HOMMAGE, DE RESPECTUEUSE AFFECTION
Élie SORIN.
L'Histoire raconte les crises violentes : elle retrace le tableau des notions qui s'entrechoquent: elle redit les noms des conquérants et les nonris des batailles ; à plus juste titre, elle doit se souvenir des grandes luttes paisibles et enregistrer les efforts que font les hommes pour se rapprocher et pour progresser en commun.
Ce livre n'est pas un livre de science, quoiqu'il ait pour but de faire connaître l'une des œuvres les plus prodigieuses que le génie scientifique ait jam:iis accomplies ; mais, s'il n'est
pas nécessaire d'être général pour apprécier Ténergie déployée et les résultats obtenus dans une campagne militaire, il n'est pas nécessaire non plus d'être ingénieur pour juger à sa pleine valeur une gigantesque entreprise de l'industrie humaine et pour comprendre ce que lui devra la civilisation.
L'ouverture du canal de Suez sera probablement par ses résultats le plus grand événement du dix-neuvième siècle : une révolution complète dans les voies du commerce maritime; les plus lointains trajets subitement abrégés ; une route directe et rapide substituée à de sinueux et lents parcours : les nations les plus étrangères les unes aux autres mises en contact presque immédiat, — voilà dès aujourd'hui un fait accompli : les conséquences ne se feront pas attendre.
Exposer dans un court récit quels travaux ont amené ce fait immense; dire quels hommes en ont eu l'inteUigente initiative; tel est le but des pages qui vont suivre : elles essaieront de
faire comprendre que l'heure est venue où les chemins s'ouvrent, pour que, d'un bout à l'autre du monde, les peuples se rencontrent dans une union fraternelle.
Jetez les yeux sur un globe terrestre ou sur un planisphère: vous y verrez la terre partagée en deux vastes continents : la mer permet d'en parcourir facilement les côtes, du Nord au Sud et du Sud au Nord : d'un pôle à l'autre la navigation peut explorer, sans rencontrer de digue qui l'arrête, le bassin de l'Atlantique et le bassin du Pacifique ; mais si elle se porte de l'Ouest à l'Est ou de l'Est à l'Ouest, un
double mur entrave son circuit : d'un côté l'isthme de Suez, de l'autre l'islhme de Panama. Elle n'a pu jusqu'aujourd'hui que tourner ces obstacles eu franchissant le cap de Bonne-Espérance et le cnp Horn.
Le jour où Yasco de Gama s'avança au delà de la pointe méridionale de l'Afrique, le jour où Magellan dépassa le sud extrême de l'Amérique et pénétra dans l'Océan Pacifique, le problème de la circumnavigation du globe fut résolu, mais d'une façon bien imparfaite, si nous l'apprécions au point de vue des communications qui créent la vie du commerce et sa prospérité.
Pourtant, il a fnliu se contenter de cet ordre de choses pendant trois siècles : des deux barrières qu'il suffisait d'ouvrir pour enlacer le monde en un cercle de flottes rapides. Tune vient seulement de disparaître; l'autre demeure encore, quoique destinée à tomber à son tour.
Si le besoin d'abattre les murailles naturelles, qui enserrent notre monde, se fait sentir à nous,
modernes, il est facile de comprendre qu'il dut préoccuper au moins éiussi vivement les anciens plus à l'étroit en un continent dont les limites leur étaient mal connues et forcés de maintenir leurs flottes dans le bassin d'une mer intérienre.
La Méditerranée, il est vrai, était par le détroit des colonnes d'Hercule ouverte sur l'Océan; mais l'Océan, cette merimmense, semblait formidable : en dépit des traditions qui leur faisaient entrevoir l'Atlantide au sein de ses larges flots, ni les marins de Tyr, ni ceux de la Grèce, ni ceux de Rome, ne lançaient leurs proues sur ces vagues que devaient sillonner les caravelles de Colomb.
A l'autre extrémité du lac méditerranéen^ la barrière de l'isthme de Péluse, que nous appellions hier encore l'isthme de Suez, arrêtait leurs vaisseaux et leur interdisait l'accès de la mer Rouge. Pourtant, c'est du côté de cette mer qu'ils tentèrent leurs plus grandes expéditions maritimes, parce que de ce côté était h route de
l'Inde.
