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Méditerranée une place prédestinée, où devaient s'élever des édifices, se creuser des bassins et s'ouvrir l'entrée du canal maritime : cette place, alors point ignoré du monde, s'appelle aujourd'hui Port-Saïd.
Un sentiment de reconnaissance pour le prince qui accorda la concession du canal a dicté le nom de la ville naissante.
Port-Saïd devait être la station des bâtiments qui, un jour, entreraient dans l'isthme : elle devait servir de quartier-général aux ingénieurs qui allaient entreprendre les travaux : ce rôle futur a inspiré sa construction et lui a donné sa physionomie actuelle : Port-Saïd est un bassin entouré de chantiers.
Quand nous lisons dans les historiens anciens le récit de la fondation d'une ville, ils nous parlent tout d'abord de l'enceinte fortifiée qu'on a élevée autour de ses limites, de la citadelle ou du capitole, qui s'est dressé en son point culminant comme le symbole de sa future puissance : ainsi se sont passées les choses à Port-
Saïd : dès le premier jour on lui a donné des remparts contre l'ennemi qui la menaçait, — on a bâti des jetées dans la mer; on lui a donné en guise de citadelle une tour lumineuse, qui appelât à elle les navigateurs et lui fit une garnison de navires, — on a bâti un phare.
Jetées, phare, bassins, forges, scieries, tout ce que peut construire l'art de l'ingénieur et tout ce qui lui sert à construire^ voilà Port- Saïd : une ville-atelier : elle est subitement issue du désert et elle a servi à le refouler.
Des monuments, elle n'en a pas : les véritables édifices de cette cité improvisée, ce ne sont pas ses maisons basses, construites en légers matériaux, ce sont les grandes dragues qu'elle met en chantier, les blocs artificiels qu'elle fabrique, c'était l'appareil distillatoire qui lui fournissait l'eau douce avant que les tuyaux de fonte ne la lui amenassent de Timsah.
A part le Quai Eugénie et le Boulevard de la Cannehière, les noms des quatre ou cinq rues de Port-Saïd suffisent a peindre cette ville :
rue du Commerce; rue de la Scierie; rue de VAr* senal; puis, le Bassin du Commerce; le Bassin des Ateliers; — on croit entendre un bruit de marteaux et un mugissement de vapeur.
Nous parlons seulement du quartier européen ; plus loin, le long de la plage, vers l'Ouest, se rencontre le quartier arabe : là, plus d'usines, plus de tumulte puissant et laborieux; mais le grouillement d'une population misérable, qui est comme l'expression vivante de la détresse du désert, et qui vit, chétive, à l'abri du large déploiement de la civilisation, épanouie à deux pas d'elle.
Une dizaine d'hommes^ en 1860, établissaient un campement sur l'emplacement où allait s'élever Port-Saïd : aujourd'hui, une population de dix mille habitants y est installée.
Quand, pour la première fois, un enfant naquit de parents européens dans la ville nouvelle, M. de Lesseps voulut le tenir sur les fonts de baptême et il lui donna les noms de
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Ferdinand-Saïd, pour résumer en lui les affections qu'il avait voue'es à la cité naissante comme à sa fille adoptive.
Port-Saïd et Suez sont les portes de l'isthme : Ismaïlia en sera la capitale.
Que l'on comprenne bien cette situation unique dans le monde : Ismaïlia domine désormais la plus importante des voies maritimes ; grâce au lac Timsah^ elle possède une rade merveilleuse , véritable bassin intérieur, où nulle tempête ne peut assaillir les navires qui s'y abritent ; Port-Saïd et Suez sont des ports de passage admirablement placés; mais Ismaïlia est, par excellence, un lieu de repos et de ravitaillement que la nature a préparé au milieu du plus fertile pays du monde.
Et pour l'Egypte, quel entrepôt ! Elle a compris que là était l'avenir de son commerce : elle pouvait déjà communiquer avec Ismaïlia, grâce au canal d'eau douce ; cette voie ne lui a pas suffi, elle a renoncé à son ancien chemin de
fer du Caire à Suez et, par une courbe, elle Ta reporté vers la cité nouvelle.
