bien que ses jeunes amis le pressassent de faire le procès à ses tuteurs, Charles se contenta des comptes sans pièces à l'appui qui lui furent présentés; mais il se forma aussitôt un conseil privé composé de personnes étran- Î;ères à la haute noblesse, entre lesqueles Lindskjôld obtint bientôt le plus de crédit. Nous parlerons plus tard de l'ascendant que l'autorité royale parvint à reconquérir en Suède. Nous devons d'abord présenter un tableau rapide de la part que la Suède prit, sous Charles XI , dans les affaires générales de l'Europe, qui , pendant toute la seconde moitié du XVIIe siècle, fut agitée par les guerres et par les négociations de la cour de Versailles.
Le cabinet de Versailles et De la Gardie n'avaient jamais cessé de mettre tout en œuvre pour regagner l'influence que le parti opposé, à la tête duquel se trouvait Bjoernklo, lui avait fait perdre depuis quelques années.
Ce parti s'était entièrement dévoué aux intérêts de la Hollande et de l'Angleterre; mais on ne pouvait tirer des subsides de l'un ni de l'autre de ces deux états. La constitution singu-
lière des Provinces-Unies rendait la chose presque impossible, et ce ne fut qu'à force d'intrigues, en remuant toutes les autres provinces, que le pensionnaire de la Hollande, de 'Wftt, put donner quelque suite aux négociations de la république avec les états de l'Europe. Il imagina de faire payer à la Suéde des subsides par l'Espagne; mais la chose était difficile, car les Gnances de ce royaume étaient déjà dans un état déplorable. Quant à l'Angleterre , le roi Charles II lui-même recevait une pension de Louis XIV, et sa sœur, la duchesse d'Orléans , avait plus d'une affaire de ce genre à négocier. Le parti Bjoernklo, opposé à la France, fut donc obligé de songer à se rapprocher de l'Autriche; mais le peu d'empressement que l'empereur, lié secrètement avec la France, mit à répondre aux avances de la Suède, acheva la victoire deDelaGardie, gue Pomponne, venu pour la seconde fois en Suède en 1671 , avait préparée par des libéralités faites avec discernement. '
Courtin, successeur de Pomponne, agit avec encore plus d'adresse, et le 14 avril 1672 , la France et la Suède conclurent un traité d'alliance , par lequel elles se promettaient une assistance mutuelle ; et dans plusieurs articles seerets , que l'on signa à la même époque , on alla jusqu'à se faire la promesse d'attaguer quiconque assisterait les ennemis de l'une des deux parties contractantes ; c'était dire que la Suède attaquerait l'électeur de Brandebourg, dans le cas où ce prince viendrait au secours des Hollandais. En revanche , la France promit un subside annuel de 400,000 rixdalers , et ce subside devait être augmenté de la moitié, dans le cas où la guerre éclaterait. On sait qu'elle éclata effectivement peu de temps après, que Louis XIV ût des progrès rapides, et que l'électeur fut contraint d'abandonner l'alliance hollandaise par le traité de Vassen, en date du 16 juin 1673.
Les Suédois ne s'étaient pas attendus à ces brillants succès des armes
SUEDE
françaises ; ils ne voulaient nullement la destruction d'une république dont l'indépendance était de la plus haute importance pour leur commerce; ils avaient voulu seulement montrer à l'empereur qu'on ne devait pas mépriser leur -alliance, et ils s'étaient unis à la France uniquement parce qu'ils ne pouvaient se faire donner d'argent ailleurs , quod alias nemo esset qttipeculùae quid dare veUet (*) , et ils avaient cru que cette alliance, comme celle qu'ils avaient contractée avec la Hollande et F Angleterre en 1668, ne les forcerait pas à tirer Fépée, pecunia gratis accepta. Quand donc ils s'aperçurent que Louis XIV annonçait l'intention Je se rendre maitre de tous les Pays-Bas , ils se rapprochèrent de l'empereur et de l'électeur, et conclurent une alliance étroite avec ce dernier le \" décembre 1673, bien que {précédemment ils eussent contribué à ui faire conclure la paix de Vassen.
La Suède offrit ensuite sa médiation aux parties belligérantes , et des conférences eurent lieu à cet effet dans la ville de Cologne. Mais les ambassadeurs suédois Tott , Sparre et Ehrenstein étant, à la connaissance de tout le monde, à la solde de la France, personne ne leur accorda confiance , et le congrès ne produisit aucun résultat.