L'isthme de Péluse dominait à la fois les eaux de la Méditerranée et celles du golfe Arabique; il étaitlachausséeoù passaient les caravanes^ qui, de Syrie, de Palestine et d'Arabie venaient en Egypte : position importante entre toutes , il ne pouvait manquer d'éveiller les préoccupations du peuple le plus savant et le plus industrieux des âges reculés.
« Les Égyptiens, dit Bossuet, avaient l'esprit inventif et ils le tournaient aux choses utiles : » il est donc tout simple qu'une de leurs pensées ait été de mettre à profit l'admirable situation de leur pays, pour faire de lui la grande voie et l'entrepôt du commerce entre les deux mers.
L'existence d'un canal creuse pendant l'antiquité et unissant la mer Méditerranée à la mer Rouge est incontestable : les historiens l'attestent. On en a retrouvé les traces; il répondait à l'un des plus impérieux besoins du commerce d'alors.
Il fallait, en effet, pour aller dans l'Inde, un chemin plus sur que la route de terre à travers l'Asie ; car l'Inde, rêve de tous les conquérants de l'antiquité, comme elle a été le rêve du plus illustre des conquérants modernes, enrichissait dès lors les nations qui, en dépit de la distance et des difficultés, osaient et savaient se mettre en contact avec elle.
D'où provenaient les trésors entassés dans les palais des Pharaons ? de l'Inde ; — d'où Tyr et Sidon, tiraient-elles leur opulence? de l'Inde; — d'où Salomon faisait-il venir ces merveilles qui ont laissé un éblouissement dans l'imagination des peuples orientaux? de l'Inde; — et c'est vers l'Inde qu'à travers la mer Rouge voguaient ses flottes magnifiques.
S'il est facile, grâce auxhistoriens, de prouver l'existence d'un canal antique entre les deux mers et même d'en retrouver le parcours, il n'est guère possible de préciser la date de sa
création et de déterminer quel prince ordonna de le creuser.
Strabon attribuée Sésostris l'initiative de cette grande entreprise; ce serait vers Tannée 1490 avant l'ère chrétienne que les premiers travaux auraient été commencés. D'après Hé rodote, il faudrait reporter à Néohao ou Nécos (630 av. J.-C.) la gloire d'avoir inauguré ce travail ; suivant Diodore de Sicile, Darius I" (490) aurait continué l'œuvre interrompue et enfin Ptolémée l'aurait achevée en 277.
L'historien Pline prétend que ce prince poussa le canal jusqu'aux Lacs Ainers, mais qu'il ne le creusa pas au delà.
On peut affirmer avec certitude que, sous les premiers Lagides, le canal fut achevé, et, contrairement à l'opinion de Pline, qu'il se prolongeait jusqu'à la mer Rouge.
Strabon, Hérodote, Aristote, Diodore de Sicile et Phne le naturaliste s'accordent sur un point. Ils disent tous, qu'à plusieurs époques,
on suspendit les travaux du canal par suite des objections que soulevait la science de ces tennps reculés : on croyait que les eaux du golfe arabique mises en contact avec celles du Nil les rendraient salées et impropres aux besoins alimentaires ; on croyait surtout que le niveau de la mer Rouge étant supérieur à celui de la Méditerranée, fatalement la jonction de ces deux bassins entraînerait un cataclysme. Une tradition assurait que l'espace occupé par la Méditerranée n'avait été inondé qu'après la rupture d'un isthme qui barrait naguère le détroit des Colonnes d'Hercule : il était donc logique de soutenir qu'en supprimant la barrière dePéluse, on exposait les contrées voisines à un redoutable désastre.
Diodore, en nous disant que Ptolémée II joignit les deux mers, n'oublie pas d'ajouter que ce prince prit soin, par un système d'écluses, de prévenir le brusque débordement des flots.
Nous verrons, quand nous étudierons l'œuvre accomplie par M. de Lesseps, que nos ingé-
nieurs contemporains ont eu, sur ce point, à combattre les objections et à résoudre le problème, dont se préoccupaient les ingénieurs de Tantiquité.
Le tracé de la voie maritime creusée par la vieille Egypte était différent de celui qu'on a fait suivre au moderne canal de Suez.
