‹ Suède et NorwégeChapitre 14 sur 60 · SI · texte numérisé non relu

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dant. Ja tt janvier 1730, en fit la paix avec Frédéric Guillaume, premier roi de Prusse , en lui abandonnant la forteresse importante de Stettin et toute la Poméranie antérieure jusqu'à la Peene, ainsi que les fies d'Usedom et de Wollin, cessions pour lesquelles jl devait payer deux millions d'écus.

Le Danemark , qui désirait s'allier à la Suède pour s'emparer du Holstein , rendit toutes ses conquêtes, et n'exigea fie la Suède «nie 600,000 écus et la renonciation a l'exemption du péage (luSund .(3 juillet 1720).

La Russie restait donc seule à combattre. Pierre , qui à la nouvelle de la mort de Charles s'était écrié : Pauvre frère Charles, combien je te regrette!

se montra l'ennemi le plus acharné du

gouvernement, et se disposa à l'accaler. En 1719, il avait déclaré qu'il mettrait la Suède à feu et à sang, si Ton ne se hâtait pas d'accepter les conditions qu'il proposait, et il tint sa parole. En juillet 1719, Apraxin aborda sur la côte de l'Upland, et, véritable barbare, détruisit en peu de temps 13 villes ouvertes, 361 villages, 141 châteaux de nobles, 43 moulins, 14 usines et d'immenses forêts ; les hommes et les animaux furent massacrés sans distinction, et ces dévastations occasionnèrent un dommage qui fut évalué a 12 millions d'écus.

L'année suivante, les ravages recommencèrent, et la Suède se vit contrainte de consentir à toutes les de mandes du czar. Par la paix de Ny

avait assuré la succession au trône de Suède; mais, à la paix de Nystadt, Pierre, pressé par des démonstrations hostiles de fa Turquie, avait tout à fait sacrifié les intérêts du jeune duc. A l'audience où les ministres étrangers vinrent le féliciter de ses brillant»

succès, le czar déclara avec quelque embarras à Bassewitz, ministre du jeune duc, qui jusqu'alors avait été amusé par les plus belles promesses, que cette fois le ciel ne lui avait pas permis de faire pour le duc de Holstein tout ce que son cœur lui aurait inspiré; mais qu il lui était doux d'espérer que dans une autre occasion il serait plus heureux. Bassewitz ne put s'empêcher de lui répondre : « Je souhaite que « cette nouvelle promesse ait plus de « force que toutes celles par lesquelles «on a jusqu'à présent leurre mon « maître. Quant à moi , je ne me conso- « lerai jamais d'avoir cru à la parole «d'un mortel, et d'avoir amené en « Russie un descendant des Wasa pour « servir de jouet à la politique. » A cette réponse énergique, tous les assistants pâlirent et tremblèrent pour Bassewitz; mais le czar sentit lui-même combien ces reproches étaient fondés, et, avec une douceur inattendue, il dit à l'assemblée : « On doit lui pardonner « l'excès de son zèle; je voudrais pour « beaucoup avoir des serviteurs comme « lui. Tenez, » continua-t-il en présentant à Bassewitz une coupe remplie de vin , a buvez à la santé de votre maître; « l'avenir prouvera que vous ne devez

stadt (10 septembre 1721), la Suède • «pas regretter de l'avoir amené en

perdit pour toujours les belles provinces de Livonie, d'Esthonie, u'Ingrie, et une partie de la Finlande et de la Carélie, en échange desquelles le czar s'obligea à payer 2 millions d'écus; Auguste lut reconnu par la Suède comme roi de Pologne, mais il dut payer à Stanislas un million d'écus.

Si l'on excepte la Suède, personne n'eut plus à souffrir de cette paix que lejeune ducdeHolstein-Gottorp. Exclu du trône de Suède par Ulrique, et chassé du Holstein par les Danois, il s'était jeté dans les bras du czar, qui, 4ans ses négociations avec Gœrtz, lui

« Russie. »Le duc recouvra dans la suite une partie du Holstein , par l'intervention de l'empire germanique, et plus tard son fils monta sur le trône de Russie, sous le nom de Pierre III. Du reste, la paix avec la Suède parut au czar un événement de la plus haute importance; car le 22 octobre 1721 il prit le titre de Pierre le Grand, empereur de Russie, père de Ja patrie.

Ainsi la guerre du Nord ut de la Russie, jusqu'alors puissance asiatique, une puissance européenne, lui donna un littoral sur la Baltique, des milliers de prisonniers, et surtout de*

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officiers, qui formèrent le noyau d'une armée formidable. La Suède, au contraire, qui naguère encore pesait d'un si grand poids dans la balance de la politique européenne, ne fut plus désormais que l'instrument subalterne d'intrigues étrangères.

On a vu que le roi n'avait aucun moyen de corrompre les membres de la législation; mais malheureusement il n'en avait pas non plus pour empêcher les Suédois de se laisser corrompre par l'étranger; et la pauvreté de ceux qui tenaient en main le pouvoir était si grande, qu'elle les portait naturellement à se vendre, de quelque côté que Tinssent les offres. Cet état de choses ne put échapper longtemps à l'attention des puissances étrangères. Chacune d'elles chercha à en profiter pour acquérir dans ce royaume l'influence qui convenait à ses vues.

De tous les États de l'Europe , ce fut la France qui s'assura en Suède le parti le plus nombreux. Il existait entre ces deux royaumes d'antiques et glorieuses relations. Gustave Wasa s'était allié à François Ier contre Charles- Quint,et Gustave- Adolphe h Louis XIII contre la prépondérance de la maison d'Autriche. Mais depuis il s'était opéré un changement total dans les affaires du Nord , et c'était en pure perte que le cabinet de Versailles continuait, par routine, à dépenser en Suède des sommes considérables. Depuis que le petit électorat de Brandebourg était devenu un royaume important, la Suède ne pouvait plus avoir aucune influence en Allemagne, et l'idée de l'opposer à la Russie était une erreur funeste. Semer la division entre ces deux États, c'était fournir au plus puissant un prétexte pour faire des conquêtes, et par conséquent augmenter encore un

Kuvoir déjà si dangereux pour la lirté et pour le repos de l'Europe civilisée. On ne saurait donc nier que si l'alliance française nuisjtdans plusieurs occasions aux intérêts de la Suède, la France à son tour se méprenait étran-

Setnent en recherchant une alliance ont elle n'a jamais retiré aucun fruit. Pu reste, elle s'attachait indifférem-

ment au parti qui dominait dans le sénat, ou dans la diète, quand celle-ci était assemblée.

La Russie, dans le désir de conserver la paisible possession des provinces enlevées à la Suède, attisait secrètement le feu de la discorde, et augmentait la mésintelligence des partis, qui , eux-mêmes, se trouvaient divisés par cette double corruption. Mais la France avait plus de prépondérance par trois

§rands moyens, qui lui permettaient 'agir presque publiquement : 1° elle était, depuis le règne de Charles XII, en compte de subsides annuels avec le gouvernement : ainsi elle pouvait menacer de retenir les fonds, toujours arriérés, ou promettre d'en envoyer, selon que l'exigeaient ses propres vues ; 2° elle entretenait à son service un régiment portant le nom de Royal Suédois, dont les soldats étaient, pour la plupart, Poméraniens ou Allemands* mais dont les officiers étaient Suédois : sous ce prétexte elle pensionnait un grand nombre de familles de ce royaume; 3° dans les cas urgents elle faisait distribuer de l'argent par les chefs de son parti, pour séduire et entraîner d'autres individus dans ses intérêts; mais elle avait surtout le plus grand soin d'être constamment en bonne intelligence avec la cour qui fermait les yeux sur le manège des agents français. Quant à la Russie, elle ne travaillait qu'a jeter le royaume de Suède dans fe dernier degré d'avilissement, qu'à nuire au roi, qu'à ruiner le commerce extérieur, enfin , qu'à se faire regarder comme le garant des pactes les plus humiliants que l'aristocratie imposait au monarque. L'Angleterre, vouée à une politique mercantile, s'était de bonne heure rapprochée de la Russie, lorsque Pierre Ier eut définitivement ouvert l'entrée de ses États par la Baltique.

Indépendamment de plusieurs partis d'une moindre importance, deux partis principaux existaient dans le sein de l'aristocratie : celui de Gyllenborg(les chapeaux), et celui déflora (les bonnets). Ces partis, pour emprunter les paroles de Gustave m,

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faisaient d'une même nation deux peuples, qui n'avaient rien de commun que le désir de perdre la patrie. Dans le principe, les bonnets étaient vendus à la Russie , les chapeaux à la France , et la politique de la Suède se réglait sur les sommes que ces deux puissances payaient à l'un ou à l'autre de ces deux partis. Les diètes devenaient des arènes où les partis combattaient, et au lieu de songer à l'administration de l'État, on ne s'occupait cpie d'intriguer pour obtenir la majorité , et pour se garantir des violences du parti opposé; aussi dans cette lutte acharnée le sang coulat-il plus d'une fois.

Tel était l'état déplorable de la Suède cpiand on résolut de faire la guerre à la Russie. En 1735 , la France avait su paralyser les intentions pacifiques du comte de Horn, et on avait conclu avec cette puissance un traité par lequel, moyennant 300,000 écus par an, on s'engageait à ne faire aucune alliance saas le consentement de la France. En 1738, le parti français remporta une victoire complète; Horn se retira des affaires, et c'est alors que son parti, à cause de son amour pour la paix, fut surnommé le parti des bonnets (*). Le comte de Tessin fut appelé à la charge importante de maréchal de la diète. Les bonnets furent chassés du sénat et remplacés par des chapeaux partisans de la guerre. Pour réveiller l'honneur des Suédois, on leur peignit avec indignation le royaume avili et dépouillé par la paix de Nystadt; et la Russie étant alors occupée par une guerre contre les Turcs, on présenta cette occasion comme favorable pour effacer la honte de tant de défaites et reconquérir les provinces perdues. Un attentat, dont heureusement il existe peu d'exemples dans l'histoire , vint encore exciter une juste indignation. Le major Sinclair avait été envoyé à Constantiuople et en Pologne pour négocier une alliance contre la Russie; à son retour il Ait assassiné eu Silésie, dans les États héréditaires de l'empereur, par un détachement

(*) Dos bonnet! de coton.

russe, qui ne chercha pas même à nier cette honteuse violation du droit des gens.

Toutefois, quand on envoya en Finlande une petite armée de 6,000 hommes, les Russes avaient déjà fait la paix avec la Turquie , et par là tout espoir de conquête était perdu pour la Suède, comme pour la France tout motif de faire une utile diversion en faveur du sultan. Mais les passions étaient excitées. Bientôt la mort de l'impératrice Anne et les événements qui suivirent cette mort parurent favoriser les intentions de la Suède; bientôt aussi , la mort de l'empereur Charles II , et la guerre à laquelle sa succession donna lieu, firent souhaiter à la France que l'attention de la Russie fût détournée par quelque danger imminent. Mais en s'efforcant de vaincre le parti opposé à la guerre, on eut le tort d'accuser ses principaux membres de haute trahison, et de renvoyer la question de la guerre à un comité gagné d'avance. Par là on perdit encore une fois le moment favorable, et la guerre ne fut déclarée que le 4 août 1741. On s'attendait néanmoins à conauérir au moins la Carélie, Kexholm, Viborg, les embouchures de la Neva, Schiusselbourg, Pétersbourg, Kronstadt et Kronschlott.

Le début de la campagne prouva combien on avait mal calculé. Les généraux russes Keith et Lascy pénétrèrent en Finlande et battirent les Suédois à Wiilmanstrand , le 3 septembre 1741. Mais si l'on avait eu lieu de reconnaître qu'en commençant la guerre on ne s était pas bien "rendu compte de la puissance des Russes, on comptait maintenant sur les désordres occasionnés par la nouvelle révolution qui avait eu lieu dans le palais de Saint-Pétersbourg. En effet, la nouvelle impératrice Elisabeth fit offrir une trêve; mais les Suédois, croyant que la Russie ne pourrait se dispenser de conclure la paix, élevèrent des prétentions ridicules, et négligèrent d'augmenter leurs forces. Les Russes entrèrent donc de nouveau en Finlande , et l'armée suédoise fret n-

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poussée jusqu'à Helsingfors, où, abandonnée par la flotte, elle fut cernée par les Eusses et forcée de se rendre, le 20 août 1742,

Ainsi, au lieu de songer à de glorieuses conquêtes, il fallut s'attendre à de nouvelles pertes, et déjà Ton prévoyait qu'il faudrait céder toute la Finlande à un ennemi aussi puissant.

Toutefois , il s'offrit un moyen moins dispendieux de calmer la czarine. Frédéric n'avait point d'enfants, et l'on délibérait depuis quelque temps sur la question de savoir quel serait son successeur; il y avait, il est vrai, dans la maison de Holstein, un prince descendant, par les femmes, de Charles XI; c'était le petit-fils de la sœur de Charles XII, Pierre-Ulric, fils du duc qui s'était retiré en Russie, et d'Anne, fille de Pierre Ier. Mais ce prince étant destiné à monter sur le trône de Russie , on proposa un autre prince de la maison de Holstein, Adolphe-Frédéric, qui descendait d'une petite-fille de Charles IX. Les paysans suédois, et surtout les Dalécarliens, qui envahirent Stockholm à main armée, voulaient nommer le prince royal de Danemark et rétablir l'union de Cal* mar. Le Danemark promettait, dans le cas où cette tentative réussirait, un secours de 12,000 hommes et douze vaisseaux de ligne ; mais la noblesse , qui craignait pour son pouvoir, s'opposa à cette combinaison. D'un autre côté, la czarine ne voyait pas d'un meilleur œil le rétablissement de l'union. On se rapprocha donc; la noblesse se prononça pour Adolphe- Frédéric, qui fut élu successeur dç Frédéric, et Elisabeth accorda une paix équitable , qui fut signée à Abo (1743). Elle se contentait de la cession de quelques portions de territoire pour s'arrondir en Finlande, de la provinee 4e Kymmenegard, et des forteresses de Frédérikshamn, de Willmanstrand et de Nyslat. Le sénat rejeta tous les torts sur les généraux Buddenbrok et Lôwenhaupt, qui avaient mal exécuté un plan de campagne détestable, et leur flt trancher la tête.

Huit an* plus tard (25 mars 1751)»

le roi Frédéric mourut, frappé d'apoplexie, à l'âge d'environ 76 ans. Il avait, en 1732. fondé à Stockholm une académie, dont le célèbre Linné fut le premier président. Mais le monument le plus durable de son règne, c'est le code civil, publié en 1736, et qui régit encore aujourd'hui la Suède.

ADOLPBB-FKÉOéRIC

Adolphe-Frédéric, de la maison de Holstein, monta sur le trône, le 5 avril 1751, à l'âge de 31 ans, après avoir adopté la forme de gouvernements* 1720, qu'il devait conGrmer en signant un acte d'assurance par lequel les faibles prérogatives de la couronne étaient encore plus restreintes.

Il était marié à Ulrique-Éléonore, sœur du roi de Prusse; et l'intention que l'on supposa à cette princesse de vouloir rétablir l'autorité royale dans ses anciens droits, fit le principal intérêt de son long règne. L'influence de la France sur les décisions du sénat était alors presque illimitée, et la diète qui s'assembla en 1756 fut encore presque entièrement composée de chapeaux.

On doit se rappeler qu'à cette époque la politique de la France changea entièrement, et qu'en 1755 madame de Pompadour avait conclu avec sa cousine, Marie-Thérèse, un traité d'alliance auquel l'impératrice de Russie ne resta pas étrangère; on sait que ce triumvirat féminin voulait porter un coup fatal au roi de Prusse , qui na cessait de lancer des sarcasmes contre elles et contre leurs amants. Ce rapprochement inattendu entre la France et la Russie mit le parti des chapeaux dans l'agréable position de recevoir des deux mains et de complaire égalelement au cabinet de Versailles et à celui de Saint-Pétersbourg. Les bon* nets* alors, trouvant qu'une pareille conduite était intolérable et contraire à la constitution, s'unirent au parti de la cour, c'est-à-dire, à la reine, que Ton savait opposée à l'alliance qui avait pour but d'humilier son frère: on se rapprocha d'autant plus volontiers 4e

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cette princesse, que l'Angleterre avait promis quelgues secours pour renver^ eer le parti français ; mais ces secours se firent longtemps attendre.

Ulrique - Eléonore avait une âme ferme , un caractère décidé et entre*

Srenant : elle chercha à s'attacher les onnets\ et pour y parvenir, elle engagea à Hambourg une partie de ses diamants. Mais une de ses damesv d'honneur vendit son secret aux cAapeauxt moyennant une pension mie les états lui accordèrent. Les chapeaux , afin d'enlever aux bonnet* les sommes que leur distribuait la reine , mirent tout en œuvre pour la contraindre à racheter sans délai les diamants engagés. Voici les moyens qu'on employa pour atteindre ce but : dès l'ouverture de la diète , les états présentèrent à sa majesté une délibération par laquelle, en vertu d'un article du règlement de. 1723, qui conférait aux états le droit d'examiner et de comparer avec les inventaires, la situation des immeubles et des diamants de la couronne, ils lui donnaient communication d'un décret de la diète ordonnant que eet examen eût lieu. En même temps, ils prièrent le roi de leur faire connaître quand il lui conviendrait que les diamants de la couronne, tant ceux qui étaient dans le trésor, que ceux qui avaient été présentés à la reine a Berlin, lors de son mariage, fussent visités par les députés nommés à cet effet. Les états, jusqu'alors, n'avaient jamais usé de ce droit, qui ne devait être exercé que dans le cas d'une minorité ou d'une vacance; mais la lettre du règlement favorisait les prétentions des chqipeawp<

La reine refusa de se soumettre à cette investigation pour les diamants que l'ambassadeur de Suède à Berlin lui avait présentés au nom du roi en personne. Elle en écrivit au sénat :

« Cette mesure, » disait-elle dans sa lettre, « semble faire supposer quelque « méfiance de la part des états ; je dois , « donc déclarer que je suis dans Pin- < tention de séparer mes diamants de • ceux df la couronne, qui seront résulte am états, car désormais je se

« rais humiliée de les porter. » Le comité secret engagea alors les états à adresser au roi la remontrance suivante, qui servira à faire connaître, et les procédés de ce corps, et la position du roi ; «Les états du royaume' «ne peuvent dissimuler plus long- « temps à V. M. ce qu'ils n'ont au f s'empêcher d'observer, savoir : que 9 la reine ne regarde pas les états sous « le point de vue où ils doivent être « considérés, c'est-à-dire, comme ayant « en main le pouvoir, comme étant % vos fidèles sujets, comme avant élevé «V. M. à un rang si glorieux, et

• comme disposés à exposer leur vie «et leur fortune pour le bien com- « mun de V. M. et du royaume, toutes « les fois que l'occasion le commaa- « dera.

« Non contente d'agir ainsi envers «les états, la reine a témoigné son « mépris (*) pour les sénateurs et au- « très grands officiers du royaume, par «. des aetes qui n'ont d'autre mobile « que le caprice et l'absence de tou9 « égards pour la dignité des personnes; « comme s'il pouvait y avoir une autre « fidélité et un autre mérite que l'o-

* béissance aux lois, ou d'autres mar- « ques de dignité et d'autres récom- « penses que celles que la justice de « V. M. distribue à êe* fidèles sujets.

« L'assemblée générale des états est « persuadée, ainsi que tout le royaume, « que V. M. désapprouve entièrement « de tels procédés. Ils ne désirent pas « un gouvernement plus heureux que « celui que leur promettent les dispo- «sitions bienfaisantes et paternelles « de V. M. ; mais lorsqu'il se passe si « près du trône des choses si contraires è ces généreuses dispositions,

(*) Shérldan dit que ce prétendu mépris n'était autre chose qu'un ordre donné par le roi, environ un an auparavant, de ne laisser entrer que les carrosses delà famille royale dans la cour intérieure du palais, et que les sénateurs persuadèrent à l'ambassadeur de France de te plaindre au sénat , oui décida- que toutes le* personnes d'un certain rauf jouiraient de ç§ê important pi*

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cela ne peut que donner matière à réflexions parmi les étrangers , et causer de rinquiétude et du trouble dans le royaume. La sagesse de V. M. ne peut manquer d'observer que ces sortes d'exemples font impression sur Tâme des princes héréditaires, qui, au lieu de concevoir de l'amour pour la nation , pour un peuple libre, et de l'estime pour la fidélité et le mérite, apprennent à regarder les autres hommes comme les jouets de leur caprice, et comme devant être heureux ou malheureux, bien ou mal intentionnés, selon les faveurs ou les disgrâces qu'ils reçoivent de la cour.

« La reine est venue dans ce royaume pour être l'épouse de V. M., et non pas pour aggraver le poids du gouvernement.

« Ce poids doit être porté d'autant plus aisément par un roi aussi gracieux et aussi juste, que V. M. possède le plus haut degré de pouvoir, et que sa plus sûre récompense est dans les cœurs de ses sujets. « Lors donc que d'autres personnes suivent une route qui s'écarte des engagements qu'a contractés V. M.

devant Dieu et le royaume, et qui, par conséquent, s'éloigne de nos vues et de nos intentions , elles tendent, ou à introduire deux gouvernements dans le royaume, l'un s'appuyant sur les lois, et l'autre les méconnaissant, ou a rendre le roi étranger à la constitution, et à anéantir le pouvoir des lois.

« Rien ne paraît devoir être plus contraire à l'attente des états que la déclaration de la reine, donnée par écrit, dans laquelle S. M. dit qu'elle regarde le désir du comité secret, de faire la visite des diamants, comme une marque de méfiance, et conclut en ces termes : qu'elle se croirait humiliée de les porter désormais.

« Il n'est ni dans les usages ni dans la forme de notre gouvernement qu'aucune communication ou correspondance ait Heu entre la reine et les états ; mais quand les états n'ont rien fait pour s'attirer de pareilles expres-

« sions de la part de S. M., et qu'il « leur tombe entre les mains un écrit « contenant un mépris si manifeste du « gouvernement, il ne convient plus à « leur dignité de garder le silence , bien « (pie les mesures auxquelles les états «jugeront à propos de recourir dans « cette circonstance ne doivent pas tirer < à conséquence pour d'autres et deve- « nir un précédent, d'autant que l'as- « semblée générale des états espère et" « prendra soin aussi que ce qui occa- « sionne aujourd'hui ae tels procédés'

« n'arrive plus désormais Les états

« ne souhaitent pas nue V. M. change «4e sentiments à l'égard de la reine, « mais que la reine en change a l'égard « du royaume.

«Tout ce qu'ils demandent, c'est « qu'on laisse V. M. assurer tranquil- « lement le bonheur de ses sujets et la « gloire de son règne; mais ils désirent « aussi qu'une personne dont le droit « est si étroitement lié à celui de V. M. «puisse jouir constamment de tout « leur respect et de tout leur dévoue- « ment.

«Toute l'assemblée des états s'en «rapporte humblement, à cet égard, « aux soins paternels de V. M. , et ils « se réjouissent de n'avoir pas besoin « de recourir aux moyens que Dieu et «leur droit leur ont mis entre les « mains.

« Les engagements de V. M. envers « le royaume sont les premiers et les « plus importants qu'elle puisse avoir; « c'est de leur observation qu'une na- « tion entière doit attendre sa prospé- « rite et que dépend le bonheur des « générations suivantes.

«En maintenant la constitution «comme elle doit être maintenue, « V. M. sera délivrée d'une foule de «soins, et le pays et ses habitants «jouiront pleinement des fruits du « gouvernement d'un si digne prince. »

Le roi, dans sa réponse, fut obligé de protester des hauts sentiments d'estime et d'amour que la reine avait pour toute la nation suédoise. II s'efforça d'adoucir la dureté de quelques expressions dont die s'était servie dans sa lettre aux états, les attribuant à ce

qu'elle avait écrit cette lettre dans une langue qu'elle n'entendait pas suffisamment. Il déclara de plus que les diamants donnés à la princesse , à Berlin , lai ayant été offerts en son nom , elle ne pouvait les regarder que comme lui appartenant, conformément à l'un des articles du contrat de mariage.

