‹ Suger et son tempsChapitre 28 sur 39 · ROBERT, ROI DE FRANCE · texte numérisé non relu

ROBERT, ROI DE FRANCE

Henri ^^ Plûlippe Louis Yl, Louis VU.

Hubert, duc de Bourgogne, Hiidegarde, femme de Oail-

laume VII, duc d'Aquitaiue, aailiaume VIII, Goillaume IX, AUénor.

188 806S1 KT SOU tlITf 8

royaume. La Franee du Midi allait se trouver séparée di

la France du iSord; et, quand la reine divorcée eut épousé Henri Piaittagenet, qui déjà était comte d'Anjou et dae de iSormandie, et réunit par son mariage avec Aliéner toute la France méridionale soua son empire' et deviat bientôt après roi d'Angleterre, la situation terrible, qal devait enfanter tant de siècles de guerre, fit son avéne^ ment. Les antipathies de la race méridionale et de la race du Nord ftirent libres de suivre leurs mouvements naturels, et la France fut condamnée à verser le sang de . plusieurs de ses générations, à user le génie de ses hommes d'État et Tépée de ses soldats, pour refaire ce que la haute intelligence de Suger avait accompli par m mariage, et ce que l'imprudence de Louis le Jeune avait détruit en réclamant la dissolution de cette union. Lé moine Guillaume écrivait à ce sujet, avec un juste sentiment de douleur après la mort du grand abbé : t On voit € que, les conseils venant à manquer au roi, le royaume € fut démembré, Regnum, déficiente ipstcii ^neUio^ nosei* « turmuiilattm. >

Mais ces événements, ainsi qu'on Ta dit, ne se réalisérent point du vivant de Suger, et l'assemblée de Beaugency ne se réunit que lorsqu'il avait cessé de vivre. Ainsi, les quatre grandes affaires qui remplirent ses trois dernières années doivent exclusivement attirer i'atten-* tion. La première fut, on l'a vu, la réforme de l'abbaje de Sainte4Iorneille-de-Gompiègne qui se rattachait ao grand mouvement de réforme imprimé par le saiat • siège, prêché par saint Bernard, exécuté par Suger« Celle abbaye était déjà d'une assez haute antiquité, puisqu'elle avait été fondée^ en Tan 876, par Tempereor Charles le Cliauve; elle relevait directement du saint-

IL RëFOBMË l'aBBAY£ D£ SAIN i £-GuUNë1LLË 259

Siège, et les empereurs et les rois s'étaient plu à TenrU chir par leur^ pieu&ea libéralités; plusieurs même avaient choisis l'église qui était consacrée aux saints martyrs Goroeille et Gyprieo, pour ie lieu de ieur sépuiture. Les reliques vénérées qu'on y conservait altiraient UQ grand eoocours de fidèles; et longtemps la sainteté et r austérité de la vie toute chretieniie de ceux qui l'iiabitaient firent l'admirâtion de la province* Mais la corruption était entrée dans cette sainte demeure. < L'église de « Compièi^e, éorivaitSiiger au pape Eugène, serait une < des plus illustres de toutes les Gaules si la mous* c trueuse licence des chanoines qui Tbabitent n'y mettait € ol>stacle (1). 9

Ce qui rendait la réforme de cette abbaye si difficile, c est qu elle avait pour trésorier du chapitre Piulippe, frère do rd« Soger devait donc rencontrer, dans Tceuvre que le pape contiait à son zèle» comme il lui coûûa plu«sienrs ceavres du même genre, tous les obstacles quUl lai avait fallu vaiucre, pendant sa régence, pour réformer Téglise de Sainte-Geneviève; mais les obstacles étaient infiniment plus grands dans cette seconde entreprise que dansïa première. Philippe n'était pas un simple particulier. Doyen et archidiacre de Tours, archidiacre de Paris, il possédait en outre plusieurs abbayes que son frère Henri, devenu évéque de Beauvais, lui avait laissées : c'étaient Sainte-Marie d'Étampes, Sainte-xMarie de Corb^l, Sainte<Marie de Pinsiac et Saint-Melion de Pontisara (2). La reine mère, Adélaïde, qui avait une indulgente faiblesse pour le dernier de ses fils, appuyait Phi-

(1) Sug. ad Eug., ep. 163.

(2) Suger au pape Eugène III, voir Epistolœ iUstorieœ, dans le qaairidme volume das Hi$toriarum Francarum Scriptarm.

t60 SUOBB ET SON TBMP6

lippe de son crédit^ et c'est ee qui retarda longtemps la réforme de ce couvoiil. Enlîu, le bref du pape, laipaliemment attendu, arriva.

On dut enfoncer les portes du monastère pour y pénétrer; après quoi, Suger fit sommer les chanoines de se rendre nu chapitre pour y entendre la communication qui devait leur être faite au nom du pape et du roi ; mais tous refusèrent d*obtemp( rer à cette sommation, ils menaçaient même de faire main basse sur ceux qui se presonteralenl. Alors le roi vint en personne, et sa présence ne produisit pas plus d* effet. 11 fut obligé d'employer ia force, et, le lendemain, les chanoines de Sainte-Corueiile furent conduits, malgré toute leur résistance, ao chapitre, et là^ il leurftit donné lecture du bref du pape, qui chargeait Suger de les réformer* A ce mot de réforme, le doyen, i homme d'autant plus audacieux qoe c Tinfamie de sa vie le rendait plus méprisable, » écrit Suger au pape Eugène, dans la lettre où il lui rend compte de cette aUaire(l), se leva avec un autre cbanoine, aussi coupable et aussi corrompu que lui, et se répandit en invectives et en malédictions contre le pape et les commissaires qu'il avait nommés; puis ces deox hommes se retirèrent en entraînant avec eux tous leurs frères. Le roi, sans se laisser aller à une colère trop jastiiiee par cet excès d'audace, se contenta de se rendre à Téglise. En présence du peuple et de tout le clergé de la ville, il ht donner lecture du bref du pape, et mit IdS douze religieux de Saint-Denis, qu'on avait placés sens Tautorlte d'Ëudes, en possession de réglise» aux applaudissements de tous les habitants de Gompiègne, depuis

(1) Mi8«rrimtts ille dacanus, speoiaHter, tanto audacior, qutnt^ iz ipsa stti infamia vilior. (Suger, ap. ad Eug. 163.)

LS8 GHANOINBS BtSISTXKT A MAIN ARICÂB 96i

longtemps scandalisés des excès des cbanoines. D'ailleurs, ou ne touchait pas aux prébendes de ceux-ci; on se contentait de fixer la quantité de blé qu'ils devaien t fournir pour la nourriture des moines venus de l'abbaye de Saint*Denis> en affectant au reste de leur entretien les offrandes volontaires qui étaient considérables, à cause de la dévotion qu*on avait pour les reliques que contenait l'église.

Aussitôt après le départ du roi , les chanoines revinrent en force, conduits par leur abbé, Philippe de France, et appuyés par une troupe de soldats qu'ils avaient pris à leur solde. L'église est envahie, les portes de la sacristie et du trésor sont brisées, les ornements, les vases sacrés, les riches missels, avec ces peintures aux vives couleurs qui leur donnaient un si grand prix, tout est mis au pillage. Pendant ce temps, les soldats tiennent les moines de Saint-Denis en respect et les menacent de les égorger, au premier cri qu'ils laisseront échapper pour appelerdu secours. vol hardi ne satisfit pas encore les chanoines; ils revinrent au point du jour pour voler les reliques à main armée. Grêlaient la couronne d'épines et le linceul du Christ qulls s'efforçaient d'enlever. Les religieux, qui avaient psalmodié les matines toute la nuit, venaient de se retirer dans leurs cellules lorsque l(j bruit effroyable qu'on faisait pour briser les portes du lieu retiré où étaient gardées les reliques, vint tout à coup les épouvanter. Us courent à l'église et la trouvent barricadée ; alors, s'apercevant que les envahisseurs ont coupé les cordes des cloches afin d'empêcher les religieux de Saint-Denis d'appeler du secours , ceux-ci se partagent : les uns pénètrent dans le sanctuaire par des portes intérieures, les autres s'élancent dans la ville en

iÔS SUGEU KT SON TEMPS

aaaoDçant partout Tenlèvemeat sdcrilége des saintes reliques, objet de la vénération de tous les habitants de Compiègne. En un instant les bourgeois sont sur pied , dix milie hommes assiègent les chanoines et leurs soU dats , les portes sont forcées, et les profanateurs allaient périr victimes de Tindignation publique lorsque la voe du frère du roi arrêta les bras déjà levés. On se contenta de chasser avec mépris de Téglise les chanoines et leur abbé (1).

Philippe de France crut que la roi Louis le Jeune punirait les habitants de Compiègne de leur audace; mais le roi, que Suger avait tenu au courant de toute cette affaire^ reprocha au contraire à son frère l'indignité de sa conduite, et lui déclara que les véritables coupables étaient les chanoines, et qu'eux seuls seraient punis» L*effet suivit de près la menace : le roi fit saisir leur temporel, et obtint du comte de Champagne et du comte de Vermandois, sur les terres desquels une grande partie de leurs biens était située, qu'ils prendraient la même mesure. Les nouveaux religieux de Sainte-Corneille et leur abbé Eudes furent ainsi mis en possession de toutes les propriétés : Philippe de France dut renoncer à son titre de trésorier ; quant aux chanoines, ils furent réduits au strict nécessaire. Les plus grands personnages du temps, l'évéquede Noyon^ Pabbé Snger, saint Bernard, cet intrépide défenseur des droits et privilèges des abbayes, Pierre le Vénérable, abbé de Gluny,|écrivirent au pape pour le prier de confirmer la destination que le roi avait donnée aux biens des chanoines (i). Le pape iapprouva tout ce

(i) Cm diUûli «ont lir^a d'une lettre de Suger au comte de Ver- IftiuUoii I ^6 crow detoi? reproduire parce q^'on y trouva

RÉPRESSION SÉV£H£

qui avait été fait, en blâmant seulement l'indulgence excessive qu'on avait montrée pour les chanoines. Ainsi à côté des abus monastiques 11 y avait un remède : si les vices de quelques monastères témoignaient que la fragilité humaine peut s'introduire dans le

peinte au vif la physionomie de cette époque oti les périls étaient grands, maia où les ressources égalaient les périls.

« DominiM Philippus frater ragis, ena taoril^a et armata tam laioonun qnam oleriooram mana YenienSt monasterium violenter irrupit, et pixidem in qna non modico reliquiarum pretio oontinebatuFt rapiens asportavii. Nec hac temeiitaie contentus, sine mora iterum eum suis compIîetbuB roTenns, eooletiee jaouas super se clausi t, reveren Jam Salvatoris nostri coronam cum pretiosa et famosa ejusdem nostri Domini syndone rapere conabatur. Sed Bargenses, audito tanto scelere, tam pro venerandis reilqniis, quibug I0CU8 ille toto orbe famotus existit qnam atiau pro iideiitata qaam abbati et fratribus paeti fuerant, cum armis Tiriliter accélérantes, comperto etiam quod sacrilegse illi, ne fratres campanas pulsare possent, fbnea prœcidissent, et eis post illalas contunelîas morleni miaamtnr, quonlam portas eoclesiss obseratas intrinsecus invenerant , quuuiudo potueriint ecclesîam ingressi sunt. Et nisi regiœ majestati super fratri suc deferendum judicassent, eos qui cum eo iuventi sunt zelo accensi turpiter puniissent. Ketentis itaque Eeliquiis et conservatis fratribus nostris, espulso eodem PbilippOt siios qaoqae, vix sibi a vindiota coluk bentes fagaverunt. »

Snger termine sa lettre en rappelant an comte de Yermandois qu*en toute eiraonstanoe il s*eei montré son Adèle ami ; il lui prêt* crit, de la part du roi , de Taider virilement à punir et à réduire leo clercs qui out agi avec tant de scélératesse et à leur laire restituer ce qu'ils ont enlevé.

La réponse du comte de Yermandois fut brève et assez sèche. Le frère du roi et la reine sa mère, comme on le voit par une lettre de Louis le JeunOi s*étaieQt ardemment engagés dans cette affaire.

Cependant la justice et la fermeté préyalurent* Voici la réponse du comte de Yermandois :

« Quand votre lettre relative aux clercs de Corapiègne m'est arrivée, les chanuiiies avaient fait restituer la plus grande partie de ce qui avait été enlevé» je ferai restituer le reste, »

sanctuaire, la fermeté apostolique avec laquelle les hauts personnages qui étaient les lumières de la religion sévissaient contre les scandales, témoignait qu'on ne pouvait attribuer au christianisme une corruption réprouvée par tous ses préceptes et combattue par les membres les plus éminents de l'Église (i).

La seconde affaire, où parut Thabileté de Suger, fut ' la querelle qui s'éleva entre Louis le Jeune et Henri, qui était déjà en ce moment comte d'Anjou et duc de Normandie, et par conséquent l'un des plus puissants vassaux de la couronne.