Tout le monde sait que le Delta du Nil se composait dans les temps anciens de sept bouches qui déchargeaient leurs eaux dans la Méditerranée. L'une des branches du fleuve, celle qui était la plus rapprochée de l'isthme et qu'on appelait la branche Pélusiaque semblait un canal d'avance creusé par la nature: on en profita : elle permettait aux navires de s'avancer jusqu'au point où nous trouvons aujourd'hui Zagazig et où était autrefois Bubaste : de là, un premier embranchement artificiel la rejoignait aux Lacs Amers, qui, eux-mêmes, communiquaient avec la mer Rouge par un travail de main d'homme.
Nous aurons l'occasion de dire quels motifs
LE CANAL DE SUEZ DANS L'ANTinUITÉ 19
ont tour à tour fait hésiter, pour la jonction des deux mers, entre le trajet indirect par le Nil et le trajet immédiat, qui a été définitivement adopté.
Les Pharaons et les Ptolémées, en ouvrant le canal , avaient ouvert une route nouvelle à la civilisation du monde antique et ils avaient créé pour rÉgypte une source de fécondité au milieu du désert ; bientôt cette œuvre bienfaisante devait disparaître sous la négligence du despotisme ou la violence de conquêtes successives.
Dès le temps de Cléopâtre, le canal de Ptolémée était ensablé ; les communications directes n'étaient plus possibles entre la Méditerranée et la mer Rouge.
« .... Antoine le triumvir, dit Plutarque, estant arrivé à Alexandrie peu de temps après la bataille d'Actium, trouva Cléopâtre occupée aune entreprise capable de Pétonner ; (il y a un bien petit espace désert qui sépare les deux mers et fait la division de l'Afrique etde l'Asie).
Cléopâtre entreprenait et taschait de faire enlever ses navires de Tune mer, (la Méditerranée,) et de les faire charrier dans Tautre pardessus l'isthme; et après que ses navires seraient descendus dans ce golfe d'Arabie, d'emporter tout son or et son argent, et de s'en aller habiter quelque terre sur l'Océan, lointaine de la mer Méditerranée, pour échapper aux dangers de la guerre et de la servitude. » (3Vaduction d'Amyot.)
Ce texte prouve clairement qu'à cette époque le canal entre les deux mers n'existait plus, ou du moins que le transit à travers ses eaux était momentanément interrompu \
Il faut, pendant la domination romaine , que deux princes intelligents, Trajan et Adrien, apportent remède au mal ; jusqu'au sixième siècle la voie maritime de Suez est entretenue par les
* • Oq peut, dit M. Marius Fontane, dans une remarquable brochure sur l'Histoire du canal de Suez, attribuer ce fait à la non-alimentation possible de ce canal primitif par les eaux du Nil, trop basses à ce moment pour s'y déverser.
empereurs; puis, elle disparaît de nouveau, en attendant que la conquête arabe essaie de la faire servir à ses propres intérêts.
Au septième siècle, Amrou, lieutenant d'Omar, s'est emparé de l'Egypte, et il désensable le canal pour faire passer dans l'Arabie les blés de cette terre fertile: le canal s'appelle alors Canal du prince des Fidèles. Mais la domination des arabes^, un instant favorable à la jonction des deux mers, devait bientôt lui être funeste.
îl a toujours été dans la destinée du Canal de Suez d'éveiller les jalouses inquiétudes de la politique : au temps de Nécos, un oracle disait à ce Pharaon : « Tu ouvres un chemin aux barbares, » au temps d'Amrou, les Égyptiens s'écriaient qu'on les ruinait au profit del'Arabie; au huitième siècle après J.-C. le Kalife Abou-Jafazel Manzor détruisait définitivementle canalpour arrêter le révolté Mohammed-ben-Ali-Thabeb ; jusqu'à notre époque les calculs de l'intérêt ignorant et mesquin ont entravé cette route plus que les sables mêmes du désert ; et^ alors que
M. de Lesseps avait déjà donné le premier coup de pioche pour renouveler cette œuvre civilisatrice, Dieu sait ! quelles honteuses intrigues, quelles déloyales manœuvres, quels arguments fourbes et misérables se sont dressés sur son chemin !
Les obstacles que la nature place au-devant des hommes sont peu de chose auprès de ceux qu'ils se créent eux-mêmes : six mois suffirent à Amrou pour rétablir la communication entre les deux mers; dix siècles, depuis lors, se sont écoulés avant qu'on ait rendu au monde cette voie détruite par l'insouciance et les criminels conflits de la poHtique.
