‹ Suez; histoire de la jonction des deux mersChapitre 17 sur 31 · CHAPITRE ÏX · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏX

Les forces mécaniques de l'industrie, les forces physiques de Thomme n'ont jamais peut-être accompli en commun une tache plus vaste que le creusement du canal de Suez.

Il n'est pas sans intérêt d'examiner quels engins puissants, véritables esclaves de fer et d'airain, ont collaboré à cette œuvre ; de dire aussi comment les bras et la volonté des ouvriers ont rivalisé avec le jeu formidables des machines.

Qjae cette entreprise immense eût été tentée, il y a cinquante a.is seulement, alors qu'on

ébauchait les premières expérimentations de la vapeur, il eût fallu entasser dons l'isthme des peuples entiers, les faire travailler pendant d'interminables années, renouveler peut-être au milieu des fatigues et des souffrances de tout genre ces effrayantes hécatombes humaines que les despotes antiques sacrifiaient sans pitié à la réalisation de leurs projets.

Les machines du canal de Suez n'ont pas seulement eu le mérite de mener à bien un travail qui, sans elles, eut sans doute été impossible ; par-dessus tout, elles ont eu le mérite d'épargner la vie de quelques milliers d'homme : il est permis de les étudier avec autant de curiosité et plus de sympathie que les instruments de guerre dont nos inventeurs se montrent si prodigues.

Nous avons raconté comment les indigènes du lac Menzaleh, creusaient vaillamment le chenal en fouillant la boue avec leurs mains ; les dragues vinrent à leur tour remuer le sol à l'aide de leurs godets de fer, pareils à des mains

géantes qui puisaient dans la vase, rejetaient les déblais, les entassaient, à lafois ouvrant le canal et élevant ses berges.

La drague, — voilà, par excellence, la machine de combat dans cette lutte de l'industrie : c'est elle qui assiège l'isthme, comme la baliste antique assiégeait les murs des villes; c'est elle qui ouvre la brèche dans ce rempart naturel et livre passage aux colonnes d'assaut !

Construites dans un but spécial, d'après des plans combinés en vue des conditions où il s'agissait d'opérer, les dragues de Suez sont des machinestypes qui n'ont pas de précédents analogues et qui serviront de modèles, si jamais sur un autre théâtre l'art de l'ingénieur renouvelle une semblable entreprise. Véritables navires de feV, portant et logeant une énorme machine à vapeur, elles accomplissent leur œuvre avec une puissance qui étonne l'imagination; cette œuvre, la voici : dirigées par douze hommes, elles font le travail que mille hommes feraient à peine ; elles remuent en dix heures quinze

cents mètres cubes , — trois millions de kilogrammes !

Les lourds godets mordent le sol, et remontant incessamment leur charge, ils rapportent au long couloir qui la prend et la conduit où il faut qu'elle soit déchargée ; on dirait une association de colosses, s'entr* aidant les uns les autres par un mutuel effort.

c( Figurez-vous, dit M. de Lesseps, une fois et demie la longueur de la colonne Vendôme, coupée par le miheu, appliquée au haut de la drague par un bout, déversant par l'autre au loin les produits du dragage, et formant au milieu du chinai comme un pont volant.

« Les dragues pourvues de cet appareil et construites de manière à l'utiliser ne déversent pas les déblais, comme le font les dragues ordi • naires, dans des bateaux qui viennent les accoster. Elles amènent d'un seul jet les déblais directement sur les berges, et cela à des distances de 60 à 70 mètres.

« Cet appareil est une des plus heureuses innovations parmi celles que les besoins gigantesques des travaux ont déjà fait naître; et le spectateur le plus indifférent, comn';e l'ingénieur le plus expérimenté^ est vivement frappé par la vue de cette immense, mnchine, qui, creusant le milieu du canal, verse au delà de ses bords des torrents d'eau et de terre.