Il importe de donner ici quelques détails. Deux compétiteurs s'étaient disputé longtemps le trône d'Angleterre : Henri Plantagenet, petit-fils d'Henri l^^ par sa mère Mathilde, qui avait épousé en secondes noces François d'Anjou, et Étienne de Blois, petit-fils de Guillaume le Conquérant par Adèle, sa mère, comtesse de Blois. Les documents contemporains indiquent que Suger avait d'abord penché pour Étienne, qui avait prorais, pour prix du concours du roi de France, de lui céder la Normandie, et qui renouvela cette promesse en 1149 (2). Henri de Plantagenet, qui avait hérité de laTouraine et de l'Anjou, du chef de son père, et qui possédait, du chef de sa mère, la Normandie et le Maine, supportait avec peine cette préférence. Ce fut ce prince qui, quelques années plus tard, épousa Aliénor de Guyenne, qui lui apporta en dot toute la France méridionale, séparée de la

(1) On trouve les lettres adressées au pape au sujet de cette'affair« apud Ducliesne dans le recueil des Epistolœ Historicœ, t. IV.

(2) Ex qao potero illam vjbis traiam (scilicet Normaniam) reddam quam voins didi, quœ adliuc ni est in potestate inimicarum tMoruni. (Apud Duchesne).

IL RftCÛNCILIB LB DOC Dl MORMAHDIB t«5

monarchie. Déjà la guerre éclatait, Suger ea apprit la nouvelle par le pillage des terres deBeraeval et du Bocage, situées dans la Normandie, et qui dépendaient de l'abliaye de Saiat-Denis. Aussitôt il écrivit, .d'un côté au roi, de l'autre au duc.

Il reprcseiitait au duc, et la lettre qu'il lui adressait était commune à sa mère, la comtease Matbilde, qu'il commettait une tiaute' imprudence en mécontentant le roi^ au moment même où la mort d'Ëtienne pouvait appeler les Plantagenets à la couroiine d'Angleterre (1). Il . compromettait ainsi sa cause, car le roi irrité se rangerait inévitablement du coté d'un de ses concurrents, quand la succession s'ouvrirait. 11 finissait en lui rappelant que son prédécesseur avait toujours fait à l'abbé de Saint-Denis rbonneur de le choisir pour arbitre dans tous ses différends avec le roi de France, et qu'il s'était bien trouvé de cet arbitrage, il n'y avait pas eu, dans les vingt dernières années, une seule paix conclue entre les deux princes sans que lui, Suger, y eût eu la principale part. Il ne saurait oublier l'alTeclion et la considération que lui avait accordées le glorieux roi Henri I*' pendant qu'il régnait sur l'Angleterre et le duché de Normandie; ce fut ainsi que, pendant tout le cours de sa vie, lui, Suger, parvint, avec le secours de Dieu, à le tirer de beaucoup de guerres et à le garantir des machinations de ses ennemis. Il mettait à la disposition du duc de Normandie et d'Anjou le même zèle, agissant ainsi pour l'amour de Dieu, qui est l'auteur et Tami de la paix^ en vue des souffrances et des maux de toutes sortes que la guerre ap-

(1) Ed effet, la lutte entra lee deux princes se termina en 11S8 par un compromis. Étienne reconnut Henri de Planiasenet pour ton héritier. Il mourut'en 1^54,

porte aa paavre peuple, en vue aussi da repos, de rin-

terèi et de l'honneur du prince auquel il écrivait. Comme abbé et comme prêtre, il ne craignait pas de plaider la cause de la pais, soit avec opportunité, soit avec icaportunité. Qaoi qae le prince décidftt, il était de son devoir de lui rappeler, comme abbé de Saint-Denis, au sujet de la terre de Berneval et de celle du Bocage {de Boscagio), appartenant au bienheureux Denis,. que le roi Henri, de glorieuse mémoire, les faisait respecter en temps de guerre, comme les siennes propres. 11 l'adjurait d'agir de mémo, t En effet, à roccasion de guerres qui peuvent s'allumer entre les Français et les Normands, les possissiuns des êgliscb et des abbayes, qu'elles soient situées en Normandie ou en France, ne doivent souffrir aucun dommage (i). »

Suger écrivait en mémetempsau roi, qu'avant de suivre le dessein qu'il avait formé de faire la guerre au duc de Normandie, il serait d'une bonne politique de réunir une grande assemblée, formée d'évôques et de barons, dont il pourrait prendre le conseil. Les lumières des hommes les plus habiles et les plus expérimentés du roj aume lui viendraient ainsi en aide. En outre, tous se trouveraient engagés à le soutenir dans Tentreprise qu'ils lui auraient conseillé de tenter, de sorte qu'il aurait derrière lui tout le royaume. Si le roi avait réuni des troupes, il ferait bien de suspendre les opérations militaires jusqu'à ce qu'il eût tenu ce grand conseil.

Suger avait appris par sa propre expérience tout le parti qu'on pouvait tirer de ces grandes assemblées qui, au milieu dea diviaiont infimes da ia féodalité, prodni-

T1I0UBLB8 A BBAVTAlS I6f

salent Que sorte d'unité nationale. U essayait de généra*

User l'action de ia royauté, de Tempècher de â isoler, en réunissant autour d'elle ces grandes assises qui lui ap* portaient, de tuiis les poiuts du royaume, l'expression des ymoi et des intéréta du pays, en renouvelant Timage de ces Champs-de-Mars et de ces Cliamps-de-Mai, qui avaient été si célèbres sous les deux premières races, et il préparait ainsi les États-Géaeraux qui, sous la troisième, devaient occuper la même place dans notre histoire. Ses conseils eurent, dans cette occasion, leur inflaence habituelle; les esprits échauffés s'apaisèrent, du moins pour le moment. Henri, non-seulement prêta loi et hommage au roi pour la Normandie, mais lui céda le Texin normand, pro collecta sibi bénéficia, dit l'anonyme cité par dom Bonquet; et la guerre, qui devait être si falale à la France, n'éclata qu'après la mort de Suger.

Il nous reste à parler d'un dernier service rendu par Suger au roi son ami et à la France. La commune de Beauvais, qui était une des plus puissantes du royaume, était en H50 profondément agitée. Les bourgeois de la ville, le clergé et révéque lui*méme, Henri, frère du roi, se montraient animés d'un esprit de révolte et de sédition. L'évéque surtout paraissait le chef de tout ce mouvement, ce qui aggravait le mal. Suger, qui s'était montré toujours le promoteur et te protecteur des droits et des privilèges des cités et des communes et qui, dans son testament, recommandait encore qu'on supprimât dans les communes dépendantes de l'abbaye de Saint-Denis des taxes abusives qui n'étaient pas justiilées par la tra^ dlllon, ne pouvait pas être suspect quand il défendait les droits de l'autorité. Aussi était-il résolu à les fàire prévaloir, coûte que coûte; mais, avai^t d'en venir aux moyenf

tes It SON TIBlfPS .

rigoureux et de faire appel à la force, il écrivit la lettre

suivante qui mérite d être citée, parce qu'où y trouve l'esprit dont toute sa politique fût animée :

Suger à Bmri^ évéquê dê Bêuwaii^ au clergé et ampeupk

de Beauvais. ^

« Au vénérable évèque Henri et au diapitre de la noble

église de Saint-Pierre de Beauvais, ainsi qu'au clergé et au peuple, Suger, par la grâce de Dieu abbé de Saint* Denis, paix dans le ciel et sur ia terre par le Roi des rois et le roi des Français. Au nom de ce dévouement empressé avec lequel, sous le règue de ootre seigneur roi et sous celui de son père, j'ai toujours^ comme vous le savez^ travaille ûdèlement pour votre repos lorsque des plaintes s^élevaient contre vous, gardant mes mains pures de tout présent ; maintenant aussi, quoique retenu par une grave inflrmilé, je vous demande, je vous conseille, et je vous conjure par tous les moyens possibles de persuasion, de ne pas dresser une téte coupable contre notre seigneur rà et la couronne, qui eêl notre appui à tous, archevêques^ Mquee et ftoroM, et à qui nous devons à juste titre respect et fidélité. C'est un acte qui ne vous convient nulle* mçnt; une témérité si insensée est nouvelle, même dans ce siècle, et vous ne pourrez plus longtemps préserver la cité et l'église de Dieu de la destruction ; car vous reconnaîtrez vous-même aisément toutes les funestes conséquences et tout le danger d'une levée de bouclieiSi faite par Tévêque ou le peuple confié à sa garde contre leur commua seigneu», surtout sans avoir consulté le souverain pontife, ni les evuques et les grands du royaume* Il est du reste line coa&idération qui devrait

SA LBTTRB A E.A COMMUNS DB BKAUVAIS

seule vous corriger de celle présomptueuse eonOsnee,

c'est que vous n'avez appris nulle part que vos prédécesseurs se soient portés jusqu'à ce jour à un tel attentai, et que vous cherelieriez en vain dam iouie l'antiquUé .ixn exemple d*ane si eriminelle tentative. Gomment donc pourriez-vûus vous flatter qu'elle sera impunie? Mais, je vous le demande, pourquoi dressez-vous la tête contre notre seigneur roi, lui si pieux protecteur des églises, si jaloux de faire tout le bien possible, lui qui n'a nullement rintentîon de dépouiller injustement vous ou tout autre de quoi que ce soit? Si, entraîné par de mauvais conseils, il avait par basard moins bien agi envers vous, il fallait d'abord le faire avertir par les évéques el les grands du royaume, ou plutôt par notre saint-père le Pape, qui est le chef de toutes les églises, et qui eût pu facilement terminer tous les différends. Que le souvenir de la noblesse de ses intentions rentre donc dans le cœur de l'ëvéque actuel de Beauvais ; qu'il se concilie de nou-* veau la bienveillance du roi, et non-seulement pour lui, mais pour son église et pour les citoyens de Beauvais qui forment son peuple; et que ce soit par sa souraissiûn, par sa docilité à s'en remettre à la volonté du roi, afm que, pour s'être livre aux perfidfs insinuations du démon, il n'eu résulte pas ou une déshonorante trahison envers la couronne, ou un infâme fratricide, ou quelque autre crime de ce genre.

« Et que dirais-je de vous, nos amis bien-aimés, doyen et archidiacre, et vous, noble clergé du chapitre, si j*ap^ prenais que la splendeur de votre église est détruite, et qu'à cette occasion une foule de temples saints sont livrés aux tlammes? Celui qui sait tout sait bien que, tout malade que je suis d'une grave infirmité et de la fièvre

19ft «CfiSm HT son JEM^è

qaarte qui me ooosame, je me sens ea ce momeni plus Ttwment encore alMnl de ce mal. et que je me livrerais vokmliers moi-même pour apaiser cette sédition.

« Et V008. que Yom dlrai^je, hiforlonèe dloyens, vous qae j'ai toajoors portés dans mon cœur sans aucune pensée d*ffitéfêt, sans aveir. jamato que |e le sache, reça la moindre chose de vous, si j'apprenais le ixmleversemeQt de ▼être cité, la condamnation devos fils et de yos femmes a i'exil, le piliage de vos maisons et l'exécution d'une fonle de citoyens? Qae ai le chfttiment doit vous atteindra \ il est à désirer que ce soit bienlAt; car si quelque chose | le letarde, il n'en sera infligé qn'avec pins de violenee, i plus de rigueur, et d'une manière plus malheureuse : la haine en effet grandît par le retard de la vengeance.

f Ayez donc pitié de vous-mêmes; que le noble evéque i ait pitié de loi*méme ; que le clergé ait pitié de lui-même! Car, aussi vrai qu'une fourmi ne peut traîner un char, vous ne pourres défendre d'one entière ruine la ville de Beauvais contre ia puissance de la couronne et du sceptre. Si je puis avoir quelque science, si j'ai pu acquérir ; et conserver quelque expérience, moi vieilli dans les | affàires, je vous le dis, vous verrez vos biens, ce fruit i d'un long travail, passer aux mains d*avides ravisseurs. | Vous accumulerez sur vos fêtes, après la colère du roi, | celle de tous ses successeurs, léguant ainsi à vos descendants une exécration éternelle, et par la mémoire de votre crime enlevant à toutes les églises du royaume le secours de cette admirable libéralité du roi, à laquelle votre église, et tant d'autres, doivent leur splendeur. Abl croyez-en plutèt celui qui vous a toujours porté un si vif intérêt et qui vous dit en finissant : c Prenez garde, hommes prudents, prenez garde qu'on nUnscrive de non*

BBÀVTAIft 81 SOOIIBT Wîi

reaa ces moto qu'on a trouvés écrite une fois sur une

jolonne de marbre de voire ville, el que prononça jadis

un empereur romain : t Nous ordonnons qu'on rebâtisse

l'i Ville des Ponts! t Videle^ videte^ viri disireU^ m et alia vieê rmribatur 9md $9ml int^iifiim «if in mumarêê ee*

l amna htyus civilalis, ore imperalorù diclum : Villam Pontium (Beauvais) refki jubemus (i). »

Cette lettre où la menace prie et où la prière menace atteignit le t>ut que l'iiabile ministre s'était proposé. Le frère du roi» le clergé et le peuple de Beauvais, qui con* naissaient la haute sagesse et l'invincible fermeté de Suger, comme son inHuence toute-puissante sur Tesprit dn roi, comprirent que cet avertissement qui venait, après une longue négociation, serait le dernier. Il fallait donc on se soumettre ou s'exposer à ce terrible châtiment dont Vàbbé de Saint«Denis avait fait apparaître rimage à leurs yeux dans les lignes qui fermaient sa lettre. Ils se soumirent, et de grands malheurs furent ainsi évités.