L'électeur de Brandebourg forma, peu de temps après , une nouvelle alliance avec l'empereur , l'Espagne et la Hollande ( 1er juillet 1674), et l'ambassadeur de France à Stockholm , le mar- 3uis de Feuquières (**), demanda alors ans une audience publique que la Suède exécutât les clauses du traité secret de 1672, c'est-à-dire qu'elle attaquât , sans plus tarder, l'électeur de Brandebourg. Charles XI, brûlant du désir de se trouver sur un champ de bataille, fit taire tous ceux qui s'opposaient à la guerre , bien qu'on ert t gaspillé, suivant Fusage, les subsides de la France, que Farmée fût dans un
(*) Puftendorf. Fred. Guill, pag. 6ia.
(**) C'était le fils du marquis de Feuquiè- *w dont nous arons eu souvent occasion de parler dans le récit de la guerre de 3o ans.
état de délabrement complet, et qu'il n'y eût pas un sou dans les caisses.
Une partie des sénateurs espéraient que Ton pourrait se borner à occuper sans coup férir quelques villes de l'électeur y pour satisfaire aux exigences de Feuquières. Vainement on leur représenta que si les subsides de la France n'arrivaient pas aux époques fixées , ou se trouvaient insuffisants, on serait forcé d'envahir d'autres provinces pour faire vivre l'armée; le parti qui voulait la guerre l'emporta.
On nomma général en chef de l'armée le connétable Wrangel , autrefois amiral. Celui-ci , qui était vieux et gardait habituellement le lit , refusa de se charger du commandement; mais le roi l'y contraignit, car on espérait que la grande renommée de ce capitaine et l'estime particulièreque l'électeur avait pour lui amèneraient promptement la conclusion de la paix. On donna pour second à Wrangel le maréchal Helmfeld , qui était une créature de De la Gardie, et ne songea qu'à susciter des embarras au connétable. L'armée resta quelque temps dans les provinces que la Suède possédait alors en Allemagne; mais ces provinces étaient si épuisées, et les menaces que la France fit de retenir les subsides devinrent si sérieuses, qu'en décembre 1674 Wrangel entra dans la Marche de Brandebourg.
On crut en Allemagne que la guerre de 30 ans allait recommencer. La valeur suédoise n'avait rien perdu de sa renommée, et quelques princes, entre autres les électeurs de Saxe et de Bavière, se déclaraient déjà hautement pour les Suédois. La cour de Versailles avait gagné l'envoyé du duc de Florence; on avait obtenu de lui qu'il écrivit à Vienne afin d'y faire croire que Farmée suédoise devait uniquement traverser les états de l'électeur de Brandebourg pour s'unir aux protestants de la Silésie, et attaquer l'empereur dans ses états héréditaires. Wrangel, de son côté, ne négligea rien pour faire supposer qu'il existait des intelligences secrètes entre la Suède et l'électeur. D'abord il
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L'UHNTEKS.
déclara cfd'il ne commençait la guerte que bour rétablir la paix et la bonne amitié entre le Brandebourg et la France; il refila à ce qu'on ne traitât pas les soldats de l'électeur en ennemis, et parvint, dans le principe, à faire observer une discipline sévère; mais bientôt les habitants refusant IPerttretenir l'armée suédoise, des pillages, non moins affreux que ceux de la guerre de 90 ans , commencèrent.
Des provinces entières furent dévastées; les villes devinrent désertes , et plus de 7000 habitants se réfugièrent en Pologne.
L'électeur , qui se trouvait alors en Alsace avec son armée , fit entendre aussitôt les plaintes les plus vives et les plus énergiques ; il implora partout des secours: et l'Angleterre, qui venait d'abandonner la France , lui accorda son appui. De son côté, la république de Hollande ne se borna pas seulement à déclarer qu'elle était prête à attaquef la Suède par terre et par mer, mais elle chercha encore à exciter le Danemark et la Russie à suivre son exemple. Les hostilités furent, il est vrai , retardées par les menées de l'ambassadeur suédois et par quelques filles qui redoutaient 1 interruption du commerce dans la Baltique; mais Télecteur, s'étant rendu 5 La Haye, parvint sans peine à vaincre tous tes obstacles , et la guerre fut déclarée le 15 juin 1675.
L'Espagne , peu de jours après , suivit l'exemple de la Hollande ; mais en Allemagne , l'électeur ne trouva point d'auxiliaires. Les intérêts étaient trop partagés , et la forme des délibérations de la diète de Ratisbonne trop absurde pour que l'on pût promettre à l'électeur autre chose que de garantir ses états au nom de l'Empire. L'Autriche aurait bien voulu profiter de l'occasion pour chasser les Suédois de l'Allemagne , mais les avis qu'elle avait reçus de Paris lui inspiraient de trop vives terreurs.