« Nous avons assisté au travail d'une drague à long couloir, qui a donné uu déblai de dix-huit cents mètres cubes en dix heures. »

Le long couloir s'étend depuis la drague jusqu'aux berges comme une sorte d'aqueduc ; comme une sorte de tour roulante, VéUvateiir se dresse le long destilus: haut échafaudage de fer, qu'on peut conduire sur des rails au point où il doit fonctionner, il reçoit les wagons chargés de terre que lui amènent les chalands : il les élève entre ses montants et les déverse par un mouvemant de bascule sur le sommet des tertres qu'on veut achever.

Les chalands-flotteurs et les Raborres à cl a-

pets forment Tattirail naval qui vient en aide à tout Tattirail terrestre que nous venons de décrire. Ce sont ces bateaux qui emportent les déblais dont on veut se débarrasser: ils les jettent à la mer ou les immergent dans quelques parties du canal.

Le chaland est divisés en plusieurs grands compartiments ou caisses, dont le fond, s*ouvrant à volonté, laisse tomber son chargement dars les eaux profondes ; la gabarre est destinée à déposer les déblais dans des endroits peu creux : aussi, ce n'est pas par le fond qu'on la décharge : sur ses parois, des espèces de portes s'ouvrent comme des sabords et livrent passage au sable ou à la terre qu'elles retenaient.

Dragues, longs-couloirs, élévateurs, chalands-flotteurs, gabarres à clapets latéraux, — rénumération n'est pas longue, et cet ensemble de machines étonne plus encore par sa simplicité que par la force qu'il déploie.

Dès Tannée 1862 dix campements sont dressés dans Tisthme : Suez, Chalouf, Gjebel-Geneffé, le Sérapéum, Toussoum, El-Guisr^ Ferdane, Kantara, Raz-el-Ech, Maxamah ; — vingt-six mille hommes travaillent.

Des magasins, des ambulances, des hôpitaux, un service médical régulier sont étabhs; un incessant va-et-vient de marchandises et de vivres circule au sein du désert.

Pendant les premiers temps de l'inslallation sur les chantiers de travail, la compagnie eut grand'peine à rassembler les ouvriers qui lui étaient nécessaires : les Européens étaient rares ou ils se rebutaient vite devant les obstacles : le changement de climat et d'existence, la nostalgie mettaient la désertion dans leurs rangs. On comprit qu'en un tel pays, des hommes acclimatés d'avance et surtout les populations indigènes pouvaient seuls suffire à la tâche qu'on voulait accomplir.

Des ouvriers Grecs, Dalmates, Arméniens, Arabes furent appelés de tous côtés: étrange mé-

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lange de races et de langues, mélange plus étrange encorede caractères, de mœurs, de religions. C'était une sorte de Babel , — mais la Babel de la régulière organisation.

31. de Lesseps avait trouvé un secret fort simple pour avoir raison de tous ces hommes : « expulser celui qui ne voulait pas travailler, laisser partir celui qui n'avait pas envie de rester. »

« Nous avons^ racontait-il dans un de ses entretiens, maintenu les populations qui sont venues à nous, sans un gendarme, sans un sergent de ville. J'ai souvent voyagé seul ou avec un simple domestique arabe, la nuit comme le jour, et jamais je n'ai eu la moindre crainte ni couru le moindre danger.

« Tout le monde vit là dans la plus parfaite harmonie. La sécurité existe dans le désert sans autorité d'aucune espèce. Seulement, il y a le travail, car là où il n'y a pas le travail, on ne peut vivre en sécurité. »

Il y aurait mille anecdotes curieuses à recueil-

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lir sur ces travailleurs venus de régions différentes et inaccoutumés la plupart au genre de travail qu'on leur demandait : ils avaient leurs méthodes à eux, et ils n'entendaient pas s'en départir ; nous avons dit que les indigènes du lac Menzaleh préféraient leurs mains à la pelle pour fouiller la boue : les fellahs envoyés par le vice- roi refusaient de se servir de la brouette, il leur semblait beaucoup plus simple de porter la terre sur leur tête ou sur leur dos dans un mauvais panier.

Les fellahs, ces hommes appartenant à la classe la plus pauvre de TÉgypte ont été le plus nombreux et le plus solide contingent de cette laborieuse armée. Ils ont su, grâce à leur énergie, à leur patience, à leur sobriété, supporter la fatigue d'un travail sous le soleil du désert.

