LIVRE CirsgUIÈME
Anxiété des esprits eu France pendant la croisade. — Récit sommaire de la campagne de Louie le Jeune.— Odoo de Deuil envoie A Siiger le JoarnAl de TeipédHion. — Lettre de eaint Bernard ent
les désastres de la croisade. ^ La position de Su^er laeiiieure que celle de saiat Bernard. — Louis le Jeune et Aiienor. — Sage conseil de Suger. Fâcheux dénoùment de la croisade, — Ar-* rivée de Robert de Dreux en France. — Sa conspiration. —Dernières et i-^raves difticultés de la réfrénée de Suger. — Le pape et saïut Bernard intervîenneut. — Suger triomphe de la conspiration féodale. AeaemUée de Soiasont. Retour ée Leuie le Jeune en France.
Les dii'iîcultés qui attendaient la seconde partie de ia régence de Suger tenaient aux vicisaitudes de ia croi*
sade (I), et c'est ainsi qu'un récit sommaiic de i'expe-
(1) Il est difficile d*expliquer et de justifier en moins de mots les
croisades, que ne Ta fait M. Tabbé de Cambacérès, dans le panégji'ique de saint Louis, prononcé en 176S :
« Transporter au delà des mers des vassaux rebelles et factieux, « et par là rendre ie calme à TÉtat; tourner contre les barbares la « fureur de ces lions indomptés qui déchiraient la patrie, et par là * laisser reposer les peuples; occuper leurs armes contre un en- « aemi éloignét afin qjofiU ne les tournassent paa contre leurs rois^ « et par là affermir le trône , et par les guerres étrangàree étouf- « fer les inte^Uuca ; eu voilà la politique.
« Cuiabattre un peuple féroce qui avait pour article de foi d*er* « terminer les chrétiens; qui avait porté seH ravages en Espagoei « eu Portugal, en Allemagne et jusque dans la France ; qui pré-
SUGKa BT SON T^MPS
I dition de Louis le Jeune devient nécessaire pour coin*
; prendre ce qui va suivre. Il est facile de le concevoir,
I pendant toute Tadministration de i*abbé de Saint-Denis, !
les yeux ne cessèrent point d'être tournés vers TOrient. Quel devait être le dénoûment de cette entreprise lointaiue et semée de tant de périls? Étail-ce un succès éclatant qui l'attendait? Était-ce un revers? C'était la question qui préoccupait tous les esprits. Outre l'intérêt religieux qui s'attachait à une expédition entreprise pour empéclier le tombeau du Christ, récemment cod- | quis, de retomber dans les mains des infidèles, et les anxiétés des familles qui comptaient quelques-uns de leurs membres dans l'armée des croisés, les ennemis du roi devaient lever ou courber la tète, selon que de bouues ou de mauvaises nouvelles, arrivant d'(^ient, montre* raient Louis le Jeune vainqueur ou Louis le Jeune vaincu. La France, à cette époque, n'était pas tout entière en France, elle était aussi dans ce camp qui contenait Télite de ses enfanta; elle vivait de deux vies,
« parait des fers à tauta ia ciàrétienté, si la religion n*eùt réuni ^
4c lesprincas chrétiens contra ces rapides conquérants, et, par lei I
« croisades, déUvrerrAsie et rassurer l*Europe : en voilà la jmtlkê. \ « Osons donc une fois braver le préjugé et nous présenter cei
« guerres ijaiiites au^si heureuses qu'elles auraient pu l'être I L'Asie
« ne serait point la proie des barbares. La loi de l'Évangile aurait j
« fait des mœurs et des hommed là où la loi d'un imposteur uà ^
« produit que des mœurs honteuses pour Thumanité. L'Europ«, i
« rÂsie, TAfriquê, ne seraient, pour ainsi dire, qu*nn peuple et uas |
« religion; la mer serait sans pirates, le commerce sans oIk i
« stacle, le nom de chrétien sans ennemis ; des millions de mal- I
« heureux, nos frères et nos compatriotes , ne gémiraient point, I
« à ia honte des nations, sous les fers des infidèles, et en vovaul | « le aïoiide all'ranchi de la tyranriio ottoîjuuie, au lieu de dire • « Quelle folie que les croisades! on s'écrierait : Quel malheur^ « les croisades niaient pas réussi I en voilà Vapologk. m
ANZiiTi DIS B8PB1T8 PBRDAIIT LA 0B0I8ADB 105
elle avait deux histoires , et elle suivait du regard la
meilleure part d'elle-même, sur ces rivages lointains.