Cependant les Suédois s'étaient ré-
!>andus dans le Brandebourg où les vtoences et le désordre allèrent toujours croissant dès Mimant que W range!,
par suite du mauvais état de sa santé , eut cédé le commandement à son frère puîné Waldemar. L'électeur, qui avait réorganisé son armée en Francohie, n'eut pas plutôt obtenu de la Hollande qu'elle déclarât la guerre à la Suède, qu'il accourut au secours de son malheureux pays. Il avait ordonné pour le 10 juin des prières générales et des prédications sur les versets 1 l et 12 du chapitre XX de Jérémie (*\ et le jour suivant, au moment où l'on croyait généralement qu'il allait commencer à se mettre en marche, on le vit arriver avec toute son armée à Magdebourg. Là, il apprit que l'ennemi n'avait pas des forces considérables, et que ses troupes étaient dispersées dans la contrée. En conséquence, il convoqua un conseil dr guerre, et tint les portes de la ville fermées, afin que l'ennemi ne pût être informé de ses résolutions. Le soir du 12, il ordonna à toute sa cavalerie, ainsi qu'aux dragons, de passer le pont de l'Elbe avec dix pièce?
de petit calibre; mille fantassins d'élite les suivirent, sur quatre- vin^tsix chariots, dont chacun portait eu outre une nacelle. L'électeur lui-même se mit «en marche, accompagné de tous les officiers supérieurs de son armée ; mais il fut retardé par le mauvais temps, et n'arriva devant Rathenow que le 14 à dit heures du soir. Aussitôt il Ût décharger les nacelles , et 600 fantassins passèrent le Havel, au-dessus de la ville, pour l'attaquer du côté opposé. De grand matin, la cavalerie se présenta devant le pont extérieur du Havel , fàgnant d'être un corps suédois poursuivi par l'électeur. Cette ruse réussit;
(*) « ii. Ï/Éternel est avec moi comme ua liorinne fort et terrible , c'est pourquoi ceux qui me persécutent seront renversés; iU n'auront point le dessus, ils seront honteux, car ils n'ont pas été prudents : ce sera use coufusion éternelle qui ne s'oubliera jamais.
m il. Cest pourquoi, Êiernel des armée*, qui sondes les justes, qui unis les mains rt le oafcur, fais que je voie la vengeant* qne ta en feras, car Je t'ai découvert ma cause, -
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mais les Suédois fuirent bientôt l'alarme, et il fallut emporter d'afcsaut le» autres ponts construits sur les différents bras du fleuve. Les Suédois opposèrent la résistance la plus acharnée; sur plusieurs points, les soldats commis à la garde des postes se firent tous tuer jusqu'au dernier , et les fantassins brandebourgeois qui , à la pointe du jour, voulurent se rendre maîtres de Tune des portes, ne purent s'en emparer que plusieurs heures après; mais enfin les troupes de Télecteur pénétrèrent de tous les cô* tés dans la ville , et tout ce qui s'y trouva de Suédois fut ou massacré, ou fait prisonnier. Dans la soirée du même jour on prit un faubourg de la ville de Brandebourg.
L'électeur, par la prise de Rathenow , avait séparé Wrançel , qui était à Havelberg avec son etat-major et un corps considérable de troupes , de Farinée suédoise qui était campée près de Brandebourg. Il se proposait de séjourner dans cette dernière ville, pour y attendre son infanterie, qui était encore à Magdebourg , quand le lendemain on lui annonça que les Suédois avaient abandonné le camp do Brandebourg et se dirigeaient sur Barnewik. Il résolut aussitôt de profiter du succès qu'il venait d'obtenir, et se mit sans tarder à leur poursuite. Les Suédois voyant qu'ils ne pourraient passer le Havel sans engager un combat, se rangèrent en bataille près de Fehrbellin. L'électeur accepta le défi , quoiqu'il n'eût avec lui que les forces indiquées plus haut , encore étaientelles déjà considérablement affaiblies J>ar les marches forcées et par diferents combats. Le connétable Wrangel n'étant pas présent, la jalousie la plus folle éclata parmi les chefs sué* dois, qui prirent une position desavantageuse; et, pour régler Tordre de bataille, Waldemar Wrangel fut au moment d'en venir aux mains avec les autres généraux.