Le moment où cette carrière si bien remplie devait se fermer n'était pas éloigné. Tant de fatigues, tant de soucis, les inquiétudes de Timmense responsabilité qui pesait sur sa téte pendant, sa régence, cette action incessante du gouvernement, avaient épuisé Puger; et cependant cet esprit ardent et infatigable ne recherchait pas le repos, et, à un âge où les hommes ordinaires, fatigués de la vie, deviennent impropres aux entreprises difficiles, il méditait une œuvre qui effrayait la jeunesse des plus robustes guerriers et le génie des plus audacieux.

Depuis le départ du roi, la situation des établissements chrétiens en Orient était déplorable, et elle empirait de

(1) Tkmtmrui (mêcâatortm dê Dom Martène^ t. I.

jour ea jour. Onnaieal eu eù^U aatreaii^Dl^ Ces eo- Imùes duétieaa» Imm» par éei rma^ clf Migties » m-

¥eni enaeiiue:». se moulraieuii divisées au milieu de leurs I L f ihi rMniifl r 1 luwà te idodakle «laîl apporté ses

îatfoayenient^i; toutes les CQii4|t]éleâ bdies sur iesinfi-

Mût la race mnaaaie^ «a nialilè eoaliaaelle a^ les

l^auan&ei les Flaoïi&iiiis ({Ui cegxuereat succe:»àivemeDt à JerqaaleaL Dea Provgnçaaai licnipaMal Tripali ; tesehré* Utîis ji^nens, ai'iueaieûsau grecs, fofui^ient de iit>uvelles diviâuaa. Ealka lai ardrea itligiMx (ka TeMptiera el des Hjtspiiaiiers etai-îU lud'i^^eudaQU en Palestine et à iciUaakfli akèflie. £is iliaiM Mrmmlm^ ùù lec^i de lois i rasage é*aM atiMa aampèe aar la Imilaire ennemi, a'avaieai fni deiniire k ii/Ciâ de te {hkkiuoa dea êncieos evoiaéa èlablia ea OrieaL D y avait qaelfae analogie enire iear siUiaùoa ei ceUe Arabes en Espague, et le «MHteHeam feodat dea aoiaëa par fteft prodaisaU les mêmes coascqueoces que le morceileineat des Arabes par trilMia. AJoQles i eeta qae lea coloniea ehréiiennes» d.viscci cLitre la plupart des natioQS de l'Europe qui avaienl, pour aiasi parier» un quarUer daoa te Terre sainte, Tojralent «i face d^etlea tontea lea fèreea de rislamtene prèles à praâter des divisiaos de ceUe peiite Eniope fitodale qui reflétait, dans ses diaoardea, lea divisionsde la grande Europe, sans avur ses imoieases ressources. Le territoire qoi s'élendail au nord jusqu'à l'Euphrale et aux montagnes d'Edesse, qui comprenait au centre la Syrie et la Palestine, et à une des deai extrémités le comte de Tripoli qui longeait la mer, était û la lois menace par les Egyptiens, les Arabes du désert, les Turca et les Persans, dimt lea massea Inaombiablei

IL HiDITB URB NOOVILLK CB018ADB S7S

aasiégeaieni c6B colonieft chréUenne» campées plulùt qu'établies en Orient.

Cette situation des ciiretiens orientaux explique les cris de détresse qu'ils Jetaient sans cesse vers TEurope. A peine Louis le Jeune était-il de retour dans ses Étals, que les cris retentirent de nouveau. Le roi avait promis de retourner bientôt dans la Terre sainte; mais il liouva en France les esprits absolument contraires a cette ea« treprise. Les moines de Cîteaux, sur la tète desquels on faisait peser la responsabilité du mauvais succès de la dernière croisade, empêchèrent môme saint Bernard d'en prêcher une seconde. Cependant le pape, le roi de Jérasalem et le patriarche d'Antioche avaient écrit à Suger des lettres touchantes et bien eapables de faire impression sur son esprit. Us lui peignaient la profana* tiuii imminente des saints lieux, le nom chrétien tombé dans le mépris, la réputation des armes françaises compromise. L'abbé de Saint-Denis avait pensé qu'une assemblée générale repondrait à un appel lait en faveur des saints lieux, et que toutes les passions généreuses, se réveillant, se mettraient au service de la croisade qu'il méditait. Ses espérances furent trompées. Les récits des

chevaliers revenus de la Terre sainlo avnicuL pailoui répandu l'alarme ; d'un autre côte, un grand nombre d'évêques étaient las de fournir des subsides. De sorte que, lorsque dans l'assemblée d'evéques et de barons qui se tint à Chartres, Suger éleva là voix pour remontrer la nécessité d'une nouvelle croisade, sa voix ne trouva pad d'écho; tous les courages semblaient glacés^ et les sources de la générosité chrélienne paraissaient taries (!)•

(1) On trouve Uaus le quatrième TolliBltt dé9 ^«r^lorei rm^m ,

§74 IT ION MM»B j

On vil alors une ébam admirable^ Le grand homi&e | qui B*élait opposé, pen d'années au|iênrva&t, an départ

du roi pour la Terre saïuie, et qui conaaissait maintenant, par l'expérience de la première croisade, les dangers et les obstacles de tout genre qu'on rencontrait dm eea expéditions lointaines» résolnl d'entreprendre à lai seul, et à rêue dr soixante-dix ans, l'œuvre devant laqoelie reoulait le royanme tout entier. Ce n'était pas ebee lai le transport ineonsidéré d'me dévotion qui ne calculait rien, ni le désir sublime, mais téméraire, d uû glorienx martyre. Tont, dans Tabbé de Sainl-^Deais, la piété comme le reste, portait le cachet de la sagesse, et ee n'est pas à la ân d'nne vie à tous les aetes de laqoelie une raison si profonde et si consommée avait présidé, que Suger aurait voulu tout donner au hasard ; sa jeonesse avait été trop prudente pour que sa maturité ftt aventureuse. Mais, en étudiant les difficultés de l'entreprise et les moyens de lesvainere ponrlesexpoaeri l'assemblée qui se tint à Chartres, il avait découvert les vices qui avaient fait échouer la dernière croisade. C^étalt d'abord la route qu'on avait suivie, route laborieuse, | semée d'embûches, de fatigues et de périls, dans la« | quelle on comptait les étapes par autant de batailles, de ^ sorte que Tarmée qui la suivait n'arrivait à sa destination que décimée par des marches meurtrières sous uo

oiMlaitMl da U^ékmMi plnaidiurs lettres d'évèquea «i d*aiM qit a^tfcusent de ne pouroir venir à Tasiemblée de Ghartrea, Il wÊH de citer Tabbé de GlairTauz, saint Bernard, dont le grand eonr •*émettt cependant à Tidée des maux des cbrétiens d*Orleiit au* quels on ne saurait refuser son intarèt, dit-il, sans cesser d*air» w Trai fils de l'Église ; Tabbé deCluny, Tarchevêque de Lyon, Tardis* fèque de Bordeàux. Ils sont retenue par leà a^air«» de leur* ordres ou de leurs diocéâes •

SON FLAN POITB Lk CAOUADB t7t

^ fiîAâ ûrdenft, et par ées combats maitipUét, sans parler

de la faim cl de la soif, autres aliii's des Musulmans. Suger avait doac r^olu de se servir des vaisseaux que 1^ ' lui offrait Roger^ roi de Sicile, avec lequel il était lié V d'uue étroite amitié (1)» aûu d'éviter ces dangers et ces l fatigues inutilea et de débarquer dans un port de la Syrie une armée qui n'aurait rien perdu de ses forces. La seconde cause du triste dénoûment de la croisade ne lui avait pas échappé : c'était la mauvaise orgauisalion de ^ l'année. Entre tant de bamis Indépendants, aucune dia-

\ cipliiic, nulle prévoyance pour les vivres ; puis ce cortège ^ de pèlerins, de femmes, d'enfants, qui ralentissaient ia marche, amenaient la disette, et qui non-seulement ne ^ comt)attaient paa, mais avaient besoin d'être défendus. ^ Une armée beaucoup moins nombreuse, mais bien disei- I plinée, exactement payée, et pourvue des vivres néces<» saires, ne comptant dans ses rangs que des soldats l d*élite, n'obéissant qu'à un chef, serait d'un tout autre poids dans la balance. Quinze ou vingt mille hommes places dans ces conditions de succès seraient plus terribles aux Musulmans que ces masses immenses que FEu-» rope jetait dans l'Orient, et qui succombaient sous leur propre poids. Ainsi cet esprit singulièrement sagace avait, par la seule puissance de son bon sens, deviné la supériorité des armées régulières sur les armées féodales.

Quand il se fut ainsi assuré, par une étude approfondie de la question, que le succès d'une croisade était possible, Suger céda à ce noble instinct des intelligences génefeuses, qui tendent toujours à s'élever. Que lui restait-

(î) On trcMive dans iJuchyiti© /iV volume) uiie lettre très-afeclueuse adressée par bugor auioi de âicil«^ qvd lui avait écrit i« premi«r*

il à faire m Europe? Il avait gouverné le royaame avec

uue &âgease et une habileté qui avaient fait comparer sa régence au règne de Salomon ; il avail élevé uti monument magnifique; il iivail dompté l'orgueil des féodaux ;

il avait protégé ies faibles ; il avait ramené l'ordre ei les vertus monastiques dans les abbayes ; il avait fait ileurir dans le royaume confié à ses soins la paix et la prospérité. Mais une grande et sainte mission s'ouvrait devant lui en Orient : le tombeau du Christ à préserver de la conquête impie des infidèles; ies établissements ditetiens à défendre ; ne devait-il pas consacrer cette Intelligence lonnée par une longue vie employée aux grandes affaires, cette puissance de commandement qu'il lui avail été donné d'acquérir dans l'exercice du pouvoir,cet asceudant que lui prêtait cette suite non interrompue de suceès qui avaient marqué toutes ses entreprises, à cette œuvre magnifique? Quelle plus digne fin pour un chrétien que d'aller terminer sa carrière. À Jérusalem, dans le scia d'une victoire remportée pour maintenir le signe de la croix, dans les lieux mêmes où elle s'éleva chargée de la . vietime pacifique qui sauva le monde?

. Telles furent les considérations qui déterminèrent Suger. Il ne voulut point cependant prendre une résolulion si importante sans consulter le pape. £ugéae hésita longtemps; mais enfin, après avoir demandé les lumières d'en haut, il répondit à Tabbé de Saint-Denis: € Quanta ce qui est de votre demande, quoi(iue ce soit c une résolution extrêmement grave pour nous, à cause f de la faiblesse de votre personne, pour laquelle tout c le monde, grâce à Dieu, forme des vceux^ nous n'a- € vons pu cependant vous refuser notre assentiment. « Maïs nous vous engageons, notre bien-aimé fils, à vous

IL SB PBiPARB A PABTIR 177

c conduire, dans une œuvre si grande el si belle, avec

c toutes les précautions et toute la prudenct^ possibles. »

buger, ainsi assure de l'approbation du pape, com* mença à faire ses préparatifs. Malgré tout le secret qu'il y mit, le bruit de sou entreprise se répandit bieuiùt dans le royaume, et de tous côtés des braves soldats accouraieut pour b enrôler souslabauuièrede Saial-Deuis et marcher sous les ordres d'un homme si renommé par la sagosse de ses conseils et à qui rien n'était étranger, la conduite de la guerre pas plus que le maniement des grandes affaires. L'armée que Tabbé de Saint-Denis voulait conduire en Terre sainte et à la tète de laquelle il voulait placer un des guerrier les plus illustres delà France (1), devait compter près de vingt mille hommes, tant les richesses de l'abbaye de Saint^Denis étaient grandes ! Sugei , par son administration habile, avait triplé ses revenus ; les offrandes que la dévotion des

chrétiens déposait sur le tombeau du saint ctaiciiL iui-

menses; en outre, Suger, qui avait occupé de grands emplois, devait avoir reçu des sommes considérables, et, comme la règle austère de Saint-Benoit ctait strictement observée par l'abbé et les moines, il avait été possible de réunir tout l'argent nécessaire pour pourvoir aux Irais de la croisade, en ajoutant sans doute au trésor de l'ab-r baye les contributions volontaires de tous ceux qui, lou-» chésde la magnanime résolution de Suger, avaient voulu l'aider, autant qu'il était en eux, à l'accomplir. Déjà il avait fait passer des sommes immenses en Orient par les mains des Templiers» qui. nous l'avons dit^ par suite des

(1) Ex uobUi§iimii Franwtm prœerifm^ dit la moina Guil*

laume.

iH et «on fiiif 8

grâBda fleiieMei qué leur ordre possédait m Oridoi,

étalent devenus les banquiers des efoidâdea.