Les états répliquèrent, et dans leur réplique on trouve le passage suivant : « Les états prient V. M. (l'être seule « maître dans sa cour et roi de son « royaume; et enfin ils la supplient « humblement de faire cesser toute cor- . « respondance ultérieure, tant sur ce « sujet que sur tout autre sujet sem- « blable. »

Après avoir emporté un point aussi important, les états se livrèrent à des actes encore plus personnels. Le sousgouverneur que le roi venait de donner au prince royal, alors âgé de dix ans, déplut aux chapeaux; on résolut, en conséquence, de supprimer la place de sous-gouverneur du prince, et, à cet effet, on adressa au roi une très-humble requête, non moins impérieuse que celles qui précèdent. Elle était conçue en ces termes :

« Très-grand et très-puissant roi ,

« Après avoir délibéré sur une édu- « cation qui est de si haute importance « pour V. M. et pour le royaume, il « nous a paru entre autres choses que « l'emploi de sous-gouverueur de Son « Altesse Royale n'était pas nécessaire. « En conséquence, les états représen- « tent humblement à V. M. que de pa- « reilles fonctions sont entièrement « inusitées, et que ce qui se pratique « dans d'autres pays n'est point appli- « cable à un royaume qui a d'autres « principes de gouvernement.

« Dans l'opinion des états, tant « qu'un gouverneur a assez de santé et « de vigueur pour remplir la place qui « lui est confiée, la charge de sous- « gouverneur ne peut être d'aucun « avantage, et peut être susceptible de « quelques inconvénients.

« Les états respectent en toute sou- « mission les vues sages et tendr.es qui « ont porté V. M. à créer cet emploi; « mais ils croient donner une preuve

SUÈDE. Ml

« de ce respect et de cette soumission « en l'avertissant, avec le plus grand « empressement, que ledit emploi de « sous-gouverneur peut être entière* « ment supprimé par la suite.

« En outre, les états supplient très- « humblement V. M. que, conformé- « ment au droit qui leur est donné par « la forme de gouvernement, il ne soit «créé, sans leur participation, aucun « nouvel emploi pour tout ce qui con- « cerne l'éducation des princes , et qu'il « ne soit fait dans le personnel aucun « changement qui ne serait pas con- « forme à ce qui est prescrit dans les « instructions du gouverneur. »

Le roi eut à peine obéi à cette injonction , qu'on lui intima ; sous forme de supplique, l'ordre de renvoyer le gouverneur du prince, et en même temps on lui signifia que le comité secret avait choisi le sénateur Scheffer pour remplir ces fonctions. Le roi répondit que, bien' qu'il fût intimement convaincu du mérite de Scheffer, il ne pouvait acquiescer à cette nomination, attendu que le droit de nommer à cette place lui était explicitement réservé par l'article TU de la forme du gouvernement. La réponse du comité secret, bien que conçue en termes obscurs, n'en allait pas moins droit au but. «Les «états du royaume, y dit-on } ont la «puissance législative et executive:

« c'est là ce qui caractérise leur posi- « tion. Mais la législation et le pouvoir «seraient sans effet si des obstacles « ou quelque résistance pouvaient en « empêcher l'exécution , ou si les sen- « timents des législateurs étaient su- « jets à la censure de qui que ce fût. « C'est pour cette raison que S. M* « s'est engagée, par un serment solen- « nel, à être toujours d'accord avec « les états assemblés, de sorte que « leurs actes sorti ou doivent être le « bon plaisir de S. M., etc. , etc. » Les états nommèrent alors non-seulement le gouverneur du prince royal, mais encore tous ceux qui devaient être attachés à sa personne, et le roi fut obligé de céder sur ce point comme sur tous les autres.

Les chapeaux cependant n'étaient

L'UNIVëHs*

boînt encofré arrivés ati terme de leur Insolence aristocratique; car on ne beut pas donner cTautre nom à de pareils procédés, si Ton réfléchit combien tout cela était éloigné d'avoir le plus léger intérêt pour la chose publique et pour le maintien de la constitution. Ils exposèrent au roi que, suivant le XVIe article de la constitution, dans le cas où le roi serait absent ou assez malade pour ne pouvoir vaquer aux affaires publiques, les sénateurs étaient autorisés à signer les dépêches qui n'admettaient point de délai; que, par le XX* article de l'ordonnance de 1723, si le roi différait de signer plus longtemps que ne le nécessitait l'importance d'une affaire, les sénateurs étaient chargés de signer tout ce que les états enverraient à S. M. pour qu'elle l'exécutât. Ils ajoutèrent que des motifs autres que l'absence et la maladie pouvaient empêcher le roi de signer les actes qui lui étaient présentée , et que , indé-

Kendamment des affaires décidées par îs états , il en était encore d'assez 1m- Î sortantes pour ne permettre aucun déaî. « Les états généraux, » est-il dit dans cette naïve remontrance, « Ayant « scrupuleusement égard à cette consi- « dération , que le grand nom de rai

* rend les commandements et les expé-

* ditions plus efficaces, etc. , l'humble « opinion des états est que dans toutes « les affaires , sans exception , où la si-

* gnature manuelle du roi a été acquise

* jusqu'alors, le nom de S. M. soit

* apposé dorénavant au moyen d'une « estampille } toutes 'les fois que sa si- « gnature ne suivra pas la première « ou la seconde réquisition du sénat. » Le roi fut encore forcé de céder.

Peu d'années après, ce même parti des chapeaux, soutenu encore par la France, embrassa les intérêts de la cour, parce qu'alors la politique étrangère avait changé de face à Versailles:

mais le prétexte de leurs menées fut toujours le même : la liberté de la nation suédoise!

On aurait tort cependant de croire que le roi et ses partisans ne firent aucun effort pour détruire la jprépon* déranee des chapeaux; mais leurs

tentatives eurent peu de succès, le rot était entièrement dépouillé des moyens gtle la constitution de 1720 lui avait assurés pour défendre son autorité, et désormais la force seule pouvait la rétablir. Du reste, le peuple, fatigué de la domination du parti aristocratique, désirait vivement le retour de l'ancienne constitution; mais les nobles avaient pris tant de précautions, qu'ils étaient certains , tant qu'il ne s'opérerait pas une scission entre eux, de pouvoir faire échouer tout ce qu'on oserait entreprendre. L'outrecuidance des chapeaux amena bientôt ce résultat. Le comte de firahé, le baron deHorn,le maréchal de la cour, et d'autres bonnets , formèrent un complot, dont l'objet semble avoir été de remettre le roi en possession de tout le pouvoir dont il jouissait en 1721. Ils comptaient y parvenir en corrompant les soldats et les matelots qui se trouvaient alors à Stockholm ; car, d'ailleurs, on était sûr du peuple. Cette conspiration fut découverte au moment de l'exécution; de Brahé, de Horn, et plusieurs autres personnages suspects, rurentarrêtésparordredu comité secret. L'affaire fut portée devant un de ces tribunaux monstrueux dont les membres étaient choisis par les états, dans leur propre sein, et par conséquent dans le parti dominant, contre lequel firahé et ses complices étaient accusés d'avoir conspiré. Toute la procédure eut lieu sans aucune publicité, et la question, qui jamais n'a été admise en Suède dans les cours de justice ordinaire, fut appliquée sans ménagement. Le principal chef d'accusation dirigé contre le comte de Brahé, l'était la saisie faite, dans sa maison de campagne, d'un grand nombre de balles et de cartouches. Vainement il allégua pour sa défense qu'il n'avait rassemblé ces munitions que par l'or*, dre immédiat du roi , et pour défendre S. M. en cas d'une attaque im- £ revue; il fut condamné à perdre la îte, ainsi que le baron deHorn et six autres complices, et la sentence fut exécutée. Dans cette circonstance, lé roi et la reine ne craignirent pas de s'abaisser jusqu'à des supplications;

on les repoussa avec dureté et dans le style le plus impérieux.

Désormais l'influence du roi était assez annihilée pour qu'il ne pût opposer aucun obstacle à ce que la Suède prit parti dans la guerre contre le roi de Prusse. Les instigations de la France, la peur qu'on avait de la Russie, l'espoir de regagner ce qu'on avait perdu en Poméranie, entraînèrent le parti dominant dans cette guerre, qui chargea la Suède d'une nouvelle dette de vingt millions d'écus et du mépris universel. On sait que les armes suédoises ne se montrèrent jamais sous un point de vue plus triste pour elles. Les troupes , il est juste de le dire , combattirent vaillamment quoique manâuant de tout; mais la cour intriguait 'un côté pour qu'on n'entreprît rien de décisif, et de l'autre côté les généraux , redoutant le sort de Buddenbrok et de Lôwenhaupt, s'attachaient à la lettre des instructions que le sénat envoyait de Stockholm. En 1762, avant l'avénement de Pierre III, on fit la paix h Hambourg, et l'on rétablit le statu quo ante hélium.

Depuis la diète de 1756, les chapeaux, par leurs violents procédés, . avaient perdu la confiance de la nation , et les bonnets avaient vu insensiblement s'augmenter leur crédit, à mesure que celui de leurs adversaires s'affaiblissait. Le mauvais succès de la guerre contre la Prusse, le manque d'argent occasionné par les grandes et inutiles dépenses de l'armée, la suppression des subsides que la France s'était engagée à payer, et les sommes que l'Angleterre avait fait passer dès 1756 à la cour et aux bonnets, toutes ces circonstances réunies contribuèrent à leur faire gagner du terrain durant la diète de -1762. A cette époque les arrérages des subsides dus par la France se montaient à dix ou onze millions de livres. La cour de Versailles, au lieu de satisfaire aux demandes réitérées qu'on lui adressa à cet égard* proposa de conclure un nouveau traité

Sour dix ans, rendant lesquels elle onnerait un million et demi par an, & condition que les Suédois lui accor-

deraient, {tendant Cet espace de tém^i; l'usage de six vaisseaux de ligne et dé quatre frégates, complètement armée

mains de la France toutes les forces maritimes de la Suède. Elle réussit donc à faire échouer cette négociation. La cour de Stockholm répondit qu'il était impossible d'accueillir aucune proposition de la part de la France, avant que celle-ci eût payé au moins quatre millions sur les arrérages qu'elle devait à la Suède. On fit en même temps courir le bruit que si la France ne satisfaisait pas sur-le-champ à cette demande, lé ministère suédois consentirait à recevoir à Stockholm un ambassadeur an* glais; et la France ne donnant aucune réponse satisfaisante, on admit, en avril 1764, sir John Goodricke en qua> lité d'envoyé extraordinaire de S. M.

britannique.

Ce ministre qui. depuis quelques années, dirigeait, de Copenhague, où il était accrédité, les intrigues anglaises en Suède, devait conclure à Stockholm ta grande alliance entre l'Angleterre, la Russie et la Suède, par laquelle on espérait contre-balancer le pacte de famille et l'alliance entre la France et l'Autriche. La tâché n'était rien moins qu'aisée : la France jusque-là n'avait rencontré en Suède aucune opposition à Ses vues, et il fallait renverser un système qui avait prévalu pendant vingt-huit ans, dont rien n'aurait pu ébranler les solides fondements , si les subsides qui devaient l'étayer n'eussent pas manqué; un sys« tème enfin dont la conservation se trouvait liée aux intérêts personnels de ceux qui gouvernaient. Mais d'un autre côté 1 impossibilité ou la FVance se trouvait de payer les arrérages , le désordre des finances en Suède, et l'état chancelant des partis, favorisaient les opérations anglo-russes , et Goodricke prit si bien ses mesures avec Ostermann , Pambas* sadeur russe, que le sénat convoquât une diète extraordinaire pour le corn* mencement de l'année 1765.

Malgré l'argent que répandit la ft*n>

L'UNIVERS

ce, les bonnets obtinrent une majorité

considérable dans les quatre ordres , et se trouvèrent ainsi maîtres de la diète. Ils décidèrent que les subsides payés

rir la France, loin d'être avantageux la Suède, lui avaient été au contraire très- préjudiciables, en l'engageant à des dépenses qui en excédaient au moins trois rois le montant, et qui mettaient le gouvernement dans le plus grand embarras; d'autant plus que non-seulement la France différait de paver les douze millions d'arrérages qu'elle devait légitimement, mais 'qu'elle établissait même des comptes qui réduisaient la somme à sept millions, lesquels peutêtre ne seraient pas payés en sept ans, et ne sauraient, en aucun cas, compenser les maux qu'entraînerait une rupture avec l'Angleterre, rupture inévitable si le traité proposé par la France avait lieu; qu'au reste la Suède avait en elle-même des ressources suffisantes pour se tirer de ses embarras actuels sans l'assistance d'aucune puissance étrangère, pourvu que le gouvernement ne contractât aucun nouvel engagement et restât ;uelques années sans s'immiscer dans aucune guerre.

Quant à la réforme des abus qui s'étaient introduits dans la constitution , l'intention des bonnets était de rétablir l'autorité royale dans les droits que la forme de gouvernement de 1720 lui avait donnes, et de restreindre l'autorité du sénat.. Mais un changement qui se manifesta bientôt dans les dispositions de la cour les obligea d'apporter quelques modifications à leur premier plan. La cour avait dissipé en dépenses futiles les subsides que la Russie et l'Angleterre lui payaient depuis deux ans, et elle se rapprocha de la France aussitôt que ces puissances cessèrent de les payer.

On s'aperçut bientôt de ce changement en voyant la majorité revenir tout d'un coup aux chapeaux dans la chambre des nobles. Les ministres d'An- Sleterre et de Russie , auxquels l'envoyé e Prusse venait de s'unir, formèrent donc un nouveau plan. Ne pouvant plus compter sur la cour, ils ne songèrent plus à augmenter la puissance

royale aux dépens du sénat, ils travaillèrent au contraire à affermir l'autorité de ce corps, et à s'y assurer autant d'influence que la France en avait eu par le passé. Il fallait pour y parvenir faire renvoyer tous les sénateurs attachés à la France et au parti des chapeaux. D'un autre côté , la France, pour calmer les clameurs de la nation au sujet des arrérages, offrit de payer douze millions en huit ans, ce que le sénat jugea à propos d'accepter. Les finances du royaume éta ent si délabrées, qu'on s*attachait avidement à tout ce qui paraissait pouvoir faire sortir la Suède de l'état de détresse où elle se trouvait. Cependant le comité secret, pour montrer à la France qu'elle avait perdu tout ascendant dans la diète, supprima la place d'ambassadeur à Versailles, et exclut, comme ayant abusé de la confiance des états , sept sénateurs connus pour être dévoués à la France. On s'attendait bien à ce que cette mesure ne serait pas approuvée dans la chambre des nobles ; mais, au grand étonnement de tous, le nombre des voix pour et contre fut égal dans la chambre du clergé, et les bonnets ne l'emportèrent que de deux voix dans la chambre des bourgeois.

C'est que l'ambassadeur de France avait répandu la veille plus de 170,000 livres, dont près de la moitié avait été distribuée au clergé.

Le triomphe des chapeaux ne fut pas de longue durée; le lendemain même l'or de la Russie rétablit les choses sur l'ancien pied ; et la question ayant été reproduite, il y eut, en faveur du renvoi des sénateurs , une grande majorité dans les trois ordres inférieurs. Il n'y a peut-être pas, dans l'histoire d'aucun état, un exemple plus frappant d'une corruption aussi générale et aussi éhontée. Et en effet, on craignait alors si peu de se montrer à découvert , que quelque temps avant la réunion de cette diète, on proposa publiquement, dans une réunion de bourgeois, de prendre tout l'argent qui serait offert, et de voter ensuite suivant sa conscience. Ce stratagème réussit. La corruption fut intimidée,

SUÈJ>E.

et les bonnets obtinrent , surtout par suite de cette circonstance , la majorité dans la chambre des bourgeois.

Rien ne s'op posant plus à l'influence de la Russie et de l'Angleterre , cette dernière puissance conclut, en 1766, avec la Suède, un traité d'amitié, par lequel les deux puissances s'assuraient mutuellement le traitement de la nation la plus favorisée : on n'osa faire plus dans la crainte de mécontenter la France ; mais celle-ci , s'appuyant sur les traités de 1738 et de 1758, qui imposaient à la Suède l'obligation de ne faire aucun traité que d un commun accord avec la France, crut voir dans l'alliance des Suédois avec l'Angleterre un motif suffisant pour refuser Te payement des subsides, et l'ambassadeur français répondit au sénat qui s'en plaignit : « Que la Suède, en ne tenant « aucun compte de ses engagements , « avait dérangé les vues politiques de a S. M. le roi de France, de même le « non-pavement des subsides pourrait « bien déranger les vues économiques « de la Suède. »

La cour, à cette époque, ne cacha

S lus ses liaisons avec la France, et t une guerre ouverte aux bonnets. Le mariage du prince royal avec une princesse danoise ne servit qu'à augmenter la mésintelligence. La cour avait voulu profiter de cette occasion pour tirer quelque argent du Danemark; mais les bonnets ayant réuni tous leurs efforts pour la contrecarrer, elle prit enfin la résolution de tenter une réaction. Pour y parvenir, on résolut de brouiller la chambre des nobles avec les autres ordres, de bâter la clôture de la diète, de travailler sans retard à en rassembler une autre, de décrier dans toutes les provinces l'administration des 6onneUy d'insinuer qu'ils étaient entièrement dévoués à la Russie , que la Suède allait devenir une province russe, tandis que ses manufactures seraient sacrifiées à celles de l'Angleterre, et qu'enfin il n'y- avait d'autre remède à ces désordres que l'intervention de l'autorité royale.

On eut bientôt des preuves des projets subversifs de la cour. Un nommé

15* Livraison. (Suède.)

Hoffmann, prétendant agir au nom du roi , excita un soulèvement; mais H fut livré par les paysans. L'instruction prouva que sa conduite était l'effet d'un plan concerté, qu'il avait fait échouer par sa trop grande précipitation. Lies bonnets oubliant alors leurs anciennes protestations , établirent à cette occasion un de ces tribunaux odieux dont nous avons parlé, et les chapeaux, de leur c6té, oubliant l'exemple qu'ils avaient donné eux-mêmes en 1756, crièrent hautement à l'inquisition, à la persécution. La conduite des bonnets fut néanmoins plus modérée que celle de leurs antagonistes ; pour avoir le moins de sang possible à verser , ils évitèrent soigneusement de pousser leurs investigations trop loin. Hoffmann et deux de ses complices eurent seuls la tête tranchée.

Cependant les bonnets^ abandonnant leurs anciennes vues gouvernementales , entreprirent de mettre de nouvel* les entraves à l'autorité du roi. Jus-

3u'ici , en cas de vacance d'une place e sénateur, le prince avait choisi entre trois candidats présentés par les états : mais les bonnets firent passer une loi statuant que dans le cas où un candidat aurait été présenté trois fois sans être agréé, les états pourraient le nommer sans le concours de l'autorité royale. En même temps, on prit une autre résolution qui semblait compenser ce que la première avait de contraire aux principes proclamés si souvent par les bonnets pendant qu'ils faisaient de l'opposition. Il y était dit qu'on ne ferait aucun changement dans les lois fondamentales, à moins qu'il ne fût

Sroposé dans une diète et approuvé ans une autre par les quatre ordres.

D'après la première de ces résolutions, le baron Duben, présenté pour une place de sénateur, ayant été rejeté trois fois par le roi , les états n'hésitèrent pas à le nommer eux-mêmes. Le roi refusa de signer le brevet , disant qu'on pouvait l'estampiller de son nom , si l'on voulait ; et l'on répandit le bruit que la reine ne souffrirait pas que le nouveau sénateur fût admis à lui baiser la main, suivant l'usage.

L'UNIVERS

Peu de temps après , le roi fit une démarche plus énergique. II rejeta trois candidats qui lui furent présentés pour la place de secrétaire d'État, fi en nomma un quatrième de sa propre autorité : action directement contraire à la constitution. Cette conduite indiquait assez que le roi espérait être puissamment appuyé; c'était évidemment le prélude de' ce qui arriva peu de temps après. Mais les bonnets se croyaient trop forts pour avoir rien à craindre de l'autorité royale. On régla avec une petitesse sans exemple les moindres détails du mariage du prince royal; et ensuite la diète se sépara.

L'influence française eût été complètement détruite dans cette circonstance , si l'Angleterre et la Russie eussent autorisé leurs ministres à offrir un subside; mais leur jalousie mutuelle les en empêcha. A la tête des affaires 43e trouvait alors le comte Lôvenhielm, chef du parti anti-français ; des seize sénateurs, douze étaient entièrement dévoués aux intérêts anglo-russes , et les instructions du comité secret enjoignaient au sénat de déclarer à l'Angleterre que la Suède était actuellement libre d'entendre des propositions pour un traité d'alliance défensive. De plus, s'il venait à se former une alliance dans le nord pour contre-ba lancer celle des puissances du midi , Je ministère suédois devait y accéder et n'écouter aueune proposition de la part de la France, jusque ce qu'elle eut payé l'arriéré des subsides , et , dans ce cas même , ce payement ne devait, en aucune façon, prejudiciêr à l'union projetée des États du nord. Enfin, par la dernière résolution du comité, il fut pourvu aux dépenses publiques jusqu'en 1770, sans tenir compte des subsides de la France ; et c'est sur ce fait que les chapeaux fondèrent principalement l'espérance de forcer le sénat à convoquer une nouvelle diète. Aussi, à peine celle dont nous venons de parler fut-elle dissoute , qu'on s'attacha à en réclamer une autre, et à mettre tout en œuvre four embarrasser le ministère.

Leduc de Ghoiseul, alors ministre des affaires étrangères, après avoir

empêché le miuistère suédois de conclure un emprunt à Gênes, offrit de payer 4 millions et demi , à condition

Sue la Suède renouvellerait le traité e 1738; et ses émissaires répandus dans le pays assurèrent aux paysans

Sue si l'argent de la France arrivait , s seraient déchargés de leurs contributions. On espérait que le sénat, ne pouvant résister à tant de clameurs , consentirait à convoquer une nouvelle diète. Cependant les négociations avec l'Angleterre n'avançant que lentement, le sénat se vit forcé à demander uu subside, et le ministère britannique ne voulut pas en accorder.

La cour, impatiente de se rendre plus libre, imagina un nouveau projet : c'était de faire déclarer par le roi en plein sénat qu'il était résolu d'abdiquer la couronne. Les deux partis de la cour et de la France promettaient au roi que les états, une fois assemblés, le prieraient de la reprendre. Adolphe- Frédéric fit d'abord présenter au sénat, par son fils Gustave, une énumération de ses griefs. Ensuite, le prince royal fit une tournée dans le royaume , et , par son adresse insinuante et ses manières aimables, il gagna l'affection du peuple. Il sut engager plusieurs gouverneurs de provinces et un assez grand nombre de négociants , à présenter au sénat des adresses , par lesquelles ils se plaignaient des désordres qui régnaient dans l'administration intérieure, et prouvaient en inême temps la nécessité de convoquer les états.

Les chapeaux étaient déterminés à poursuivre leurs projets à la première occasion favorable : ils la trouvèrent dans la mort du comte Lôwenhielm , qui fut un coup fatal au parti des bonnets y et dans la guerre entre la Russie et la Turquie. Le roi résolut de ne plus différer l'exécution de son

{>lan d abdication simulée; il refusa, e 12 décembre 1768, de signer un acte que lui présentait le sénat, et lui adressa une lettre pour le presser de convoquer une diète extraordinaire, devenue nécessaire par suite de l'accroissement continuel des malheurs publics, comme l'attestaient, disait-il,

SUEDE

tes différentes requêtes présentées à son fils. « Si le sénat, ajoutait-il , con- « trc mon attente, s'obstine à refuser « Ja convocation , je suis forcé de dé- « cJarer que, dans ce cas, je renonce «au fardeau du gouvernement que « ta larmes de tant de mes malhéu- « reux sujets et la décadence de mon « royaume me rendent insupportable ; «me réservant, lorsque mes fidèles «conseillers des états seront assem- « blés , de leur exposer les raisons qui « me portent à me démettre du gou- «vemement. Jusqu'à ce moment ce- « pendant je défends très - strictement «qu'il soit fait usage de mon nom « dans les résolutions du sénat. »

Le roi demanda une réponse dans les vingt -quatre heures; mais n'en ayant point reçu au bout de quinze jours, il se rendit lui-même au sénat. On demanda encore un répit , et Ton fit observer au roi que l'intention qu'il avait manifestée d'andiquer la couronne était contraire aux lois. Adolphe-Frédéric répliqua que, considérant cette réponse comme un refus, il ne se mêlerait plus du gouvernement. Il sortit aussitôt, et dès qu'il fut rentré au château , il envoya le prince royal en grande cérémonie à la chancellerie, pour demander la restitution de l'estampille. La chancellerie l'ayant refusée, lejnince se rendit auprès des autres collèges ou grandes administrations , leur déclara que le roi son père s'était démis du gouvernement, et fit répandre un exposé imprimé des raisons qui engageaient le roi à cette démarche. Tous ces corps se montrant favorables à la famille royale, le sénat envoya d'abord une députation de quatre de ses membres au roi pour le prier de ne pas abdiquer ; mais le roi tenant ferme, ils se virent forcés de convoquer une diète , et le roi révoqua aussitôt son abdication. Voici deux documents curieux, pour ne pas dire ridicules, quand on songe à l'usagesingulier qu'on y fait du nom du roi; le sénat les publia à cette occasion, le premier avant de céder, et l'autre lorsqu'il se vit contraint de céder aux volontés de la cour.