Le 18 juin, à huit heures du matin , commença une lutte sanglante :
une partie de l'armée suédoise s'étant trop avancée 9 força, par cette ma*
nœuvre inconsidérée , le corps principal d'accourir en toute hâte pour la soutenir; mais partout les Suédois furent repoussés et purent à peine se replier sur Fehrbellin, qu'ils quittèrent dans la Huit, après une perte de 1500 morts et d'un grand nombre de blessés. L'électeur entra le lendemain dans la ville, où il trouva une partie du train et de l'artillerie des Suédois , et poursuivit ensuite l'ennemi jusqu'à la frontière du Meklembourg , que l'autre corps , commandé par Wrangel, avait déjà franchie. Alors seulement il s'arrêta pour donner du repos à sa cavalerie , qui n'avait fait
3u'une seule halte depuis son départ e la Franconie.
Cette bataille, si peu importante par elle-même, eut un immense ré-* sultat politique. Elle détruisit l'ancienne gloire des armes suédoises , et la fit passer tout entière à celles de l'électeur qui, par l'énergie et par la rapiJité de ses mesures, avait en moins de huit jours chassé de ses états un ennemi que l'on regardait comme le plis aguerri de l'Europe. L'électeur, a qui on a depuis donné en Prusse le nom de Grand, fut reçu à Berlin avec un enthousiasme bien mérité; la diète de Ratisbonne prononça le ban de l'empire contre la Suède, et l'Autriche, ainsi que tous les autres princes de l'Alfemagne, se déclara contre elle. Ils ne prévoyaient pas sans doute quelle puissance allait être fondée sur la victoire de Fehrbellin.
Au mois d'août suivant, une diète s'assembla à Upsal; la nouvelle des pertes essuyées en Allemagne y fit d'autant plus d'impression qu'à cette époque le Danemark déclara aussi la
guerre à la Suède. Le parti de De la Garie désirait continuer la guerre avec vigueur; mais les États se montrèrent peu disposés à voter des subsides.
« Les sénateurs, disaient-ils, ont sans « doute dans leur sagesse préparé les « moyens de terminer heureusement « cette entreprise avant que de la corn* « mencer. D'ailleurs, pendant quatorze « ans de paix, on doit avoir amassé des
L'UNIVERS
« sommes d'argent considérables ( le « trésor était vidé !),etles sénateurs con- « naissent sans doute d'autres moyens « que les impots extraordinaires pour « se procurer de l'argent ; mais s'ils « persistent à demander des subsides, « ils doivent avant tout exposer claire- « ment aux États sur quels motifs on « a commencé la guerre. »
A ces objections embarrassantes, les sénateurs ne purent faire que des réponses évasives , et les États présentèrent au roi une supplique , dans laquelle ils se plaignaient de la direction donnée aux affaires durant la minorité, et de l'alliance conclue avec la France. Ils terminaient leur requête en demandant qu'on nommât dans leur sein une commission d'enquête, qui serait chargée de poursuivre les coupables. Quatorze sénateurs s'étant réunis aux États , le roi se vit dans l'obligation de nommer la commission d'enquête. Cette concession faite, les subsides et les levées de troupes furent votés sans restriction et sans difficulté. Les poursuites commencèrent aussitôt avec la plus grande rigueur, et tout ce qu'on put obtenir , ce fut que la reine-mère ne serait pas enveloppée dans la procédure.
Ainsi tout se préparait pour la révolution qui devait anéantir le pouvoir aristocratique des seigneurs : peut -être ceux-ci auraient-ils pu résister, s'ils eussent été plus unis ; mais, persuadés que l'orage atteindrait uniquement le chancelier, qui était effectivement l'homme le plus impopulaire du royaume, ils ne virent pas qu'il y allait de leur salut commun, et ils furent tous renversés. Avant de nous occuper de cette révolution, voyons commentse termina la guerre.
Nous avons dit que la diète germanique avait mis le roi de Suède au bande 1 empire; par suite de cette mesure, tous les sujets allemands de ce prince furent déliés de leur serment de fidélité. Aussitôt le Danemark, leducdeLunehourg, l'évéque de Munster et Frédéric-Guillaume conclurent des alliances publiques et secrètes , des traites particuliers et généraux pour se partager le
pays à conquérir, et pour s'exclure mutuellement. Mais les conquêtes ne se firent pas aussi rapidement qu'on l'avait espère , et si , à Stockholm , l'on eût pris en temps plus convenable les mesures que réclamaient les circonstances, on eût pu sans aucun doute conserver les provinces allemandes.
L'électeur, qui continuait la guerre dans la Poméranie citérieure , ne
{>ut prendre Stettin qu'à la fin de 'année 1677, et ne s'empara de Stralsund qu'au mois d'octobre de l'année suivante. Dans le cours de cette même année, une armée suédoise de 16,000 hommes , qui envahit la Prusse du côté de la Livonie, périt presque tout entière, sans avoir livré bataille, autant par la faute de ses chefs que par les habiles manœuvres de l'électeur.
