‹ Suez; histoire de la jonction des deux mersChapitre 2 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nous sommes parvenus à Tépoque moderne : le projet conçu dans les temps antiques va reparaître, et, durant deux siècles, préoccuper les hommes qui, par la pensée ou par l'action, s'efforcent de régir les destinées du monde ; les précurseurs immédiats du canal de Suez sont Leibnitz, Bonaparte et les Saint-Simoniens.

Louis XIY se préparait à envahir la Hollande lorsque Leibnitz lui adressa le mémoire célèbre connu sous le {liredeCoiisilmn JEgijptiacum,

Quel fut le but réel du philosophe de Leipsick

en rédigeant ce travail : il est difficile de le préciser. Leibnitz, à l'heure où le roi de France menaçait un pays de liberté intellectuelle et politique, tentait de lui faire entrevoir ailleurs un but offert à son ambition. Voulait-il ainsi sauver la Hollande par une adroite diversion, ou souhaitait-il surtout de régénérer l'Orient par les armes de la France, cette question n'est pas complètement éclaircie pour nous ; mais il est certain que ce génie paisible s'est efforcé d'inspirer à Louis XIV le projet que réalisa un instant le génie belliqueux de Bonaparte.

La conquête de l'Egypte devait, suivant Leibnitz, rendre à l'Europe la véritable route de l'Orient ; ce grand homme faisait bon marché des égoïstes préoccupations qui poussaient Alburquerque et les Portugais à reporter vers l'Atlantique tout le mouvement maritime : il disait loyalement : « L'isthme principal du monde est l'isthme de Suez qui sépare les plus grandes mers, l'Océan et la Méditerranée, qu'on

ne saurait éviter sans faire le tour des sinuosités de toute l'Afrique. C'est le lien, la barrière, la clef, la seule entrée possible de deux parties du monde, l'Asie et l'Afrique. C'est le point de contact commun de l'Inde d'une part, de l'Europe de l'autre. Je conviens que l'isthme de Panama, en Amérique, pourrait rivaliser avec lui, si cette partie du monde était aussi fertile et si les autres richesses lui étaient prodiguées avec la même abondance... »

Le canal de Panama se présente naturellement à la pensée de Leibnitz comme le corollaire du canal de Suez : en elfet, l'une de ces voies ne peut être ouverte sans que l'autre s'ouvre, à moins que le monde ne soit assez inconséquent pour laisser une impasse devant sa porte la plus magnifique.

Leibnitz, en s'adressant à Louis XIV, n'oubliait pas que ce prince ne pouvait en un instant se désister de ses projets contre la Hollande ; aussi lui montrait-il vers l'Orient, cette nation plus facile à vaincre dans ses possessions de rindeque sur les bords du Zuyderzée.

Quand Bonaparte conduisit en Egypte les régiments delà République française, il s'écriait: « Soldats, vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre! jd Louis XIV eût pu lancer au bord du Nil ses troupes en leur disant : « Vous êtes une des ailes de l'armée de Hollande ! »

Au dix-huitième siècle, le sultan Mustapha III comprenait l'importnnce de Suez et l'histoire se souvient de ses paroles : « Une position si heureuse devrait dicter des lois immuables, et le canal de la mer Rouge deviendrait la base du droit public des nations. »

Celui dont le génie domine cette époque, Voltaire, ne pouvait passer sous silence une pareille question : il la rappelle d'un mot précis et ferme dans son Essai sur les mœurs : « L'entreprise de renouveler en Egypte l'ancien canal creusé par les rois et rétabh ensuite par Trajan, et de rejoindre ainsi le Nil à la mer Rouge, est digne des siècles les plus éclairés. »

Bonaparte est en Egypte. Il médite de renou" vêler les conquêtes d'Alexandre à travers l'Asie: il ruinera ainsi la puissance anglaise et enlacera le monde en prenant pour point de départ Constantinople et pour but les rives du Gange.