« Attendu que Sa Majesté a été in-

« formée dans le sénat que le prince « royal, par ordre particulier, a no- « tiiié hier à tous les collèges que le « roi ne pre adroit plus aucune part « aux affaires du gouvernement, il de- « vient indispensable de i appeler aux «collèges comment le royaume doit « être gouverné selon la forme de gou- « vernement qu'ils ont juré de main- « tenir; et en conséquence de laquelle « les seuls ordres valides, les seuls aux- « quels on doive obéir, sont ceux qui « émanent du sénat au nom de Sa Ma- «jesté, et dûment contre- signés; Sa « Majesté ayant cette confiance en tous « ceux qui servent dans les différents « emplois du royaume, que dans cescir* « constances si pressantes et si dan- « gereuses pour la nation et la liberté, « ils se conduiront selon la forme du « gouvernement , de manière que leur « conduite soit irréprochable envers « Dieu , le roi et les états. »

Les principaux collèges ayant répondu que, comme, selon la constitution, la Suède ne pouvait pas plus être gouvernée sans roi que sans sénat, ils resteraient dans l'inaction jusqu'à la convocation des états ; et le sénat fut obligé d'en venir à la résolution qui suit :

« Attendu que les différents collèges « ont déclaré qu'ils n'obéiraient point « aux ordres de Sa Majesté, émanés « du sénat, jusqu'à ce que les états du « royaume fussent convoqués; que la « trésorerie a refusé de faire aucun « payement, et que le général de Fer- « sen et le colonel Ehrensward ont « déclaré qu'ils ne peuvent répondre «de l'obéissance des deux régiments « en garnison dans la ville, le sénat se « trouve obligé de convoquer une as- «semblée des états pour le 19 avril « suivant. »

Dès lors le roi se rendit de nouveau au sénat ; il y témoigna toute sa satisfaction de la mesure qui venait d'être prise; il ajouta qu'il était sûr de pouvoir montrer combien ses intentions avaient été pures dans tout ce qui s'était passé les jours précédents, et qu'il était pleinement convaincu que sa conduite serait approuvée dans la suite.

La France avait alors le plus grand

L'UNIVERS-

intérêt à ressaisir son ancienne influence en Suède, afin que ce royaume fit une diversion en faveur des Turcs; aussi l'ambassadeur français ne négligea-t-il rien pour soutenir les chapeaux. Relativement aux mesures qu'exigeaient des circonstances si extraordinaires, il avait un avantage considérable sur les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre : il était seul muni d'ordres éventuels. On annonçait que dans peu il aurait à sa disposition douze millions , et que dix étaient déjà déposés à Amsterdam. En même temps les marchands suédois ouvrirent une souscription pour soutenir les partisans de la France; et, à l'ouverture de la diète, la grande majorité des nobles, du clergé et de la bourgeoisie, parut décidée en faveur du parti opposé à l'administration existante. Les chapeaux firent même nommer, dans Tordre des paysans, un président de leur parti , en répandant, dans la nuit qui précéda l'élection , que l'intention des bonnets était de déposer le roi. Fersen, l'un des plus habiles et des plus zélés partisans de la France, fut nommé maréchal de la diète, et dans le comité secret il n'y eut pas un seul bonnet.

Heureusement pour les bonnets, leurs adversaires étaient divisés en deux partis , le parti de la cour, qui tendait à rendre le roi absolu, et le partions vieux chapeaux , qui n'avait en vue que de ueposséder le ministère actuel pour se mettre à sa place, et qui ne montrait pas moins d'aversion que les bonnets pour tout changement essentiel dans la constitution. Ceux-ci avaient à leur tête le colonel Pecklin , homme du premier mérite, qui jouissait du plus grand crédit dans la diète, et qui ne s'attachait à un parti qu'autant que ce parti tenait aux principes dont il ne voulut jamais s'écarter.

Toutefois tous les chapeaux furent d'accord pour déposer, dès le commencement de la session , les sénateurs nommés par la dernière diète, et pour rappeler ceux qu'elle avait renvoyés.

La chambre des nobles vota ensuite une adresse au roi , pour le remercier d'a-

voir par ses résolutions énergiques amené la convocation d'une nouvelle diète.

Les ambassadeurs des puissances du nord n'eurent plus dès lors d'autre soin que d'empêcher un changement dans la constitution de l'État, et nouèrent des intrigues avec le parti de Pecklin. Celui-ci, quelque mouvement .

que se donnât l'ambassadeur de France, sut empêcher une rupture avec la Russie ; rupture que le cabinet de Versailles désirait aussi ardemment qu'il désirait la concentration du pouvoir entre les mains du roi. Le clergé seul se montra seul disposé à seconder les vues de la France ; mais l'arriéré des subsides n'arrivant point ou avant été dépensé sous main , Je traite d'alliance proposé par cette puissance fut repoussé à la presque unanimité. Cependant les instructions données au sénat par le comité secret étaient assez conformes à la politique du cabinet de Versailles. Files portaient que sans doute le sénat devait maintenir la Suède en bonne intelligence avec toutes les cours voisines, mais qu'il n'était pas prudent de contracter une alliance avec aucune d'elles , et particulièrement d'entrer dans la ligue du Nord projetée depuis quelque temps par l'impératrice de Russie. Le comité, dans ces instructions, ajoutait que la France et la Porte Ottomane étaient les alliés naturels de la Suède, et rangeait aussi l'Espagne et l'Autriche parmi les puissances amies, à cause de leur union intime avec la France. Il faisait observer en outre que l'unique but de l'Angleterre , c'était d'envahir l'empire des mers , et d'augmenter son commerce aux dépens des autres nations ; qu'elle ne devait donc pas être considérée comme bien intentionnée pour la Suède, depuis surtout qu'ayant eu une occasion de se lier étroitement avec "ce royaume, elle n'avait pas voulu en profiter. Il concluait à ce que le sénat ne contractât aucun engagement avec la cour de Londres. On fit en même temps comprendre au ministère français que ses partisans , bien qu'il leur eût été impossible de le satisfaire pen-

SUÈDE

dant la diète, comme ils Pavaient promis, ne négligeraient aucun moyen pour mettrele royaume en état de défense , et empêcher toute diète extraordinaire à l'avenir ; et qu'on ne laisserait pas dedonner suite au projetde changer la constitution, pourvu que les arrérages fussent payés et qu'on fournît l'argent nécessaires pour les préparatifs qu'on se disposait à faire dès que la diète serait dissoute. On adressa de semblables promesses à la Porte, et la diète fut close le 30 janvier 1770.

Le parti de la cour et de la France ayant ainsi échoué dans les tentatives qu'il avait faites pour changer la constitution par l'intermédiaire des états eux-mêmes, prit dès lors la résolution d'employer la force. Mais l'humeur douce et pacifique d'Adolphe-Frédéric s'y opposait ; ce prince était étranger, et la nation ne pouvait avoir en ui la confiance qu'elle aurait mise dans un souverain né et élevé en Suède.

Doué de toutes les vertus de la vie privée, il n'était ni assez ambitieux pour désirer un plus^rand pouvoir, ni assez entreprenant pour le conquérir.

D'ailleurs ses sentiments paternels ne lui auraient jamais permis aucune démarche qui, venant à échouer, eût pu entraîner la ruine de sa famille.

Ce n'avait même été qu'avec beaucoup de répugnance qiril s'était hasardé , quelque temps avant la diète de 1770 , a abdiquer la couronne.

L'âge ajoutait encore aux dispositions naturelles qui le portaient à Ja tranquillité et au repos. Cependant on affectait de préparer des forces militaires pour répondre aux assurances données à la Porte, et le prince royal s'étant rendu à Paris, les partisans de la France fondèrent de grandes espérances sur l'issue de ce voyage, et sur les conférences du prince avec le duc de Choiseul. D'un autre côté, les bonnets se tenaient tranquilles, mettant leur confiance dans le résultat définitif de la dernière diète, dans le caractère du roi, et dans l'aversion de la nation à entreprendre une guerre contre la Russie, et enfin dans le mécontentement que causaient

les délais éternels apportés au payement des subsides français.

Telle était la situation des affaires lorsque Adolphe-Frédéric mourut , le 12 février 1771, à l'âge de 61 ans. Son fils et son successeur en reçut la nouvelle à Paris au Théâtre-Français.

GUSTAVE m.

Quand Adolphe- Frédéric mourut, Gustave et son frère le prince Frédéric étaient depuis quelque temps à la cour de France, où ils s'étaient rendus pour se procurer les moyens de rétablir l'autorité royale en Suède , et s'assurer l'assistancedu gouvernement français. Louis XV , malgré ses luttes contre les parlements et les dissipations de sa vie privée, ne cessa pas un seul instant de faire personnellement une sorte de diplomatie mystérieuse, qui avait ses agents particuliers et différents de ceux qu'employait le ministère des affaires étrangères.

Gustave , qui s'était attaché aux d'Aiguillon, alors en grande faveur, sut par leur intervention obtenir de traiter directement avec le roi pour tout ce qui concernait les affaires de la Suède , et surtout pour le payement des subsides que la France refusait depuis le changement survenu dans la politique suédoise en 1766. Il y a tout lieu de croire que dans ces entrevues le jeune prince convint avec le vieux monarque de la conduite qu'il devait tenir plus tard pour anéantir l'autorité du sénat, et qui eut un si plein succès.

Le titre de roi , en donnant au négociateur une nouvelle importance, fit contre toute attente réussir la négociation principale. On assure aussi que le comte Scheffer , envoyé en France par le sénat pour complimenter le nouveau roi , contribua beaucoup à ce résultat en venant inopinément au milieu de la nuit annoncer à Louis XV la nouvelle de la mort du roi de Suède. Louis , dit-on , parut fort affecté de cet événement, et le comte saisit ce moment pour peindre au monarque français la déplorable situation des finances de la Suède et les

L'UMVÉRS.

maux qui en résultaient ; il insinua adroitement que le défaut de payement des arrérages dus par la France en était la seule cause. Dans l'étonnement où le roi se trouvait jeté , l'éloquence du comte ne manqua pas de produire son effet, et Louis promit que le lendemain il ordonnerait, à ses ministres de satisfaire aux demandes des Suédois.

Ce remboursement devait procurer à la Suède une somme de quinze cent mille livres par an. Indépendamment de cette somme, des crédits considérables furent ouverts h M. de Vergennes, nommé ambassadeur à Stockholm sur la demande de Gustave. Ces crédits étaient destinés à acquitter les dépenses inséparables de la tenue d'une diète.

Cette diète aurait dû être convoquée dans les trente jours qui suivirent la mort du roi ; mais rabsence du prince qui devait succéder à la couronne et la nécessité de lui laisser le temps de terminer les négociations oui Pavaient appelé en France , décidèrent le sénat a remettre rassemblée au mois de juin. Tel était du moins le prétexte de ce délai ; car le motif véritable, c'était le désir cra'avaient les bonnets de laisser aux ministres d'Angleterre et de Russie le loisir convenable pour préparer, à la faveur de l'absence du jeune roi, l'entier succès de leurs desseins. On pressentait déjà que de grands événements se préparaient, et que Gustave, comme roi né en Suède et comme héritier de la couronne , ne se contenterait pas du râle de roi fainéant auquel avaient été condamnés des rois électifs qui avaient figuré sur le trône depuis la mort de Charles XII. Aussi les bonnets firent, de si grands efforts dans cette occasion , et furent si bien soutenus par les ministres de l'Angleterre et de la Russie, que, les élections faites, ils purent croire que la majorité leur était acquise dans les trois ordres inférieurs. Cependant le jeune roi écrivit dans les termes les plus obligeants au sénat, approuvant toutes les mesures qu'il avait prises , et l'assurant plusieurs fois dans sa lettre qu'il en- 1<

tendait gouverner selon les lois du royaume. Le langage des partisans de la "France se modelait sur celui du roi et tendait à accroître la sécurité de leurs adversaires.

Gustave en quittant Paris alla faire une visite à son oncle le roi de Prusse, auquel il donna, dit-on, les assurances les moins équivoques du désir où il était de conserver la paix avec ses voisins et de gouverner d'après les lois établies. De Berlin il se rendit dans la Poméranie suédoise, et vers la fin du mois de mai 1771 il arriva à Stockholm. Voici le portrait qu'a fait de ce prince, peu de temps après la révolution de 1772, l'auteur anglais *<jue nous avons déjà cité plus d'une fois :

« Gustave III était âgé d'environ vingf-cinq ans lorsqu'il fut proclamé roi de Suède. Sa mère, sœur du roi de Prusse, semblait lui avoir transmis le courage et les grandes qualités de son oncle, comme il parut tenir de son père cette bonté de cœur qui rend encore chère aux Suédois la mémoire d'Adolphe-Frédéric.

« Les talents qu'il reçut de la nature, capables d'illustrer quelque rang que ce frit, semblèrent s'adapter plus particulièrement a celui qu'il devait occuper : ses qualités naturelles acquirent en se développant tout ce qu on pouvait attendre de l'éducation la mieux entendue et la mieux appropriée à une situation gui devait probablement un jour exiger qu'il les mît en usage dans toute leur étendue.

« La douceur et la force de son éloquence, ses manières engageantes et une adresse insinuante, lui gagnaient les cœurs de ceux qui ne le voyaient qu'en public; l'étendue de ses connaissances et la profondeur de son jugement captivaient l'admiration de ceux qui avaient occasion de l'approcher Je plus près. Mais ni les uns ni les autres ne soupçonnaient encore ce génie pour la politique, cet esprit courageux et entreprenant qui l'ont distingué depuis. On s'attendait encore moins que ce prince, en employant ce génie au soutien de ses intérêts parti1*

6UÈDE.

culiers, ne perdrait jamais de vue le bonheur de son peuple, que son courage serait toujours dirige par la prudence, et que toute sa conduite serait caractérisée par une modération aussi touchante quelle est rare.

« Indifférent pour les plaisirs sans en être ennemi , on le voyait goûter les amusements d'une cour , sans être dissipé, et conserver, au milieu de l'application la plus sérieuse à l'étude, l'aisance et les grâces qui font briller dans un cercle. Il s'exerçait avec un égal succès dans l'art de gouverner et de plaire, et savait tout à la fois se concilier le respect et l'affection de ses futurs sujets.

«Sous l'apparence du patriotisme le plus désintéressé, il cachait une ambition aussi grande que ses talents, et le zèle pour le bien de ses sujets couvrait si bien ses projets contre la liberté, gu'ils devaient échapper à la pénétration la plus habile. Tel était ce prince destiné à porter un sceptre qui ne devait ni satisfaire son ambition, ni ouvrir à ses talents une carrière digne de lui, et qui, doué de toutes les qualités qui pouvaient le faire chérir dans un gouvernement populaire, devait se soumettre aux caprices d'un sénat, ou aux suggestions impérieuses d'un ministre étranger; qui , capable de gouverner les autres , ne devait point avoir de volonté ? et qui, possédant les cœurs de ses sujets, ne devait être leur roi que de nom; obligé de se contenter de la pompe extérieure de la royauté qu'il savait dédaigner, et de se garder d'aspirer au pouvoir qui faisait le grand objet de ses désirs.

« Rien n'égala les démonstrations de joie de la nation à l'arrivée du roi à Stockholm , si ce n'est la touchante affabilité avec laquelle il reçut tous ceux qui l'approchèrent. Rien de plus propre à étendre sa popularité jusque dans les parties les plus reculées de ses États, que la conduite qu'il adopta.

« Trois fois par semaine il donnait régulièrement audience à tous ceux qui se présentaient. Ni le rang , ni la fortune, ni le crédit n'étaient néces-

saires pour avoir accès auprès de lui.

Il suffisait d'être opprimé ou d'avoir4 quelque sujet légitime de se plaindre.

Il écoutait les derniers de ses sujet* avec la dignité d'un souverain et avèè la tendresse d'un père. Il entrait dantf les détails les plus minutieux sur ce qui les regardait; il s'informait de leurs affaires particulières, et paraissait prendre à leur bonheur cet intérêt qui flatte tant les infortunés, et qu'on rencontre si rarement dans ceux que la supériorité du rang et de la fortuné a mis hors de portée de sentir on même de connaître les souffrances des dernières classes de la société.

« Un souverain qui descend à des soins de cette espèce ne peut manquer d'être considéré comme le père de ses sujets. Dans la chaleur de leur reconnaissance, ils oublièrent que l'ambition pouvait avoir part à une conduite qui ne paraissait fondée que sur la plus pure menveillance.

« En s'attachant à gagner le cœur de son peuple , ce prince travaillait en même temps à convaincre les principaux de la nation de son attachement sincère et inviolable à la constitution de son pays ; il se montrait satisfait de la portion de pouvoir que celte constitution lui avait laissée , et saisissait toutes les occasions de déclarer qu'il se glorifiait d'être le premier citoyen d'un peuple libre.

« 11 parut donner toute son attention à éloigner la corruption et à réunir les esprits ; il disait qu'il ne voulait embrasser d'autre parti que celui de la nation, et gu'il rendrait l'obéissance la plus implicite à tout ce que la diète déciderait (*). »

Ces assurances inspiraient aux partisans de la constitution de 1720 une sécurité fatale ; peu d'esprits étaient assez pénétrants pour remarquer que le roi introduisait partout des partisans de la France, et gu'il promettait trop pour que l'on pût se fier à set promesses.

(*) Shéridan, Hist. de la dernière révo* lutiou de Suède , trad. de l'anglais. Londres. 1783, ^

Peu de temps après l'arrivée du roi, on vit paraître à la cour M. deVergennes, décoré du titre d'ambassadeur. Un ministre de la cour de Madrid le suivit de près. Les ministres d'Angleterre et de Russie s'en alarmèrent , et réunirent tous leurs efforts pour préparer la déposition des sénateurs dévoués au roi et à la France, et pour parvenir ainsi à la conclusion de la grande ligue du Nord.

Nous avons déjà dit que les bonnets avaient la majorité dans les trois ordres inférieurs; mais les chapeaux prévalurent dans celui des nobles , et par conséquent le maréchal de la diète fut de leur parti. On se tromperait toutefois étrangement si l'on croyait qu'à cette époque les chapeaux étaient à la dévotion du roi; ils comptaient plutôt sur rattachement que le roi leur portait, et pour leur en donner des preuves solides, le prince fut forcé de recourir à des moyens tout à fait extra* ordinaires. Le premier terme du payement promis par la France échéait au mois de janvier 1772. Gustave, pressé par des besoins de toute espèce, se fit avancer par la maison de commerce qui était chargée de toucher le premier terme montant à 1,500,000 livres, une somme de 600,000 livres, bien qu'il sût que quand viendrait l'époque du payement, il se trouverait dans l'impossibilité de la remplacer, et qu'il devait s'attendre à toute l'animad version du sénat pour avoir ainsi détourné à son usage particulier les deniers de l'État. On n'en saurait douter, le prince, gui ne recula pas devant une négociation de ce genre , avait déjà forme le dessein de renverser les lois de son pays, qu'en attendant il cherchait à éluder.

Et pourtant rien n'était encore bien préparé pour assurer le succès de cette tentative : le nombre des amis aveuglément dévoués à Gustave était trèspetit, et il ne pouvait encore compter avec certitude ni sur l'armée ni sur les paysans. Mais il sut tout conduire avec tant de prudence et d'habileté, qu'il trompa tous les partis, et les amena insensiblement à seconder ses desseins, tout en croyant ne travail-

ler qu'à déjouer les projets de leurs adversaires.

La diète s'assembla le 13 juin 1771.

Elle commença comme à l'ordinaire par la vérification des pouvoirs , c'està-dire, par l'exclusion de plusieurs députés de la minorité. L'élection du maréchal et des orateurs ayant été achevée le 19 juin, le lendemain les quatre ordres furent admis par députation à l'audience du roi, qui fit cette réponse aux députés de la noblesse :

« L'affliction que témoigne la no- « blesse rouvre dans mon sein une « blessure que le temps seul est ca- «pable de guérir parfaitement. Les «larmes que le peuplé a répandues « sur la tombe d'un si bon roi m'in- « vitent à imiter son exemple. Le bon- « heur du roi est si intimement lié à « celui de la patrie et de la noblesse , « que vous devez être assurés que je « ne négligerai rien de ce qui peut « contribuer au vôtre. Ma première « attention sera de maintenir les lois « et la liberté de mon peuple, de pré- «parer, de fortifier et d'augmenter « leur union. Descendu d'un gentil- « homme suédois qui mérita la cou- « ronne pour avoir éteint le feu de la «discorde et délivré son pays des « chaînes étrangères, je ne pufs tenir « ce sceptre à un titre plus noble , « ni donner de plus fortes preuves « de la droiture de mes intentions , « qu'en m'attachant à suivre ses tra- «ces. »

Le 24, le héraut du royaume % accompagné des hérauts d'armes et précédé des timballes et des trompettes royales, fit publier pour le lendemain l'ouverture des états généraux du royaume , enjoignant à tous ceux qui avaient droit de les composer de s'y rendre. Le 25 , quand les états furent assemblés dans la grande salle de leurs séances, le monarque, revêtu de ses habits royaux, accompagné de ses frères et de' sa cour , s'y rendit pour en faire l'ouverture. Depuis Charles X , les souverains avaient coutume de charger le président de la chancellerie de parler pour eux à la diète; mais

SUÈDE

Gustave prononça lui-même le discours suivant:

« Tout, dans ce moment, jusqu'à la « place que j'occupe, me rappelle notre « grande et commune perte. Lorsque « les états du royaume terminèrent « leur dernière assemblée, ils virent « dans ce palais un roi également res- « pecté et chéri , environné de sujets « fidèles et de trois fils qui leur dispu- « talent l'avantage de lui donner les « plus fortes preuves de leur vénéra- « tion et de leur amour. Au lieu de ce «spectacle imposant, vous ne voyez « aujourd'hui que trois fils privés d'un « père chéri et plongés dans la dou- «leur, qui mêlent leurs larmes aux « vôtres , et qui sentent leurs plaies se « rouvrir à la vue de celles dont vos « coeurs paraissent déchirés.

« Les larmes des sujets sont le plus « glorieux monument qu'on puisse éle- « ver à la mémoire d'un bon roi ; celles « que vous répandez aujourd'hui sont « pour moi un aiguillon qui m'anime « encore à la vertu , et un encourage- « ment pour mériter, à l'exemple d'un « père si sincèrement regretté, votre « attachement et votre confiance par « la clémence et la bonté.

« Je ne vous parlerai pas ici des a changements arrivés dans le gouver- « nement depuis votre dernière assem- « blée ; vous en serez informés par les « pièces qui vous seront communi- « q uées. Mon absence m'a empêché de « rien faire pour le bien public. Si nous « avons aujourd'hui le bonheur de voir « la paix régner au dedans et au dehors , « l'amitié et la confiance bien établies « avec nos voisins et les plus anciens « alliés de ce royaume , ce sont les « fruits de la prudence et de la sagesse « d'une administration pour laquelle je « suis bien aise de témoigner ici pubit- « quement ma reconnaissance.

« Quant à l'objet qui vous rassemble « aujourd'hui, je ne crois pas qu'il soit « besoin de vous en parler. Vous savez « ce que le grand changement arrivé « dans l'État exige de vous ; vous con- « naissez vos droits , et c'est pour les « exercer que vous avez été convoqués.

« Je vous souhaite pour cela la béné-

« diction du ciel, afin que la paix et « l'union président à vos conseils, et « leur préparent un heureux succès.

« Ne et élevé parmi vous , j'ai appris « dès ma tendre jeunesse à aimer ma « patrie, à regarder comme mon plus «grand bonheur d'être Suédois, et « comme ma plus grande gloirç d'être « le premier citoyen d'un peuple libre. « Tous mes désirs seront remplis si les « résolutions que vous allez prendre « contribuent a affermir la félicité, la « gloire et l'indépendance de la Suède. «Mon premier objet est de la voir « heureuse; le dernier terme de mon « ambition est de gouverner un peuple « libre et indépendant. Ne croyez pas «que ce soient là de vaines paroles, « démenties peut-être par les mouve- « ments serrets de mon cœur; elles « sont la fidèle expression des senti- « ments de ce cœur qui brûle du plus « ardent amour pour la gloire et pour « sa patrie, d'un cœur trop sincère « pour n'être pas de bonne foi dans ses « promesses, et trop fier pour man- « quer jamais à ses engagements.