Dans l'hiver de 1677 à 1678, eut lieu une négociation diplomatique trop curieuse pour que nous la passions ici sous silence. Le comte de Liljehoek, ambassadeur extraordinaire du roi de Suède en Pologne , avait tellement irrité l'électeur par des écrits publics contre ce prince, que celui-ci dit à l'ambassadeur de Pologne que Liijehoek méritait de recevoir des coups de bâton. L'ambassadeur polonais s'empressa de reporter ces paroles à Liljehoek, qui aussitôt demanda une audience publique au roi de Pologne, et déclara que si l'électeur venait à exécuter ses menaces, lui, Liljehoek, userait de représailles. L'électeur, instruit de cette démarche et de ces paroles insolentes, fit, au nom de la majesté souveraine outragée, un appel à toutes les cours de l'Europe, pour avoir satisfaction de ce propos ; mais tout ce qu'il put obtenir, ce fut un désaveu peu explicite de la part du roi de Suède.
Cependant la Suède n'avait rien né-
f;ligé pour prévenir une rupture avec e Danemark ; Nils Brahe fut envoyé à Copenhague à cet effet. Tl était en outre chargé de demander en mariage, pour son souverain , une sœur du roi de Danemark, et cette demande fut, il est vrai, accordée, à la sollicitation
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de la reine -mère du Danemark , mais la guerre n'en fut pas moins déclarée, le 2 septembre 1675. Une partie des forces danoises se réunirent à celles de rélecteur; d'autres corps d'armée attaquèrent la Suède du côté de la Norwège et de la Scanie , tandis que la flotte danoise occupait toutes les îles de la Baltique. Le l6r juin 1676, l'amiral Creuz , dans une bataille importante, livrée près de l'île d'OEIand, contre la flotte réunie du Danemark et de la Hollande, perdit la vie et' presque tous ses vaisseaux. A la 'suite de ce désastre, toute la Scanie fut occupée par l'armée danoise , dont les progrès ne furent arrêtés que par la résistance de De la Gardie, qui cherchait, par des exploits militaires, à se réhabiliter dans l'opinion, et par la présence de Charles XI qui , pour empêcher la jonction de l'armée norwégienne et de celle de Scanie , se porta en personne sur la côte occidentale, et surprit, entre Halmstad et Laholm, un corps danois de 4000 hommes , qu'il fit prisonnier le 17 août.
Mais deux jours auparavant les Danois avaient pris d'assaut la ville de Christianstad , et à la suite de ce succès ils avaient établi leurs quartiers d'hiver en Scanie. Charles les poursuivit, et du 30 octobre au 14 décembre, les deux armées se trouvèrent en présence, l'une et l'autre dans le plus grand dénûment.
Enfin,le 14 décembre, le roi voyantque la situation devenait insoutenable , et décidé à mourir plutôt que de consentir à une retraite, qui dégénérerait bientôt en fuite, attaqua l'ennemi et lui fit essuyer une défaite complète. Toute l'artillerie et tous les équipages des Danois furent pris, et dix mille morts couvrirent le champ de bataille. Peu à peu on reprit toutes les places occupées par les Danois ; mais les paysans, qui s'étaient formés en bandes armées, incommodèrent beaucoup l'armée en interceptant les communications.
Au printemps de Tannée 1678, Charles s'approcha de Landskrona, pour observer les mouvements de l'armée danoise, qu'il trouva infiniment su-
périeure à la sienne ; mais elle était si mal dirigée, qu'il put se retirer sain et sauf sur Christianstad. Les Danois, au lieu de le poursuivre, allèrent assiéger Malmô , dont ils tentèrent l'assaut avant d'avoir pratiqué aucune brèche, ce qui leur fit perdre inutilement A ,000 hommes et les força de regagner Landskrona.
En revanche, la flotte suédoise, qui était dans un délabrement complet depuis l'époque de la minorité , fut partout battue, et le 11 juin 1678, l'amiral Sjôblad , à la hauteur de Rostock , fût fait prisonnier avec cinq vaisseaux, par 1 amiral danois Juel, qui, le 1er juillet, après s'être réuni a la flotte hollandaise commandée par Tromp , anéantit entièrement les forces maritimes de la Suède, commandées par Henri Horn. Le roi, pour atténuer le mauvais effet de ces désastres, se décida de nouveau à attaquer les Danois, les battit encore une fois, le 14 juillet, aux environs de Landskrona, et les chassa entièrement de la Scanie, où ils ne conservèrent que quelques forteresses ; mais sur les frontières méridionales de la Norwège, ils s'emparèrent de la forteresse importante de Marstrand ; De la Gardie se fit battre près d'UdevoIla, et Juel, maître de la mer, aborda sur plusieurs points et ravagea le pays.