Cette pensée fut certainement la plus hardie conception de son esprit ambitieux : elle Ta préoccupé toute sa vie ; après avoir quitté rÉg}'pte, il essayait en l'année 1800^ de former une alliance avec l'empereur Paul 1"" pour envahir les Indes par la route de terre ; plus tard, quand il entreprenait la funeste campagne de Russie, c'était encore la conquête des Indes qu'il entrevoyait comme résultat suprême de cette téméraire entreprise ; et enfin, dans les jours de Sainte-Hélène, il s'écriait avec amer— tuQie : « Maitre de Saint-Jean d'Acre, j'aurais atteint Gonstantinople et les Indes et changé la face du monde ! »

Une grandiose expédition et une suite de victoires pouvaient lui assurer un triomphe passager ; mais il comprenait que la guerre seule ne

suffirait pas à réaliser de façon durable son vaste projet. Maître de l'Inde, il fallait qu'il abrégeât le chemin qui conduit à ce pays et qu'il entraînât le commerce dans une nouvelle voie. Bonaparte avait pris l'Egypte pour première étape dans sa course à travers le monde : il ne pouvait manquer de planter à Suez un des jalons de son itinéraire.

Il voulut visiter lui-même l'isthme et rechercher en compagnie des savants qu'il avaitamenés les traces du canal des Pharaons. Son excursion rapide, fut marquée par des épisodes qui ont une poésie légendaire.

« Un jour, dit le duc de Rovigo dans ses Mémoires, Bonaparte en se rendant à Suez pour examiner le moyensd'unir le Nil à la mer Rouge, faiUit périr presque au même heu où avait été engloutie l'armée de Pharaon. La mer était basse ; après quelque temps on s'égara. La nuit était venue, on ne savait de quel côté on marchait ; les flots commençaient à monter.

et les cavaliers qui étaient en tête crièrent que leurs chevaux nageaient. Bonaparte sauva tout le monde par un de ces moyens qui paraissent très-simples, mais que trouve seulement un esprit qui ne s'étonne de rien.

« 11 s'établit le centre d'un cercle et fit ranger autour de lui, sur plusieurs hommes de profondeur^ tous ceux qui partageaient le danger avec lui, et en numérotant tous ceux qui composaient le premier cercle en dehors. Il les fit ensuite marcher en avant, en suivant chacun la direction dans laquelle ils étaient, et en les faisant suivre successivement par d'autres cavaliers à dix pas de distance dans la même direction. Lorsque le cheval de l'homme qui était en tête d'une de ces colonnes perdait pied, c'est-à-dire qu'il nageait, Bonaparte le rappelait sur le centre ainsi que tous ceux qui le suivaient et il leur faisait reprendre la direction d'une autre colonne à la tête de laquelle on n'avait pas encore perdu pied. Les rayons qui avaient été lancés dans des directions où

ils avaient perdu pied, avaient tous été retirés successivement pour être mis à la sui(e de celui où on ne l'avait pas perdu. On retrouva ainsi le bon chemin, et Ton arriva à Suez à minuit, ayant de l'eau jusqu'au poitrail des chevaux, et dans cette partie de la côte la marée monte à vingt-deux pieds. On avait été fort inquiet de ne pas le voir arriver avant l'heure de la marée, et lui-même s'estima fort heureux de s'en être tiré ainsi. »

Dans cette même excursion Bonaparte visita les ruines de Péluse ; les soldats de son escorte succombaient sous la chaleur: chacun n'écoutait que sa propre souffrance et ne se préoccupait que de hii-même : on n'avait plus souci ni des officiers, ni des généraux ; — pourtant, il fut accordé au conquérant, par privilège, de s'asseoir à l'ombre d'un débris de porte : « On me faisait là, a dit depuis Napoléon, une immense concession. »

Or, tandis que le vainqueur des Pyramides se reposait sous cet abri improvisé, il fouillait

le sol de son pied impatient ; parmi le sable remué, il vit apparaître un superbe camée antique • cette pierre représentait une tête de de l'empereur Auguste. Quel mirage dut alors passer dans son âme, plus ardent et plus fascinant que le mirage du désert !

Mais en dépit de cette vision d'empire et de domination universelle, il ne fut pas donné à Bonaparte de réaliser en Egypte l'œuvre qui lui eût laissé l'honneur d*avoir réuni le monde par la paix après l'avoir remué par la guerre : le canal de Suez ne s'ouvrit pas devant son impérieuse volonté, sans doute parce que cette voie réservée par la providence à l'affranchissement du monde fût alor^ devenue l'instrument de son asservissement.