Pourquoi ne pas le dire ? Dans l'accomplissement de cet ouvrage qui va préparer à rÉgypte de si belles destinées, ce sont les plus humbles,

ce sont les plus déshérités de ses enfants qui, au

prix de leurs sueurs, ont préparé son magnifique avenir : puisse-t-elle se souvenir d'eux ! puisse-t-elle comprendre que les nations s'élèvent en vain par leur opulence et le triomphe de leurs intérêts matériels, si elles ne songent à reconnaître les droits de tout homme né dans leur sein, à respecter son individualité et à accroître* sa dignité morale !

Quand Nécos, dans l'antiquité, fit^ suivant Hérodote^ la première tentative de jonction des deux mers, quatre-vingt mille hommes périrent de misère en exécutant cette tâche ; à une époque bien rapprochée de nous, quand Méhémet- Ali creusa le canal Mahmoudieh, trente mille malheureux succombèrent en six mois. De tels désastres étaient une leçon pour la compagnie du canal maritime de Suez: elle comprit qu'elle devait établir dans l'isthme un service médical régulièrement organisé et s'efforcer, en facilitant l'alimentation des travailleurs, en leur procurant de l'eau et des logements, de les placer dans les plus favorables conditions hygiéniques.

Les mesures de la prudence avaient été prises; l'état sanitaire des travailleurs, pendant dix ans^ a été meilleur qu'il n'eût été dans beaucoup de contrées de l'Europe, même en France; mais cette laborieuse population devait payer son tribut au fléau qui déjoue toutes les prévisions delà science. Au mois de juin 1865, le choléra éclatait dans l'isthme: les pèlerins de la Mecque avaient apporté la terrible maladie qui allait franchir la mer et poursuivre sa course jusqu'à Paris.

Dès la première nouvelle, M. de Lesseps quittait la France et accourait à Port-Saïd ; son dévouem.ent ne parvint qu'à rétablir un peu d'ordre au milieu des travailleurs épouvantés et à régulariser la retraite des fuyards: la maladie frappait des coups terribles. Au heu de creuser le canal, on creusait les fosses des morts.

Le Président de la compagnie payait intrépidement de sa personne : il visitait les hôpitaux, soutenait le moral de ses hommes et attendait

que répidémie eût fini son œuvre, pour que le travail reprit la sienne. Le champ de bataille s'était jonché de victimes; mais on n'avait pas un instant renoncé à la victoire.

Nous parlions tout à l'heure des fellahs : ils ont été l'occasion d'une des plus graves accusations portées contre la compagnie du canal de Suez par ses adversaires. Les fellahs, disait-on, surtout en Angleterre^ étaient traînés de vive force sur les chantiers : sous prétexte d'une œuvre civihsatrice^ on ne craignait pas de mettre en pratique les plus barbares violences de l'esclavage...

Il importe de préciser les faits. Quand M. de Lesseps obtint de Mohamm.ed-Saïd la concession du canal, il se trouva en face d'un ordre de choses existant en Egypte : les fellahs, classe inférieure, longtemps injustement déshéritée de tout avantage social, jouissaient enfin, en droit au moins, d'une améhoration récente : le gouvernement, qui naguère se déclarait seul pos-

sesseur du territoire, leur avait cédé la propriété des terres qu'ils cultivaient moyennantun impôt payable pour une partie en nature et pour l'autre partie en argent.

A ces obligations se joignait une corvée de travail : les fellahs étaient tenus de fournir annuellement un certain nombre d'hommes pour l'entretien des canaux qui arrosent l'Egypte et assurent sa fécondité : c'était une sorte de conscription appliquée aux besoin de l'agriculture.

Lorsque M. de Lesseps voulut chercher dans l'Egypte même des travailleurs pour le creusement du canal de Suez, il ne rencontra pas d'ouvriers absolument libres: il fallait ou renoncer à employer les hommes du pays ou demander au gouvernement du vice-roi de détourner vers l'isthme une partie des fellahs qu'ileût employés à d'autres corvées.