Le 3 février 1678, la diète fut ouverte à Halmstad; peu de membres s'y rendirent, et elle ne dura que jusqu'au 20; mais dans ce court intervalle le chancelier fut l'objet des sorties les plus violentes : on l'accusa d'avoir fait conclure l'alliance française, d'avoir provoqué l'envoi des troupes suédoises en Allemagne, de s'être laissé gagner par des présents, et d'avoir contribué au désordre des finances.
De la Gardie répondit qu'il n'avait jamais reçu de la France que quelques bijoux; que d'autres en avaient accepté des présents plus considérables, et qu'on ne saurait lui imputer le mauvais état des finances, puisqu'on n'avait jamais eu égard à ses remontrances. Mais les besoins du moment
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étaient trop pressants pour qu'on eût le temps de donner suite a de pareilles récriminations; on se hî'ta donc de voter des subsides , en demandant en termes exprès une réforme dans les finances. Charles XI continua le siège de Christianstad v et se rendit maître de cette forteressepar capitulation le 4 août 1678; les Danois de leur côté transportèrent une nouvelle armée en Scanie et prirent Helsingborg ; mais de part et d'autre on était épuisé au dernier point, et d'ailleurs les négociations de Nimèfue étaient déjà fort avancées.
Ces négociations avaient commencé en 1676; mais elles traînèrent en longueur, parce que l'intérêt de la Suède était de desunir les alliés, qui élevaient les prétentions les plus exagérées. L'électeur Frédéric -Guillaume demandait une indemnité en argent pour les frais de la guerre, et en outre l'abandon de la Poméranie , « car , disait-il , tant que les Suédois ne seront pas expulsés de l'Allemagne , il n'y aura pas de repos pour le saint Empire; d'ailleurs, ajoutait-il encore , les Suédois eux-mêmes attachent peu d'importance à leurs possessions en Allemagne.» Sur quoi Jenkins, l'un des ambassadeurs anglais , répliqua que telle était peut-être l'opinion des paysans suédois. L'Autriche et l'Espagne prétendaient à une indemnité, sans spécifier en quoi elle pouvait consister; le Danemark voulait le rétablissement du statu quo avant le paix de Bromsebro , l'exclusion des Suédois de l'Allemagne, l'île de Rugen , le pays de Brème et Wismar, etc. Quant aux Hollandais, ils ne voulaient que la paix. La Suède, représentée par le comte Oxenstierna et par le savant Olivecranz, ne demandait que le rétablissement du $tatu quo ante bellum.
Louis XIV leur avait donné l'assurance qu'il ne rendrait aucune de ses conquêtes qu'autant qu'on restituerait à la Suède tout ce qu'elle avait perdu ; malheureusement la lettre qui contenait cette promesse fut interceptée, et les princes allemands fermèrent aussitôt une nouvelle li-
Sie; mais la Hollande, fatiguée de nt de lenteurs , avant fait la paix séparément le 4 aodt 1678 , et l'Espagne ayant suivi son exemple le 17 septembre suivant, le parti franco- Buédoisreprit le dessus, et chacun s'em-
firessa de suivre l'exemple de la Holande. Les plaintes amères de l'électeur et du roi de Danemark ne purent empêcher l'empereur de signer, le 5 février 1679, un traité qe paix par lequel il s'engageait k rétablir la Suède dans toutes ses possessions allemandes. L'évéque de Munster et les ducs de Lunebourg firent la paix en même temps, et l'électeur la signa le 29 juin à $aint-Germain-en-LaVe, contraint à cette démarche par une irruption que les Français firent dans ses provinces d'outre Rhin , et, de toutes ses conquêtes il ne put garder qu'un petit territoire sur rOder.
Le Danemark voulut d'abord continuer seul la guerre; mais les troupes françaises avant occupé une partie du duché d'Oldenbourg, il se décida à entrer en négociations avec la Suède, à Lund, où la paix fut signée le 17 septembre 1779. On convint qu'il y aurait amnistie générale et qu on se "rendrait mutuellement toutes les conquêtes faites pendant la dernière guerre. Ainsi la Suède sortit, presque sans aucune perte de territoire, d'une guerre commencée si légèrement et conduite a\ec tant de faiblesse; mais elle ne dut cet lieureux résultat au'à la politique magnanime de son allié Louis XI V , et cette politique dut paraître d'autant plus généreuse, que les alliés s'étaient abandonnés mutuellement avec l'égoïsme le plus méprisable.