Quoique née d'hier, Ismaïlia semble avoir conscience de ses futures destinées : elle se donne dès maintenant des allures de capitale : Port-Saïd est la ville du travail rude et sévère, Ismaïlia est la ville de l'élégance : c'est elle qui, la première, introduit dans l'isthme les raffinements de la vie européenne.
Elle a de gracieux chalets, qui semblent apportés des environs de Paris et qui dominent les belles eaux du lac Timsah ; elle a des magasins, où se mêlent à de fantaisistes étalages les produits du goût français et ceux du goût oriental; elle a déjà des promenades avec des arbres, — cette merveille au milieu du désert, — et sur sa plage est installé un établissement de bains de mer; à certains jours, comme au Havre ou à Dieppe, des régates animent son bassin. Le temps est proche où l'on ira passer Thiver à Ismaïlia ainsi qu'on va le passer à Nice ou à Monaco.
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Nous remarquions tout à l'heure que les noms des rues de Port-Saïd révèlent le caractère de cette ville; dans la nomenclature des rues d'Ismaïlia se manifestent également les prétentions de la future capitale; d'abord elle a souci de la politique : voici un hommage au plus illustre souverain de l'Egypte moderne : le Quai 3Iéhé7net-AU ; ensuite, une courtoisie diplomatique à regard de la France et de l'Angleterre : VAvenue de V Impératrice et V Avenue Victoria^ enfin, Ismaïlia donne un souvenir à la science : la Paléocapa, la Place Leihnitz et la Place ChampoUion,
C'est une heureuse pensée que celle qui a rappelé la mémoire de ChampoUion aux lieux où l'Egypte renaît : le désert était une sorte d'hiéroglyphe indéchiffrable, un contre-sens sur le sol de ce pays : l'énigme est maintenant dévoilée et nous pouvons voir clair dans l'avenir de rÉgypte comme ChampoUion a vu clair dans son passé.
Suez; — ici commence un monde : Suez confine à l'Arabie; Suez a, devant elle, les flots de celte mer Rouge dont les côtes sont les frontières de déserts presque inconnus; Suez est la route de la Mecque et la route du Sinaï ; Suez conduit aux Indes, Dans les autres parties de risthme, on sent encore le voisinage de la civilisation occidentale, à Suez on se trouve en face des régions africaines et asiatiques, par delà lesquelles on entrevoit l'Océanie.
Adossée au massif des monts Attaka, Suez est une ville de pittoresque aspect, pour les navigateurs qui la contemplent de la mer Rouge ; elle a moins de prestige pour les voyageurs qui mettent pied à terre.
La vieille cité arabe, sordide, misérable et hideuse, subsiste encore, toute prête à engendrer la peste, le choléra et les autres fléaux orientaux ; mais, le canal maritime, et avant lui, le chemin de fer ont commencé à la transformer : l'Europe s'est installée là ; avant peu elle aura mis son empreinte sur cette
station destinée à êîre le point de départ et d'arrivée de ses pérégrinations vers l'Océan indien.
La Compagnie du canal maritime dont la volonté a fait naître comme par enchantement Port-Saïd et îsmaïla s'occupe de créer à Suez un quartier, qui renouvellera Tancienne ville ou plutôt la supplantera : ce quartier, jusqu'à présent ne se compose que d'un seul quai, construit à Tembouchure du canal, Je Quai Waghorn : un jour sans doute^ cette simple cale aura dans le monde commercial l'importance du Havre ou de Saint-Nazaire ; aujourd'hui^ elle ne peut guère nous intéresser, qu'en nous donnant l'occasion de rappeler la mémoire de l'homme dont elle porte le nom.
En 1829, un officier de la marine anglaise, le lieutenant Waghorn conçut le projet de faire passer, à travers l'Egypte, le service des dépêches de l'Inde : il exposa son plan au gouvernement britannique et solHcita son appui.