«J'ai vu plusieurs pays, j'ai tâché « d'en connaître les mœurs et le gou- «vernement, et de m'instruire des « avantages et des désavantages de la « situation du peuple. J'ai trouvé que « ce n'est ni le pouvoir absolu , ni le « luxe, ni la magnificence, ni les tré- « sors amassés, par l'économie qui font « le bonheur des sujets , mais 1 unani- « mité et l'amour de la patrie : il ne «dépend donc que de nous d'être la « plus heureuse nation de la terre.

« Puisse cette diète être à jamais dis- « tinguée dans nos annales par le sa- « orifice de toute vue particulière, de « toute haine et de toute jalousie « personnelle au grand intérêt du bien « public! Je continuerai de mon côté, « autant qu'il dépendra de moi , à rap- « procher les esprits divisés, à réunir « les cœurs aliénés les uns des autres, « afin que cette assemblée puisse, avec « l'aide du Tout-Puissant, devenir Pé- « poque de la félicité de ce royaume. »

Ce discours, d'une éloquence sage et modérée, attendrit l'assemblée jusqu'aux larmes; mais il amena très-

L'UNIVERS

peu de changement dans la majorité Ses états, et le roi, dont le principal objet était de retarder la déposition du sénat, ne négligea rien pour tenir la diète dans l'inaction, en lui suscitant sans cesse de nouvelles difficultés.

Elle avait été surtout convoquée $our délibérer sur quatre points principaux : 1° sur les funérailles du feu roi; 2° sur le couronnement de son successeur; 3° sur la pension de la reine douairière; et 4° sur l'apanage des princes frères du roi. Les funérailles du feu roi ne pouvaient admettre aucun délai; mais la cérémonie du couronnement s'y rattachait immédiatement, et Ton ne voulait pas y procéder avant d'être tombé d'accord sur la ferme de Vacte d'assurance que le roi devait signer. On était à cet égard bien éloigné de s'entendre. Les esprits s'échauffèrent de part et d'autre. Après un mois de violentes et inutiles querelles, on décida que les obsèques d'Adolphe-Frédéric auraient lieu le 30 juillet, et le roi composa pour cette circonstance un discours académique , que l'évêque de Linkoping substitua à l'oraison funèbre d'usage.

On reprit ensuite les débats sur l'acte d'assurance. La noblesse voulait qu'il fût tel que l'avait signé le feu roi en 1751 ; les trois ordres inférieurs prétendaient qu'on y fît mention des lois introduites depuis cette époque. Aux termes de la constitution , toute résolution prise par trois ordres devait avoir force de loi toutes les fois qu'il ne s'agissait point des privilèges de l'un des quatre ordres. Les nobles profitèrent de cette clause pour entraver la décision que venaient de prendre le clergé, les bourgeois et les paysans; ils prétendirent gue plusieurs des articles qu'on voulait ajoutée à l'assurance royale étaient autant d'infractions à leurs privilèges , et par conséquent exigeaient un consentement unanime des quatre ordres.

Le roi alors refusa de signer l'assurance tant que les nobles ne l'auraient pas approuvée. C'était un moyen sûr de traîner les choses en longueur, et do gagner du temps pour préparer l'ac-

complissement de ses projets. Enfin, d'autres difficultés étant survenues, la diète devint entièrement inactive, et toutes ses opérations furent suspendues pendant huit mois , au bout desquels la question de l'assurance fut enfin réglée, grâce à la modération de quelques chère des chapeaux. Le roi signa, en protestant qu'il n'avait d'autre désir gue la réunion des différents partis et le bien du royaume.

Cependant ce délai avait été assez long pour convaincre le peuple des vices du gouvernement et de l'influence

Su'exerçaient les puissances étrangères ans les affaires de la Suède. Le roi en avait aussi profité pour faire valoir la sagesse, le désintéressement et le patriotisme qui l'avaient porté si souvent à offrir sa médiation pour terminer les continuelles divisions de la diète. Le parti de Gustave n'avait également rien épargné pour exciter de plus en plus la jalousie qui existait entre les quatre ordres, et pour amener une rupture ouverte entre eux.

Quelques émissaires s'étaient répandus dans les différentes provinces du royaume pour exciter le mécontentement des habitants , pour les détacher de la constitution et les engager à lever l'étendard de la révolte. Les débats relatifsà l'assurance royale terminés, on s'occupa avec plus d'acharnement que jamais du renouvellement du sénat.

Le comité secret, choisi dans l'ordre des bourgeois, accusa les sénateurs d'avoir abusé de la confiance des états ; en conséquence, les trois ordres inférieurs décidèrent qu'il fallait les déposer tous , et le roi fit si bien manœuvrer ses amis, que l'ordre des nobles y consentit et que la résolution passa à l'unanimité. Ainsi les bonnets triomphèrent complètement, et dès lors la révolution devint inévitable.

La cour vit avec joie l'administration des affaires passer pour un temps entre les mains des bonnets , espérant que l'abaissement dans lequel se trouveraient les chapeaux changerait les opinions de ceux d'entre eux qui s'étaient déclarés les défenseurs zélés de la constitution présente, et que, 64

SUÈDE

voyant exclus do pouvoir, des charges et des dignités, arec la perspective d'être opprimés et maltraités par un parti dont ils avaient, en 1756, fait monter les chefs sur l'échafaud, ils Chercheraient un refuge auprès du roi et l'aideraient à faire réussir le plan qu'il avait formé.

L'effet répondit à cette attente; les craintes que les chapeaux ressentirent pour eux-mêmes firent oubli er à ce parti l'intérêt qu'il avait pris jusqu'alors au maintien de la constitution; le plus grand nombre d'entre eux firent secrètement assurer le roi qu'ils le soutiendraient dans tout ce qu'il voudraitentreprendre, tandis que ceux qui s'étaient déclarés publiquement avec le plus de chaleur contre l'autorité royale quittèrent Stockholm et se retirèrent dans leurs terres.

Du nombre de ces derniers était le feld-maréchal comte de Fersen , un des chefs les plus habiles du parti des chapeaux, et qui, bien que zélé partisan de la France, s'était toujours déclaré ardent défenseur de la constitution établie. L'absence de ce seigneur, qui était en même temps colonel des cardes , fut l'une des circonstances qui favorisèrent le plus Gustave.

Après la déposition de l'ancien sénat, il fallut s'occuper d'en composer un nouveau. Les formalités usitées à cet égard permettaient au roi de différer cette nomination tant qu'il le jugeait convenable, et de suspendre pendant cet intervalle les opérations de la diète. Il sut profiter de cette circonstance avec beaucoup d'adresse, et s'empressa de rassembler à Stockholm, sous les ordres du lieutenant-colonel de Sprengporten, un corps d'environ cent cinquante officiers, sous prétexte de les exercer à des manœuvres militaires , mais dans le fait afin de s'environner d'une espèce de garde noble.

Il gagna bientôt la confiance de ces jeunes officiers, qui tous témoignèrent le zèle le plus ardent pour ses intérêts.

Dans le même temps survint une disette de blé dans tout le royaume.

Le parti de la cour s'empressa de répandre parmi le peuple que le renché-

rissement des crains devait être attribué à l'imprudence et à l'incurie des états. Les membres de la diète répondirent vainement qu'ils avaient en* voyé une quantité considérable de Më aux gouverneurs des différentes provinces. Les gouverneurs avaient été gagnés par la cour, et, sous différents prétextes, retinrent dans les magasins tes grains destinés à soulager la misère générale. Cette ruse réussit complète»

ment; le peuple, exaspéré contre le gouvernement, éclata de tout côté en murmures, et le mécontentement devint général. On ne se contenta pas de préparer la nation à un changement, on le lui fit désirer, et dans toutes les provinces on l'excita à marcher sur Stockholm pour venir exposer ses grieis au pied du trône.

Enfin , le parti du roi leva tout à fait le masque: les courtisans répandirent dans tous les endroits publics de la ca* pitale des libelles contre le gouvernement, dans lesquels on provoquait les citoyens à la révolte. Les bonnets s'alarmèrent, et voulurent s'adresser au comité secret pour qu'il prit les mesures nécessaires et mît l'autorité à l'abri de toute surprise; mais le maréchal de la diète, entièrement dévoué au roi , refusa de convoquer le comité, et ajourna ainsi une démarche qui demandait la plus grande célérité. Lorsqu'enfin le comité s'assembla, il envoya ordre aux régiments d'Upland et de Sudermanie de se tenir prêts à marcher sur Stockholm. Le colonel de Sprengporten, dont les bonnets se défiaient plus que detout autre, reçut l'injonction de se rendre immédiatement en Finlande pour y prévenir une rébellion que l'on oisait menaçante. Le général Rudbeck, gouverneur de Stockholm, l'homme de confiance du nouveau sénat qui venait d'être institué, fut dé* pêche vers la Scanie, pour tranquilliser les esprits et pour surveiller les démarches des émissaires de la cour; et le général Pecklin, le plus habile et le plus hardi des chefs du parti des bon* nets, fut chargé de veiller, pendant l'absence du gouverneur, à la sûreté de la capitale»

L'UNIVERS

r Toutes ces précautions inquiétaient le parti du roi ; Gustave seul était tranquille; il pouvait compter sur la plus grande partie de la garnison de Stockholm, et ne craignait rien pour sa personne. Cependant, pour faire réussir l'entreprise projetée, il était nécessaire de s'assurer aussi des régiments qui se trouvaient dans les provinces. Les frères du roi , sous différents prétextes , firent plusieurs tournées dans la Seattle et dans l'Ostrogothie, et réussirent à gagner les troupes. Mais il fallait trouver un prétexte pour les rassembler ; la loi n'accordait pas aux princes le droit de leur donner des ordres, et les officiers, en leur obéissant, pouvaient être considérés comme coupables du crime de haute trahison. Il fallait donc trouver un moyen qui pût les justifier aux yeux des états. Voici celui qu'on imagina. A un jour fixé, le 1er août 1772, le capitaine Hellichius, commandant de Christianstadt, publia le manifeste suivant :

« Afin d'instruire les citoyens du « véritable motif des mesures qui ont « été prises pour mettre cette ville et « la forteresse eh état de défense et « pour y établir une garde suffisante, « on déclare, par ce manifeste, qu'on « a été force à cette démarche , parce « que des gens, par ruse et par vio- « lence , et aux dépens des lois et du « peuple, ont osé porter injustement « le nom d'états du royaume de Suède.

«Ils ont exercé un pouvoir tyranni- «que; ils se sont écartés des lois du « royaume et ils ont outragé la justice; « ils ont exclu l'honnêteté de leurs ac- « tions et favorisé des vues étrangères. «En se livrant à ces excès, ils n'ont « pris aucune précaution pour prévenir « ta disette de grains, et la misère qui « opprime et afflige la plus grande par- «tie du royaume; ils n'ont pris au- « cunes mesures pour procurer les res- « sources nécessaires, et pour favoriser « le commerce et la circulation de l'ar- « gent. Les forteresses n'ont point été « réparées et sont restées sans défense. « Le royaume est Sur le penchant de «sa ruine; il n'y a aucune sûreté ni « pour l'État en général ni pour les

«particuliers. La réputation, Phon- « neur et les biens des citoyens sont en « danger. On a porté les plus violentes « atteintes au pouvoir juste et légitime « du roi; l'obéissance, les devoirs, les « égards même dus à Sa Majesté, tout « a été violé.

« Dans cette circonstance , la garni- « son de cette ville et de cette forte- « resse considérant que cette manière « de gouverner tend au pouvoir îlli- « mite, auquel tout citoyen est obligé « de s'opposer en vertu de son serment « et de ses engagements envers la pa- « trie, refuse de déférer et d'obéir aux « soi-disant états ; elle regarde et dé- « clare tout ce qu'ils ont fait comme « nul et non avenu; et pour porter re- « mède à tant de maux , elle est déter- « minée à persister dans le parti qu'elle « a pris de ne mettre bas les armes « que lorsque l'Éjtat sera rentré dans « la forme qu'il doit avoir.

« Braves Suédois, l'ouvrage est enfin «commencé! rappelez -vous vos obli- « gâtions envers le roi et la patrie; «donnez des preuves de votre zèle « chacun dans 1 état qu'il occupe; unis- « sez-vous à nous : c'est le seul moyen « oui nous reste pour sauver le royaume «ae sa chute, et peut-être du joug «étranger dont nous sommes mena- « ces. Nous protestons devant Dieu et « à la face de toute la terre que nos « intentions sont pures; elles tendent « uniquement au bien de la patrie et à « rendre à Dieu ce qui est à Dieu , et au « roi ce qui est au roi. »

Lorsque Hellichius crut que le manifeste avait produit l'effet désiré, il excita la garnison à se révolter, fit fermer les portes de la forteresse et la mit en état de défense; ensuite il en donna secrètement avis au prince Charles , qui , sous le prétexte spécieux d'apaiser cette révolte, engagea les officiers des environs à rassembler leurs soldats et à se mettre sous ses ordres , de sorte que tout d'un coup il parut à la tête de cinq régiments.

Comme les troupes ignoraient entièrement ce qui se passait à Stockholm, il ne rut pas difficile de leur faire croire qu'on voulait renverser la

SUEDE

constitution, pbolir la royauté et établir un gouvernement aristocratique sousfa protection de la Russie, contre laquelle les Suédois avaient eu de tout temps la plus vive antipathie.

Le général Rudbeck dans sa tournée arriva devant Christianstadt, et, trouvant les portes fermées, courut à Stockholm pour avertir les états de ce qui se passait. Le sénat aussitôt envoya deux régiments de cavalerie investir Christianstadt , ' et intima aux princes Tordre de revenir sur-lechamp. On supplia le roi de ne pas quitter sa capitale, et Ton fit marcher sur Stockholm deux régiments provinciaux. Le roi , à la nouvelle de la révolte, affecta une grande surprise; il feignit d'approuver sincèrement les mesures prises par le sénat, et alla même jusqu'à accompagner les patrouilles de la cavalerie bourgeoise chargée de garder Stockholm pendant la nuit; il voulait, disait-il, veiller lui-même à la sttreté de la capitale. C'était se ménager le moyen de gagner les bourgeois, et il y parvint tellement, qu'au moment décisif ils se déclarèrent tous pour lui.

Enfin la lettre du prince Charles, oui devait décider le roi à agir , arriva deux jours après la nouvelle de la révolte. Il lui apprenait qu'il se trouvait à la tête de cinq régiments. Le roi transmit aussitôt cette lettre au sénat, en l'engageant à confirmer le prince dans le commandement , comme il en témoignait le vif désir*, tout en protestant de son attachement inviofable pour la liberté. Le sénat n'eut garde d'accéder à ce désir, et nomma un sénateur pour remplacer le prince. Dès lors tout délai pouvait devenir funeste au roi. Il envoya des émissaires dans tous les quartiers de la ville pour gagner la garnison , rassembla autour de sa personne les.offîciers qu'il savait lui être dévoués, et se promenant avec cette escorte dans les rues principales, il s'entretenait familièrement avec tous ceux qu'il rencontrait Les sénateurs furent avertis de la fermentation qui se manifestait dans la ville; mais les uns, pleins de confiance dans les mesures

qui avaient été prises , se livraient à une sécurité inconvenable, fandis que les autres , et c'était le plus grand nombre, se laissaient intimider par la popularité du roi. On résolut donc d'attendre l'arrivée des régiments qui n'étaient plus qu'à une journée de la ville. Le roi n'en pressa que plus vivement l'exécution de son plan ; six personnes à peine dans tout le royaume étaient initiées à son secret, Il ne pouvait donc prendre conseil que de lui-même ; .mais il montra dans cette occasion une présence d'esprit et une habileté dignes d'une meilleure cause.

Le 19 août 1772, trois jours après l'arrivée de Rudbeck, il résolut de porter le coup décisif. Avant dix heures du matin il était à cheval, entouré de ses officiers , et commença par s'assurer du parc d'artillerie. Il y fit appeler le comte de Hessenstein , fils naturel du roi Frédéric, le nomma commandant de la garnison et l'invita à lui prêter serment. Le comte pour toute réponse mit son épée aux pieds du roi et se constitua prisonnier (*).

(*YLa conduite de cet officier a été interprétée dé différentes manières : quelques personnes ont prétendu que les bonnets lui avaient fait envisager l'espoir d'obtenir la couronne si le roi échouait dans son entreprise; mais la vanité connue du comte a pu seule donner lieu à cette supposition; car la rapidité des événements rendait toute négociation de ce genre preque impossible. Voici, du reste, la lettre que le comte écrivit au roi après la première séance des états; elle donnerait plutôt lieu de croire que le dépit de ne pas avoir été initié dans les plans de Gustave fut seul le motif du -refus de Hessenstein.

Sir»,

« Les bontés dont Y. M. m'a toujours ho- « noré m'avaient pénétré de la .plus vive re- « connaissance, cl me plongent dans ce mo- « ment dans le plus grand désespoir. J'ai été « obligé, Sire, de vous désobéir, parce que «j'ai cru que les états ne pouvaient lever le « serment que je leur avais fait , et parce que «je ne voulais pas servir d'instrument au « pouvoir arbitraire que j'ai en horreur, et «que je croyais devoir être une suite de «cette révolution. Tous avez eu, Sire, ce

L'UNIVERS

En traversant la Tille , le roi redoubla de politesse et de familiarité envers tous ceux qu'il rencontra, et il rentra au château au moment où la

farde montante venait de relever celle u jour précédent. Il fit alors entrer les officiers des deux gardes dans le palais, et leur adressant la parole avec cette éloquence qui lui fut si utile, il leur dit que sa vie était en danger, leur retraça , dans les termes les plus énergiques , le triste état où se trouvait le royaume, leur rappela l'esclavage sous lequel la nation gémissait' Sar suite de 1 influence étrangère, les issensionsqui régnaient dans les états et qui avaient prolongé la diète durant quatorze mois; il protesta qu'il n'avait d'autre but que de remédier à ces désordres, de bannir la corruption, de rétablir la liberté et de faire revivre l'ancien éclat du nom suédois, terni depuis longtemps par une vénalité honteuse. Puis , affirmant dans les termes les plus énergiques qu'il renonçait à tout pouvoir absolu , il termina en ces termes: « Je suis obligé de dé- « fendre ma propre liberté et celle du * royaume contre l'aristocratie qui « nous opprime. Voulez-vous m'étire

«pouvoir arbitraire pendant deux jours; m mais vous venez de rendre la liberté à la m nation, action qui n'a presque point d'ciem- « nie et que je ne pouvais prévoir, malgré « l'opinion que j'ai toujours eue de vos grau- «des qualités. C'est donc en bonne cons- « cience que je reporte mon hommage aux «pieds de Y. M.; mais, Sire, permettez « qu'après avoir parlé à mon roi je m'adresse m à mon ami : ce terme de la part d'un sujet «ne doit pas choquer les oreilles de Gus- «tave. Vous avez outragé mon cœur; un « mot m'eût fait voler à vos cotés ; il y a eu n un complot contre votre personne et vous

« ne me l'avez pas dit Il ne me reste plus

«que de remettre-mon emploi. La plume me

«tombe des mains »

Aussitôt que Gustave eut reçu cette lettre, il se rendit auprès du comte et lui présenta son épée. M. de Hessensteio fut dans la suite un des plus chauds partisans du roi et revêtu des fonctions les plus distinguées. Pendant plusieurs années il administra, comme gouverneur général, la Poméranie suédoise.

« fidèles comme vos ancêtres Font ét4 a à Gustave Vasa et à Gustave-Adola phe ? Alors je risquerai ma vie pour a votre bien et pour celui de ma pa- « trie !»

Les officiers, qui pour la plupart étaient des jeunes gens attachés à sa personne, et gui peut-être ne pénétraient point ses intentions, lui prêtèrent avec enthousiasme serment de fidélité T et promirent de le suivre partout ou il voudrait les conduire. Trois d'entre eux cependant refusèrent. L'un d'eux, Frédéric Cederstrom , capitaine d'une compagnie des gardes , allégua le serment qu'il avait prêté aux états. « Son- « gez, lui dit Gustave, à ce que vous « allez faire. — J'y songe , lui répondit « le loyal officier, et ce que je pense « aujourd'hui , je le penserai demain, a Si j'étais capable de violer le ser- « ment par lequel j'ai promis lidélité « aux états , je serais également ca- « pable de manquer à celui qu'exige «de moi Votre Majesté. » Gustave, ébranlé par cette réponse noble et courageuse, voulut rendre à Cederstrom son épée, sans insister sur le serment; mais Cederstrom demeura ferme dans sa généreuse résolution.

Cependant les soldats semblaient irrésolus et inquiets , et Gustave , surpris de leur attitude, hésita un instant. Sa position était critique; mais un sergent décida tout en s'écriant; «Tout ira bien, vive Gustave! » Le roi répliqua sans perdre un instant : « Allons , je m'abandonne à la fortune. »

Puis s'avançant vers les troupes, il leur tint à peu près le même discours qu'il venait d'adresser aux officiers, et il eut le même succès. Une seule voix cria non! mais on n'y fit pas attention. Cependant, tandis que les officiers rassemblaient le régiment des gardes et celui d'artillerie, on répandit le bruit que le roi avait été arrêté. A cette nouvelle, la populace courut en foule au château, et témoigna par les plus vives acclamations sa satisfaction de le voir en liberté.

Les sénateurs assemblés en conseil entendant ce bruit et voyant par les fenêtres ce qui se passait, descendi-

SUEDE

tent pour en apprendre la cause; trente-six grenadiers, la baïonnette au bout du fusil , les firent rétrograder et les enfermèrent à clef. On les fit ensuite passer dans différents appartements du château, d'où ils ne sortirent que trois jours après, le roi ne jugeant pas à propos qu'ils assistassent à la nouvelle assemblée des états; cependant on ne les laissa manquer de rien, et Gustave eut même rattention de faire assurer à leurs épouses et à leurs familles qu'il ne leur arriverait aucun mal. En même temps, le général Rudbeck et tous les chefs du parti des bonnets furent arrêtés, sans qu'aucun d'eux fît la moindre résistance ou proférât la plus légère plainte. Alors Gustave remonta à cheval , suivi de tous les officiers l'épée à la main, d'un détachement de soldats et d'une populace nombreuse ; il visita les différents corps de la garnison et leur fit prêter serment. Il répétait partout qu'il n'avait d'autre dessein que de les défendre et de sauver la patrie, ajoutant que s'ils n'avaient pas de confiance en lui , il se désisterait de son entreprise et déposerait la couronne. Mais partout on se jeta à ses genoux et on le supplia les larmes aux veux de ne point abandonner son peuple.

Dans l'espace d'une heure toute la garnison de Stockholm avait prêté serment. Gustave ordonna qu'on lui distribuât des cartouches, et lit poster des pièces de canon aux portes au palais, sur les ponts et dans tous les endroits importants. Personne ne pouvait sortir de la ville sans une autorisation signée de la main du roi. Un officier d ordonnance porta aux régiments que le sénat avait fait marcher sur Stockholm l'ordre de regagner leurs quartiers, et comme ils ignoraient absolument ce qui venait de se passer dans la ville, ils obéirent sans difficulté.

* Ainsi, s'écrie ShéridanJ le roi qui s'était levé le matin , le prince le plus limité de l'Europe , se rendit dans l'espace de deux heures non moins absolu a Stockholm que le monarque français

l'est à Versailles (*), ou le Grand Seigneur à Constantinople. Le peuple vit avec la plus grande satisfaction le pouvoir d'une aristocratie dont il avait éprouvé toute l'insolence, transféré à un roi qui possédait son amour et son affection. Le parti des chapeaux, transporté de la chute de ses adversaires , parut oublier dans l'ivresse de sa joie aue le renversement du parti opposé était en même temps celui de la constitution. Ils virent avec un délire insensé le pouvoir arraché des mains de leurs rivaux , sans songer qu'ils ne gagnaient rien à un événement dont Je roi seul recueillerait tout l'avantage!»

Gustave continua à parcourir la ville durant tout le reste de la journée, et même la nuitsuivante(**); sa suite deve-

(*) Le traducteur français de Shéridan a substitué au roi de France et à Versailles le roi de Prusse et Berlin. Ce ne sont pas les seules variantes qu'il se soit permises.