Le jeune roi de Suède avait montré dans cette guerre toutes les qualités dignes du chef d'une grande nation a du courage, de la sagesse et une activité infatigable. A la bataille de Lund, il combattit à la tête de son année, et, au plus fort de la mêlée, il se trouva tout à coup au milieu des ennemis ; mais, par une présence d'es-l prit remarquable, il feignit qu'il était: un officier de Parmée danoise et excita un corps eunemi à fondre sur les troupe! !
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suédoises, qu'tlreçagna de eette manière. Au reste , après avoir prouvé qu'il n'était pas dépourvu des qualités d'un grand capitaine, il résolut fermement de ne jamais prendre les armes que pour défendre sa patrie. Les désordres de la guerre et la misère de toute une génération firent une impression profonde sur son esprit religieux : «Je « sais, disait-il en 1679, dans une a maladie grave, que Dieu deman- « dera beaucoup de moi , car il m'a « beaucoup confié ; mais ce Dieu qui « m'a imposé une responsabilité si « pesante , a vu ma bonne volonté, « et lui seul peut me donner la force c nécessaire. Ce que j'ai juré à mes « sujets, ce n'est pas la sagesse et « l'habileté, mais la fidélité et la jus- « tice , et je crois avoir autant que « personne fait preuve de ces deux « qualités. »
Des travaux non moins rudes que ceux de la guerre attendaient le roi après la conclusion de la paix.
Nous avons déjà dit que toutes les provinces de la Suède étaient entièrement épuisées d'hommes (la guerre en avait moissonné 100,000) ; 6 trésor royal était vide, la flotte anéantie et le commerce presque nul; la Scanie et les provinces voisines étaient devenues des déserts que parcouraient des bandes de paysans armés. Il fallait trouver des remèdes à tous ces maux. Le roi n'avait jamais abandonné l'idée de cimenter l'union des royaumes Scandinaves par son mariage avec une princesse danoise, et rien ne put l'empêcher d'exécuter ce dessein aussitôt après la conclusion de la paix. Si Ulrique Éléonore qu'il épousa ne fut pas complètement heureuse , ce ne fut la faute ni de son propre caractère, ni de celui du roi, mais seulement de la trop grande déférence que ce prinpe eut pour sa mère.
Ce fut dans les diètes de 1680 et de 1682 que le roi, avec l'assistance des autres états, norta aux sénateurs le coup mortel qu'ils avaient si bien mérité. Le conseil du royaume devint un simple conseil du rof, les tuteurs furent condamnés à indemniser l'état de leurs
malversations, et l*on décréta que toutes les terres séparées de la couronne y seraient de nouveau réunies. L'usage glorieux que Louis XIV faisait alors de son autorité illimitée, l'exemple du Danemark et la haine pour la haute noblesse, déterminèrent les autres ordres à remettre leurs droits respectifs entre les mains du roi.
Ce qui les irritait surtout, c'était que les nobles ne supportassent pas , ou du moins ne supportassent que faiblement le fardeau des impôts, si lourd, que le reste de la nation n'était
Sas en état d'y suffire. On commença onc par abolir ce privilège odieux et injuste: puis Charles obtint le décret qui reunissait à la couronne toutes les terres qui en avaient été détachées depuis 1609; mesure qui portait uniquement sur la noblesse. Les ordres inférieurs ne s'en tinrent pas là ; la défiance aue leur avait inspirée le pouvoir dont le sénat s'était récemment emparé , égalait l'impatience du roi. Ils restreignirent donc l'autorité de ce corps dans des limites si étroites, qu'il cessa entièrement d'être un frein pour l'autorité royale ; enfin on prit la résolution suivante : « Les États « ont décidé que toutes les forme?