Le plan de Waghorn eut le sort qu'ont si fréquemment les meilleures idées, quand elles
ont le tort d'être des nouveautés : on le rejeta comme une utopie. Mais, Waghorn était un homme énergique : il avait foi dans son projet : il résolut de le mettre à exécution avec ses propres forces ; il eut le courage de se faire luimême courrier; pendant plusieurs années, on le vit à époques fixes aller et venir d'Alexandrie à la mer Rouge, portant les dépêches qu'on lui confiait, et démontrant ainsi jusqu'à l'évidence, combien le transit par l'Egypte était plus rapide que la vieille roule par le cap de Bonne-Espérance.
Grâce à cette initiative, dans laquelle Waghorn a usé sa vie, l'attention publique s'est portée sur la voie de Suez, depuis si longtemps oubliée ; l'exemple du lieutenant anglais, a servi d'avance la cause du canal des deux mers plus que ne l'eussent pu faire bien des mémoires érudits et des théories scientifiques : ce sont les actes seulement qui ont le don de provoquer les actes.
M. de Lesseps, à l'heure du succès définitif
fORT-SAlD, ISMAILIA, SUEZ 200
de son œuvre, s'est souvenu de Waghorn : il a donné le nom de l'énergique courrier au nouveau quai de Suez, et il a voulu que son buste fut érigé en face de la mer Rouge pendant les fêtes d'inauguration du canal maritime.
Nous avons vu, dans l'atelier du statuaire^ M. Yital-Dubray, ce buste de proportions colossales '. L'artiste a été heureusement inspiré par la fière physionomie de son modèle : Waghorn, dans cette image, est frémissant de hardiesse et d'intelligente inspiration : le front est immense, encadré de cheveux longs et bouclés; les yeux ardents, entrevoient un but qui les fascine et les attire ; le nez, les lèvres semblent respirer largement le souffle qui passe à travers le désert et sur les flots : Waghorn ainsi sculpté est bien un précurseur, il dit : « En avant ! »
Voici l'inscription qui sera tracée sur le piédestal de ce buste :
« La Compagnie nniverselle du canal mari-
i Deux mètres de hauteur.
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time de Suez a élevé ce monument à la mémoire du lieutenant Waghorn, né à Chatam en 1 800, mort à Londres en 1849, qui, seul, sa^is appui, par une longue suite de labeurs et d'efforts héroïques a démontré pratiquement les avantages et déterminé V adoption de V étaUissement d'une route postale par terre à travers V Egypte , destinée à desservir les communications entre V Orient et l'Occident du monde,
c( La Compagnie universelle a voulu consacrer par cet hommage le souvenir de Vhomme dévoué et infortuné qui a été V initiateur et le premier pionnier de ce grand transit égyptien, maritime et commercialy complété par la création du canal des deux mers. »
Qui n*applaudirait en voyant la France, oublieuse des antipathies de Palmerslon, inaugurer le canal de Suez par ce délicat hommage à l'Angleterre ?
IVOXJE, page «09
On il pu voir à l'Exposition de 1867, dans le pavillon de l'isthme de Suez, un remarquable projet de phare dû , comme le buste de Waghorn, au talent de 31. Vital-Dubray.
Ce phare monumental, destiné à prendre place sur le quai de Port-Saïd, n'a pas été exécuté parce qu'on a craint qu'il n'entraînât des frais trop considérables : on s'est borné à élever un simple phare ae forme ordinaire ; mais nous tenons à rappeler cette belle conception qui fait le plus grand honneur à l'artiste et qui eût été citée comme l'un des travaux d'art les plus remarquables accomplis de nos jours.
M. Vital-Dubray avait imaginé de substituer à la tour nue et sans ornement qui soutient habituellement la lanterne des phares une gigantesque statue, creuse à l'intérieur contenant un escalier, des chambres, et portant sur sa tête une urne lumineuse.
Cette statue eût symbolisé par ses traits et ses attributs le génie de l'Egypte; debout au bord de la mer,
dominant les flots de sa tête couronnée de feu, elle eût dignement figuré à l'entrée de la terre des Pyramides et des Sphynx : elle eût renouvelé dans les temps modernes l'antique merveille du colosse de Rhodes.