Les kahfes souhaitaient surtout de reporter la voie du commerce vers Bagdad, Bassora et le golfe Persique : le passage de Suez contrariait leurs projets: on conçoit qu'ils aient laissé périr l'œuvre restaurée par Amrou.
Cependant le trafic de la Méditerranée représenté surtout par Gênes et Venise continuait en-
core de se diriger vers l'Egypte comme vers la porte naturelle de TOrient ; mais l'invasion turque, inquiète et exclusive, força définitivement la marine européenne de renoncer à cette route.
Le seizième siècle, si fécond en grandes idées et en grandes choses, a été une époque fatale au transit de Suez. Si les Turcs barraient cette voie, les privilégiés des récentes découvertes étaient encore plus qu'eux jaloux de la faire disparaître.
Albuquerque avait profilé pour le Portugal et pour lui-même de la nouvelle route par le Cap. Rejeter définitivement vers l'Océan le mouvement maritime, qui jusqu'alors s'était maintenu dans la Méditerranée et assurer ainsi la suprématie de son pays, tel était le rêve de ce conquérant : 1 Egypte avait été et pouvait être encore la grande route du monde, — Albuquerque méditait de la ruiner.
Il se souvenait du mot d'Hérodote : VÉgijpte est un présent du I\il: — en détournant
le cours de ce fleuve, en le refoulant dans la mer Rouge, Albuquerque prétendait transformer en désert les fécondes régions du Delta: dès lors une barrière infranchissable se fût étendue sur ce sol destiné par la nature à servir de trait d'union entre les peuples : c'en eût été fait du commerce deByzance et des républiques Italiennes.
Mais Albuquerque, en dépit de son génie, ne comprenait pas que certains problèmes ont leur solution en dehors de la politique accidentelle, si raffinée qu'elle soit dans ses calculs ; une question qui touche aux intérêts de l'humanité entière ne succombe pas sous le caprice d'une volonté individuelle : elle reparaît à son heure, et si alors elle ne semble soutenue que par la volonté d'un seul, n'importe ! elle triomphe, car au fond, elle s'appuie sur la raison et le sentiment de tous.
IVOXE, page 16
Extrait d'HÉRODOTE
[Livre II. — Euterpe]
Nécos, fils de Psammitichiis succéda à son père. C'est lui qui le premier entreprit de faire communiquer le Nil à la mer Erythrée par un canal qu'il commença, et que Darius, roi des Perses, fit creuser une seconde fois; sa longueur est de quatre jours de navigation, et sa largeur telle que deux trirèmes peuvent y passer en ramant. L'eau qui l'alimente provient du Nil, d'où elle est dérivée un peu au dessous de Bubaste, près de la ville arabe appelée Patunios ; ce canal se jette dans la mer É-ythrée, et prend naissance dans la partie de la plaine d'Egypte attenante à l'Arabie, située à l'opposite de Memphis, et contiguë à la montagne dans laquelle sont les carrières.
A partir du pied de cette montagne le canal est creusé pendant un assez long espace dans la direction du Couchant à l'Orient, puis il suit les contours des vallées ; et, après s'être dégagé de la montagne, il s'avance au Midi pour se jeter dans le golfe Arabique.
La route la plus courte et la plus directe de la mer du Nord à celle du Midi, que l'on nomme aussi mer Erythrée, n'est exactement à partir du mont Cassius, qui sépare l'Egypte de la Syrie, jusqu'au golfe Arabique que de mille stades ; mais cette distance est beaucoup plus grande par le canal à cause de ses nombreuses sinuosités.
Lorsque ces travaux furent entamés sous le règne de Nécos, cent-vingt mille ouvriers égyptiens y périrent ; et l'entreprise était à peine à moitié quand le roi fit cesser de creuser, arrêté par un oracle qui lui déclara : « qu'il travaillait pour un Barbare. » Les Égyptiens appellent Barbares tous ceux qui ne parlent pas leur langue.
Nécos ayant renoncé à ce grand ouvrage se tourna du côté des expéditions militaires. Il fît faire des vaisseaux, tant sur ^ mer du Nord que sur le golfe Arabique de la mer Érjthrée ; et l'on voit encore la trace des chantiers où ils furent construits. Ces vaisseaux lui formèrent une marine dont il se servit pour l'exécution de ses projets.