En prenant ce dernier parti, le président de la compagnie du canal maritime n'aggravait en rien la position de ces indigènes : les faits prou-

vèrent bientôt qu'au lieu de les traiter en esclaves, on entendait les élever à la dignité de travailleurs rétribués suivant leur peine et en raison de leur droit légitime.

Oui, la compagnie du canal de Suez a demandé au vice-roi que des contingents de fel- .ahs fussent envoyés sur ses chantiers ; mais, si elle a fait travailler pour elle ces hommes que la loi de leur pays eût forcés de travailler ailleurs, elle s'est fait un devoir de les payer comme elle eût payé des ouvriers européens: elle les a traités avec humanité; elle n'a jamais souffert qu'un châtiment corporel fût infligé à aucun d'eux.

Ce serait, d'ailleurs, manquer à la vérité, que d'attribuer exclusivement à la compagnie du canal de Suez l'honneur d'avoir respecté les droits des fellahs en ne prenant leur travail qu'en échange d'un salaire.

Voici, d'après M. de Lesseps, les conseils qui sortaient spontanément de la bouche du généreux Mohammed-Saïd: « 11 faut commencer par

payer les fellahs; il faut qu'ils sachent que le travail, pour lequel ils n'ont jamais eu derémune'ration, leur sera payé. J'aurais contre moi tous les grands du pays et tous les propriétaires, si, dès à présent, j'affranchissais les fellahs, et je n'aurais aucun moyen de maintenir l'existence de l'Egypte, si je les affranchissais immédiatement de toute espèce de travail obligatoire.

« Eh bien, je commence par établir avec vous les conditions de leur paiement. Du moment qu'ils pourront rapporter dans leurs villages un petit pécule, le travail deviendra en Egypte un attrait^ ce qu'il n'a jamais été.»

jMohammed-Saïd possédait une armée de trente mille hommes: il la réduisit à dix mille pour en envoyer vingt mille aux travaux de l'isthme, de façon à ne pas charger la population agricole.

Ainsi ramenée à la réalité des faits, la corvée^ cette institution si contraire à nos mœurs modernes, perd beaucoup de son apparence tyran-

nique, et, peut-être, par certains côtés, répondelle à une idée de progrès, comme le fait remarquer M. de Lesseps: « Le fait d'avoir engagé des hommes qui étaient appelés au recrutement militaire pour les faire travailler à l'isthme, a été le commencement de l'émancipation, à tel point qu'aujourd'hui même on est arrivé, en Egypte, à proclamerce principe qu'on devra désormais recruter pour les travaux de la paix les hommes qu'on recrute dans d'autres pays pour les travaux de la guerre. »

Les Bédouins^ les nomades du désert se sont volontiers associés au travail bien nouveau pour eux qui s'accomplissait dans l'isthme : l'eau les attirait, les fascinait: ils se disaient que la richesse et le bien être devaient se trouver à côté des hommes dont la volonté faisait couler à travers les sables ce précieux liquide : ils savaient aussi qu'auprès d'eux, ils trouveraient une protection loyale.

M. de Lesseps, qu'il faut sans cesse citer, en parlant du sujet qui nous occupe, a raconté mo-

destement par quelle habileté honnête, il a su captiver ces défiantes tribus :

<( J'avais fait appeler, dit-il , l'iman de la mosquée de notre principal village, et je lui avais demandé quels étaient les moyens qu'il faudrait employer pour attirer les populations. « Il n'y en a qu'un, me dit-il, c'est d'être juste. Lorsque vous voulez attirer des pigeons, vous jetez du grain, et les pigeons viennent; voulez-vous appeler des hommes, semez la justice, et ils viendront.» Lorsque nous avons acquis les terrains de l'Ouaddy, ajoute M. de Lesseps, il ne s'y trouvait que cinq mille âmes ; quatre mois après, la population était de dix mille âmes. En Orient, comme partout, le progrès marche vite, là où règne la justice. »

IVOXE, page IST

Extrait du Rapport sur Vèîat sanitaire et médical des travailleurs et des établissements du canal maritime de l'isthme de Suez. Année 1867 - 1868; par le docteur L. Aubert-Roche, médecin en chef de la compagnie.

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