Las préparatifs da Suger ne durèrent pas moiflê d'une année. Ne d Hitaiît pas qoMi allait dire à la Praaoe an dernier adieu, il visita le tombeau de saint Martin de TéarSf pour lequel 11 avait one dévotioii parUoiiUère. U se préparait à sa sainte expédition comme on se prépare

ftla ttiort» et la mon éMIt eneiM plue prèêde lui qui!

ne le croyait. Il fut pris d abord d'une petite fièvre qui» en affaiblissant son eorps» ne put ralentir l acUvite de son àme : il accélérait ses pfépftratift, et, démeufant de* bout malgré les atteintes du mai, il partageait son tempt entre la prière el tes soina que rêelamait aa grande étt'> treprise. Mais eniin ie mai i'emporta; sa faiblesse devint Si grande, qu'il Ait obligé dé S'étendre anr son Ht, « U comprit dès le premier moment qu'il ne se relèverait plus. U fit ee qn'll pot pour empéi^er que sa mort ne rompit son dessein, et 11 chargea rofflcier ie plus expèrimertlé de son armée de la eommander en lui assignant les fondâ nécessaires pour la Croisade. Alors 11 nesongeâ plus qu'à mourir en cbrétien.iise lit porter au chapitre oit tous les feliglent étaient assemblés, et là , Il leur adressa une exhortation touchante, s'accusa devant eux, avec une grande humilité, détentes les fàules qu ll avait eommises,

soit à répoque oh il était simple moine, soit depuis qu'il

gouvernait l'abbaye ; et, se Jetant à leurs pieds, il leur demanda de lui pardonner tous les torts qu'il avait pu avoir envers eut. Sa maladie était mortelle, maitf elle

dura plus longtemps qu'elle ne semblait devoir duref. Pendant trois mois, Suger, consumé par un feu lent et intérieur, offrit ses souffrances ft Dieu, en expiation des souillures auxquelles la fragilité humaine ne peut échap-

pep^ rartont cUms eei bratoi poftitiow où U ait si diffioiit

de demourar exempt dei faiblesseï de notre nature et enivrements de la puUmnce. Dans cette péoUiie épreuve» Suger avait compIéteiQetU (ktact^ ôou mo Uai cbi^s de le terre, et il n'eepirait qu'an ciel» Lea derniera mor mente de ea vie turaut uue longue conlemplaUaa* et aou eeprit, eana eesae élevé vers Dieu, n'entrait en comnitt* uicaiioo avec le& bommea que pnur demandar à saa (réraa de joindre leurs prières aux siennes, afin d'cAtenir de Dieu qu'il abrégeât le temps qui lui restait à vivre séparé de son Créateur, et dans la prison matérielle où il avait enfermé sou 4me. On lui rôpandail par des larinei« et tonte la communauté de Saint-Denis, réunie dans l'église» suppliait Dieu, au eontrairet da prolenner une vie û précieuse , et pour Tabbaye de Saint-Denis, et pour la i: rance, menacée de perdre le grand bomma qui lui avait rendu taul et de si notables services,

Deus cas dernières luttes qui précédant la dissolution

'le notre être, un souvenir traversa la pensée de Suger :

ce fut celui de saint Bernard. La sainte amitié qui avait

réuni ces dau^ grandes âuies dâns Tamour de Dieu et

daaa une tendresse cbrétienne envers les hommes n'avait rien perdu de sa cbalaur dans la cceur de Sugar, malgré les glaces de la mort qui commençaient é se ré^ pandra sur ses membres, Il pen$aa non pas qua m mort aérait plus douce, mais que son Ame remonterait d'un plus vigoureux élan vars Dieu d'il antandait retentir, à ses derniers moments, cette voix connue qui épancbait

dans le cœur de tous ceux qui Técoutaient l'amour de Dieu, dont Tàme de Bernard était inondée. Jl désira donc que ^auU Bernard sût dans quai état se trouvait oq Sugar qu'il avait tant aimé, s'en remettant, du reste, i la vo-

t80 SUGBS BT SON TBMPS

lonté de Dieu pour l'accomplissement de ce dernier désir, et déclarant que sa vie n'avait pas été assez sainle pour mériter cette consolation à sa dernière heure.

Saint Bernard, accablé sons le poids des affaires, dut sacrifier aux devoirs qui absorbaient dans ce moment toutes ses journées le vif désir qu'il avait de voir encore une fois son ami; mais il lui écrivit une lettre dans laquelle il répandit son cœur tout entier. Voici quelle en était la teneur.

£l>iTHI£ G0NS0LAT01H£

A Stig&r^ abbé de Saint-Denis, à l'approche de sa laori.

SakU Bermrd sfmhaite à sou Irès-cker a très mtim ami Suger, par la grâce de Dieu abbé de Saint- Denis, la ghnre qui naU à l'intérieur et la grdce qui vient d^en

haut (1).

« Ne craignez point, homme de Dieu, de dépouiller i l'homme terrestre, dont le poids vous appesantit vers t la terre et vous entraîne presque dans Tabime; cet « homme de péché qui vous tourmente, vous accable, « vous persécute. Qu*avez*vou8 de commun avec ces

< restes d'une mortalité malheureuse, vous qui allez c être revêtu de gloire ? Cette gloire vous attend , mais

< il est nécessaire que vous vous dépouilliez pour en être i revêtu ; c'est une espèce de vêtement qu*on ne met point € sur un autre. Souffrez donc, ou plutôt réjouissez-vous • d'être dépouillé. Jésus-Christ même l'a été avant de a rentrer dans sa gloire ; oui. l'homme de Dieu doit être

(1) Ad Suggerium abbatem Sancti-Dionysii in obita «jus cooso-

latoiia. Gharissimo Det intimo amico Su^gerio, ei gratia abbati Sancti-Diouysii, Beruarduii giunuiu quu; ab iatuâ est, graliaïuquid d««uper veuit.

ÉPlTRfi GONâOLATOia£ J)K SAINT BËKNÂAD S81

c détaehé du limon dont il est pétri ; il doit quitter tout

< ce qu'il tieat de l'homme terrestre» Ces deux bommeft

< sont opposés, ils seront toujours en guerre jusqu'à ce I qu'on les sépare. S ii y a quelque paix entre eux , elle i n'est ni de Dieu ni en Dieu; vous n'êtes point du t nombre de ceux qui annoncent la paix^ lorsqu'il neit c f(mi de paii». Vous ailes goûter une paix au-dessus de « tout sentiment ; être admis dans la société des justes a qui s'attendent à voir couronuer vos travaux, fousal- « lez entrer dans la g loire de Notre-Seigneur.

u Je souhaite de toute la ferveur de mon âme, mon « très-cher ami, vous voir avant ce moment, afin que « votre dernière bénédiction descende sur moi. Mais, c comme nul de nous ne dispose de soi, peut-être vien-

« drai-je, peut-être ne pourrai-je pas venir; tout ce que « je puis taire est de tâcher de rendre possible ce qui ne « Test point présentement. Du moins, je puis assurer, « quoi qu'il arrive, que je vous ai toujours aimé et que c je vous aimerai toujours. Je le dis avec conflance, je <c ne puis perdre celui que jlaime d'un amour éternel, a Vous ne périssez pas pour moi, vous ne faites que me

t devancer, vous dont l'àme est attachée à la mienne « par un lien qpi ne sera pas rompu. Souvenez-vous de € moi, comme je me souviendrai sans cesse de vous, afin « qu'il me soit donné de vous suivre bientôt là oii vous « allez avant moi. Quand il me serait interdit de vous <( voir, ne croyez pas que votre douce mémoire s'efface « jamais de ma pensée. «

Cette lettre lut remise à Suger un peu avant les fêtes de Noël de l'année 1161. il lui sembla entendre la voix amie de saint Bernard lui-même, qui donnait à son âme a|(oaisaute la signai du def^rt (j^u'eiie attendait. Depuis

S8t SUOER ET SON TEMPS

ce moment, les sentiments de dévotion dont il était animé parurent plus vifs encore, et ses désirs d'aller reposer dans le sein de Dieu plus ardents. Cependant oet amour de Tordre, qui avait été la passion dominante de sa vie, se manifesta encore à ce moment suprême ; il souhaita que sa mort fût retardée de quelques jours, afin que le deuil qu*elle devait entraîner n'attristât pas les fôtesde Noël. Co souhait fut exaucé ; il vécut près d'un mois encore. Trois prélats, qui avalent été unis avec lui d'une étroite amitié, les évêques de Soissons, de Noyon et de Senlis, suppléèrent à l'absence involontaire de Bernard, et vinrent l'assister dans cette lutte suprême. La lecture des psaumes, les litanies, une continuelle oraison, occupaient ses nuits sans sommeil; les sacrements de rÉgllse , qui justifient et qui vivifient, soutenaient les défaillances de son être pendant ces suprêmes journées. Il examinait sa conscience avec une inexorable sévérité, en face du Dieu devant lequel il allait bientôt paraître, cl chaque jour le sacrement de Tautel venait réchauflfer dans son cœur l'amour divin dont il était déjà consumé.

La vie de Suger avait été grande devant les hommes, sa mort fut humble et sainte devant Dieu, et Ton peut dire que, dans celte agonie de plusieurs mois, pendant laquelle H se recueillit dans les profondeurs de son âme, il ne cessa de purifier son esprit et son cœur. Il y eut comme une transfiguration sur ce Ut de douleur. L'homme d'État, le grand politique, l'homme d'administration, le guerrier, tout s'était abtmé dans le chrétien repentant agenouillé aux pieds du Christ. Les morts de cette époque avaient cela d'admirable, qu'elles retraçaient toujours l'image de la mort sublime de celui qui est venu ^'en haut, non-seulement pour nous apprendre à vivre,

SA MORT idt

mlê poarnoiis apprendre i mourir .liM rois, lesministrss, les guerriers, quand ils ne tombaient pas sur le champ da bataille, smtaient qu'après uns vie d'aotiont, da eombato

etd aiïaires, il fallait se recueillir outre le temps et Téter* nité, et la suprême méditation du Glnpist dans la jardin, des Oliviers se retraçait au chevet de toutes le& agonies.

Enfin le dernier Jour arriva; o'était le 18 janvier llttS, jour de Toctave de la fête des rois. Suger, qui sentait que le moment était proche, avait fait rassembler une der« nière fola tous les religieux. Aprèa leur avoir adressé quelques paroles pleines d'onction pour les conjurer de ne pas compromettre la réforme qu'il avait al pénible^* ment opérée, et de vivre dans une stricte observance da la régie et en s'aimani les uns les autres, 11 leur avait donné uae bénédiction dernière. Alors il commença à réciter le symbole pour rendre un suprême témoignage aux vérités de la religion; mais la mort vint Interrompre cette profession de foi sur ses lèvres, et il eipira entra les bras des trois êvéques qui étaient venus Fasslster, et devant toute la communauté de Saint- Denis qui était rassemblée autour de son lit. Il était ftgê de soixante«dix ans; il y en avait près de soixante qu'il était religieux, un peu moins de trente qu'il était abbé de Saint-Denis.

Les regrets que sa moi t inspira furent grands et sincères; ses frères regrettaient en lui un père, les peuples un ministre qui les avait protégés contre l'oppression, et

qui avait fait Heurir, autant que ies t^mps ie permettaiont, l'ordre et la prospérité. « Le roi Louis lalauna, dit un hiu

< torien (1), se trouva par cette mort aussi ebabi que 1q

< serait un homme qui aurait perdu son guida oo un pays

284 6UGfiR KT SON T£MPS

f désert el inoonnu. i Ge prinee, que Suger avait tant aimé, aoeaurait deo exireuuies du royaume pour lui dire un dernier adieu; il n'apprit qu'à Paris qu'il arrivait trop tard. li voulut ccipendant s'incliner devant les tristes reatea du grand liemine qui lui avait rendu tant de sei^

vices, et il no put retenir ses larmes a celle vue. Avant de mourir, Suger avait eu le temps et latforce de dicter UM dernière lettre pour le roi. C'était à la fois son testament politique et son suprême adieu :

c Aimes l'Ëgliae de Dieu, lui disaiMI, et protégez l'abbaye de SaintrDenis qui est une des plus uoliies porlious de votre royaume» Prenez la défense des veuves et des orplielhis Soyez le vengeur des iiuiuccnls opprimés. Voiià mes derniers eonseils. Gardez cette lettre puisque vous ne pouvez plus me garder moi-môme, ét faites -vous une loi d'observer tout ce qu'elle contient (i)« »

Ge que Suger conseillait au roi de faire, il l'avait fait lui-même. Sans essayer de briser les degrés de la hiéra^ chie féodale, il n'avait pas cessé un moment de réprimer les excès des seigneurs, et de rendre enviable la coalition des sujets immédiats du roi par la protection accor* dée aux franchises communales, la suppression des coutumes arbitraires, i'|idoucissement de la position des serfs et leur affranchissement gradué sur le domaine royal et celui de l'abbaye de Saiut-Denis (2).

(1) Dom Martène, Tkesaunu aneedatorum, 1. 1.