On a dit avec raison en comparant le projet de Leibnitz à celui de Napoléon : « Leibnitz montrait du doigt l'Orient à Louis XIV pour détourner le flot envahisseur de sa puissance et en faire le libérateur et le civilisateur de ces contrées barbares, Bonaparte regardait l'Orient

pour y trouver un nouvel appui pour ses rêves de conquêtes trop tôt réalisés et ses aspirations à dominer l'Europe. Le conquérant accomplissait le rêve du philosophe, mais, par une fatalité de la conquête, il faisait sortir la servitude d'où l'autre attendait la Hberté *. »

Des tentatives de Bonaparte pour rouvrir la voie maritime de Suez, il n'est sorti aucun résultat efficace, si ce n'est cependant le beau mémoire publié sous son instigation par Tingénieur Lepère : cet ouvrage a décidé, il y a trente ans environ, la vocation de M, de Lesseps.

La terre d'Egypte était destinée à voir après les tentatives d'une conquête armée jles efforts d'une conquête purement philosophique et scientifique.

Ce n'est pas le moins cuneux épisode de l'histoire du Canal de Suez que l'exploration

» Fo'jchar d3 Careil. — Introiuolion à b traduction du Comilimn £gypliacinn.

accomplie dans l'isthme, par les apôtres de la doctrine Saint-Simonienne.

Enfantin, comme Bonaparte, tournait ses regards vers l'Orient et croyait avec raison que de ce côté était la clef du monde. Il traçait à son disciple Barrault, dans un style assez étrange un programme vague, mais plein de foi dans Taccomplissement d'une œuvre intelligente et féconde.

« Aujourd'hui, je sens que c'est ma face POLITIQUE que je dois d'abord montrera l'Orient.

« J'ai foi que tu le sens aussi.

« Pensant donc que tu communies encore aussi étroitement avec moi, je t'envoie ceux de nos livres que je désire voir répandre d'abord sur cette côte de la Méditerranée qui regarde la vieille Europe.

« Et je vais te communiquer mon désir que tu accompliras si tu le sens; dans tous les cas, tu n'en useras qu'avec la discrétion que tu dois sentir nécessaire.

« C'est à nous de faire

« Entre l'antique Egypte et la vieille Judée, « Une des deux nouvelles routes d'Europe

€ Vers l'Inde et la Chine,

f Plus tard nous percerons aussi l'autre

« A Panama.

€ Nous poserons donc un pied sur le Nil ,

« L'autre sur Jérusalem^

« Notre main droite s'étendra sur la Mecque.

« Notre bras gauche couvrira Rome

« Et s'appuiera encore sur Paris.

« Suez

« Est le centre de notre vie de travail,

« Là nous ferons l'acte

« Que le monde attend.

« Pour confesser que nous sommes

« Mâles.

« Tu ferais bien de diriger sur Suez, Prat comme ingénieur, Marchereau et Alix comme dessinateurs, pour qu'ils se joignent à Cayal et Decharmes, si tu le sens ainsi.

« J'aurai avec moi Fournel et Lambert, Hoart et Bruneau et d'autres ingénieurs encore et peut' être aussi quelques travailleurs. « Et je veux en janvier prochain ' , « Lorsque sera écoulée notre grande année, « Faire d'Orient un appel à la France, « Elle y répondra « Et Dieu nous enverra, je l'espère, « La Mère avec elle.

« Alors ti^partiras pour le Nouveau-xMonde, « Touchant à son midi et à son nord « Et, saluant en passant avec ton Urbain « L'ile où se sont affranchis les noirs, « Puis, revenant m'attendre ou nous attendre

« A Panama. »

Enfantin comme Leibnitz ne sépare pas la question de Panama de celle de Suez ; car, le canal de la mer Rouge n'aura pas d'issue, on

• Cette lettre é'ait écrite d?ns le courant ce 1^33.

peut Taffir mer hardiment, s'il ne trouve un débouché à travers l'Amérique centrale.

Les Saint-Simoniens s'efforcèrent de faire adopter à Méhémet-AU leur projet pour la jonction des deux -mers ; mais ce prince méditait une autre entreprise colossale à laquelle les disciples d'Enfantin durent s'associer.

Laissons parler Enfantin lui-même ; en 1834 il écrivait à Hoart et à Bruneau : « Le pacha a conçu le vaste projet de barrer le Nil à la naissance des deux branches de Rosette et Damiette, afin d'avoir en tout temps, même aux époques des plus basses eaux, une hauteur pour les eaux d'irrigation presque égale à celle des moments d'inondation et cela sans interrompre la navigation ; or la crue du Nil est de vingtdeux à vingt-trois pieds^ et sa largeur, dans les basses eaux, est de trois cents à quatre cents mètres environ : jugez !