C'est ce qu'oo éprouve à chaque instant en étudiant la régence de Suger. Tout ce que l'habileté et le conseil peuvent accomplir, il Taccomplit et il exerce sur les événements qui sont à sa portée une influence incontestable. Mais on aperçoit bientôt qu'il y a tout un ordre de faits qui ne dépendent pas de lui et dont il dépend : ce sont ceux qui se passent en Orient et dont le contrecoup se fait bientôt sentir dans les affaires intérieures du royaume. Les succès du roi doublent la force de la régence de Suger; ses revers l'affaiblissent. Aussi, avec quelle anxiété n'altend-il pas ces lettres d'outre-mer qui lui apportent les nouvelles de la croisade I Quand ces lettres viennent à manquer, quelles terreurs I Alors mille bruits sinistres se répandent dans le royaume; ils sont, de proche en proche, grossis par Timagination des peuples, qui mettent toujours les choses à l'extrême. On ne se contente pas de pressentir, on raconte des désastres : l'armée est détruite, le roi est tué, tout ce qui a échappé au glaive des infidèles est demeuré captif. D'où viennent ces horribles nouvelles? Personne ne le sait, mais tout le monde y croit, parce que le silence des croisés les autorise : c'est alors que la mission de Suger devient difficile. Au milieu de ces paniques, les nations, comme les armées, n'écoutent plus la voix de ceux qui les conduisent. L'imagination des peuples s'éprend de tout ce qui l'ébranlé vivement; il lui faut de grandes douleurs ou de grandes joies, et c'est en vain qu'on essaye de discuter, avec les lumières de la raison, contre la crédulité passionnée de la multitude. Quelquefois, aultflli»' de ces appréhensions publiques, une lettre d 'Orient^
tM BT SOU TBMPS
arrtve à àu^er; alm il i'empreâse de la faire publier de proche en proche, pour rtmmer les esprits. Le roi est vivaal, Tarmee couUuue îieureuàemeui sa marche : deux paroles qui aplanissent beureusement tous les obstaeles
devaiu la régence de buger* A ceUe nouvelle, se& mià reprennent courage et ses ennemis perdent leur con-
ûauce; son auiorUe e&i pius iocoQle6ié6,$eâ ordres luieui ob^s. Si la lettre contient de mauvaises nouvelles, SoRer
iesdij»i>iinuie ou les alieuueavec ua art ànllai. li prépare les esprits à apprendre peu a peu la vérité. Enfin il prévieui luut ce qui pouvait exciter des émulions trop vives et lui créer des embarras sérieux^ et il attend, pour laisser coûiiaiUe les événements d'Orient daas toute leur gravité, qu'il ait pris les dispositions nécessaires pour faire face aux périls qui peuvent en résulter en Fiaiioe.
Jusqu'à Gonstantinople, les croisés fraufais, on l'a vu, n'avaient pas rencontre d*obsLacies. lis avaient traversé TAltemagne et la Bulgarie, et dans plusieurs villes ils avaient trouvé des ambassadeurs de Manuel, envoyés pour saluer le roi de France.
L'une de ces ambassades apporta une lettie de Temperaur si basse et si bumbley que le rouge en monta au visage des fiers barons qui accompa^çnaient Louis VII. iiss ambassadeurs grecs commentaient par de nouvelles bassesses les bassesses de leur mailre , si bien, dit Odoo de Deuil, que l'évéque de Laogres, ennuyé de ces adulations, finit par s'écrier : c Frères, ne parlez pas si sott^^ c vent de la gloire et de la majesté du roi ; il se conuaiti i et nous nous connaissons; dites-nous promptemeatce c que vous vuuie;^, i
I^s magnillcences de Gonstantinople frappèrent vivement les croises, et Odon de i>euii, le Udele conseiller que