(**) Dans la soirée même du 19, Gustave fit prier les ministres étrangers de se rendre près de lui , et il les reçut vers sept heures. « C'est pour voire sûreté, leur dit-il en fran- «çais, ou plutôt pour votre tranquillité, «Messieurs, que je vous ai priés de vous « rendre ici. J'aurais été au désespoir qu'il « vous fût arrivé quelque chose de désagrea- «ble, et le trouble d'un pareil moment ne « me permettait pas de répondre des événe- « menti. Je ne vous dis rien de ce qui se « passe : il y a longtemps que vous avez dû «le prévoir; j'y ai été force, et les circonsu tances me justifieront assez. Ce que je ne « veux pas vous laisser ignorer un instant, et m ce que je vous prie de mander A vos cours, « c'est que ceci ne change en rien mes dis- «positions pacifiques, et que je cultiverai «avec soin l'amitié et la bonne harmonie « avec mes voisins et mes alliés. » Cette version du discours de Gustave est donnée par M. d'Àguila, qui a vécu en Suède sous le règne de Gustave III, dont il a écrit l'histoire; mais M. Jean Cohen, dans l'histoire de la révolution de 1772, qu'il a insérée dans une excellente traduction de l'ouvrage de Brown, intitule les Cours du Nord, en pré* sente une autre qui diffère un peu par la forme, et qui contient de plus la phrase suivante : « Il dépend encore de vous, ou de re- « tourner dans vos hôtels ou de rester au

L'UNIVERS

naît de plus en plus nombreuse, et tous les citoyens s'attachaient un mouchoir au bras gauche : c'était le signe de ralliement que le roi avait indiqué pour reconnaître ses amis. Les magistrats de la municipalité et tous les corps constitués prêtèrent ensuite serment; mais Gustave, connaissant le caractère reli-

§ieux du peuple , ne crut pas inutile e le faire prêter au peuple en masse.

Une foule innombrable se rassembla deux jours après la révolution dans une très-grande place. Le roi y parut à cheval Pépée à la main. Il prononça un discours très-pathétique d une voix si claire et si distincte que persdnne n'en perdit un seul mot. Suivant son habitude , il déclara qu'il n'avait d'autre intention que de rendre la tranquillité à sa patrie, de faire renaître

« château, où je tâcherai de vous donner des « logements convenables. »

« A ce discours , » dit M. Cohen , qui parait avoir eu à sa disposition des papiers provenant de l'ambassade de M. de Vergennes, « à ce discours, le désespoir et les pas- «sions les plus violentes se peignirent sur « les traits des ministres de Russie, d'Àngle- « terre et de Danemark; pas un d'eux ne « répondit un seul mot aux choses obligeante tes que le roi venait de leur dire (la Russie «avait garanti, en 1743, la constitution «de 1720); l'ambassadeur de France lui fit «seul les reinercîments convenables ; le mi- « nistre d'Angleterre n'ouvrit la bouche que « pour demander le passe-port d'un courrier «qu'il voulait expédier à sa cour. Le roi « s'excusa très-obligeamment d'être obligé de « le lui refuser jusqu'au- moment ou la sûreté « rétablie lui permettrait d'ouvrir les portes « de la capitale. On a lieu de croire (c'est «toujours M. Cohen qui parle (*)) que ces « ministres voulurent exciter quelques mou- «vements dans la nuit du 19 au ao : on « tenta de corrompre les gens de l'amirauté ; «mais ih furent inexorables. Les banquiers, «qui servaient les ministres de Russie et «d'Angleterre, se donuèrent beaucoup de « soins pour trouver de l'argent; mais Le roi «fit mettre le premier aux arrêts dans sa « maison , où quatre hommes le gardèrent; le «second se sauva pour éviter le même « sort. »

(") Aucun autre auteur ne fait la plus légère mention de cette circonstance grave.

la liberté éteinte, et de remettre en vigueur les anciennes lois telles qu'elles existaient avant l'année 1680. «Je re- « nonce, dit-il, à toute idée de sou- « veraineté, de pouvoir absolu, met- « tant ma principale gloire à me recar- « der comme le premier citoyen d'un « peuple véritablement libre. » Il fut interrompu par de vives acclamations.

L'éloquence de son discours et les belles phrases de renonciation à la souveraineté et de bonheur du peuple, prononcées dans la langue du pays, qu'aucun roi n'avait plus parlée depuis Charles XII, arrachèrent des larmes de joie à la multitude assemblée. En même temps, des hérauts proclamèrent dans tous les quartiers de la ville une assemblée des états pour le lendemain , déclarant traîtres à la patrie tous les membres qui ne s'y rendraient point. Gustave y parut dans tout l'éclat de la royauté , entouré de ses gardes , et tenant en main le sceptre d'argent de Gustave-Adolphe. Il prononça le discours suivant :

« Pénétré de la plus vive douleur à « la vue de la situation malheureuse de « la patrie, je me trouve obligé d'ex- « poser au grand jour des vérités « amères. Lorsque le royaume est à « deux doigts de sa perte , vous ne de- « vez pas être surpris si je ne vous « recois pas avec les mêmes sentiments « de joie dont mon cœur était rempli « lorsque vous vous assembliez devant « le trône. Je n'ai pas à me reprocher « de vous avoir jamais rien déguisé.

« Deux fois je vous ai parlé avec la «franchise qu'exigeait ma dignité, et « avec la sincérité que l'honneur ins- « pire. La même sincérité, la même « franchise vont me guider dans ce dis- « cours. Il faut vous rappeler le passé « pour porter remède au présent.

« C'est une vérité bien triste , mais « généralement reconnue , que la haine « et la discorde ont déchiré le royaume. « Depuis longtemps la nation est en « proie aux dissensions de deux partis « qui en ont fait, pour ainsi dire, deux « peuples distincts, mais conspirant « ensemble à la ruine de la patrie. La « division a produit la haine; la haine

« a inspiré la vengeance ; la vengeance « a excité la persécution : de là, ces «nouvelles, ces fréquentes révolu- « tions.

« Ces secousses , produites par un « petit nombre de personnes , ont « ébranlé le royaume. L'un et l'autre « parti ont fait couler des flots de « sang, et le peuple a été la victime « d'une désunion qui ne l'intéressait « que par les malheurs qu'elle a en- « traînes après elle, et dont il est ac- « câblé le premier. L'unique but de « ceux qui dominaient était d'affer- « mir leur pouvoir. Tout devait s'y « rapporter, souvent aux dépens des « citoyens , et toujours au détriment « de l'État. La loi était-elle claire , ils « en altéraient le texte; était-elle évi- « demment contraire à leurs vues , ils « la détruisaient entièrement. Rien n'é- « tait sacré pour des hommes guidés « par la haine et la vengeance. La li- « cence, enûn, a été portée si loin, « que c'était une opinion presque gé- « néralement reçue, que la pluralité « des suffrages était au-dessus des « lois , et qu'elle n'avait d'autres bor- « nés que celles qu'pn y voulait mettre.

« C'est ainsi que la liberté , le droit « le plus noble de l'humanité , a été « changée en un despotisme aristocra- « tique dans la main du parti domi- « nant , qui était bientôt terrassé par « le parti opposé , lequel était subjugué « lui-même par un petit nombre de « particuliers. On tremblait aux ap- « proches d'une diète. Au lieu de pen- « ser aux moyens les plus propres pour « diriger les affaires du royaume, toute « l'attention d'un parti se portait à « s'assurer une pluralité de voix qui « pût le garantir de la supériorité et a de la violence de l'autre ; si la situa- « tion intérieure du royaume était pé- « ri lieuse, combien ne devait-elle pas « être humiliante au dehors? J'ai honte « de le dire. Né Suédois et roi de « Suède, il devrait m'étre impossible de croire que des vues étran- « gères aient pu entrer dans le cœur « d'un Suédois , encore moins que leur « influence ait été préparée par les « moyens les plus vils et les plus bas.

10* livraison. (Subdb.)

SUÈDE. - u\

« Vous m'entendez , et ma rougeur « suffit pour vous faire sentir à quel « degré d'ignominie ces dissensions « ont réduit le royaume.

« C'est dans cette funeste situation « que j'ai trouvé l'État, lorsque, par les « décrets de la Providence, j'ai été élevé « au trône; vous savez que je n'ai rien « épargné pour vous réunir ; j'ai tou- « jours insisté, lorsque je vous ai parlé « comme votre roi , et dans d'autres oc- « casions, sur l'union nécessaire entre « vous et sur l'obéissance aux lois. J'ai « sacrifié tout ce qui pouvait me tou- « cher personnellement, tout ce qui « peut être cher à un roi. Je ne me suis « refusé à aucun engagement, a au- « cune démarche , quelque pénible « qu'elle fût , cour parvenir à un but « si salutaire à la nation. S'il y a « quelqu'un parmi vous qui ose nier « cette vérité , qu'il se lève hardiment « et qu'il dépose contre moi.

En prononçant ces mots, Gustave se leva et regarda fièrement l'assemblée. Tous , honteux et confus , gardèrent le silence. Gustave, après avoir quelque temps joui de ce spectacle, continua en ces termes :

«J'espérais que mes efforts rompraient les liens que l'or étranger, les naines mutuelles, la licence, voulaient vous imposer ; que l'exemple des autres nations serait pour vous un avertissement menaçant. Tout a été inutile. Tantôt vous avez été séduits par vos chefs , tantôt vous avez été entraînés par votre propre vengeance. Toutes les barrières ont été renversées, toutes les convention&enfreintes , toutes les promesses, oubliées. La licence a franchi toutes les digues, les plus grands efforts, n'ont pu la réprimer : les citoyens les plus vertueux et les plus éclairés ont été sacrifiés ; d'anciens officiers, recommandantes par leur zèle et leur fidélité, ont été déshonorés; des corps entiers de magistrats déposés.

Le peuple même , oui , le peuple a été foulé , sa voix étouffée , ses plaintes traitées de sédition , et la liberté a dégénéré en un joug aristocratique, odieux à tout citoven suédois.

JM*

L'UïfIY£»0.

• Le Tout-Puissant a manifesté «a colère contre l'injustice de ceux qui avaient usurpé h domination, ta terre a ferme son sein ; elle a refusé «es dons, La cherté , la famine ont répandu la calamité dans tout le pays, et tous , bien loin de recourir aux remèdes dans le temps que je tous en pressais, vous ne pensiez qu'à satisfaire vos vengeances particulières, tandis que vous deviez voler au secours de ceux qui vous avaient confié leurs intérêts. Lorsque la nécessité vous a forcés , enfin, à prendre des mesures pour secourir un peuple malheureux, le remède est venu trop tard. C'est ainsi que vous avez prolongé pendant une année entière une aiète onéreuse à l'État, et que, faisant tout pour vous, vous n'avez rien fait pour la nation. Mes représentations avant été inutiles, mes efforts superflus, j'ai eémi sur le sort de ma chère patrie , j ai attendu dans Je silence ce que la nation pen?

serait de la conduite de ses députés tant envers moi qu'envers elle-même.

Une partie de cette nation a porte patiemment le joug en soupirant, ne sachant où trouver du secours contre tant de maux, et quel parti elle devait prendre pour sauver la patrie. Le désespoir a éclaté dans un coin du royaume, et l'on y a pris les armes.

« Dajas cette circonstance le royaume, la vraie liberté, et la sûreté publique, sans parler de ma propre vie , étaient exposés au plus grand danger. Je n'ai trouvé, après l'assistance du Très-Haut, d'autre remède à nos maux que eelui de recourir aux moyens dont toutes les nations courageuses se sont servies , et que la Suède ellemême mit autrefois en usage lorsque , sous les drapeaux de Gustave Yasa, elle brisa le joug de la tyrannie et de l'oppression. Dieu a béni mon entreprise. J'ai vu tout à coup se ranimer dans l'esprit de mes peuples ce zèle pour la patrie qui enflamma Engelbrecht et Gustave-Ericson. Tout a heureusement réussi. J'ai sauvé ma personne et le royaume , sans qu'au-

cun de mes sujets ait essuyé le moindre préjudice* «Vous êtes dans l'erreur si vous me supposez d'autres vues mie de faire régner la liberté et les lois. J'ai promis de gouverner un peuple libre \ cçtte promesse est d'autant plus sa* crée qu'elle était volontaire ; et ce qui arrive aujourd'hui ne me fera point désister d'une résolution qui n'est pas fondée sur la nécessité, mais sur ma conviction intime. Loin de porter atteinte h la liberté, je ne veux ?u'abolir la licence et substituer à arbitraire, qui jusqu'ici a gouverné le royaune, une forme a> gouvernement sage et régulière, telle que la

Prescrivent les anciennes lois de uède, et telle qu'elle était établie sous nos glorieux prédécesseurs, « La seule fin que ie me suis proposée, c'est de rétablir une vraie liberté: elle seule, mes chers sujets, peut vous rendre heureux. Les lois étant immuables, vos propriétés en seront plus assurées, l'industrie bon* néte n'aura plus aucune entrave, l'administration de la justice sera impartiale , le bon ordre régnera dans les villes et dans les campagnes , tout concourra à l'augmentation de l'opu* lence générale, chacun jouira de la sienne sans trouble; enfin, nous ver»

rons renaître une piété pure, dégagée de toute hypocrisie et de toute su* perstition.

« Pour parvenir à oe bonheur, il faut que le royaume soit gouverné par une loi invariable, dont la lettre claire et précise ne laisse point lieu à de fausses interprétations; qui lie non-seulement le roi, mais recipro-> queraent les états; qui ne puisse être abrogée ni changée sans le consente-»

ment libre du roi et des états; qui permette à un roi zélé pour la patrie de se consulter avec les états, sans que ces derniers s'en lassent un objet d'alarme et d'épouvante ; qui réunisse enfin le roi et les états dans un même intérêt; le bien commun du royaume,

«Cette loi, qui doit nous lier respeo » tivement, on va vous la lire,

• Vous remarquerez , par tout c*

1TJÈDE.

MI

« que j§ visas de vonl dira, que je n'ai < aucune vue particulière et que je «'rapport* tout au bien de l'État. Si « j'ai été foreé de veut montrer la vé- « rite daoa son plus grand jour, je ne « l'ai pas feit par des motifs de ressen~

• timent, mais uniquement par amour

• pour votre bien. Je ne doute point

• que vous ne receviez avec reoonnais- «sance ces nouvelles dispositions, et

• que vous ne soyez prêts à concourir « avec moi pour asseoir sur un fbnde- « ment solide et inébranlable l'édifice

• de la félicité publique et de la vraie « liberté.

« Des rois illustres , dont la mémoire « sera immortelle, ont porté le sceptre

• que j'ai dans les mains; je n'ai pas « la présomption de me comparer à

• eux, mais je leur dispute à tous de « sèle et d'amour pour mon peuple.

« Si vos cœurs sont également bien « disposés pour la patrie, j'espère que « le nom suédois acquerra bientôt la «considération et la gloire dont il «jouissait au temps de nos ancêtres.

« Le Dieu tout-puissant, devant qui « rien n'est caché, lit dans mon cœur « les sentiments dont je suis pénétré; « que sa bonté daigne répandre sa bé- « nédiction sur vos conseils et sur vos « décisions ! »

Personne n'osa répliquer un mot; la honte et la crainte se lisaient sur tous les visages. Pendant ce silence général le roi se leva de nouveau, et ordonna à son secrétaire de lire la nouveMeforme de gouvernement qu'il proposait è l'acceptation des états. Elle consistait en six articles, qui, pour la plupart, ne différaient pas beaucoup de l'ancienne constitution. Mais le roi se réservait le droit de convoquer et de dissoudre à volonté l'assemblée des états. Par un autre article il avait seul la disposition de l'armée, de la marine, des finances, et de tous les emplois civils et militaires. Les impôts existants étaient rendus perpétuels, et dans le cas d'une invasion ou d'une nécessité pressante, le roi pouvait en établir de nouveaux en attendant la réunion des états. Enfin, les état?, naguère souverains, ne pouvaient plu*

délibérer eue sur les question* pro* posées par le roi.

Quand ee projet de constitution fut ta, un seul membre de la noblesse osa se lever pour demander qu'on limitât les contributions à un certain nombre d'années; mais le maréchal de la diète refusa de mettre la question en délibération sans le consentement du roi, §ui témoigna qu'il désirait que les no* les eussent dans 'ses soins paternel* la même confiance que les autres ordres. On signa ensuite la constitution , et on prêta le serment que le roi dicta lui-même. Cette scène extraordinaire se termina d'une manière non moins étrange. Tout à coup le roi tira de sa poche un petit livre de psaumes, et, après avoir été sa couronne, il entonna le TeDeum, oui fut très-dévotement et sans doute très-sincèrement chanté par tous les assistants.

Aucun sénateur n'avait assisté à cette assemblée; Gustave, en les faisant arrêter, leur avait déclaré qu'il ne reconnaissait plus en eux les représentants de la nation.

Ainsi se termina cette singulière révolution sans effusion de sang. Il est permis de penser que les changements qu'elle introduisit ne déplurent pas à la nation , car les ordres inférieurs de l'État avaient tout à gagner à l'abaissement de l'aristocratie.

Le lendemain, les personnes arrêtées furent mises en liberté après avoir iuré fidélité à Gustave; les princes, (Ares du roi, parcoururent le royaume pour faire prêter le serment dans les villes principales, et la révolution, qui h Stockholm avait été l'ouvrage de quelques heures, s'opéra dans tout le royaume en quelques jours, sans opposition et sans murmure.

Gustave ne montra de ressentiment envers personne x et ne sembla avoir acquis tant d'autorité que pour répandre plus sûrement ses bienfaits. Plusieurs bonnets, et même quelques-uns de ceux oui, à fa diète de 1756, avaient envoyé à l'élhafaud les amis du feu roi.

furent continués dans des places de confiance et très-lucratives. Les personnes qui avaient particulièrement été

L'UNIVERS

les instrumente des desseins du roi furent récompensées au delà de leurs espérances. Le capitaine Hellichius fut fait colonel et anobli sous le nom de Gustafs-schôldt (boucUer de Gustave); le colonel de Springporten fut créé commandant de l'ordre de PÉpée à la tête de quatre régiments qu'il amena de Finlande peu de jours après la révolution. On se rappelle sans doute que le sénat l'y avait envoyé pour apaiser les troubles, et il avait si bien rempli sa mission , qu'il marcha avec les troupes révoltées sur Stockholm pour renverser le sénat; mais des vents contraires l'empêchèrent d'arriver à temps , et il trouva tout fait. Il n'en fut pas moins nommé lieutenant-général commandant des gardes.

Quant aux grinces Charles et Frédéric, ils furent, a leur retour dans la capitale , décorés des titres de ducs de Sudermanie et d'Ostrogothie.

Le dimanche 23 , toute la famille royale assista au Te Deum qui fut chanté dans la cathédrale. On n'y pria

Sue pour Leurs Majestés et pour la unifie royale; pour la première fois on ne fit mention ni des états ni du sénat.

Un des premiers soins de Gustave fut d'abolir l'horrible usage de la question employée quelquefois, comme nous l'avons vu, dans les cours extraordinaires de justice, par une chambre bien improprement appelée la Chambre des roses. Ne se contentant pas d'encourager par son exemple la réunion des partis, il fit publier le 24 la proclamation suivante :

« Nos soins pour votre union géné- * raie ont eu , par la puissante protec- « tion et la bénédiction de Dieu , le « succès le plus heureux; les états du « royaume ont unanimement reçu et « confirmé par serment une nouvelle « forme de gouvernement qui a établi « la sûreté des sujets de la manière la «plus solennelle, et mis fin en même « temps à toutes les causes de discorde «et de division. Nous sommes bien « fondés à nous flatter que, dès ce mo- « ment, l'ancien esprit de parti qui a « divisé et déchiré la nation a entière-

ment disparu. Nous ne verrons plus le père opposé au fils, le frère au frère, et chaque famille en proie aux divisions les plus fatales, se déshonorer par des actions aussi contraires à toutes les lois divines et humaines qu'affligeantes pour les honnêtes gens, qui avaient peine à se persuader que de pareilles mœurs pussent exister parmi des chrétiens.

« Pour accomplir avec plus de promptitude nos desseins, et pour voir remplir plus tôt nos espérances , nous nous croyons obliges d'ordonner qu'on s'abstienne, dans toute espèce d'écrits, d'aucun reproche qui pût offenser les différents partis qui ont régné jusqu'ici, et de défendre d'employer à 1 avenir aucun des noms qui ont servi à les distinguer, dans le sens odieux qu'on avait coutume de leur donner.

« La confiance que nous inspire la fidélité de nos sujets nous fait espérer que l'amour du repos et de la tranquillité du pays fera également observer dans les conversations particulières ce qui est dit et ordonné par rapport aux écrits et aux discours publics. Par là, les lois et les mœurs concourront également au même but, et feront des Suédois une nationiieureusement unie dans son respect pour Dieu, dans l'obéissance et l'amour de la patrie, et dans la pratique de toutes les vertus socjales.

« Donné au château de Stockholm , le 24 août 1772. Signé, Gustave.

Et plus bas, Jban de Héland. »

A la première assemblée des états qui suivit la séance royale, on vota une adresse au roi pour le remercier d'avoir au risque de sa vie délivré le royaume de l'anarchie, et l'on fit frapper une médaille en mémoire de cet événement. Le 9 septembre, le roi prononça la clôture ae la diète et s'exprima en ces termes :

« En terminant cette assemblée des «états, l'une des plus mémorables «entre celles qui distingueront nos «annales, je suis pénétre de la re- « connaissance la plus vive envers le « Tout-Puissant qui a daigné protéger

SUÈDE

« notre patrie, et dissiper l'orage des- « tracteur qui menaçait nos libertés et « nous-mêmes.

< L'ouverture de la diète a été mar* «quée par les regrets qu'excitait en « nous la perte d*un bon roi et d'un « père chéri, La discorde et l'animosîté « des partis ont souvent interrompu « vos délibérations. On dirait que la « Providence n'a permis aux maux qui « ont opprimé nos ancêtres de par-

* venir a leur comble, que pour mieux « montrer la force de sa puissance dans « le changement qui leur a succédé.

« Cette heureuse révolution est de- « venue, sous les auspices du Tout- « Puissant, ie remède immédiat des « maux qui désolaient le royaume de- « puis près d'un siècle ; d'une nation « livrée auparavant aux dissensions les « plus cruelles , elle a fait un peuple 5 uni, libre, puissant, indépendant, « brûlant de zèle pour le bien public. « C'est dans de pareilles circonstances « que le gouvernement du royaume « passa de vos mains dans les miennes. « La liberté est assurée, les lois sont « fixées, la concorde renaît. Concevez, « s'il se peut , avec quels sentiments de « tendresse et de satisfaction je vous « vois aujourd'hui rassemblés autour « du trône.

« Le peu de temps qui s'est écoulé « depuis ce changement important a « suffi pour nf offrir les preuve» les « plus certaines de votre affection et « de votre confiance. J'ai vu ces ver- «tus, ces grandes qualités, par les- « quelles vos ancêtres surent illustrer « leur siècle, germer dans vos cœurs « et se manifester dans vos actions.

« Elles n'ont pas cessé d'y exister; «elles n'attendaient que lés circons- « tances actuelles pour se développer « avec éclat.

# «J'ai vu renaître ce courage, cet « attachement pour le roi et la patrie «dont s'honoraient jadis les nobles «Suédois, et leurs efforts puissants « m'ont soutenu. On a vu reparaître « dans le clergé la soumission aux dé- « crets de la Providence, le zèle pour « la gloire de Dieu , l'obéissance à leurs « supérieurs, l'amour de la paix et du

« bien public. Soyez attentifs à inspirer « les mêmes sentiments à vos frères « absents. Le zèle de l'ordre des bour- « geois pour le commerce du royaume « s'est montré dès qu'ils ont acquis des « idées justes sur leurs véritables inté- « rets et sur leur prospérité réelle. Le « respect de Tordre des paysans envers « Dieu et le gouvernement a paru corn- « plétement, en ce qu'aussitôt qu'ils « ont été livrés à euxtnémes, ils n'ont « plus consulté que cet amour de la « patrie qui dans tous les temps a ca- « ractérisé le peuple suédois.

« Je ne vous quitte donc aujourd'hui « qu'avec un cœur plein de reconnais- « sance et de joie. Après avoir con- « couru avec moi à rétablir l'ancienne « liberté et à lui donner les fondements «les plus solides, après avoir donné « la sanction à une forme de çouver- « nement qui la favorise, après vous « être unis à moi par les liens les plus «puissants, des temps plus heureux « vont remplir vos espérances.