« Comme les nobles volontaires qui s'attachaient aux armées dans les grandes campagnes,

nous recevrons la tente, les rations et les armes; nous savons vivre en soldats. ..

« A Textrémité du Delta, à la naissance des deux branches de Rosette et de Damiette, près du barrage, le siège d'une immense ville se fonde, le pacha l'espère, l'ingénieur l'a annoncé dans ses plans, et les Arabes, qui dans leur langue pompeuse nomment l'Egypte la Mère du monde, verront sa capitale marcher sur le fleuve et se transporter (comme on l'a déjà fait de Memphis ici,; jusqu'au siège que notre main lui prépare.

« Et voilà mon atelier d'architecture où nous aurons pour maîtres nos souvenirs d'Occident, le goût des Arabes et nos inspirations d'avenir. Là nos formes nouvelles se dessineront et s'élèveront en face des vieilles pyramides, comme nos idées se sont dressées, par la presse et dans le Hvre nouveau , au dessus de Paris la savante.

« Et, toujours devant nos yeux les deux mers, l'isthme que nous percerons dès que nous

i8 SUE?:

aurons détrempé ses terres et nivelé ses sables avec les premières eaux dont nous le couvrirons en élevant de nos mains l'urne du fleuve.

c Car le travail pour lequel je vous appelle est la préparation de la grande œuvre de Suez.

« Et plus loin encore Panama. »

Il se mêlait plus d'une utopie aux projets des Saint-Simoniens sur l'Egypte: esprits rigoureusement absolus , et par-là même quelquefois étroits, ils crurent faire acte de civilisation et de progrès en proposant à Méhémet-Ali de jeter dans le Nil une des fameuses Pyramides pour accomplir le barrage. Heureusement, la sagesse du prince ou le hasard des circonstances arrêta cette profanation des vestiges de l'histoire. L'Egypte moderne eut peut-être gagné quelques millions à ce sacrifice, mais, à cette heure surtout où elle est appelée à prendre rang parmi les nations les plus civilisées, peut-il

lui être indifférent de garder les reliques de son passé et en quelque sorte les titres de son antique prestige sur le monde ?

:\'oxE, page sr

<• Samedi, 10 février 1816. — Aujourd'hui, l'Empereur a lu dans l'Encyclopédie Britannique, l'article du Nil dont il prenait occasionnellement quelques notes pour ses dictées au grand maréchal. Il s'y est trouvé une citation dont jadis j'avais entretenu l'Empereur, qu'il avait jusque-là regardée comme absurde. Le grand Albuquerque proposait au roi de Portugal de détourner le Nil, avant son entrée dans la mer Rouge, ce qui eût rendu l'Egypte un. désert impraticable et consacré le cap de Bonne-Espérance pour la route unique du grand commerce des Indes, Bruce ne croit pas cette gigantesque idée entièrement impossible, elle frappait singulièrement l'Empereur, »

{Mémorial de Sainte- Hélène).

IVOXE, page 3T

«... La longue route de Russie, dit Napoléon, comme dans l'exaltation d'un rêve, cette longue route est la route de l'Inde. Alexandre était parti d'aussi loin que Moscou, pour atteindre le Gange. Je me le suis dit depuis Saint- Jean-d" Acre. Sans le corsaire anglais et Ternigré français qui dirigèrent le feu des Turcs, et qui joints à la peste me firent abandonner le siège, j'aurais achevé de conquérir une moitié de l'Asie et j'aurais pris l'Europe à revers, pour revenir chercher les trônes de France et d'Italie. Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il me faut reprendre à revers l'Asie, pour y atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du général Gardanne et celle de Jaubert en Perse ; rien de considérable n'en est apparu ; mais j'ai là une carte et l'état des populations à traverser pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans l'Inde.

C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous attend sous trois mois. Moscou est à trois mille idlomètres de Paris ; et il y a bien quelques batailles en travers de la route. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Czar réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône nouveau et dépendant ; et dites-moi, si pour une grande armée de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas accès possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française, pour faire tomber dans toute l'Inde cet

NOTES DU CHAPITRE n 53

échafaudage de grandeur mercantile. Ce serait l'expédition gigantesque, j'en conviens, mais exécutable du dixneuvième siècle. Par là, du même coup, la Fiance aurait conquis l'indépendance de l'Occident et la liberté des mers. »

(Villemaiu. — Souvenirs contemporains d'histoire ^t de littérature.)

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