(2) Dans la seconde conititalion du tettament de Suger, on trooTo mw dispotillon dont suit le titre : De komiàihut wtft beati DjfimûU liberiaU traUtiê. Cette dispoetUon e^t destinée à abolir la coutume ▼eiatoire de la main morte {quœ manutmoriv» dicittir), qui pèse sur les bourgeois et les manants du riHage de SaÎMt-Uenis. Oppidani et mansmiani ctllœ Sancti-Dyonisii, Soger fait Jemar^uet* <^u'il ue^^'agit pa^ ici d'au aucieu droit Xondé si^imtf

SB8 f UNÂRAILLKS iê5

Les funérailles de Suger furent magiaûques; le roi^ qui en At les frais, une fouie de seigneurs, six évéques, une multitude d'abbés et de religieux, le grand maître du Temple suivi d'un grand nombre de chevaliers de son ordre, y assistaient. Cent ans après, Matthieu de Yenddnie, Tun des successeurs de Suger, At transporter son corps sous Tune des deux arcade, entre la porte qui menait au cloître, et la chapelle du roi Charles V. Une simple pierre de trois pieds de haut, avec ces quatre mots pour toute inscription : Hic jaceî St^erius abbas^ voilà quel fut le monument élevé à la mémoire de Suger, monument dont la simplicité pleine de grandeur était en harmonie avec cette vie si grande et à la fois si simple (1).

ecmtiixiiA respectable, mais d'une avanie dont Tasage s*est arbitrairement établi. Il en a conféré préalablement aveosee frères rénnia en oonseiL L*opinion nnanlme a été que cette exaction devait être abolie. Ceux qui en ont été affi^anchis ont en revanche offert

200 livres pour reconstruire et décorer rentrée du monastère de Saint-Denis.

(1) En 1654, les religieux de la congrégation de Saint-Maur, ayant été établis à Saint-Danis, composèrent une longue et magnilique épitaphe à Suger. Elle fut gravée sur une table de cuivre de trois pieds et demi de haut sur deux et demi de large, enchâssée dans un cadre dont les quatre coins étaient couverts d'ornements emblématiques. Simon Ghevre-d*Or« chanoine de Saint^Victor , a renfermé aussi dans dix-huit vers un éloge historique de Tabbé de Saint-Denis. Voici ces vers d'un style malheureusement tourmenté.

Decidit IJcciesias flos, gemma, corona, columna,

Vexiilum, clypeus, galea, lumen, apex, Abbas Suggerîus, spécimen virtutis et aequi,

Cum pietate gravis» oum gravitate pius .

Hagnanimos» sapiens, facunduSi largus, honestus,

Fatidîcus, prsesens corpore, mente sibi, Rex per eum cauiereait modersamina vegni.

nie regens regem, rex quasi régis erat,

U y a deux bommei 4 api^iei dans âugar ; te r^i* ; gieox el le politique, religiâai paye d'abord oq tril»ot '

à l'esprit du siècle. Mêlé ûuk oilaire^ du moudç parlât

affairée de l'abbaye de gaiot^Deoie» qui a dea iaiértil

partout, il porifi d^i)i|la uioud^^queiqui^truiid desdéfaod

qui y aoQt oomumoa» C'eet an maoeiateur babile» uo (mi*

pilajiie consommé, un vaillent soldat, un conseiller pru»

deat, tout e»tin, accepté ua religieux oewpé dea eboMi spirituelle» qui doivent être lee premièree dane son cœur : et dapa aon esprit, vaRité. Toi^gaeili i^ faste, ia dissi» . pation, paraiMenI daoa la aosduite; il faut dite auNi que les datants qu'il montre et ceuit qu U lolàre« il ae Isi a pas apportée dans son moDaitère, il lea y a fapouvést

son enfance a été sur ce point corrooipue par les exemples qu'il avait sous lea yeux. Mis par lea auffragaa deiss î

frères a la téte de Tobbaye, il déploie de brillantes qualités, mais des qualités plus moadaiaes que religieuses ; il voit moine dans son titra d*abbé las devoirs qu'il im* pose que 1 inlluence et le pouvoir qu'il donne aux cheb de ces puissantes agrégations d*intérét8 temporels qui forotaient des États particuliers dans l'État, et qui, par lears ramlfleations immenses, s'étendaient dans tout le ; rojaume, ;

Dumque moras ageret rex irans mare pluribus aunis, I Prrefuit hic reeno, régis agendo vices :

Q\m duo vix aliuâ pofcuit sihi juQgerd, juaxU, Et p«oll09 ille Writi #4 Jaaao^ iito ]>êO.

S«dioi, damsa, choram lande» ▼tgora» virîs Gofpm, gania, bva?ia, gamloa, bM?iUtê aoaalua t In ^Favitata raa nolnit ana J^varif .

Gui rapuii Inaam las leptima TaaphanlM, Vavam varaviro Thtophania dédit.

FOTRÀIY If lOStlftfKt HUÏOBIQUK Mt

Plus tard, au milieu du tumulte des affaires, des soucis de l*ambition, le sentiment religieux vient toucher Suger. D'eciatauts exemples, de grands périls courus, le flfldfN^ déplorable de plusieurs personnages placés dans la même situation que lui, font sur son esprit une linpi^séiati profonde. La voix de saint Bernard, ce pasteur des grandes intelligences de Tépoque, apporte à ion orêille d'austères avertissements. Alors une révb* lulion s*opère dans l*esprit de Suger: il comprend que ce p*il a pris jusque-là pour le principal ést Taccessoire, et que ec qu'il prit pour raccessoire est le principal. La pensée de Dieu, qui avait été souvent absente de sa conduite, la présente à lui avec une puissance Irrésistible, ft sent la nécessité de réformer son abbaye, et reconnaît que {Kmr arriver à ce but 11 doit commencer par se réfor* Hier lui-même.

A partir de Cé moment, sa conduite est complètement changée :1a règle a ustère de Saint Banoit devient l'Inflexible loi de sa vie entière. Dans quelque lieu qu'il soit, dans quelque situation, il est toujours disciple de Salht- Benolt, toujours moine de Saint-Denis. Il vit avec une sobriété monastique à la cour comme dans son abbaye : en été, reau pure compose sa boisson; ce n*cst qu'en iiiver qttll y mêle un peu de vin« Il croit que rien né peut le délier des vœux d^ûbstinence qu'il a prononcés, et dettx pauvres partagent tous ses repas.

Aussi son premier biographe fait-il naïvement observer t qtl*aprôs avoir pris les rênes du gouvernement mo« i nacal, on ne le vit pas devenir plus gras que lorsqu'il t était simple particulier ; tandis que presque tous les c autres abbés, quel que pût être leur maigreur avant « qu'on leur eût imposé les mains, étalaient, presque

i8â 8UG£B XT flON TgMPS

c aussitôt aprèS) un visage arrondi et une taille dont ( Tampleur croissait à vue d'œil (1). »

Suger porte partout cette simplicité : jamais il ne cousent à usurper la mitre et les habits pontificaux que plusieurs abbés de son temps, qui cherchaient à égaler la dignité abbatiale à Tépiseopat, commençaient à prendre. Une robe de burCi telle que tous les moines la poriaieoti un froc plissé, voilà sa parure; la crosse seule indiqae son autorité : c'est ainsi qu'il s'était fait représenter en plusieurs endroits sur les vitraux de Tèglise de Saint- Denis, il habite une pauvre cellule» il couche sur la paille et jette sur lui une couverture grossière. Jamais il n'entre dans une voiture; jusqu'à la vieillesse la plus avancée, il fait ses voyages à cheval. Malgré les grandes affaires dont il est surchargé, il assiste avec une régular rite scrupuleuse et avec une dévotion ardente aux offices, et on le voit méditer pendant des heures entièrea au pied des autels. Est-il absent de Pabbaye pour les affaires de l'État, il se lève pour réciter l'office de nuit.

Cependant il n'a pas perdu ces goûts de magnificence qui le portaient, dans les commencements de sa vie, à paraître en public toujours escorté d'une brillante suite; mais il a sanctihé ces goûts en les consacrant à Dieou xVvare pour lui-même, il est seulement libéral quand il s'agit de construire Téglise de Saint-Denis, d'appeler les arts à l'orner magnifiquement, d'augmenter la pompe des cérémonies du culte, qui, nulle part ailleurs, nefirap' pent les yeux par plus de splendeur et plus de mige8t& On peut dire qu'il ne lui est resté de ses anciennes imperfections, comme moine, qu'un zèle un peu trop ar-

(i) Vita Sugerii per attiUelmam^ lib. H.

PeaiBAlT £T JUO£UfiNT UiSTOAlQUB 369

dent pour raccioissoiaoul des richesses et de 1 iiiiluence de sa communaulé, défaut de Tépoque plutôt encore que défanlde rhomme; car Suger était si loin de croire que cette tendauce, boaiie eu elle -même, pouvait l'eatraioer trop Imn, qu'il a écrit un livre sur les aetes de son admi* nistration tempurelieetsur tout ce qu li fit pour augmenter ies biens et les revenus de son abbaye, il fout ajouter, pour être .JU5IC, i\uc bos aumônes aux pauvres, aux égiise&y aux communautés, étaient immenses.

Son savoir comme théologien lui donne une grande action dans les conciles, et la rectitude de son esprit le préserve des erreurs communes de son siècle. Partout ii se montre inviolabiement attacbé à l'unité et contraire à ces nouveautés hardies qui commençaient à lever la téte. Quand ies conciles traileut les affaires religieuses, ii est toujours le second de saint Bernard; quand on y aborde les biliaires politiques, il est presque toujours le premier, lia, eu ellét, une téte d'ailaires bien laite, mais m peu froide. Il calcule, il raisonne, il convainc, là où Bernard passionne, subjugue et entraine. C'est un politique en face d'un apAtre.

de serait ici le cas d'examiner la mission politique que remplit Suger, à c6té de la miasion religieuse que remplit saint Bernard, et cette étude expliquerait Tunion étroite qui exista entre ces deux grands hommes et les rares discussions qui s'élevèrent entre eux. L*abbé de Clairvaux fut en France i homme du principe catholique néeessatre à l'universalité des temps et à Timmensité des espaces^ de la les larges proportions de sa renommée et l'ampleur de sa gloire aux yeux de la postérité. L'abbé de Sa ait-Denis fut 1 iiommc du ptincipe monarchique, si

-nécessaire i son temps et à son pays; de là la vaste place

390 SUtiER ST SON TEMPS

qu'il tint dans 8on siècle. Saint Bernard et Sugersedi* visent dans les détails matériels de Tépoque, oùlesiDléréts du principe monarchique et du principe catholique ont de la peine à se concilier : ainsi la question des régales devient quelquefois entre eux roccasion d'un conflit. Mais, dans les occasions bien plus nombreuses où les intérêts du principe monarchique et ceux du principe catholique sont d'accord, Suger et saint Bernard marcheot ensemble.

C'est ainsi que, pendant Tabsenoe de Louis le Jeune, tandis que la main de Suger agit, la voix de Bernari tonne contre tous ceux qui, violant les immunités acco^ dées aux terres du roi absent pour le service du Cbriàl, veulent entreprendre contre lui.

Le fond de la politique de Suger au dedans, c'est l'u* nion étroite des évêchés et des abbayes qui expriment l'unité morale et religieuse du temps, avec la royauté, qui exprime l'unité politique tendant à renaître au milieu de ce morcellement inQni du pouvoir quoa appelait la féodalité. Préparé à l'amour de l'ordre pat l'amour de la règle, puisant un sentiment prononcé de la nécessité d'un pouvoir politique dans l'habitude du gouvernement monacal, Suger imprime une vive impulsion à l'action de la suzeraineté royale qui prendra de nouveaux accroissements dans les temps qui suivront. Avec les frères Garlande, il diminue l'autorité des justices par* ticulières au profit de la justice royale. En même tempSi il applique au duché de France la politique qu'il suit pour son abbaye; il agrandit le royaume proprement dit par des alliances, par des acquisitions; il recule ces frontières du petit pays monarchique, cerné de tous c6léi par les avant-postes de la féodalité. Il entreprend quel*

PORTRAIT IT JUGEMENT UUtORlOUB Mi

4M àmm iê plus, rimioa da Hwi et du Midi, fêf la mariage du roi avec àheaor d Aquitaine. Mam leg aoUpathiea de race sont encore trop profondes; cette œuvre hardie n'est pas durable : le Midi et le Noid be séparent, et cette séparation doit durer jusqu'à oe que la pesanteur do joug étranger et Tarrogance anglaise jettent les deux Prances Tune dans les bras de Tautra, et toutes deux dans les bras de la royauté.

Dans les questions extérieures, Suger cherche à pro* duirel\inité nationale eontre Tétranger. C'est ainsi qu'à Tépoque où l'empereur d'Allemagne se présente pour en* irahir la France A la tête d'une formidable armée, on

voit une armce plus liombreuse encore se loruier autour du roi de France. Les paroisses et les diocèses en ont fourni le noyau; les barons féodaux, réunis autour de leur suzerain, viennent la grossir de leurs bataiUong : * <fest un glorieux précédent de )a bataille de Beuvines.

Suger montre moins de perspicacité lorsque Louis le Jeune prend la croix* L*esprit positif de Fabbé de Saint- Denis est surtout frappé des dépenses énormes qu'entraînera l'expédition et des ineonvénients de l'absence prolongée du roi. Sans condanuier le fait de ia croisade en lui-même, il s'oppose mal à propos, au nom des intérêts du principe monarchique, au départ de Louis le Jeune pour ia Terre sainte, sans comprendre que, pour "produire Tunlté politique, il faut que le monarque mar-* che en téte de tous les intérêts et de toutes les idées de la nation et que la consécration de la croisade manque A l'oriflamme pour qu'elle devieune la bannière de la monarchie. Saint Bernard, i*homme du principe catholique,

est, cette lois, mieux inspire : il a envisage la question

d'un point de vue plus éievé^ et ïim dirait qu'il a aperçu

Mi ft96BR IT SDH nUPS

dans Taveair 1 auréole qui doit ua joor rehauMer l'édat de la couronne sur le front de saint Louis.