{Traduction de Miot).
IVOXE, page B^
Extrait d'APxISTOTE
Un prince ordonna de percer cet isthme parce qu'un passage ouvert en ce lieu eût été pour lui d'un grand avantage ; dans l'antiquité, Sésostris fut le premier, dit-
on, qui tenta cet ouvrage : Darius renonça à poursuivre cette entreprise dans la crainte que l'invasion de l'eau de la mer ne corrompît celle du fleuve.
(Météorologie. — Livre I, chapitre xiv, g '27).
IVOXE, page 14
Extrait de DIODORE DE SICILE
[Livre Ij
On a tiré de la branche Pélusiaque un canal creusé à force de bras, qui se rend dans le golfe Persique et la mer Rouge. Il fut entrepris par Nécos, fils de Psammitichus qui y fit travailler le premier ; ensuite continué par Darius, roi des Perses, qui fit faire quelques progrès à ces travaux, mais qui les laissa incomplets, lorsqu'on l'eut averti que si l'isthme était percé, toute l'Égygte serait inondée, le niveau de la mer Rouge étant plus élevé que le sol de l'Egypte. En6n Ptolémée, second du nom, y mit la dernière main, et imagina de faire construire sur ce canal un ouvrage d'art pour ralentir les eaux ; on l'ouyrait à volonté quand on voulait naviguer en avant ; on le fermait ensuite, et l'usage a justifié cette construction. On a donné aux eaux qui coulent dans ce canal le nomx de Fleuve de Ptolémée, du roi qui fit creuser ce grand ouvrage ; la ville d'Arsinoé est à son embouchure. (Traduction de Miot).
IVOXE, page le
Extrait de PLINE LE NATURALISTE
[Livre VI, ehap. xixiii. — Hist. liaturclle]
Maintenant, suivons la côte opposée à la côte Arabique... Après le golfe Œtanitique est un autre golfe que les Arabes appellent -^tan, où est la ville d'Héroum. Il y a aussi entre les Nèles et les Marcbades, la ville de Cambyse, où ce prince établit les malades de son armée. Puis, viennent la nation des Tyres, le port de Danéon.
Le projet de conduire de là un canal navigable jusqu'au Nil, à l'endroit où il descend dans le Delta, dans l'intervalle de 62,000 pas qui sépare le fleuve de la mer Rouge, ce projet, dis-je, a été conçu par Sésostris, roi d'Egypte, puis par Darius, roi de Perse ; enfin par le second Ptolémée (Av. J.-C. 285-246) qui fit creuser un canal de 100 pieds de large, de 40 pieds de profondeur, de 37,500 pas de long jusqu'aux Sources amères\ il ne le continua pas plus loin par la crainte de l'inondation, car on découvrit que le niveau de la mer Rouge est de trois coudées au dessus du sol de l'Egypte ; d'autres n'attribuent pas à cette crainte l'interruption du travail ; mais ils disent que l'on eût peur que l'introduction de l'eau de la mer ne gâtât l'eau du Nil, qui seule sert à la boisson. Néanmoins, tout ce trajet depuis la mer d'Egypte se fait par terre : il y a trois itinéraires ; l'un part de Péluse, et traverse les sables, où l'on ne peut retrouver son chemin qu'à l'aide de roseaux fixés en terre, à cause que les vents
effacent la trace des pas. Un second commence à 2,000 pas au delà du mont Cassius, et rejoint au bout de 6,000 pas la route de Péluse. Les Arabes Antéens habitent sur ce trajet. Le troisième, part de Gerrbum qu'on appelle Saus-Soif, traverse le pays des mêmes Arabes et est plus court de 60,000 pas ; mais il franchit d'âpres montagnes et est pauvre en eau. Toutes ces routes aboutissent à Arsinoé, fondée dans le golfe de Gharanda sous le nom de sa sœur, par Ptolémée-Philadelphe, qui, le premier, explora la Troglodytique, et qui appela Ptolémée un fleuve passant à Arsinoé.
(Traduction de Littré).
IVOXE, page ^1
Extrait d'EL -MAKR YST
a Canal du Prince des fidèles.
f Ce canal a été creusé par un ancien roi d'Egypte pourHadjar (Agar), mère d'Ism.aël, lorsqu'elle demeurait à La Mecque. Dans la suite des temps, il fut creusé une seconde fois par un des rois grecs qui régnèrent en Egypte après la mort d'Alexandre.