« de gouvernement, avec leurs ad- « ditions nécessaires, ne seraient plus « considérées comme liant le roi, mais « qu'il serait le maître de les changer, f selon son bon plaisir; ils ont rec connu qu'il est nécessaire, pour le « bien du royaume , qu'il ne soit « obligé de suivre aucune forme de « gouvernement , pourvu qu'il s'as- « treigne à gouverner selon les lois f et statuts du royaume (!!); que « s'il arrive qu'il gouverne avec le * consentement du sénat, il ne sera « censé le faire que comme volon- « tairement et en vertu de son bon, « et juste discernement. De sorte que « S. M. , en qualité de roi revêtu du « suprême pouvoir de gouverner son « royaume , conformément aux lois et « aux statuts, comme un héritage qu'ty « tient de Dieu, n'est responsable de « son autorité qu'à Dien seul ! (*) » En (*) DéclanlMn du g déepçbro !$*•»
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1693 , on supprima même la clause relative aux lois et statuts du royaume. Depuis 1688 les États ne furent plus nommés les États du royaume, mais Jes États de S. M.! Shéridan, qui a écrit un livre excellent sur la constitution suédoise , s'écrie , à cette occasion : « Elle mérite bien de souf- « frir tous les maux de la tyrannie, « la nation capable de forger ainsi « ses propres chaînes et d'établir le « despotisme par ses lois ! ?
On doit avouer cependant que si jamais l'établissement d'un pouvoir illimité put être justiûé par les besoins pressants de l'époque, et par l'usage sage et modéré qu'en peut faire celui auquel il est accordé, ce fut surtout dans cette circonstance. Tous ceux qui ne souffrirent pas personnellement de cette révolution , reconnurent que si le roi l'accomplissait avec sévérité , il satisfaisait en même temps à toutes les obligations de la couronne. Toutes les dettes furent payées en peu d'années; l'arriéré des appointements civils et militaires fut entièrement soldé, la flotte réorganisée, et en 1693 on n'eut plus besoin de subsides extraordinaires pour les dépenses imprévues. .
On conçoit combien cet état prospère des finances dut affermir l'autorité et l'indépendance du pouvoir royal. Charles Kl consacra tout son temps et tous ses soins aux affaires extérieures de la Suède , et sous aucun règne ce pays ne jouit d'un bienêtre plus général et plus solide. Il ne frappa jamais d'autres impôts que ceux que les États avaient établis et répartis, et il fit publier tous les ans un compte-rendu très-détaillé des recettes et des dépenses. Un grand nombre de mesures administratives et d'ordonnances, qui presque toutes sont encore aujourd'hui en vigueur, •contribuèrent à régler les services publics et à protéger les paysans contre l'arbitraire des officiers royaux; mais ce qui affermit surtout l'ordre dans l'administration, ce furent les voyages continuels du roi , qui voulait tout voir par lui-même.
Quant aux affaires étrangères, Charles XI avait de trop justes motifs d'être offensé de la manière immorale dont la cour de Versailles avait établi son influence à Stockholm, pour ne pas se séparer de l'alliance française. Les relations entre les deux états forent 'encore exaspérées par les prétentions de suzeraineté que la France éleva sur le duché de Deux - Ponts , dont Charles XI avait hérité en 1681.
Toutefois Charles resta neutre pendant la guerre de 1692. Les relations avec le Danemark furent quelquefois troublées par les invasions aes Danois dans le Holstein ; mais Charles XI sut par son autorite et sa modération ramener toujours la paix, et cette violation des traités n'occasionna d'hostilités entre la Suède et le Danemark que sous son successeur. En octobre 1681, on conclut une alliance étroite avec la Hollande, et en 1688 on y envoya 6,000 hommes, qui y restèrent jusqu'en 1698. Les relations avec la Russie, la Pologne et l'Allemagne, furent amicales.
Ajoutons encore que sous ce prince on réunit à la couronne 10 comtés, 70 baronnies et une infinité de terres; qu'en 1696, Charles fit distribuer aux pauvres, pendant une disette, 1 10,000 tonneaux de blé, et qu'après lui on trouva plusieurs millions de rixdalers dans le trésor public. La rédaction d'un code général fut poursuivie avec persévérance, et était à moitié terminée à la mort du roi. Pendant la minorité, on avait publié sur le droit commercial et maritime, d'excellentes ordonnances qui précédèrent celles de Louis XIV, et ne le leur cèdent en rien.
Charles mourut le 5 avril 1697, et laissa son royaume dans la situation la plus prospère. Le règne de son successeur pouvait être d'autant plus heureux, qu'il n'avait plus qu'à profiter des mesures énergiques de son père, sans encourir la haine de ceux qui en avaient souffert , et surtout de la noblesse. Mais tous les travaux de Charles n'eurent d'autre résultat que de fournir à son Gis le moyen de ruiner le royaume pour toujours; on recon-
su
mit, mais trop tard , quelle faute on avait commise en détruisant toutes les barrières que la sagesse des temps avait opposées au pouvoir royal. Après vingt ans d'une paix heureuse et honorable , la Suède va commencer une nouvelle guerre , qui finira par la rayer du rang des grandes puissances de l'Europe.