Mâi& Suger tire un parti admirable, Gomioe régeoti de eette positfoii dont il n'avait pas d*abord apprécié loos les avaotages. Il gouverne, avec la iorce morale du pape el do eleigèt muttt lea forœa matérii^lea de la féodalité. En mèiue temps qu il comprend toute la grandeur du prioeipe monarchique, en qui réaide runilé politiqtte du pouvoir, il apprécie la valeur du second des deux grands principes nationaux, le principe represeutatii, et li yft recoure aoianl que lea temps le permettent G'eat en prenant sou point d appui dans les grandes assemblée forméea d'évéquea, d'aldiéa et de barona, qu'il trouve mojeo, durant sa régence, de résister aux intérêts particuliers lea piua puiasants et de déconcerter lea prcigata de Robert de Dreux. Dans ce temps surtout, où le principe de l'élection est partout dans le clergé» le clergé represeote lea intéréta dea dioeèaea et dea paroiasea; Févéqueet Tabbé sont les hommes de cette population nombreuse qui n'entre paa dans lea aaaembléee, et à qui Philippe le Bel ouvrira la parie un peu plus tard. Chose remarqua ble, Sugw a été ai firappé du parti qu'il a liré pendant sa

rég:ence de ces assemblées ou l'esprit public se Ibrme, et qui mettent une nation derrière la royauté, qu'il oon* aeille à Louis le Jeune d'y avoir recours auaaitôt que dea démêlés viennent à a^élever entre lui et le duc de Normandie* Il indique ainsi, avec une rare sagacité, la roule où marchera revenir et le rétablissement de ces assemblées nationalea contemporaines de la fondation de la monarchie.

Le génie que Suger* déploie dans les grandes aHairea n'est pas sans analogie avec celui du cardinal de Hicbe-

PORTRAIT ET JL'GEMENT HISTORIQUE 893

liett, et l'on peut dire que Tabbé de Saint-Denis se trouva presque au début d'une époque dont ie cardiual-miuiâtre vit la dernière phase. Ce sont deux hommea de pouvoir, deux esprits absolus, qui gouvernent leur roi et leur pays» Mais, avec autant de fermeté, avec une puissance de YoloiiLé aussi grande, Suger évite la violeuce ei l'arbitraire. Ricbelieu déshonore son maître, en le servant, par i*élat d'abaiâsenieal auquel il le réduit; riiinutuce de Suger est plus douce et plus bienveillante : il ne subjugue pas le roi, il le persuade et le coiivaioe. Ce u'csl pas, eomme Richelieu, un maître désagréable, mais utile^

que la royoute se résout à subir : pour Louis le Jeune, Suger est un pâre; pour Louis le Gros, il avait été un condisciple et un ami. Il y a la môme dilïereacêei]tre les moyens que les deu3L ministres emploient qu'entre leurs caracieres. Richelieu émousse la hache du bourreau fatigué delrapper; il fait grandir la royauté, mais il Tisole, et ce que le piédestal sur lequel il la pose gagne en hauteur, il le perd eu étendue, et par conséquent en solidité. Suger, au contraire, prend son point d'appui dans les grandes influences sociales de Tépoque : la papauté(i), le clergé, les abbayes, les barons, la bourgeoisie et les communes naissantes qui marchent sous la bauuiere du saint de la paroisse. Il élargit la base de la royanté, en Tentouraut de ceux qui représentent la société de cetle époque, et il la retrempe sans cesse aux sources nationales^ afin de lui donner la force qui lui est nécessaire pour retrouver Tinduence que la féodalité lui a ravie.

L'œuvre de la vie de Suger, c'est donc la part qu'il prit à la reconstruction du pouvoir monarchique. Il le

(i) Gomma dam TafllRire <Ui courait daSaiata-GornMU«« de Gom<^ piègne, ei de 8aiate-GeaeTiève-da-Mont à Paris.

S94 dUGBR ET SON TEMPS

défendit envers et contre tous : contre les féodaux, par deaguerres heureuses, por des acquisitions territoriales, par l'extension donnée à la justice royale et aux Charles communales; contre la cour de Rome, dans l'affaire de» investitures, comme on peut le voir dans le concile de Reims, où il détermina Louis le Gros à menacer le pape de la retraite de tout le clergé français, s'il maintenait un article qui violait les droits du roi à l'égard des biens régaliens; contre les abbayes, quand elles refusent de présenter les élections à la confirmation royale (1). C'est ainsi quMl prépara le règne suivant dans lequel on vil Philippe Auguste citer Jean Sans- Terre en sa cour des pairs, pour être jugé sur le meurtre d'Arthur; confisquer la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou, acquérir l'Auvergne et l'Artois; recouvrer la Picardie et préserver la nationalité française contre Tinvasion allemande par la victoire de Bouvines.

La vie do Suger, cette vie si bien remplie, fut en contact avec trois règnes : il vit finir Philippe commencer et finir Louis VI, commencer Louis le Jeune. Il se trouva en relation avec tous les papes qui occupèrent de son temps la chaire de saint Pierre; deux rois Thono-

(1) Il faut voir dans queii termes révéque d'Angers écrit à Suger

pour obtenir de lui la confirmation de l'élection du nouvel abbé de Bourgueil ; voici un passage de sa lettre : Et nunc quidem venimus ad pedes Majestatis Vestrœ electiii et eleetores, tif electus prœsentetur gratiœ veèirœ^ iiciU prœtentaretur régi, ti adesset, cujus manibui et tliesauro sapientiœ (nobis per jAurimmn gaudentibus) rex Ludoviciis^ famosam peregrinationem siiscipiens, sapienti usus consilio, regni gu^ bernaeula eommisit. Vnde nos, eonfisi de reêlrœ liberalitatis exftllentia, suppUcamuM duleedini vestrœ, quatentu êost 8i ad vos pervenerint, honorifice susripiatis. Nos siunus r est ri penilus, et tibeniiu^ vobis serviremts, fi locHi et imptis ntinistrctrentj quam alionm servitia tt*

ciperem ta.

I^OETaAlT £T JUQBMBNT UISTORlQUiS 195

rèrent de leur amitié et de leur confiance Intime; il fut Tami de saint Bernard et de Pierre le Vénérable, et Àbai* lard, qui vivait de son temps, ftat moine dans son abbaye. Il sembla que la mort de Suger fût un signal : saint Bernard et Pierre le Vénérable l'entendirent et moururent presque en même temps que lui. Il assista au concile où fut préchée la première croisade, gouverna la France pendant la seconde et, quand il niourut, il allait en entreprendre une troisième A ses frais. Au milieu de

tant et de si grandes alfaires, il trouva le moyen d'écrire de nombreuses lettres (l)» et il reste de lui deux ouvra*^ ges, Tun sur l'administration temporelle de Saint-Denis et sur les moyens qu'il a employés pour accroître ses revenus ; rautre sur tes événements du règne de Louis le Gros, récit officiel qui manque de cet esprit de critique qu'on désire chez les liistoriens, mais curieux à consulter, à cause des faits auxquels celui qui les raconte prit une A grande part. On lui attribue en outre une Vie de

Louis le Jeune, la copie de plusieurs manuscrits de l'antiquité, car il aima Jusqu'aux derniers mom3nts les let» très; ce fut lui enfin qui, selon toutes les probabilités, fonda la chronique de Saint-Denis.

L'origine de ce grand homme était humble et petite; lui-même l'a reconnu dans plusieurs passages de ses écrits, en rendant gloire à Dieu, c qui , disait-il , l'avait tiré de son fumier (2). » Les historiens contemporains ajoutent quii avait peu d'apparence; que sa stature n'é-

(1) La plupart ont été brùlé« dans 1» pillage de i'abiiaye 4e Saint-Denis par les huguenots, en 1567 .

(t) Volei la phrase ; elle eet tirée de la troisième constliation da testament de Suger : « MenUni qwmodo vaHda manui MnM me d9 êtêrcêre êrêxerit» qmnodo e»m principibui EcçUnœ €9n$êàtr9

cent. (Apud Duchesne.)

Et ^03» TtHFS

lait pas haole, et que son eorpa élatt gréie. Mais une

ame puiséante et une vive intelliy;eiice amiiiaicuL ce l'ai- Ue eorpa, el le pelit maàiie, comofte on i appela quelquefois, sarait se faire obéir par les plus grands princes. H a'} avait eepeaiUal dana son caractère ni fougue, ni impétiMsité, iri Tioleiiee ; il était calme, uni et fort eonime la régie. G est cet e:»prit d argauu>aUya ei d ardre qui lui ilomia lanl de prtaaanee danssoo époque. Il avançait d'au pas lent et tranquille, mais li avançait toujours avec une déeiaioD saiia brusquerie. Tous ses mouvements avaieiii ia précision 1 1 la siireté que donnent le calcul d la réaexioo. Ouaiid û saourui, il allait appliquer cet esprit d'ordre et d'organisation au eroisades. Saint Bernard, rhomme d inspiration, avait été frappé du triste déooAmeot de la grande enlrepriae qa'il avait préchée, et il se tenait désormais à Técart. Suger, 1 bomme pratique, avait surtout remarqué les fautes qui avaient causé ces revers, et, comprenant qu'il fallait attaquer les Turcs avec des troupes moins nombreuses et plus disci* plinées, éviter les périls du cliemin de terre et remplacer ces torrents d'hommes que T Europe jetait sur l'Asie par une armée bien disciplinée^ bien conduite, bien pourvue de vivres et d'argent, n oi>eissant qu'à un chef et agissant d'après un plan profondément médité, cet esprit ferme et résolu n avait vu dans ia cataslropiie de Louis le Jeune qu'une leçon propre à enseigner les moyens de mener à bien une croisade nouvelle, et il est permis de croire que, si la mort n'était pas venue Tarréter, il aurait obtenu dans cette grande entreprise le succès qui couronna presque toutes ks affaires auxquelles il prit part.

Ce dernier succès, si important pour la chretieule.

POaTBAlT ET JUGfiMKMT HlSTOHiQUfi

n était pas nécessaire à la gloire de Suger : la poslérilé, admirant cet homme illustre, qui a montré par un éclatant exemple ([ue ies qualités du grand politique pouvaient se conciiier avec les vertus du saint religieux, a sanctionné le jugement que portait saint Bernard, lorsque^ parlant de celui dont on vient de lire l'histoire, il adressait au pape Eugène ces paroles que nous avons déjà citées, mais qui doivent iermer ie récit de cette vie, partagée entre la religion et les affaires :

f J'ai connu un. homme fidèle et prudent dans les af-

< faires temporelles, fervent et humble dans les choses € spirituelles, et, ce qu'il y a de plus difficile au monde, t demeuré sans reproche t quoiqu'il se mêle à la fois i des unes et des autres. Devant César, c'est un membre c de l'ancien sénat de Rome ; devant Dieu, c'est comme c un membre de la cour céleste. Nous vous prions et € VOUS adjurons de recevoir les envoyés d'un pareil houune f d'une manière digne de vous et digne de lui; dé lui ent voyer de bonnes paroles, des paroles amicales, pleines c d'une familiarité affectueuse , de faveur et de grâce. € Aimer et honorer d'une manière toute particulière ce

< personnage, c'est l'aire honneur à votre ministère. >

TABLBàU GteABAL DB l'ApOQUC OU PAaiTT SDOftR

Noos ne saurions fermer l'histoire deSuger sans chercher a apprécier le inomement général des faits, des mœurs et des idées pendant sa vie. Après avoir montré l'homme, il faut grouper le siècle autour de l'homme, afin qu'on puisse juger de l'influence réciproque que l'un et Tautre ont subie et exercée.

Deux mouvements extrêmement imporlants se maiiîfestent vers la seconde moitié du onzième siècle , et à l'époque même où Suger commence à entrer dans lus affaires : le mouvement des croisades et le mouvement communal. Au premier abord, ils ne semblent pas avoir entre eux de point de contact; mais, quand on étudie plus profondément ces deux ordres de faits, on aperçoit bientôt les liens secrets qui les unissent. La croisade, en mettant les armes à la main des serfs qui allaient combattre à la suite de leurs seigneurs, leur donna les sentiments de la digaité de l'homme, en même temps qu'elle ramenait les féodaux au sentiment de la charité chré** tienne» malheureusement affaibli par l'établissement du

lat SUOSR BT SON TBHPS

servage. Les barons, partant pour la Terre sainte, se

laissaient aller aux heureuses influences de cette religion dont les maximes évangéiiques leur enseignaient l'éga* lité des hommes devant Dieu, et un grand nombre sigaalaienl leur départ par de nombreux afiraacliissements : avant de délivrer le tombeau du Christ, ils délivraient ceux pour qui le Christ a versé son sang. Il est facile de comprendre aussi que tous les rapports du monde féodal allaient être changés par cette communauté de périls, de combats, de souffrances, qui rapprocbaieat, pendant ces pèlerinages armés, les fiers barons de leurs bumbles suivants* Quand le sang s*e&t mêlé sur le champ de bataille, les distances se trouvent moins grandes, elles mains qui ont porté l'épée sont peu pro« près à porter des cbalnes. On ne saurait donc douter qae le mouvement communal, qui prit une grande extension à cette époque, n'ait puisé une partla de sa force dans le ijiouvement des croisades. Le Christ est venu donner la liberté au monde, et ceux qui allaient, à travers tant

de périls, s'agenouiller sur son tombeau, rapporlaicut a TËurope féodale le germe de la liberté des peuples.