« Lorsque le Très-Haut accorda l'islamisme aux hommes et que Amrou-ben-el-A'ss fit la conquête de l'Egypte, ce général, d'après l'ordre d'Omar-ben-el- Khatbthâb, prince des fidèles, s'occupa de faire recreuser le canal dans l'année de la mortalité. Il le conduisit jus-
qu'à la mer de Kolzoum, d'où les vaisseaux se rendaient dans l'Hedjaz, l'Yémen et l'Inde. On y passa jusqu'à l'époque où Mohammed-ben-Abdallah-ben-Hasan se révolta dans la ville du prophète (Médine) contre Abou-Djafar- AbdouUah-ben-Mohammed-el-Mansour, alors calife de l'Irak. Ce souverain écrivit à son lieutenant en Egypte pour lui ordonner de combler le canal afin qu'il ne s'en servît point pour transporter des provisions à Médine. Cet ordre fut exécuté et toute communication interrompue avec la mer de Kolsoum. Les choses sont restées dans l'état où nous les voyons aujourd'hui. »
iVOX£, page 19
Extrait de SCHEMS-EDDIN
« Ce fut sous le règne d'un ancien roi d'Egypte appelé Tarsis-ben-Malia, qu'Abraham vint en Egypte. Le canal aboutissait à la ville de Kolsoum et les eaux du Nil se déchargeaient en ce lieu dans la mer salée. Les vaisseaux chargés de grains descendaient par ce canal dans le golfe Arabique. Omar fit nettoyer et recreuser ce canal, et on le nomma depuis ce temps Canal du Prince des Fidèles. Il demeura en cet état pendant cent- cinquante ans, jusqu'au règne du calife Abasside Abou-Djafar el-Mansour (l'an 159 de l'hégire, 775 ans après J,-C.) qui fit fermer l'embouchure de ce canal dans la mer de Kolzoum. »
IVOXE, page 19
Extrait d'ALFERGAN
« Le fleuve Trajan qui passait à la Babylone d'Egypte, comme le dit en termes précis Ptolémée, est le même qui fut appelé plus tard le Canal du Prince des Fidèles, et qui coule le long de Fostat (\àeux Caire), car Omar, comme il est dit dans l'histoire de la guerre d'Egypte, ordonna que ce canal fut rouvert, à l'effet de transporter des vivres à Médine et à La 3Iecque, qui étaient désolées par la famine. »
Le calife Omar-ben-el-Kaththâb écrivit à Amrou-benel-Ass une lettre ainsi conçue :
« Au rebelle, fils du rebelle. Tandis que toi, tes compagnons, vous vous engraissez, vous ne vous inquiétez point si moi et les miens nous maigrissons. Donne-nous du secours ; au secours !
« Je suis à toi, répondit Amrou ; je t'envoie un convoi de bêtes de somme, dont la première sera chez toi quand la dernière ne sera pas encore partie : f espère en outre trouver un moyen de transport par mer.
Mais Amrou ne tarda pas a se repentir d'avoir donné cette dernière idée, parce qu'on lui fit observer qu'il était possible de dévaster l'Egypte et de la transférer à Médine. Aussitôt il écrivit qu'il avait réfléchi sur le transport par mer^ et qu'il y trouvait des difficultés insurmontables.
Omar lui répondit : • J'ai reçu la lettre par laquelle tu cherches à éluder l'exécution du projet conçu dans la pré-
cédente. J'en jure par le Tout-Puissant, ou tu l'exécuteras, ou je te chasserai par les oreilles et j'en enverrai un qui l'exécutera. »
Amrou vit bien qu'il avait désobéi à Omar et il s^occupa àVinstant même du canal. Omar lui enjoignit de ne pas négliger de lui envoyer de tous les comestibles, des vêtements, des lentilles, des oignons et des bestiaux : en un mot de tout ce qui se trouvait en Egypte.
IVOXE, page «1
Elkendi, dans son ouvrage, Aldjcud-ci-Moghreby , dit que le canal fut creusé en l'an 23 de l'hégire (643 de l'ère chrétienne) et terminé en six mois, de manière que les vaisseaux purent se rendre dans THedjaz.
{La Turquie et l'Egypte, brochure par M. Ferdinand de Lesseps).