«Soyez assurés que mes soins et « mon attention à mériter la confiance « que vous avez placée en moi seront « sans bornes. Si, par votre union mu- « tuelle, votre économie et votre mo- « dération , vous secondez mes efforts « pour le bien de l'État, je regarderai «sa prospérité comme certaine; je « verrai mes espérances comblées en « vous recevant dans six ans comme « un peuple fidèle, heureux, uni, libre « et indépendant. »

Les orateurs des quatre ordres répondirent à ce discours par des harangues qui seraient ridicules si l'abjection pouvait jamais l'être. Dans I»

recez de la diète (*), les états semblèrent s'attacher à se condamner euxmêmes et à justifier l'entreprise du roi. L'extrait suivant mérite d'être cité41 pour qu'on puisse juger de cette étrange palinodie:

« Une division déjà ancienne dans la « nation a brisé les liens qui auraient « dû réunir les sujets dans une confiance « et un amour réciproques. Sa Majesté,

(*) Compte rendu qu'on publie en Suède à là clôture de chaque diète.

L'UNIVERS

sW souvent efforcée, dn» se* gr* tueuses haranguât, de rapprocher les esprits divisés et de remener l'union, la concorde et le aèle patriotique , fondement du bonheur et de la force des nations libres | mais voyant que les effets de sa bienveillance seraient perdus tant que les lois ne seraient pas immuables, qu'il n'j aurait point de balance du pouvoir dans le gouvernement* et que Ton pourrait abuser do la liberté, notre généreux monarque a enfin fait éctore au mi* lieu de la tempête un moment de calme, pour nous donner ie temps de réfléchir plus mûrement sur no* tre situation et celle de notre pars.

« Il serait superflu de rappeler ici le changement qui se fit dans le gou* versement du royaume, lorsque les Suédois considéraient la puissance royale comme trop dangereuse, et que nous craignions plutôt que nous n'aimions celui qui régnait, une ex* périence également longue et doulou* rease nous a convaincus que les lofs fondamentales ont été souvent sou* mises à des changements, à des in* terprétations forcées, et à des res* trierions hors de propos; qu'on s'est permis sur le pouvoir de la couronne des usurpations, d'où il est résulté une foule de désordres; que l'exé* cuthra des lois a souvent été con* fiée à ceux même qui en étaient les auteurs; que la corruption des mœurs étant devenue générale, les kris n'obtenaient plus le respect, et les juges l'obéissance qui leur était due. Des vues étrangères influaient sur las délibérations nationales; les semences de la discorde étaient soi* gneosement cultivées dans un sol déjà malheureusement trop bien préparé k leur faire produire une moisson abondante; I* haine et la vengeance éclataient par jdes exécutions publî* ques; l'ambition et l'envie ont fait tenter le sans, et causé des mécon* tentementa, des troubles sans nombre On senteft que l'amélioratioh de la constitution était indispensabletnsttt nécessaire pour soutenir un édifice chaneetalitf qu'il fatift* à- 1*

sûreté publique de nouvelles lois, enfin, (jue le joug imposé aux citoyens, insupportable en tout temps, avait accablé un peuple qui devait s'appliquer entièrement à regagner son ancienne forcé et son ânoîenoo Splendeur par le recouvrement de sa liberté légitime sous un roi qui ferait des lois la règle de Sa conduite.

« Ce devait être l'ouvrage de notre roi chéri, le magnanime Gustave UI9 et ce sera pour lui une gloire immortelle, d'avoir, avec l'aide de la Providence, par sa propre intrépidité, par le courage et l'amour patriotiqip de Leurs Altesses Royales les princes Charles et Frédéric, sauve le royaume sur le penchant de sa ruine. Nous reconnaissons et révérons l'intrépidité et la clémence de notre roi. Nous bénissons ce grand ouvrage accompli par un monarque soumis aux lois , qui , de son propre mouvement, a abjuré le despotisme par un nouveau serment et une nou> velle assurance* Nous voyons l'an* tienne liberté et la sûreté des Sué* dois confirmée dans la nouvelle forme de gouvernement que nous avons acceptés, approuvée et confirmée, tant en notre nom, qu'en celui de nos descendants, le 21 août de cette année, et que nous acceptons, approuvons et confirmons en dernière instance, comme si eHe était insérée ici mot pour mot. Par ce moyen, la Suède a obtenu l'avantage de voir son trône occupé par un véritable roi, et tous les habitants de l'État peuvent laisser à présent sans inquiétude l'administration entre les mains d'un monarque à qui il convient de les gouverner et de les protéger, qui est roi, non pas pour sod avantage particulier, mais pour celui de ses sujets , et qui met sa ptuS grande gloire à régner sur un peuple indépendant, et à être le premiercitoyen d'une société Kbre ('). *

nCesf à fexcellent ouvrage de Shéridan a révolution de 177a et sur les causes qui l'ont amenée, que nous avons emprunte let prluelpaitt détails de Cette révolation

SUEDE

Su moment où l'oligarchie foi dévorait la Suède fût détruite, une nouvelle race d'hommes parut à la cour de Stockholm. Les sénateurs se Mitèrent dans leurs terres, accablés de honte et de douleur; car ils emportaient avec eux le mépris du pays. A leur place on vit paraître une troupe de parasites dissolus, qui regardaient le roi comme le représentant de Dieu sur la terre. On devait s'y attendre.

La noblesse était trop corrompue pour ne pas vendre au roi après la révolu*' tion ce qu'avant cet événement elle vendait auxpuissances étrangères. Gustave lui-même, on doit le reconnaf* trey ne désira d'abord obtenir plus de pouvoir ode pour satisfaire plus librement ce besoin de réformes qui, dans la seconde moitié du XVIII* siècles s'empara de plusieurs monarques, et qui, du reste, ne pouvait trouver nulle part un champ plus vaste que dans la Suède oligarchique. Si, plus tard, il ne voulut plus prendre conseil que de lui-même, et s'il tenta de* entreprises tout à fait en disproportion avec les ressources de son royaume, il subit en cela le sort de tous ceux qui ont une fois, même dans une bonne intention, dévié de la ligné droite.

Gustave s'attacha d'abord à détruire la vénalité révoltante de là justice. H déploya dans l'exécution de cette mesure une sévérité excessive, et n'eut

mémorable; c'est aussi à cette source qu'ont puisé tous ceux qui jusqu'ici ont retracé cet événement sans exemple dins l'histoire, Nous avons aussi consulté arec fruit l'histoire du règne de Gustave JJJ , par M. d'âguila, et iéà Court du Nord, par Brown, ouvrage traduit de l'anglais par M* Cohen. Pour l'époque suivante, nous avons consulté ces deux derniers livres et un Voyage en Suède, publié en 1789, par un officier hollandais. Si ces matériaux ne nous permettent plus d'indiquer avec autant de soin le développement ae la constitution, nous pouvons en revanche donner plus de détails sot la vie intérieure de Gustave, et surtout sur ta cour, I laquelle on doit une attention particulière , sous le règne d'im prince qui cbtfttnA •Ou medèk à Tersaille**

aucun égard à là position et aoï tel* tions des personnes. Les finances ap* pelaient aussi une réforme» Gustave établit une commission pour régulari»

ser les dépenses et les recettes • et fit préparer un plan pour la réalisation de la masse énorme de papier-mon* naie qui avait fait disparaître dit royaume presque tout le numéraire* Mais les dépenses immenses qu'il faisait pour l'armée et la marine, jointes au 1 uxe de sa cour, s'opposèrent à toute amé* lioration, et Ton verra plus tard que le désordre des finances et l'accroisse* ment des impôts furent Tune des plus grandes calamités de son règne.

Au commencement de novembre, il alla , suivant la coutume des anciens rois (*), faire le tour du royaume pour en prendre possession. Dans cette tour* née, il visita les chantiers de Caris-* crona, le canal de Trolhetta (+*) , le* fortifications des places frontières, le* magasins , et, fit la revue des troupes. Il r informait avec soin de tout ce qui avait quelque rapport à l'administration intérieure, et peu avare de belles4 paroles, témoignait partout la satis* faction la plus vive de se voir désormais à la tête d'un peuple libre. Le peuple croyait voir en lui un second Gustave Vasa, et l'on comparait l'oppression de l'aristocratie à la tyrannie de Christian. De retour à Stockholm avant la fin de l'année, il y trouva la reine mère. Au moment de la révolution, cette princesse était en Allemagne, et elle dut éprouver une vive joie en se vojrant vengée de cette aristocratie, qui, en 1756, avait fait monter sur Véchafaud ses plus fidèles serviteurs»

Le roi nevivantpasaveoIareine(***)f On jugea convenable de donner une épouse au prince Charles , et l'on chor» stt la princesse de Lubeck-Eutin, jeunet belle, et pleine de talents. Mais comme

(*) Yovèzpag. 43, col. *.

(**) Fameux canal à ai* lieues de GothCtt* bourg , qui réunit la Baltique à l'Océan par* nne suite de lacs.

("*)Sophie Maddeinede Danemark, à h* quelle il avait été fiancée en 1754, kl qifi avait épousée en 1766*

L'UNIVERS

Je duc son époux, dont les moeurs étaient aussi dépravées que celles du roi, ne changea pas de façon de vivre, après son mariage, on s'attendait peu à la naissance d un héritier au trône. Toutefois on publia quelques mois après la célébration des noces, que la duchesse était enceinte. Déjà la nation se livrait à la joie, déjà les canons étaient chargés pour annoncer à la capitale la délivrance de la duchesse, quand tout à coup on apprit que la duchesse s'était trompée. Nous ne croyons pouvoir mieux expliquer cet étrange événement qu'en donnant ici un extrait d'un écrit anonyme, que Brown a inséré dans ses Cours du Nord, et qui a été traduit par M. J. Cohen.

«Louise Ulrique, malheureuse par les vices cachés de ses fils , et surtout des deux aînés , Gustave et le prince Charles de Sudermanie, depuis Charles XIII, reportait toute son affection sur sa fille unique, la princesse Sophie - Alberti ne. C'était une femme charmante, et bien digne d'un meilleur sort. Cette aimable princesse possédait un cœur plein d'une sensibilité que l'étiquette royale n'était pas en état d'étouffer. Plusieurs illustres prétendants, parmi lesquels se trouvèrent même des souverains, demandèrent sa main ; mais elle déclara que, n'éprouvant aucune affection pour eux, elle préférait renoncer à son rang et à ses titres, et quitter son palais pour une chaumière, plutôt que d'épouser un homme qu'elle ne pourrait aimer.

En attendant, sa conduite était si prudente, que la calomnie, qui se plaît tant à attaquer les mœurs des dames d'un rang élevé, n'avait même osé ternir du plus léger souffle sa réputation sans tache. Le moment arriva a la fin , où elle donna son cœur à un étranger aimab.'e et vertueux, qui se trouva à la cour de son frère. Ils furent unis en secret, et tout fut préparé pour leur fuite; mais un coup affreux était sur le point de frapper le couple inquiet. L'époux expira subitement; il expira la veille même du jour destiné à leur départ. Le prêtre qui les avait mariés et un vieux domesti-

que qui leur avait servi de témoin disparurent sans laisser aucune trace de leurs pas. La malheureuse princesse fut donc privée au même instant nonseulement d'un époux jeune et adoré, mais encore du seul moyen de prouver qu'eilefûtréellementsatemme.

Ce coup fatal faillit la priver de la raison et de la vie; elle y survécut cependant, mais ce ne fut que pour connaître l'abîme où elle était tombée; elle se sentit enceinte. La jeune veuve crut devoir mettre dans sa confidence l'aimable duchesse de Sudermanie, qui lui conseilla de cacher sa grossesse, et offrit d'en feindre une elle-même pour adopter l'enfant que portait Albertine.

Ce plan fut approuvé. La grossesse de la jeune duchesse fut officiellement annoncée, et des prières publiques furent ordonnées dans toutes les églises de la Suède : on assure même que les canons qui devaient annoncer son heureux accouchement avaient été chargés d'avance , quand il arriva un événement qui déjoua les projets de ces deux tendres amies , et qui , pour me servir des expressions de l'auteur d'un ouvrage intitulé : Caractères et Anecdotes de la cour de Suède, « causa autant d'humeur au roi qu'au duc. »

J'ai cité ces expressions , parce qu'elles servent à confirmer la conjecture que, quel que fût le père de l'enfant qu'on attendait, le roi et le duc avaient participé au projet d'adopter l'un et l'autre celui d' Albertine. La cause immédiate de la rupture fut que la reine-douairière soupçonna la réalité de cette feinte grossesse. La manière dont elle

Î' fut amenée est remplie de cemerveileux qui plaît à l'esprit ; mais il serait trop long d'en rendre compte ici.

Sachant que le duc ne pouvait en aucune manière avoir contribué à l'état où se trouvait sa femme, et n'ayant aucun lieu de douter de la vertu de cette princesse, elle devina la supercherie. Louise Ulrique était courageuse; ses résolutions et sa conduite étaient, dans toutes les occasions, fermes, ouvertes et décidées. Sans avoir égard à des sentiments particuliers, elle était résolue à déjouer

SUEDE

ce projet, et elle menaça en conséquence de le dévoiler. Quelque absolu que fût Gustave, il ne put parer le coup. Le baron Benzelstierna , un des secrétaires d'État, fut chargé d'en porter l'avis à la jeune et enjouée duchesse. «Eh bien, » répondit-elle, «si ce n'est pas pour aujourd'hui, cela peut arriver une autre fois. » Le même jour on annonça que l'inexpérience de la duchesse avait été cause qu'elle s'était méprise sur son état , et qu'elle avait été trompée par une fausse conception.

Sur ces entrefaites , la princesse Albertine fut délivrée en secret d'une fille, qu'on éleva comme l'enfant posthume d'un bourgeois de Stockholm, mais sous les yeux de sa belle et intéressante mère, et qui depuis a été connue à la cour de la princesse sous le nom de mademoiselle F***.

«Cependant, au milieu de ces intrigues, les années s'écoulaient, et n'apportaient aucun changement au sort de la jeune reine. Quoique , par Tordre du roi , elle donnât régulièrement audience aux seigneurs de la cour, la toilette la plus brillante et la pompe dont elle était environnée partout où elle allait, ne remplissaient pas le vide qui régnait dans son cœur. Elle était depuis onze ans la femme d'un époux qui n'avait pas encore consomme son mariage. Le roi, sentant la nécessité d'un héritier pour donner de la stabilité au gouvernement qu'il avait créé , adopta un expédient extraordinaire. Il proposa à sa femme d'admettre un de ses amis intimes, le major Muncke, dans sa couche. Un pareil projet est si odieux par lui- « même , que des personnes , assez heureuses pour naître dans des pays où l'on préfère la décence à la volupté, en rejetteront l'idée comme faite pour calomnier, la mémoire de Gustave III; mais ces personnes auraient tort : je suis, pour ee qui me regarde, aussi convaincu de- la réalité de ce fait, que de celle de l'assassinat qui termina les jours de ce monarque magnifique et dépravé.

« Le fameux Aoailard , quand il suppliait l'aimable Héioïse de céder à ses

vœux, n'employait pas san* doute plus d'éloquence pour parvenir au but de ses désirs, que l'étrange Gustave pour assurer son propre déshonneur. Avec des larmes feintes et avec des soupirs qui paraissaient s'élever d'un cœur réellement oppressé par le chagrin et par la honte , il avoua qu'une incapacité physique l'éloignait seule du lit de son épouse , et afin de la faire consentir plus facilement à une proposition si vile , il insinua que sa mère avait été la cause volontaire de son malheur. Quoiqu'il fût difficile de se persuader qu'il n'eût pas été de moitié dans l'expédient qui venait d'être déjoué par la mâle fermeté de sa mère, le monarque l'attribua à l'ambition du duc et de la duchesse de Sudermanie , et fit les plus grands efforts pour persuader à son épousé que la stabilité de son trône dépendait de sa condescendance. Il lui offrit une répudiation , et voulut jurer une discrétion éternelle ; mais la reine connaissait trop bien ce

K rince artificieux pour confier son onneur à sa garde. Rougissant, le cœur agité de mille passions diverses qui se combattaient , pouvant à peine parler , et n'osant regarder le perfide roi , elle lui fit signe de se retirer , et de lui accorder un peu de temps pour rappeler ses esprits agités. A leur prochaine entrevue, la reine, ayant repris courage, dit à son époux: Qu'après avoir réfléchi mûrement à la proposition extraordinaire qu'il venait de lui faire, elle croyait qu'il fallait d'abord que le roi consentît à un divorce, et qu'il la mariât ensuite au major Muncke; ajoutant que, si Sa Majesté daignait agir ainsi , elle était prête à accorder , de son côté , tout ce qu'on lui demandait ; sinon, les principes moraux et religieux dans lesquels elle avait été élevée, et qu'elle n'avait jamais perdus de vue, l'empêcheraient de rien écouter de semblable. Quand le roi sentit que rien n'était capable de lui faire changer d'avis , il céda de bonne grâce. En attendant , il fallait colorer aux yeux du public sa prétendue réconciliation avec la reine; on répandit donc que pendant le- se-

fM

L'UNIVERS

Jou* du roi en Finlande, il avait* par le moyen d'un de ses mignons « nommé Rosenstein , découvert que la reine, qu'il avait Jusqu'alors accusée de manquer d'amour pour lui, était, au contraire, éperdûment éprise de don bien-aimé Gustave. Ma belle compatriote (*) , madame *** , qui fut payée assee magnifiquement pour la consoler de l'exécration d'un peuple qu'elle n'avait jamais aimé, et qu elle ne comptait plus revoir, fut accusée d'avoir transcrit les lettres de la reine, et de les avoir altérées * omettant toutes les expressions de tendresse qu'elles contenaient. Elle l'avoua , disant que le monarque , généreux et trompé, avait lu son style au lieu de celui de sa maîtresse. En un mot, les avocats et les curés ne firent pas languir pour le divorce ; et le même jour où le bon peuple de Stockholm se réunit dans réalise de Ridderholm , pour rendre grâces à Dieu, sous les yeux du roi et dé la reine, de cette heureuse réconciliation, ce même jour, dans cette même église, dans la tribune royale 9 la ci-devant reine, qui avait été légalement divorcée , fut mariée au major Muncke. Les pluf brillantes fttes suivirent ce prétendu mariage, auquel Gustave Adolphe IV dut sa naissait»

ce (**). »

(*) L'auteur anonyme du mémoire auquel nous emprunte» cet eKrait est Da>

(**J Cour» du Nord, 1 î, p. *é et sulv. *- « Les principaux homme* d'État de l'Europe n'ignorent pat cette circonstance) qui fat la véritable cùtu* de ton abdication est itoo.

* Pour laisser Un monument durable de sa tendre amitié ponr le major Muncke j le roi donna le nom de Munckins Baken (montagne de Muncke) à une énorme masse ne granit 9 qui fut laissée dans son état primiuf lors de la distribution des magnifiques jardins de Drottumgholm. Le terrain était couvert de gros rochers, placés dans des marais arides et malsains. On fit sauter les* rochers de granit au moyen de la poudre; Les marais turent desséchés après d'excessives dépenses. Pour conserver le souvenir de soft aridité natureUe, on permit à une

Tout ee qui est dit dans cet extrait de la princesse Albertine parait asaea

seule masse hideuse de lever m tète nue au milieu des fleurs et des buissons odoriférants. L'idée était heureuse et réussit complètement Feu de temps après la naissance du prétendu prince royal, depuis Gustave IY, et maintenant comte de Gottorp, ce rocher fut tout entier couvert de terre. On lui 'donna une forme régulière, on y porta dn paon, et Ton y planta des arbustes et des fleurs. Au sommet on plaça, sur un beau piédestal en granit de Suède , un groupe de marbre de Carrare , représentant Castor et Pollux sous les traits de Gustave et de son ami Muncke. Ce monument de sculpture ,

3ui ne saurait être comparé aux ouvrages e Sergel ou de Canova, ftit fait en Italie, où le roi l'avait commandé lui-même en i7&3, pendant ses voyagea. La statue oui est à droite représente le roi; celle à gauche Muncke. Le rocher sauvage, d'abord stérile et dépouillé, maintenant décoré de fleuri et d'arbustes et ombragé de beaux arbres, fut peut-être destiné à offrir un syn> bole mystérieux de la stérilité de la reine , qui cessa dès que cette princesse eut été confiée au comte Muncke.

« Ce qui ajoute encore À la vraisemblance de cette anecdote , c'est l'existence avérée' du coffre de fer, dont parle sir John Garr9 et d autres voyageurs, et qui se conserve dans une chambre appartenant à runiver* site d'Upsal. Le contenu de ce coffre doit être connn de bien peu de personnes vivante* aujourd'hui, à moins qu'on ne Tait Ouvert depuis la révolution de 1809, ce qui ne serait pas impossible. Il y aurait do la présomption à rien affirmer de positif sur on point aussi délicat, mais je fonde mon opinion sur celle des patriotes suédois, qui ont fait la révolution de x 809. Je pense donc qu'il contient l'histoire secrète de la naissance de Gustave Adolphe IV. Le roi avait ordonné que ce coffre restât fermé jusqu'à l'expiration d'un demi-siècle après sa mort ; et il n'y a pas de preuve certaine que , même à cette époque , on soit autorisé à l'ouvrir* Le coure est grand : il a trois serrures et autant de clefs. En outre , il a été scellé par le roi Charles XIII, au moment où il fut déclaré régent, du grand sceau de l'Université, et par le rvksdrotts, ou chancelier de Suède. Les clefo furent déposées f l'une entre les mains du roi régnant , l'antre dans celles du ryludrotts, et la troisième resta SE

ÔUfeDR

vraisemblable^ nais oc qui concerne la naissance de Gustave IV l'est beaucoup moins, et les raisons politiques fui, après l'abdication de os roi. peuvent avoir donné naissance à de par pilles anecdotes, doivent empêcher le lecteur d'y ajouter une foi Implicite, fceut - être un jour les manuscrits de Gustave III * conservés à Upsal, jetteront* Us quelque lumière sur ce point.

Gustave commença à cette époque k adopter une magnificence sans bornes; H prodigua les ressources du royaume en fêtes et en tournois « et au bout de deux ans il avait déjà beaucoup perdu * non-seulement de l'admiration, mais encore de l'estime de la partie éclairée des Suédois, "La reine douairière pré* vovait une catastrophe , et ne laissait échapper aucune occasion d'adresser à ton fils de sages remontrances j mais Gustave la traitait avec hauteur et mépris. Malgré cet amour insensé pour le faste* il employa les six premières années de son règne assea utilement pour son royaume; et si presque tous ses projets pour l'encouragement de l'agriculture, des fabriques et du commerce, n'eurent pas de suites ou eurent des suites funestes, on doit moins s'en prendre à ses institutions ou à son in* capacité qu'à l'esprit du temps et à l'état d'imperfection où se trouvait «lors la Science de l'économie politique* Il rétablit lé bon ordre et la discipline dans l'armée, et la marine « tout a fait abandonnée sous la domination de l'a* ristoeratie, fut bientôt rétablie, et danl un état respectable. Mais tes arts et les , belles-lettres appelaient surtout son at- ' tention , et il assistait souvent en personne aux séances de son académie* En 1779 il fit élever devant Hiêtei de* Nobles une statue équestre de Gustave Vasa, une autre de Gustave Adolphe fut érigée en 1786 (*). La Bourse, lé

dépôt 4 l'université d'UpsaL St ces manuscrits royaux n'avaient eu rapport qu'à la littérature, il n'est pas probable que l'on eût pris à leur égard de si grandes jréceulions. » [Note de Browni) (*) Ces deux monuments remarquaMas»

théâtre de Pppéra national, qui coûta plus d'un million, le palais du duc de Sudermanie, celui de la princesse Albertine , la maison destinée aux bals et aux concerts , la place de Gustave Adolphe 9 un magnifique pont de pierre, offrirent à des artistes de tout genre une occasion favorable d'exercer leurs talents. Toutefois, l'Opéra était l'objet de sa prédilection; les paroles des pièces qu'on y représentait étaient, presque toujours de la composition du roi (*), et Ton a prétendu que son talent pour ce genre de composition avait excité la jalousie littéraire de Frédéric II, qui, probablement sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres »

avait 6ervi de modèle à Gustave.