Ce mouvement communal, qui ne devait cesser de faire des progrès, reçut une nouvelle impulsion d'un autre mobile, et il est difficile de ne pas reconnaître la vérité de ce qu à écrit Orderic Vital, chroniqueur contemporain, au sujet de Torigine de la commune* « Louis VI, dit-il| pour € comprimer la tyrannie des séditieux et des brigands, c demanda par tout le royaume le secours des évéques; c ce futainai que la commune populaire ftat instituée en t France par les evéques, de manière que les curés t aecompaf oassMt le roi aux batailles et aux sièges, f suivis de leurs paroissiens marchant sous leurs bail*

c nières(l}. > Sftiis âucundottte, la municipalité avait été

anciennement établie dans les Gaules par les Romains, et elle avait laissé dans plusieuins endroits» et notamment à Reims et dans nos cités meiidiouales, de beaux vestiges ; mais presque partout elle avait disparu sous taiil d'invasions et de bouleversements. Là oO elle n'existait plus, elle renaissait sous la forme de la corn* mune, qui était, de nom comme de fait, une petite répu« blique chrélienne qui empruntait son titre comme son existence au christianisme i car on ne saurait trop lé dire, ce sont les évêqucs qui ont fait cette monarchie. La commune, c'était une communauté politique dont la charte était la régie, ou plutôt, à proprement parler, la commuùe, c'était la paroisse. Ces bannières pacifiques, qui cuiiduiseiit maintenant les populations aux processions, les conduisaient à la guerre qu'on peut appeler la guerre sacrée, puisqu'elle avait pour objet de préserver l'ordre et la paix contre les agressions continuelles des féodaux. Ces manants et ces serfs armés par les évéques et par le roi forment une nouvelle force dans le royaume, et c*est ainsi que Ton parviendra peu à peu à créél^ une puissance capable de prévaloir contre la féodalité.

n est intéressant d'étudier, dans ses premiers linéaments, l'histoire de ce vaste mouvement communal. La première commune peut-être sur laquelle nous trouvions des documents authentiqués est éeilé de Koyon ; cette ville antique remontait jusqu'à l'origine de la monarchie.

(1) Ludovicus imprimis ad comprimendum ejusmodi tjrauDidem praidonum et seditiosoruni, auxiliuni tutcun jxjr Galliam, etc., •tô. Efgo communitas ia Francia popularis ifistituta est a prsesillibus ut presbyteri comitarentur re^em ad obsidioaem vel pugaam, cum vexUiû et paroclù^uiis pmuibus.^Urderic ViUl, adimn, im, lib. XXi)

304 SUGKB BT SON TEMPS

Noyou éiait uuecitéépi&copaie dont les habitaai& avaient souvent à se plaindre des pilleries el des vexations des nomiireux i)araa& qui babitaient les châteaux forts dont elle était entourée eomme d'une ceinture. Beaudry, son évêque^ après avoir pris le conseil de ses clercs et de ses hommes, établit une commune, lui donna ane cliarte et

déclara, sous peine d'excommunication^ que nul ne pour- ' rait l'enfreindre. Voici quelles étaient les principales clauses de celle charte. \ Nul n'aura juridiction sur les • fossés, les fortilications et les portes de la ville que le c conseil des bourgeois. Tous ceux qui auront maison c dans la cite, excepte les clercs et les hommes d'armes, c doivent l'impôt à la commune et l'observation des cou-

< lûmes. Toutefois, slls sont pauvres, infirmes, ou s'ils « demeurent chez eux pour les maladies de leur femme

f et de leurs enlants, ils ne seront point punispour avoir i mauqué à la commune. La juridiction appartient aux c jurés ; le juge est chargé de réprimer tous ceux qui pré* t Yuriquent en se servant de faux poids et de fausses c mesures. Si le pain est plus petit que la commune ne € le veut , le panetier sera puni; le froment devra être « vendu à bonne mesure. Si quelqu'un blesse un commu* « nal, les jurés en leront vengeance la jundictiou extéf rieure reste à l'évéque et au châtelain* Si quelqu'un « veut être de la conamune, alors ce qu'il payera sera t toujours dépensé pour l'utilité de la cité. Personne ne « pourra être traduit devant les jurés en Pabsence de « son accusateur. Les clercs qui sont dans la voie des c saints, les veuves qui n'ont pas d'enfants adultes, les

< jeunes iilies sans avoués, ne sont point tenus de la com- 1 mune. »

Vous le voyez, la commune est une patrie particulière

QONCLUSlOn 30{^

dans la patrie générale; si elle domie des nvanlo^?es. elle impose des charges ; charges pécuniaires et charges raililaires. La commune est toute à tous ; mais aussi tous sont à la commune. La liberté et les garanties dont ils jouissent sont à titre onéreux. C'est une assurance mutueile entre des hommes qui, tourmentés des mêmes maux, s'associent sous le patronage des évôques ou du

roi, pour vivre sous l'impire do certaines coutumes qui leur paraissent équitables et salutaires, et pour résister ensemble à une oppression qui devient intolérable. On conçoit très-bien que les rois aient favorisé l'établissement de ces petites républiques qui avaient tout à crain* dre delà féodalité. En faisant des communaux, les rois faisaient des hommes là où il n'y avait que des serfs ; ils se créaient par conscquenl des auxiliaires. Les communaux des domaines royaux et des domaines ecclésiastiques furent bientôt les appuis les plus solides de la politique royale, qui tendait à devenir Texpression des intérêts généraux contre Taction particulière des intérêts ftolaux qui troublaient continuellement la paix publique.

Ce qu'il est muiiis facile de concevoir au premier abord, c'est que les barons aient suivi l'initiative donnée par les évêques el par les rois. Mais, d une part, les croisades, comme nous l'avons dit, les jetaient dans ces voies ; et, d*une autre part, leur avarice était tentée par la rançon que payaient les vassaux pour obtenir ces chartes qui les enfantaient, jusqu'à un certain point, à la liberté. En effet, les communaux n'étaient plus Laiiiables et corvéables à merci. Leur charte réglait leurs redevances, leurs devoirs comme Il LU S droits, et l'un peut s'en convaincre par plusieurs chartes données par le roi Louis le Gros lui-

même, alors même qa'U n'était qu'associé à la couninne(l). H deraii résaiternatareUedieftt dm chose de eette formatioQ des communes seigneuriales. II étau impossible que tes eoaQKs ttlnterrinsseat pas souvent entre elles et les barons qui les avaient fondées; ils devaient sans cesse éire tentés de ieiir retirer ce qu'ils ienr avaient

donné. Il était cIulc indiqué qu'il y aurait une disposition naturelle cbe^ les communes à se rapprocher de la puissance qui pourrait les protéger eontre les abas de pon* voir des seigneurs. Cette puissance ne pouvait être que la puissance royale, qui était, de son cMé, en conflit continuel avec les féodaux. La nature des ciioses poussait doue la royanté, qui avait été la fondatrice des communes royales et la prolectrice des connu unes épiscopales, a devenir peu à peu le recours et l'asile de toutes les communes de France. Le nouvel état de choses qui naissait en France par suite de l'institution dos communes la portait à remplir cette mission, et c'est le commencement de ce grand mouvement qu'on a vu favorisé par Suger, qui en avait apprécié rimporiance.

Le temps où vécut Suger fut un temps proloudémeut marqué du besoin qu'éprouvaient toutes les parties de la buciétédereveniràl'unité, et la féodalité elle-même uelut pas étrangère à ce mouvement. C'est k cette époque que Iti senlimenl de la fraternité chrétienne, ranimé par la vue des lieux saints^ et la nécessité de Tordre et de la hiérarchie, que les grandes expéditions d'outre-mer avaient mauifestée, amenèrent la création des ordres mililaircs et reH<^'ieux. D'abord vinrent les Lazaristes, qui coulciiaient trois classes de frères : les servauts qui soi-

(i) Oii pyiii v.iii' ces cUartes dans VHUtoirê Uttèrairê ê$ Framê par les iièuédictius, article i^OMÙ VI, t. XI.

GONGLUSIOR 307

gnaient les pèlerins blessés ou malades dans le grand

hôpital ouvert aux souffrances des hommes, non loin du lieu où le corps d'un Dieu, portant les sanglants stigma« tes de la Passion, avait reposé pendant trois Jours ; les chevaliers qui ne quittaient pas le glaive, et les prêtres cottsaerés au service des autels. Tout Tordre cependant était militaire, et, au besoin, il prenait les armes. Puis se forma l'ordre des Hospitaliers^ dont le nom indique la

pieuse destination. Dniis la Terre sainte, visitée partant de pèlerins, quel était le premier besoin ? L'hospitalité. La maison des Hospitaliers était donc la demeure de ceux qui n'avaient point de demeure. La pieté des tldëies leS enrichit bientôt^ mais ils ne devaient se servir de ces ri*> chesses que pour le pèlerin et pour le voyageur. Les devoirs de l'hospitalité qui leur étaient imposés allaient jusqu'à 1 obligation de combattre à outrance les infidèles qui, interceptant la route de TEurope à Jérusalem, troU'* blaientles pèlerinages. Mais de tous les ordres religieux et ùiilitaires qui lurent fondés à cette époque, le plus puissant , sans contredit, fut l'ordre des Templiers. Les Templiers formaient la milice sainte du Temple de Jérusalem. Leur première mission, c'était de le défendre ; leur tâche incessante, c'était la guerre. Quand un néophyte se présentait, le grand maître lui disait : « Mon « frère^ vous vous exposez à de grandes peines ; quand

< vous voudrez dormir, il faudra veiller ; quand la fati-»

< gue brisera vos membres, vous n'aurez pas do repos ; il i vous faudra quitter votre pays, votre famille, votre ma« « noir, pour les plaines de sable et le désert sans bor- ^ ues. » Le récipiendaire devait ensuite étendre la main et faire voeu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance ; il jurait en outre de défendre la religion jusqu'à la mort. Les

TtMiipliers portnient un éleiidard, nommé Deaucéant, sur lequel on lisait celle devise : Non nobis. Domine, non i H ibis^ hed nomini tuo da gloriam. Saint Bernard, qui pro- I fessait un respect particulier pour leur ordre, a écrit d'eux : « Les frères du Temple vivent sans avoir rien en € propre, pas même leur volonté. Vêtus simplement, sans

• cesse couverls de poussière, ils ont le visage brûlé par f les ardeurs du soleil, un regard fier et sévère. A Tapf proche du combat, ils s'arment de foi en dedans et de

• fer en dehors ; leurs armes sont leur unique parure ; ils

• s'en servent avec courage dans les périls, sans craindre c le nombre ni la force des infidèles. Toute leur confiance i est dans le Dieu des armées et, en combattant pour sa c cause, ils cherchent ou la victoire ou une mort sainte

• et honorable. •

Louis le Jeune, de son côté, écrivait à Suger qu'il ne pouvait porter assez haut les inestimables services que lui avaient rendus les Templiers et lui recommandait de défendre leurs inlérêts autant que les siens propres, plus que les siens propres {D.

Le catholicisme avec son unité puissante avait tiré des ressources inespérées de celle fière chevalerie des féodaux qui semblait indisciplinable. Chose remarquable! tandis qu'aucune unité nationale n'était bian dessinée, les ordres de chevalerie réalisaient l'unité universelle. Dans l'ordre des Hospitaliers et des Templiers, les nations ne formaient que des langues. Ainsi le dogme catholique de la fraternité de tous les peuples se trouvait appliqué j avant le dogme politique de la fraternité de tous les enfants du même pays.

L'époque des croisades est une époque féconde, et tout

se rattache à ce grand mouvement d'idées. C'est ainsi qu'outre les ordres religieux et militaires dont nous

avons parlé, on voit leuâitre vers ce temps Tordre de la ehevalerie.

L'ordre de la chevalerie est, oa peut le dire, le correctif de la féodalité. C'est une puissance morale, une puissance d opinion qui vient proléger la faiblesse contre la force, en créant des devoirs imposés par l'honneur à ceux sur lesquels la loi n'a guère de prise. Le chevalier commence son éducation dans le castel,sous les auspices de la noble châtelaine; il apprend à n'employer sa vigueur que pour défendre la faiblesse et à ne tirer l*é* pée que pour de justes causes. Dans un temps ou la force sociale, qui est aujourd'hui la garantie de tous contre chacun, n'existait pas, l'esprit de chevalerie en tint lieu. Le chevalier était le vivant et poétique représentant de ces idées de justice générale, d'équité et d'humanité qui sont maintenant gravées dans nos codes. Toujours chevauchant, il apparaissait aux persécutés comme un espoir. C'était la justice de Dieu qui passait au milieu du chaos féodal ; il remplissait à peu près la même mis^sion que l'antiquité a prêtée à iiercule et aux autres demidieux qu'elle peint comme purgeant la terre des monstres qui rinfestaient.