Mais ce goût pour les arts épuisa les ressources de la Suède, déjà pauvre et endettée, et bientôt la cour se trouva dans une pénurie qui ne pouvait manquer d'avoir les résultats les plus funestes. Un dignitaire de l'Église dit un jour à Gustave : « Il y a deux « choses dont un roi de Suède, quand « il est sage, ne se mêle jamais : la re* « ligion et Peau-de-vie. » Gustave abandonna en effet la première aux soins du clergé; mais la seconde offrait une tentation a laquelle il ne put résister. Peu de temps après la révolution , pour parer à la disette de grains, il avait défendu la fabrication de l'eau-de-vie dans l'intérieur; un an plus tard, il monopolisa cette industrie au profit de la couronne, et enleva aux paysans le droit de distiller l'eau-de-vie pour leur consommation. Cette mesure ébranla violemment sa popularité et occasionna

Plusieurs révoltes; même dans la capiile il fut jugé nécessaire de mettre des factionnaires à la porte des entrepôts royaux, pour les protéger contre la populace indignée. Mais l'opiniâtreté* de Gustave sur ce point fut si grande, qu'il aima mieux risquer sa couronne que de renoncer à ce revenu odieux.

tous deux en brome, sont dus à. un sculpteur français nommé l'Arcuctôque,

(*) U existe une traduction française dd théâtre de Gustave III, en cinq vohiinesi On y a réuni ses diieoufs» .

L'UNIVERS

Tandis que le luxe de la cour allait toujours croissant, il conçut l'idée ridicule de mettre un frein à celui des particuliers par des lois somptuaires et par l'introduction d'un costume national imité de l'espagnol. Au commencement de l'an 1778 il en fit la proposition au sénat, et peu de jours après parut une circulaire qui en recommandait l'adoption. Tous les hommes du royaume s'affublèrent de ce costume; mais le beau sexe eut plus de peine à s'y résoudre. Voici ce qu'en dit M. John Carr, voyageur anglais qui visita Stockholm en 1804(*): « Les Suédoises sont en général très-bien faites ; elles joignent à beaucoup d'embonpoint un teint de la plus grande fraîcheur; mais, quoique extrêmement favorisées par la nature du côté des charmes, elles mettent à les cacher le même soin que les femmes des autres pays prennent pour les faire admirer, une longue mante noire couvre les belles lorsqu'elles sortent, et confond dans sa vaste ampleur toutes les marques distincttves de la symétrie et de la difformité : leurs pieds mêmes, qui sont aussi légers et aussi délicats que ceux d'une Française, sont rarement visibles sans le se* cours de l'haleine du vent. Les chaleurs de l'été ne peuvent pas même {>arvenir à faire quitter aux Suédoises es plus élégantes cette sombre draperie. Nous rencontrâmes cependant dans les rues de Stockholm quelques femmes dont le bon esprit avait su triompher d'une mode aussi contraire à leurs intérêts, et qui remonte nécessairement aux lois somptuaires, dont les dispositions avaient prohibé l'usage des soieries de couleur (**). »

(•) Traduction de M. F. P. Berlin. Paris, 1808.

(**) Dans le récit d'un autre Anglais, du célèbre voyageur Coxe , qui visita la Suède pendant le règne de Gustave, se trouve le passage suivant : «Nous vîmes la cour dans toute sa splendeur : l'habit de gala pour les hommes comme pour les femmes est en soie ou en satin bleu doublé en blanc et avec des ornements. Aux yeux d'un étranger; la

A l'époque où fut introduit ce costume, les dames de la cour furent l'objet des railleries et des caricatures, et employèrent tous les moyens pour s'y soustraire.

Les dépenses excessives de la maison du roi avaient cependant une excuse : les fêtes étaient pour Gustave un moyen de séduction très-efficace. II arriva un jour que des habitants de Stockholm, déjeunant en famille, déplorèrent la fatale prodigalité de leur roi ; suivant eux , la banqueroute et une insurrection générale devaient en être les suites inévitables. Vers midi , un page de la cour vint apporter un billet qui invitait les mécontents à assister, avec leurs femmes et leurs filles, à un spectacle magnifique.* Aussitôt les dames , modifiant la sévérité de leur jugement, applaudirent d'une voix unanime à l'esprit et à la galanterie de leur aimable roi. Gustave, en effet, connaissait le caractère de tous les habitants distingués de Stockholm; il étudiait aussi celui de leurs femmes et de leurs filles, et s'efforçait, en cherchant à leur plaire, de neutraliser le mécontentement public. De là une succession non interrompue de fêtes magnifiques, de spectacles, de ballets, de tournois et d opéras (*).

La révolution de 1772 avait été pour Catherine, impératrice de Russie, un sujet d'étonnement et de douleur, car elle n'était nullement préparée à un semblable événement; mais quand elle apprit que la cour de Gustave réunissait à 1 étiquette de Versailles un faste encore plus révoltant, elle ne douta plus

société aurait semblé prête à partir pour un bal masqué. Le roi portait un costume de fantaisie en soie couleur de pourpre , richement brodé en or; car tandis qu'il limite ses sujets à certaines couleurs, il porte luimême toutes les teintes de l'arc-en-ciel. »

(*) On dépensa 5o,ooo écus pour un tournoi qui eut lieu en 1776 à Eckolsund. Gustave, sous l'habit d'un chevalier étranger, combattit pour soutenir que : l'amour régnait avec plus de force et de constance dans les cœurs dont il s'emparait le plus tard. Il est inutile de dire que le roi fut "vainqueur.

SUÈDE

que la carrière de Gustave ne dût se

terminer par quelque catastrophe, et souriait avec malice quand on fui parlait de la magnificence de ce prince.

Catherine, en effet, avait à sa cour des seigneurs qui, à eux seuls, possédaient des revenus plus considérables que ceux qui devaient servir à l'entretien de toute la famille royale de Suède. Elle lui prodiguait les épithètes les plus offensantes, l'appelait le petit roi7 le comédien amateur de Stockholm. Ces sarcasmes firent une vive impression sur l'esprit de Gustave.

Dès ce moment il joignit à son inimitié politique une haine ardente et personnelle contre la czarine. Il redoubla d'efforts pour mettre sa marine et son armée sur un pied formidable, et résolut de faire une irruption soudaine sur le territoire russe à la première occasion qui s'en présenterait.

Mais la cour de Saint-James l'ayant offensé de son côté, en ne lui envoyant pas l'ordre de la Jarretière, il se laissa entraîner, par un mouvement d'humeur, à une alliance avec Catherine.

En 1777 il alla lui faire une visite à Saint-Pétersbourg; Catherine lui fit la plus brillante réception. Leur conversation roula surtout sur les prétentions maritimes de la Grande-Bretagne et sur le partage définitif de la Pologne. Au mois a août il revint à Stockholm dans un ^acht superbe dont la czarine lui avait fait présent, et l'on évalue à environ 400,000 roubles les cadeaux que lui et ses courtisans rapportèrent de Saint-Pétersbourg.

Ce fut dans celte même année 1777 qu'eut lieu la réconciliation vraie ou fëin;te dont fait mention l'écrit que nous avons cité plus haut(*), et dont la grossesse de la reine fut la suite.

Cependant l'époque où la diète devait se réunir allait arriver. Le roi en pressa la convocation, parce que la reine approchait de son terme, et qu'il voulait qu'elle accouchât pendant la diète, afin que les états pussent être parrains de l'enfant qui naîtrait sous

'(*) "Voyez page 248.

leurs yeux. Tout fut réglé pour cette diète suivant l'ordonnance rendue par Gustave Adolphe en 1617; le roi nomma le maréchal de la diète et les orateurs des trois autres ordres, et fit ensuite l'ouverture des états par un discours dans lequel, après avoir tracé le tableau le plus riant de la situation présente du royaume, il assura que, malgré les dépenses considérables et les besoins urgents des six dernières années, une sage économie lui avait permis de remettre le royaume en bon état de défense et de lui rendre son ancienne splendeur; que ce n'était point pour demander des secours ou des subsides, dont grâce à la bonté suprême il n'avait pas besoin, qu'il avait convoqué les états , mais uniquement pour se réjouir avec eux de la situation heureuse de la patrie, etc., etc. Il les pria ensuite de vouloir bien être parrains de l'enfant auquel il espérait que la reine allait donner le jour, et il finit par ces mots où il trouva moyen de placer ses- formules favorites : a Si le ciel m'accorde un héri- « tier , puisse-t-il être digne de mon- « ter un jour sur le trùne de Gusta- « ve Va&a et de Gustave Adolphe.., « S'il devait jamais oublier que le pre- « mier devoir d'un roi suédois est craî- « mer et d honorer un peuple libre, «je regarderais comme une faveur du « ciel qu'il le retirât à lui, etc., etc. » Deux jours après cette séance solennelle, Sophie Madeleine accoucha d'un enfant maie, qui fut le premier héritier immédiat de la couronne né en Suède depuis Charles XII; car Gustave III était né avant que son père montât sur le trône. Il fut baptisé avec la plus grande pompe et nommé Gustave Adolphe. «Les sentiments du public à la naissance de ce prince, dit M. Brown, se manifestèrent par le grand nombre de manières différentes que l'on imagina pour la célébrer; mais, d'un autre coté, les agents secrets du roi furent si actifs dans les soins qu'ils prirent pour donner, de l'éclat aux fétcs, qu'A est assez difficile de distinguer ce qu'il faut attribuer à l'attachement , de ce qui ne fut

L'OltlVE&S.

fii»r4MdHiMii!fiii«etf6ttète(*).»

Cette naissance, TCgardëeoommeoa événement si heurtai pour la Suède, occasionna à Stockholm une catastrophe affreuse, dans laquelle une centaine de personnes perdirent la vie.

Triste prélude des calamités plus grandes que le règne de ce prince devait causer à son pays 1 Indépendamment des brillantes illuminations et des fontaines d'où coulait le vin avec profusion, le roi fit construire, sur le modèle des anciens chais romains , des ehars de triomphe qui parcoururent les rues de la capitale. Sur ces chars étaient placées des femmes jeunes et belles, habillées en déesses de l'abondance, qui, de leurs belles mains, répandaient, en passant; de l'argent et des sucreries è la multitude enchantée.

On érigea aussi un grand édifiée amplement pourvu de provisions et de liqueurs de toute espèce; une musique brillante s'y disait entendre. La populace s'y porta avec tant d'ardeur, pour y obtenir sa part des distributions , que les gardes ne purent la retenir.

On avait imprudemment plaoé des marches à l'entrée; elles firent trébucher quelques personnes qui disparurent pour ne plus se relever : elles furent écrasées sous les pieds delà foule. Telle était néanmoins la fureur avec laquelle on s'efforçait d'être admis dans l'intérieur de la salle, que l'on passa par-dessus les morts et les mourants, et que ceux qui purent y pénétrer continuèrent de manger, de boire et de danser jusqu'à six heures du matin.

. (*) On donna pour nourrice au Jeune prince nneDsJécarhennt» femmod'un paysan qui descendait de ce Pregtson qui avait sauvé Gustave Yasa. Tant que l'enfant royal fut vêtu en robe longue, on ne le laissa jamais sortir, à moins qu'il ne fût accompagné d'un détachement de cavalerie légère. La nourrice du prince, ne l'imaginant pas que tant d'honneurs fussent rendus à un entant en maillot , dit un jour qu'elle était confuse du respect qu'on lui témoignait à la cour, et qu'elle craignait d'inspirer de la jalousie à ses voisines quand elle retournerait dans son pays.

Dans le premier moment, lé ministre de la pouce crut que, pour ne pas diminuer la joie publique, il faJIatt cacher toute rétendue de cette calamité; mais le nombre de ceux qui tombaient et la fureur de la populace augmentèrent à un tel point, qu'il fut obligé d'envoyer chercher un renfort de troupes ; et ee qe fut pas sans user de violence, et sans courir les risques d'une sédition , que la foule fut à la fin dispersée.

' Le lendemain matin, le temple du plaisir fut converti en une maison de deuil. Les parents, les frères , les enfants et les amis vinrent chercher parmi les morts ceux oui leur étaient ehers , et à mesure qu'us les trouvaient, ils faisaient retentir l'air de leurs cris, et de tristes lamentations succédèrent dans ees mêmes lieux aux accents de l'ivresse et de la folie. Le roi réprimanda sévèrement le gouverneur de Stockholm de n'avoir pas pris des précautions suffisantes. Le gouverneur répondit : « Sire, c'est la pre- « mière fois que j'ai eu l'honneur de lier la canaille. Je n'étais pas

«préparé à de pareils accidents. Lne « autre fois je saurai mieux prendre « mes mesures. »

La diète accorda au roi un don gratuit de six cent mille écus , payable en sept ans, dont la moitié devait servir à augmenter son revenu particulier; l'autre moitié devait être distribuée entre la reine et les princes.

Le 25 janvier 1779, le roi termina h diète par un discours très-gracieux, dans lequel il était, suivant l'usage, fréquemment question des lois et de ia liberté du pays. Mais la partie pensante de la nation crut voir que cette diète n'avait pas été moins influencée par la couronne , que les précédentes avaient pu l'être par l'aristocratie.

.La naissance d'un prince héréditaire avait été, sous plus d'un rapport, un événement trèj-heureux pour Gustave; car, sans le don gratuit, il n'aurait pu longtemps continuer sa vie splendide.

Malgré cette nouvelle ressource, il ne voulut pas révoquer ses ordonnances sur les distilleries d'eau-de-vie, et les

parfaits hit devinrent de plat en plus hostiles. On commença & accuser le roi de dissimulation, de perfidie: des doutes même s'élevèrent sur la légitimité de l'enfant qui renaît de naître.

En 1780, la guerre ayant éclaté en* tre la France et l'Amérique d'une part, et l'Angleterre de l'autre, Gustave et son voisin, le roi de Danemark, cherchèrent à profiter de leur situation comme puissances neutres, pour foire le commerce maritime des nations belligérantes. On sait que l'Angleterre, se fondant sur d'anciens traites , réclama le droit de visiter les navires neutres , et bien loin de reconnaître oue le pavillon protège la marchmaue , elle prétendit même que la marchandise devait Aire confisquer le navire. Cette prétention donna lieu à la ligue de la neutralité armée , signée par la Russie, la Suède et le Danemark. Cette ligue, qui indisposa au plus haut point F Angleterre, eut peu de conséquences immédiates, par suite de la méfiance des puissances contractantes; mais elle eut plus tard une grande influence sur les progrès du commerce dans le Nord.

Gustave passa une grande partie de l'été de 1781 à Aix-la-Chapelle , dont on lui avait ordonné les eaux. Le séjour de Spa le rétablit entièrement, et il revint a Stockholm à la fin d'octobre, après avoir traversé la Hollande.

En 1783 , la reine devint de nouveau enceinte, et accoucha heureusement d'un prince ; mais cet événement causa tant de chagrin à la reine douairière, qu'elle n'y put survivre. On prétend qu'elle ne voulut jamais reconnaître pour ses petits-fils les enfants de So? phie Madeleine.Du reste, le nouveau-né mourut sept mois après avoir vu le jour.

Le commencement de l'année 1783 fut marqué par une émeute qui éclata en Dalécarlie. Elle fut assez sérieuse pour qu'on fût obligé d'envoyer un corps de troupes dans cette province.

Les principaux chefs furent arrêtés et punis; maison ne put détruire avec eux le mécontentement général que le monopole odieux de Peau-de-vie exci* tait dans tout le royaume.

•UfcfiB. Mi

Les projets de Catherine , relativement à la Crimée et à la navigation de la mer Noire, exigeaient qu'elle s'assurât l'alliance de la Suède, dont les, forces maritimes devenaient respeetahles, et dont l'armée de terre était alors parfaitement organisée. Elle redoutait un voisin qui , guidé par son ambition, ou influencé par le cabinet de Versailles, pouvait tenter un coup de main sur sa capitale (*). Pour pénétrer les desseins de Gustave, elle lui proposa à Frédérikshamn une entrevue qu'il accepta. Il se rendit au lieu convenu le 10 juin.

Afin de flatter les goûts de Gustave

r>ur la magnificence , elle fit préparer Saint-Pétersbourg un palais qui se démontait à volonté, et dont elle fit transporter par eau, à Frédérikshamn, les pièces détachées et l'ameublement.

Le palais fut monté avec tant de mystère et de célérité que Gustave ne se douta pas ou feignit du moins de ne pas se douter de ce oue l'on projetait, jusqu'au moment ou Catherine ellemême l'introduisit dans un magnifique salon. Il y avait dans ce palais une trèsbelle salle de spectacle, où une troupe française, Qu'eue avait amenée, donnait tous les soirs des représentations. On a assuré dans le temps , s'il faut en croire Brown , que Catherine corrompit G ustave à l'aide d'un présent d'un million d'écus, et qu'elle lui donna sa parole de souveraine qu'elle ne fomenterait point de troubles en Suède ou en Finlande, si , de son côté , il s'abstenait de toute hostilité secrète ou déclarée eontre elle. Jamais, peut-être, deux monarques , ressentant l'un pour l'autre une

(*} Lors de la visite que Gustave fit à Catherine en 1777, l'impératrice lui dit cju'ella avait beaucoup entendu louer la position de la ville de Stockholm, et qu'elle désirait bien savoir ce qu'il pensait de Saint-Pétersbourg. — «C'est une belle ville, répondit Gustave; « mais elle n'a point l'air d'être naturelle- « ment placée. » Le lendemain , Catherine trouva roccasion de lui rappeler cette ré-

Snse, en disant qu'aucun Russe n'avait pu pliquer son énigme. «Je le crois bien^ « répliqua Gustave en souriant il faut être ■ Suédois pour l'entendre. »

L'UNIVERS

haine plus invétérée, n ont eu d'entrevue ensemble. Mais l'impératrice trouva convenable d'oublier que Gustave l'avait accusée des vices les plus infâmes, et Gustave, toujours poli, lui pardonnant les épithètes de petit roi et de comédien amateur, joua la comédie avec elle en artiste con-, sommé.

Il revint à Stockholm le 4 juillet, et vers la fin d'août il déclara au sénat que , d'après l'avis de ses médecins , il était résolu à passer l'hiver sous un climat méridional , et au commencement d'octobre il se mit en route pour l'Italie, où on lui avait conseillé de prendre les bains de Pise. Pour subvenir aux frais du voyage, il négocia une somme considérable hypothéquée sur les revenus des distilleries d'eaude-vie, et quelques semaines après son départ, la banque mit tout d'un coup pour 150,000 rixdalers de papier en circulation.

Pendant son voyage sur la terre classique, Gustave acheta des statues, des tableaux, des médailles, qu'il fit transporter en Suède pour orner le palais dont il projetait la construction à Lille -Haga (petit Haga (*)).

Parmi les chefs-d'œuvre de la sculpture antique dont il enrichit la Suède, on remarque surtout un Endymion couché , de grandeur naturelle et des meilleurs temps de l'école grecque; Gustave le paya deux mille ducats.

Gustave passa en Italie l'hiver et

(*) Ce château de Haga , situé à une lieue de la partie septentrionale de Stockholm , fait aujourd'hui un des phis beaux ornements des environs de la capitale. Il a été bâti d'après les dessins de Gustave secondé

rMarselier , et Ton assure qu'il rappelle petit Trianon. « Gustave passait une « grande partie de son temps dans ce séjour, « et Ton rapporte , dit M. Coxe , que si ces « lieux avaient autant de charme pour lui, « c'était parce qu'à la révolution de 177a , « il avait consulté secrètement ses amis dans « renfoncement des rochers qui forment une « des grandes beautés de ces lieux romanti- « ques : cette circonstance le détermina à « prendre dans ses voyages le titre de comte m de Haga. »

le printemps de Tannée 1784. Il visita Pise, où il prit les bains, Rome, Na-

Eles , Florence et Venise. Le luxe et ss manières nobles du moderne roi des Goths et Vandales enchantèrent d'abord les Italiens ; mais l'admiration se changea bientôt en indifférence, quand il refusa de payer les prix exorbitants que les habitants de la péninsule croyaient pouvoir exiger d'un voyageur couronné (*). Au commencement du mois de juin, il arriva à Paris , où il fut reçu avec le plus grand éclat. La cour de Versailles ayant depuis quelques années négligé le payement des subsides, il parvint à obtenir comme dédommagement la cession de la petite île de Samt-Barthélemy , près de la Guadeloupe; mais de son côté il accorda aux Français le droit d'entrepôt dans la ville deGothenbourg. Après avoir passé quelque temps à la cour de France, qui célébra sa présence par une suite de fêtes magnifiques , il repartit pour la Suède, et arriva à Stockholm le 3 août 1784.

Huit ans s'étaient écoulés depuis la clôture de la diète de 1778, quand Gustave, pressé parles besoins du trésor, et désirant se préparer les moyens de réaliser ses projets de conquête en Russie, convoqua une nouvelle assemblée des états. La proclamation parut pendant le séjour ôe Gustave en Finlande, et causa la plus grande surprise à Stockholm et dans les cours étrangères. La diète s'ouvrit le 7 mai 1786. Dans le discours d'ouverture que Gustave prononça , il ût le tableau le plus séduisant de la situation florissante du royaume et des avantages que la nation avait retirés de son règne. «Cependant, ajouta-t-il, les vi- « cissitudes, inséparablement attachées « à la nature humaine, n'ont pu être « écartées de notre patrie. Les pro-

(*) Les pasquinades ne l'épargnèrent pas : l'une d'elles , qui commence par ces deux vers :

• // eonte di Haga Chê molio vm/« 9 poco page, ##e.

raouve suffisamment ce qui en lui déplaisait ses hôtes*

SUÈDE

«ductions de la terre, les premières « de toutes les richesses, nous ont été « refusées pendant les trois dernières « années . et cette disette n'a pas peu « aggrave le poids de ma couronne.

« En effet, mes chers sujets, rosmaux «sont les miens. Les soins que j'ai «employés cour prévenir les suites « que ces années désastreuses pouvaient « entraîner, les secours considérables « que je me suis efforcé sans cesse « de donner aux nécessiteux, vous sont « déjà connus par leurs effets... Corn* « bren ne doit-il pas être intéressant « pour vous-mêmes de concourir avec « moi aux mesures qui vous mettront « en état de contribuer de votre côté « à éloigner de pareilles craintes pour « l'avenir ! » Après quelques autres phrases de ce genre, il termina son discours par quatre propositions :

1° Que l'infanticide cessât d'être puni de mort. Cette punition, consacrée par le chapitre 16 de la section criminelle du code de 1736, existe encore aujourd'hui en Suède, car la proposition deGustave fut repoussée ; toutefois on amenda la disposition de la loi de manière à limiter la peine de mort aux cas où il y aurait eu préméditation constante avant la délivrance.

3° L'abolition du partage égal entre les enfants, et rétablissement du droit d'aînesse. Repoussé.

3° L'établissement de greniers d'abondance, au moyen de fonds qui seraient tirés de la banque. Cette proposition fut accueillie, mais avec des amendements propres à empêcher le roi de détourner les fonds de leur destination.

4° Que le roi fût autorisé à tirer de la banque les sommes nécessaires pour l'exploitation de diverses mines, en déposant une valeur égale en cuivre:

Repoussé.

Le sort de ces propositions prouve suffisamment que l'on commençait à se méfier de Gustave; une forte opposition anti-royaliste se fit vivement sentir durant le cours de la diète. En 1778 , on avait accordé les impôts sans y fixer un terme; en 1786, on ne les accorda que pour quatre ans, et Ton dé-i \V UvrcAson. (Sutoa.)

clara qu'à l'avenir les dettes de la couronne ne seraient plus reconnues comme dettes de l'État. La distillation des eaux-de-vie donna encore lieu à des scènes violentes dans la chambre des paysans, mais sans aucun résultat.

Gustave fit éclater son mécontentement dans le discours de clôture qu'il prononça le 34 juin. Il se plaignit qu une inouiète défiance, mal fondée en ellemême et peu meritee.de la part de eelui qui avait rendu le peuple libre, eût menacé de troubler l'union et la concorde. «La vérité, dit-il, finira par triompher » ; il cita, suivant l'usage, l'exemple de Gustave Vasa et en ap-

Ëa à la postérité. Ensuite il congédia étais en faisant des vœux pour la continuation de la paix , pour le retour de temps plus heureux, et pour qu'aucune circonstance ne l'obligeât de longtemps à convoquer une nouvelle éiéte. Voici le tableau que trace M.

Brown de la situation de Gustave en 1786 (*).

« A cette époque, Gustave n'était pas aimé : on lui soupçonnait le projet de convertir l'autorité royale en une autorité arbitraire. Ses liaisons peu décentes avec quelques jeunes seigneurs de la cour , et les querelles qui s'ensuivaient quelquefois, donnèrent lieu à des imputations malignes. Le roi montra surtout ce manque de dignité dans sa conduite envers le colonel Armfelt. Cet officier était, lors de la révolution de 1772 , enseigne dans les dragons légers. Gustave le fit chevalier de l'ordre de l'Épée. l'anoblit et lui conféra un grade élevé; ce qui n'empêcha pas qu'il ne se retirât de la cour en témoignant du mécontentement, et qu'il ne se montrât dans la diète de 1786 un des plus violents adversaires du roi; et ce-

Sendant , les différents appointements ont il jouissait s'élevaient à près de cinquante mille francs. (Test ainsi que

(*) Nous n'assumons pas mit nous la responsabilité de toutes les assertions d'un auteur qui parait avoir adopté pour principe, que toutes les actions de Gustave doivent être in terprétée* défavorablement.

isa

L'UNIVERS

Gustave s'efforçait de soulager la détresse d'une population affamée. Il accordait d'énormes pensions à d'indi-

Snes favoris, qui, malgré les grâces dont les comblait, le méprisaient en secret « Le soin extraordinaire <jue le roi menait du prince royal , tandis qu'il ne lui témoignait, du reste, aucune affection paternelle, donna lieu à d'étranges soupçons. Tout annonçait que Gustave visait à l'effet théâtral. Le pauvre enfant fut si tourmenté, qu'il est surprenant qu'on ne l'ait pas rendu imbécile. On 1 éleva d'une manière fort dure. Dans les temps les plus froids, on le plongeait dans l'eau froide

i'usqu'à ce que ses jambes devinssent tleues; du reste, il reçut, dès le moment <)e 6a naissance, toutes les marques de respect que l'orgueil royal ou l'étiquette put imaginer. Gustave traînait le jeune prince avec lui dans toutes les provinces du royaume, et le forçait à de longues et pénibles répétitions, qui devaient servir à le préparer à la représentation journalière de ses talents précoces. Il est inutile d'observer que tous ceux qui approchaient de cet enfant-prodige, écoutaient avec une profonde attention les discours qu'il avait appris par cœur, et examinaient ses mouvements comme ils auraient fait de ceux d'un automate eu-, rieux. Un pareil système d'éducation ne pouvait que gâter son esprit et son cœur; il eût tout autant valu le confier à une troupe d'acteurs ambulants. Gustave se servait surtout de cet héritier du tartine comme d'un conducteur qui devait émousser le foudre de l'indignation populaire, et il ne manquait jamais de le rendre utile au succès de ses plans d'ambition personnelle. Après l'avoir ainsi montré dans plusieurs villes, il lut fit prendre place sur les bancs de l'université d'Upsal, avant

Su'il eût achevé 6a huitième année, fendant six semaines qu'il y resta, le jeune Gustave ne jouit pas d'un seul moment de repos ou de tranquillité. Chaque jour il était obligé de déployer toutes ses connaissances. Le successeur du célèbre botaniste Linné dit un jour ironiquement ; Ufmt

que faille trouver le prince royal pour prendre une leçon de botanique.

Le roi assistait, ou plutôt instruisait le malheureux enfant dans la plupart des exercices particuliers et dans tous ceux

3u'il faisait en public. Ceux qui répanaient la flatterie avec le plus de prodigalité plaisaient infiniment à l'artificieux Gustave, non qu'il se laissât tromper à leurs discours, mais il s'embarrassait peu de la façon de penser , pourvu qu'on lui rendit des hommages extérieurs. Il n'y avait sans doute aucun mal à faire voyager son fils dans les provinces, à lui montrer les formes de l'éducation académique, à le familiariser avec les assemblées publiques, et à lui faire connaître les jeunes gens qui étudiaient alors dans l'université; mais ce fut l'exagération que Gustave mit à toutes ces actions , qui prévint le bien qui aurait pu en résulter , de sorte que ces comédies royales devinrent en effet aussi ridicules qu'ennuyeuses.

« Tandis que la magnificence et les plaisirs, se présentant sous mille formes différentes, distinguaient la cour efféminée de Gustave III, la misère et la famine s'appesantissaient avec rapidité d'un bout ae la Suède à l'autre sur les classes ouvrières. Ni les gémissements des misérables qui mouraient de faim , ni les malédictions des pauvres, oui se disputaient une nourriture que les chiens de la meute royale auraient refusée, ne produisirent la moindre diminution dans lesdépensesde la cour.

Le prince cruel , qui avait toujours à la bouche les mots de sympathie et de compassion, n'en déployait pas moins, dans toutes les occasions, une coupable magnificence , et témoignait , a la vue de la misère que ses prodigalités avaient, sinon causée, du moins considérablement aggravée, une indifférence aussi grande que les rochers nus sur lesquels périssaient en foule ses sujets. La cour retentissait des éloges du meilleur des rois, tandis que la ville et les provinces ne jetaient qu'un cri pour la réforme et l'économie. Gustave se montrait sourd aux prière* i ses ministres et ses favoris les

attribuaient toute? à un esprit de révolte. Des troubles eurent lieu , en effet; il fallut les réprimer par les armes , et lutter contre le peuple que l'excès de ses souffrances portait à se soulever.

Plusieurs distilleries royales forent brûlées , et les inspecteurs ainsi que les autres employés furent tués. Ces événements et \espertes qui en furent la cuite, engagèrent enfin le roi à l'abandon d'une partie de ce monopole odieux : il permit auxpaysans de distiller la quantité d'eau-ue-vie nécessaire à leur consommation particulière, moyennant le payement de quelques mesures de séide à prendre sur chaque récolte, et dont te nombre était proportionné à l'étendue des fermes. »

A cette époque, les premières conséquences au partage de la Pologne commençaient a ieter le trouble dans la société européenne: l'ancien équilibre des États avait été rompu par cet acte odieux d'une politique astucieuse et sans pudeur, qui , foulant aux pieds toutes les maximes de la justice et de la morale, ne craignit pas de violer l'ancien droit des nations. Une puissance barbare et égoïste jeta sa lance de co» saque dans le plateau des destinées de l'Europe civilisée, et prodigua l'or pour gagner les courtisans et les ministres de tous ces gouvernements, que tant de leçons terribles n'ont pas encore détournés d'une voie qui peut leur être un jour si funeste.

Frédéric II avait profité du premier partage de la malheureuse Pologne, sans s'inquiéter des dangers auxquels serait exposé son pays, quand sa main ferme et puissante n'en dirigerait plus les destinées. Son successeur, par sa politique vacHlante, fit ressortir toute l'étendue de cette faute.

L'Autriche, de son côté, sous Joseph II , n'abandonna point sa politique de temporisation et de ménagements; elle se flatta que, par une alliance et des relations d'amitié, elle pourrait arrêter, les rapides progrès de la Russie. Mais Catherine , comptant sur les difficultés intérieures qu'elle suscitait sans relâche à ses voisins, crut que le moment était venu pour

SUÈDE. lit

s'emparer de la souveraineté du Pont- Euxin, et rassembla toutes ses forées sur les frontières de la Turquie.

Alors tous les cabinets , dans Ffai*

Sossibilité où ils s'étaient placés d'agir irectement contre la conquérante moscovite , tournèrent leurs regards vers Gustave III , héritier d'an trône jadis rival de celui des czars. Le roi désirait la guerre plus que personne. Dans sa marche usurpât née.

il en était venu à ce point ou l'éclat des victoires et le bruit des armes peuvent seuls couvrir les murmures d'un peuple opprimé. Mais la constitution qu'il avait imposée en 1772 défendait expressément au roi d'entreprendre une guerre offensive sans le consentement des états, et l'esprit d'opposition qui s'était manifesté a la diète de 1 786 ne lui permettait pas d'espérer qu'il pût obtenir dans cette circonstance I autorisation qui légitimerait ses tentatives contre la Russie. Il commença néanmoins ses préparatifs de guerre, et ne négligea rien pour acquérir de l'influence sur l'esprit du prince royal de Danemark, son neveu. qui venait d'arracher à sa grand'mère la direction de son père imbécile. Gustave fit deux voyages à Copenhague; mais sa réputation de perfidie était trop bien établie, et le comte de Bernstorf , principal ministre du prince de Danemark, était trop systématiquement attaché à la Russie, pour que ses efforts pussent amener le moindre résultat , et enlever cet allié redoutable à la Russie.

Cependant l'animosité des Suédois et des Russes prenait chaque jour une nouvelle violence, car Gustave employait tous les moyenspropres à réveiller l'ancienne haine de la Suède pour un empire qui l'avait privé de ses plus belles provinces, et Catherine de son côté n'épargnait aucune de ces menées sourdes auxquelles elle avait eu si efficacement recours en Pologne pour diviser la nation , et s'y faire un parti. Son ambassadeur Rasumofsky agitait Stockholm , comme d'autres émissaires de la czarine avaient agité Varsovie, et l'on préludait à la guerre parun échange de notes irritantes que, de part et*

L'UNIVERS

d'autre, on s'empressait de rendre publiques. Gustave ordonna enfin au ministre russe de quitter la Suède sous huit jours , et cela par mer. Ni l'un ni l'autre ne convenait à Rasumofsky ; il feignit une maladie , et resta à Stockholm. Néanmoins le roi parvint à faire croire généralement que la czarine, dont toutes les forces étaient rassemblées sur les côtes de la mer Noire , se préparait à des hostilités contre lui ; il rassemble donc ses troupes en Finlande, ordonne à ses vaisseaux de mettre à la voile, et fait approuver par le sénat ses mesures de précaution.

Lui-même, il s'embarqua le 23 juin, pendant une de ces nuits du Nord qui conservent toute la clarté du jour, aux acclamations de tous les habitants de la capitale, et accompagné de l'élite des troupes du royaume. Dès le 19.

il avait fait expédier un courrier à Pétersbourg pour y porter ce qu'il appelait son ultimatum. Il demandait :

1° La punition du comte Razumofsky, pour avoir tenté d'exciter des troubles en Suède;

2* La cession par Catherine à la Suède de quelques parties«de territoire enlevée» à ce royaume par les traités de Nystadtetd'Àbo;

3° Que Catherine acceptât sa médiation et l'autorisât à ofimr aux Turcs la cession de la Crimée, etc. ;

4° Le désarmement des flottes russes pendant que celles de la Suède resteraient armées en guerre.

En faisant ces propositions absurdes , il n'avait, sans doute, d'autre but que de flatter l'orgueil nationaldela partie ignorante du peuple suédois, et de rendre tout accommodement impossible. La guerre devint, en effet, populaire aux yeux des classes peu éclairées ; mais Catherine desoncdtésut agir sur les esprits du reste de la nation , dont les fanfaronnades de Gustave augmentaient le mécontentement. Elle répondit par un manifeste destiné à calmer les craintes des cabinets de l'Europe, et à exciter en Suède de la résistance aux desseins de Gustave. Voici un passage de ce document, qui ne peut manquer de paraître singulier dans la bouche

d'une autocrate russe, d'une femme qui avait assassiné son époux et usurpé le trône : « Lorsque ce prince, y est-il « dit, renversa d'une manière violente la « constitution de la Suède, sur laquelle « reposaient le pouvoir du sénat et la « liberté du peuple, et qu'il narvint au « pouvoir absolu, nous ne fîmes point a valoir le droit oue nous avions de « noua opposer a ses entreprises , « etc. »

Gustave arriva en Finlande le 3 juillet, quinze jours après le commencement des hostilités. La czarine avait rassemblé en toute hâte un petit corps de troupes qui ne montait pas à vingt mille hommes et qui devait arrêter Ta marche des Suédois sur la capitale, où la terreur était telle que les habitants songeaient déjà à 1 abandonner.

Gustave, gêné par r article de la constitution qui lui défendait de faire une guerre offensive, prétendit que des Cosaques avaient les premiers passé la frontière et incendie deux villages, violation dont le capitaine provincial , baron de Kaerpelen, avait dressé pro- -cès-verbal; mais la cour de Russie nia que cet acte d'hostilité eût eu lieu, et plus tard on prétendit à Stockholm que ces prétendus Cosaques n'étaient autres que des soldats allemands dé- -jisés, apostés par le comédien-ama-

Quoi qu'il en soit, les Suédois entrèrent sans délai dans la Finlande russe, s'assurèrent des passages et investirent Nyslott; en même temps le duc Charles, commandant de la flotte, commença la guerre maritime en capturant deux frégates russes (*). Mais la conduite de ce prince a toujours eu quelque chose d'inexplicable : le 9 juin, ayant rencontré une petite division de la flotte russe, commandée par l'amiral Dessen, il le fit sommer de saluer le pavillon suédois. L'amiral, qui s'était attendu à être pris, fut agréablement surpris par cette modération; U

(*) D'après le récit de d'Aguila, ces freites ne furent prises qu'après la bataille

, ce qui, en

parait plut

SUEDE

répondit qu'il ne ferait aucune difficulté de rendre les honneurs du pavillon au frère du roi de Suède, et poursuivit sa route. Le 4 juillet la grande flotte russe sortit de Cronstadt , et le 17 elle rencontra la flotte suédoise. Une bataille s'engagea près de l*tle de Hogland, à l'ouest du golfe de Wibourg : elle dura près de cinq heures et fut très -sanglante; mais il n'y eut d'avantage décisif ni de part ni d'autre; l'une et l'autre flotte rejeta sur le temps son peu de succès : le rapport des Suédois faisait mention d'une brume et d'un vent d'est; la dépêche de l'amiral russe portait au contraire que le ciel était très-clair et le vent au sud-est, et les deux relations différaient encore sur beaucoup d'autres points. Néanmoins, on chanta le Te Deum aussi bien à Stockholm qu'à Pétersbourg.

Pendant ce temps, Gustave bloquait Wibourg et s'avançait contre la forteresse de Frédérikshamn, devant laquelle il plaça son camp le 19 juillet. Il envoya par mer un corps de six mille hommes, pour s'emparer de Mendolax et pour fermer le chemin de Wibourg ; mais la trahison était déjà tout à fait organisée quand ses ordres furent exécutés; le commandant de Frédérikshamn avait eu le temps de prendre les mesures nécessaires pour rendre la tentative inutile.

Les causes de la révolte et de la trahison des officiers finlandais doivent surtout être recherchées dans la situation de cette province limitrophe, qui devait toujours servir de théâtre à la guerre en cas d'hostilité entre la Suède et la Russie. Les agents de Catherine et l'accroissement continuel de la puissance russe avaient inspiré aux nobles finlandais la pensée que rien ne pourrait les empêcher de tomber tôt ou tard sous la domination moscovite:

cette persuasion devait faciliter au gouvernement russe les moyens de se les rendre favorables, et Gustave, de son côté, ne leur donna que trop de prétextes pour pallier leur parjure. Plusieurs chefs de la noblesse finlandaise, et à leur tête les colonels Sprengporten

et Hestesko , sachant à quel point Gustave avait éludé la constitution de 1772, et effrayés de la vengeance que Catherine pourrait exercer sur leurs propriétés, résolurent de résister à l'autorité du roi.

« Après avoir, dit Brown, sondé les dispositions des soldats, qu'ils trouvèrent aussi favorables qu'ils pouvaient le désirer, ils dressèrent en secret une protestation solennelle, dans laquelle ils commençaient par déclarer qu'inviolablement attachés aux lois de la Suède, ils étaient prêts à défendre au prix] de leur sang la province contre toute invasion. Ils se plaignaient ensuite avec indignation d'avoir été aprûés , sans l'aveu des états du royaume , porter une guerre offensive dans un pays étranger. Ainsi préparés, ils n'attendaient plus qu'une occasion pour se déclarer. Cette occasion se présenta quand le roi ordonna au colonel Hestesko de monter à l'assaut de Frédérikshamn. Le colonel fit d'abord quelques remontrances sur les dangers et les difficultés de la route par laquelle le roi voulait faire approcher ses troupes : elles devaient traverser un marais impénétrable. Irrité de son peu de zèle, Gustave dit qu'il voulait être obéi. Alors les officiers confédérés déclarèrent en termes clairs et directs au roi, qui resta muet de surprise, qu'il n'avait aucun droit de les conduire à une guerre offensive sans le consentement des états du royaume; que si leur patrie était attaquée, ils verseraient pour sa défense la dernière goutte de leur sang , mais qu'ils se borneraient k défendre leurs propres frontières contre l'invasion. Le roi, se fiant à son éloquence et à son pouvoir sur les esprits, en appela aux soldats qui l'entouraient. Ceux-ci, au lieu de se séparer de leurs chefs, écoutèrent le roi dans un morne silence , et le régiment d'Abo , que commandait le colonel Hestesko, mit les armes bas sur-le-champ.

« Jamais peut-être les coupables desseins d'un prince ambitieux n'éprouvèrent un échec plus sensible. Le rêve brillant qui lui représentait Catherine et sa cour chassés de Saint-Pétersbourg,

L'UNIVERS

et gai paraissait sur le point de se réa- Hrer, s'évanouit à jamais (*).

« Affligé à la fois et humilié, Guitare ne se sentit pas assez fort pour punir cette trahison. S'il eût roula faire arrêter les officiers finlandais, nul doute que les soldats ne se fussent aussitôt soulevés pour leur défense.

Le colonel Hestesko dit au roi à voix basse : « Prenez garde , Sire . le mo- « ment est critique! Rappelez -rous « qu'une seule fausse mesure peut en- « traîner la perte de rotre couronne. » Le front de Gustare pâlit, mais non de crainte, ce sentiment lui était inconnu. Il se rappela en effet des. choses gu'il voulait laisser, sinon pour toujours, du moins pendant longtemps, couvertes du voile du mystère. La honte causait sat pâleur : il craignait la publicité; il craignait que la noblesse mécontente ne tut peut-être dans le moment même assemblée à Stockholm pour porter un coup mortel à sa puissance ou même à sa vie. Tandis que son cœur, rempli de rage et de douleur, palpitait du désir de la vengeance, ses lèvres tremblaient d'une colère qu'il avait peine à maîtriser. S'apercevant que l'orage approchait, Gustave eut la sagesse de céder à un pouvoir qui aurait pu l'écraser; il montra de la tranquillité et de la résolution. Le cœur navré, mais calme, il ordonna au général Seigeroth de rembarquer les troupes qui étaient descendues à terre, et de faire sa retraite le plus promptement possible. Le blocus de Nyslot, forteresse imprenable de toute autre manière que par la famine, et qui était

(•) C'est un fait incontestable que l'alarme fut m grande à Saint-Pétersbourg , que l'impératrice Catherine avait déjà ordonné de faire emballer les archives de l'État , et toat os que son trésor renfermait d'objets précieux et portatife. H est hors de doute que la révolte de l'armée de Finlande et les désastres qui accompagnèrent les expéditions maritimes delà Suède, sauvèrent la ville de £amt-Pétersbourg; exploit qui eût couvert Gustave de ce que Ton appelle commune»

ment de la gloire, mais qui aurait entraîné la ruine complète de son royaume. (Abat d$

sur le point de se rendre aux forces suédoises sous le colonel Haster, fut précipitamment levé. L'armée entière se replia et abandonna tous ses avantages. Le roi, voyant ses espérances déçues, revint en hâte dans sa capitale, le cœur rempli des sentiments les plus pénibles.

« La campagne ainsi terminée d'une manière soudaine et honteuse, les officiers révoltés de l'armée de Finlande entrèrent directement en négociation avec la cour de Russie. Cependant le ministre russe Rasumofski restait toujours à Stockholm, et il est probable que son influence ne contribua pas peu aux événements qui eurent lieu. Les chefs de l'armée révoltée eurent l'audace d'envoyer des députés à Saint-Pétersbourg pour proposer la conclusion d'un armistice qui devait durer jusqu'à ce que le sénat de Suède eût décidé les mesures qu'il faudrait prendre pour mettre un frein à l'ambition d'un roi aux yeux de qui nul serment n'était sacré. Il est inutile de dire que ces traîtres furent bien reçus de Catherine, qui était enchantée de leur conduite, quoiqu'elle les méprisât intérieurement. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, et ce qui donna quelque apparence de vérité au bruit généralement répandu à Saint-Pétersbourg de la trahison du duc de Sudermanie , ce fut que les négociations entre l'armée révoltée et la cour de Russie se faisaient pour ainsi dire sous ses yeux.

Le duc Charles avait quitté la flotte pour prendre le commandement de l'armée, et dans le premier moment il avait paru vouloir mettre tout en œuvre pour empêcher cette correspondance perflde; mais il changea bientôt de conduite, et ratifia lui-même les conditions de cette étrange convention.

Les suites en furent que les Suédois abandonnèrent tous les postes qu'ils occupaient sur le territoire russe, et que l'armée ennemie, avançant au même instant, prit possession de ces passages sans lesquels elle n'aurait jamais pu pénétrer dans la Finlande suédoise. Un seul officier général, le lieutenant général Plaateo, conserva

SUEDE

courageusement sa position en Garélie, disant qu'il ne pouvait être |ié par une convention arrachée à son chef par la force. Tels furent les premiers effets d'une révolte qui ébranla le trône de Gustave UI (*).»

Le prince royal de Danemark, qui , lié à la Russie par ses traités, désirait profiter de l'absence de Gustave pour enlever à la Suède les provinces qu'elle avait conquises dans les guerres précédentes, n'eut pas plutôt appris les pertes que la flotte suédoise avait essuyées au combat de Hogland, qu'il fit mettre en mer la flotte danoise et rassembler des forces considérables en Norwége. Gustave, à cette nouvelle, fit sommer les Danois de rester neutres, et Bernstorff répondit au nom de son roi, que le Danemark, en fournissant à la Russie les vaisseaux et les troupes stipulés par le traité, ne violait point la paix, et qu'il ne demandait pas mieux que de conserver des relations d'amitié, quoiqu'il eût déjà commencé les hostilités. Gustave fit répondre par son ministre des affaires étrangères : « Qu'il accédait avec plai- « sir a la condition , pourvu que la « défaite des auxiliaires danois par les « armées suédoises ne fût pas consi- « dérée comme un acte d'hostilité con- • tre Sa Majesté danoise. »

Cependant le prince Charles de Hesse, gouverneur de la Norvège, entra bientôt dans la Suède à la tête d'une armée de douze mille hommes ; le 26 septembre 1788, il prit la petite ville de Stromstad (dans le Gôteborgslân) , et, le 1er octobre, celle d'Udevalla, d'où il menaça la ville importante de Gôteborg (**), qui paraissait devoir tomber entre ses mains après la première sommation. Le quartier général des Suédois était dans l'intérieur, à Wenersborg sur le lac Wener , et un colonel suédois, qui devait garder le défilé important de Quistrom, s'était laissé faire prisonnier avec tout son corps, parce que, dit-on, il avait hé-

(*) Broyn, Cours du Nord, t. III, p. ai et auW. d« Ut traduction françaÎM.

(**) Ou Gothenbotirf .

site de détruire la maison d'une!

dont il était épris.

Ce danger imminent réveilla toutes les grandes qualités de Gustave. La nouvelle d'une attaque de la part des Danois lui avait fourni un prétexte plausible pour revenir de la Finlande, et son prompt retour avait rompu» le plan formé par le sénat de convoquer une diète sans le concours du souverain. L'opinion de la grande masse du peuple ne pouvait être .que favorable au roi , qui s'était vu arrêté dans sa carrière victorieuse par une trahison, dont les auteurs avaient eu peine à cacher les motifs honteux. Après s'être retiré pendant quelques jours à Haga, Gustave , debout sur le SlotsbacXen. éminence située derrière le palais, harangua les habitants de Stockholm, et sut inspirer à la multitude le plus vif enthousiasme. Deux mille bourgeois s'engagèrent sur-le-champ pour remplir toutes les fonctions d'une garni* son régulière. L'ancienne haine que les Suédois portaient aux Danois était encore plus forte que celle qu'ils avaient vouée aux Russes , et Gustave , en faisant, avec son éloquence ordinaire, un appel au sentiment national , recouvra sans peine toute sa popularité.

Alors il dirigea sur Gôteborg toutes les troupes disponibles nue la garde bourgeoise pouvait remplacer, et luimême Use rendit en Dalécarlie, où il sut si bien agir sur l'esprit des paysans de cette province, naturellement braves et impétueux, que trois mille jeunes gens s'enrôlèrent volontairement, et que trois mille autres promirent de les suivre si leur secours était nécessaire. Gustave , à la tête de ce renfort, s'avança dans le Wermland, où les contingents des autres provinces le rejoignirent.

Cependant les dangers de la place de Gôteborg devenant de plus en plus pressants, Gustave quitta en secret son quartier général, et, seul a cheval, il franchit une distance d'environ quarante lieues , courant à chaque instant le risque d'être pris par l'a*nemi. Minuit sonnait quand il arriva à la vieille porte de la forteresse, et ne

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