Ce redresseur de torts ne pouvait avoir de torts luimême sans que son blason, comme une histoire parlante, le racontât à tous les yeux. Tout se symbolisait dans les armoiries, et le chevalier, au moment de faire Une mauvaise action, devait souvent être arrêté par. la pensée que ses plus lointains descendants en porteraient le souvenir gravé sur leur poitrine, de même qu'ii devait

liO SUGSft Jil iO» TEMPS

être excité aux actionû hcroi jin s {lar l idée que sou blason en ptrleraU à la poslérit^ la plu& reculée. L'épée flamboyante lui rappelait le courage de ses pères; les coquilles larges et d'argcot lui remettaient eu mémoire le bourdon et la panetière du pèlerin ; le fond d'hennine« U cour pleniére ou &e6 aacétres rendaient la justice; les besani d'or, la rachat d'un aïeul tombé dana les maias de^ luUdèies. Le blason n ctail doue pas, à son origine, eomma on Ta dit, un monumeot de vanité ; c'était une

manifestation publique ul perpctuelie de la vie des

bommea de puissante race, un témoin contre eux, aussi bien qu'un témoin en leur faveur; témoin impartial, que nul ne pouvait gagner el qui proclamait la boute aussi bant gua la gloire ; car il n'épargnait point la barre de

bâtardise à l'enlant né hors du mariage et la tacbe au blason déshonoré du làcbe ot du couard*

Ainsi la iéodaliie, proioadémont travaillée pai^ les idées

obrétiannes, voyait, dans les onzième et douzième siècles,

naître de son sein de merveilleuses iusliluUous i^ui portaient remède auii maux qu'elle entraînait.

La fin du oneième siècle et le commencement du douzième sièûle sont aussi une époque de periectionnemeot pour les métiers et pour les arts. Le contact de l'Orient et de l Ëurope a porté fruit^t Pendant que les cbré^ tiens et les mabométans se livraient de rudes oombatSi les deux civilisaUuns se sont tuuoliées : les riches étoffes, les fourrures, les toques de velours, deviennent la parure

des hauts barons ; les châtelaines portent des robes tiainantcs, sauvent brodées de pierreries, avec un voile de fin lin qui descend jusqu'à terre. Ces nouvelles magniflf oences entrent dans la cbapelie du château, où ies cban* déliera d>r« lâ croix i^réeiausement travaillé, la livre

d heures artistement euluminé d'images aux couleurs éciataate», devieuaenl daa ol^jeU ordiaaireft. Les ameublements de bois incrustu d'ivuiru et irébèiie, d'après réeole byMotio^î des «culpture§ »uf l)oii repré&eataai des chasses et des faits d'armes, ornent les grandes salles de$ châteaux. Dansleaabi>ayes ou lea égliaes* ie« cbà&aeê des saints sont en or ou en argent, avec des incrusta- Uons de pierreriea ; des étoffes broahées d'or, et dont la teinture en bleu ou en rouge est admirable, servent aux vétemeots sacerdotaux ; la Uare et lâ crosse des abbés sont travaillées a vee un artinrini^donton avuunexemple ei ua modèle dans les détails que nous avous donnés sur rabbaye de Saint-Denis et toutes tes merveilles dont Sugar l'earÀcbit.

Maia o'est surtout rarebltectore qui prend, vers cette époque, uu élaa incroyable, t'art chrétien se manifeste, au douzième sièclei dans toute sa glaire. Ces ogives, ces flèches, ces clochers qui s'élèvent au milieu des nuages, semblant monter avec la priàre vers Dieu* U y a quelque analogie entre les formes sveUes de ces monuments du moyen âge et la figure amaigrie des chrétiens de ce temps, consumés par le jeûne, Toraison^ et plus encore par r^mour divin* La force qui les soutient ne vient pas du corps, c'est la force de Tâme, c'est la puissance d'une grande penste« L'infini est écrit partout, da^s Fensemble et dans les détails de ces mouuments cbrétiens. Les architectes ont mis dans leur eauvre non-^seulement leur génie, mais leur foi. Ces églises croient en Dieu ; elles s'affligent, elles espèrent, elles aiment» elles fuient la terre, elles gardent les morts dans leurs cryptes souter-* raines, elles aspirent «u oiel avec la fléobe «iguë do leurs clochers*

31f SUGIB BT SON TBMPS

Touft ce& grands ouvrages sodI entrepris par des corporations; partout Tassociation se multiplie pour suppléer, autant que possible, à l'absence de la sociétc. Corporation des orfèvres, corporation des forgerons, corporation des imagiers, et aussi corporation des nauUi et bateliers da Parisis, des bouchers, des marchands d'épices ; chaque corporation a sa bannière et son salut; chaqae boutique a son enseigne, qui ordinairement est aussi un saint. La bannière^ c'est le drapeau de Tassuciation ou de là nation d^ouvriers qui la suit ; renseigne, c est ie biagon particulier de chaque famille, blasou marchand qui n*est pas moins respecté par ceux à qui il appartient que le bldson nobiliaire par les hauts barons. Le catholicisme, on le voit, avait pénétré cette société par tous les pores. On combattait sous la bannière de la paroisse, on travaillait aous la protection d'un saint; rÉglise fournissait partout et à tous le mo^en et le symbole de runllé.

Nous avons parlé de la situation nouvelle que l'établiâsement des communes commençait k créer en France au moment ou parut Suger. Il faut dire un mot du servage, qui est ie pointKle départ du règne de Louis le Gros. Le serf, c'était celui qui, au temps des invasions sans ce^ renaissantes, s'était donné au seigneur pour être défenda par lui; c'était par conbeciueut Thabilant des campagnes, qui, n'étant pas, comme les habitants des villes, sous la protection de fortes murailles ou de fossés larges ci profonds, a été obligé d'invoquer la protection de rhomine d'armes qui, à l'heure du péril, peut lui uiïi ir un asile à Vabri de ses hautes tourelles, et qui, aussi, peut ie piller et le rançonner à merci, en descendant de son caste! comme d'uu nid d'aigle. Le malheureux paysan, pour

échapper à laot d'ennemis, a été obligé de ae donner an

plus proche ; il lui appartient corps et bieus. Il n'y a pas de loi enire le serf et le seigneur ; il n'y a que la volonté de ce dernier, 11 le sert comme archer, comme fermier. Le château seigneurial est environné de petites cases répandues dans la campagne, et qui sont habitées par des hommes à la téte rasée, an reins ceints d'une corde» qui commencent^ chaque matin, à cultiver la terre dès que la cloche leur en donne le signai.

L'ancien feudistc Beauinanoir déduit ainsi la condition da serf des campagnes sous l'autorité du seigneur féodal : « Le sire a le droit de vie et de mort, soit à c tort, soit à droit, que il n'est, tenu à répondre fors à f Dieu. » Dieu était doue le seul recours du serf, mais Diea exerçait nne action incessante sur le seigneur par le christianisme et le clergc. Heureux le serf qui appartient aux domaines de rÉglisel Serf de Dieu ou d'un de ses saints, de saint Denis ou de saint Mai tin , il est traité plus humainement : c C'est toujours avec joie que les gens

« de pouesle. en vertu d'une donation ou de toute autre € transaction, se sentent passer autour du col la corde € d'un monastère ou d'une église en signe de servage c ecclésiastique, substitué pour eux à l'autorité sans « contrôle d'un duc ou d'un comte. » Le servage, tout en s'adoucissant graduellement, persista bien plus longtemps dans les campagnes que dans les villes, par une raison toute naturelle. Dans les villes, Tentente est plus facile entre les habitants. Bien que le sire leur fasse souvent sentir durement son joug, qu'il les épuise par les taxes, qu'il établisse des péages sur les ponts et aux portes des murailles» qu'il frappe les marchandises de droits de vente et de déplacement, il y a encore plus d'aisance, plus

p LilâtioDi urbaines qoe daiis les popabUîons nmks, dû-

pt^r^'es auiuur du ehàttâii ieodal.

> li fàm dire eepeodaoi que \e serf eiail qufilqiiefoUdatti contêht itî ôLrii -Oi t ^oo» ..c pas désirer laaùerU»; il s tlait fait à eeUe vie ioàprevoyaale ei mecaaîque ; Il avaii deux, provideaeês, l'une dans le ciel, c'était Dieu ; Tanlre sur la terre, e'était sou seigoeur^ provideoee qualque peu avide qui prenait toute l'année, mais qui était tenue de venir à soa aide dacL& le [tiiimeûi dapeourie, à àûû secours dans le moment du périt (i). Cet état de choses n'étail pas aussi iasuppoitauiu aux serl:» qu'on pouituit le croire, et ils s'endormirent longtemps dans eetia aitoation passive et résigmc. Mais quand le mouvement des croisa les eut rendu 1 activité aux. esprils, alors le eri de eommmm / emmîme I devint le mot de ralliement d'on gvand nombre de ceux qai se trovvaient courber sous le joug du servage, et des chartes commencèrent i être réclamées et acoordées. Dès le onzième siècle, le servage tombe en désuétude.

Il ne nous reste qu'à indiquer le mouvement des idées au raotju ni ou vivait Suger. Un homme, nous Tavons déjà dit, domina ee mouvement, ce ftit saint Bernard.

Sailli Bernard représeiila dans suii siècle le principe de l'autorité religieuse: il ne traitait pas les questions comme plusieurs de seseontemporains, seulement pou ries traiter,

(1) On sait qtt*il y a peu U^annéei servage êiAÎi encore la forme de la propriété territoriale enEuasie. Le seigneur était maître de ses serfs et de tout ce qui leur appartenait, mais aussL dans les années do maafaise récolte, il était tOM de Us nonrvir, de lorte g^*il n*Aurait falla qu'ua petit nomjfm d*annéos de disette pour mettre Taristocratie russe aux alyois Les plus riches auraient été les plus embarrassés, parce qu^ils auraient eu le plus de serfs à nourrir.

GONGLUSIOM dâtt

il lei traitait pour les résoudre, et il les résolvait au nom de Dieu. Il maintint partout et en toute oeeaaion l'ascen* dant et ia prééminence de la théologie sur la philosophie^ qui faiftalt des êfforts Inouïs pour développer tes doutes; il subjugua la dialectique par l'inspiration, 1 examen par l'autorité. Cependant l'esprit d'examen et 4e doute qui pliait devant i^ernard ne se reconuaissaxl pas pour vaincu. Sur eette montagne de Saiote^neviève qui semble avoir lo privilège de donner asile aux études, on Yoyait disséminées çà et là, autour des grands monss* tères, quelques petites cellules, avec un jardin de peu d'étenduO; ombragé d'un bouquet d'arbres et prélërà*blement d'un figuier qui étendait ses rameaux épais audessus d'une citerne ou d'un puits. C'était comme une rémlniscencedes jardins d'Acodémus, si célèbres à Athènes, et l'on se plaisait ainsi à faire revivre les souvenirs de l'antiquité dans un lieu où l'on étudiait ses secrets. Les cellules étaient en effet habitées par des mattres consommés dans la dialectique, et qui avaient proloadcmunt médité sur la métaphysique et tontes les parties de la philosophie. Ce fut là le berceau de !a cciebre université de Paris. De tous les côtés de la France, de Nimes, de Montpellier, coninie du Parisis, de la Champagne et de la Normandie, et môme de l'Angleterre, du DanemarlL et du fond delà Germanie, les disciples accouraient pour entendre la voix de ces maitres dont la renommée s*éten* doit de proche en proche. Paris commençait dès lors à devenir une métropole d'idées.

On voyait souveiit cette population studieuse camper autour de Permitage où elle devait trouver la parole de la science, et le concours était si grand que bietitôl le nombre des écoliers égala presque celui des habitants de à

SUGEit £T SON TEMPS

Paris. La lettre suivante, écrite par Foulques à AbailanJ, peul donner une idée de ce conoours :

t Rome, lui disait-il, t'envovcut ses enfants à insc truire, et celle qu'on avait entendue enseigner toutes c les sciences montrait, en t' adressant ses disciples, que c (on savoir était supérieur au sien. Ni la distance, ni la c hauteur des montagnes, ni la profondeur des vallées, c ni la ditliculté des clieoiîns, parsemés de dangers et

< de brigands, ne pouvaient retenir eeux qui s*emc pressaient vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait c effrayer ni par la mer placée entre elle et toi, ni par « la terreur des tempêtes^ et à ton nom seul, méprisant c les périls, elle se précipitait en foule. La Bretagne re-

< culée t'envoyait ses habitants pour les iustruire; ceux c de l^Anjott venaient te soumettre leur férocité adoucie, i Le Poitou, la Gascogne, Tlbérie, la Normandie, la

c Flandre, les Teutons, les Suédois^ ardents à te célé- | t brer, vantaient et proclamaieut sans relâche ton gé- ' c nie. Et je ne dis rien des habitants de la ville de Paris c et des parties de la France, les plus éloignées comme c les pins rapprochées, tous avides de recevoir tes lei çons, comme si, près de toi ^ul, ils eussent pu trouf ver l'enseignement (i).»

Abaiiard, après avoir commencé par la philosophie, finit par la théologie lorsque la vengeance de Fulbert i reut détermine a entrer dans Toi di e uionaslique. Ce fut pour hii un malheur. La philosophie est une science spéculative dans laquelle les erreurs, quand elles ne suai pas opiniâtres, n'ont pas une importance capitale; dans cette recherche du vrai, l'esprit inquisitif et dispuleuf

(1) Cette traductioQ est due à la plume de madame Ouiiot.

d Abaiiard qui avait pris pour devise : Qaœriie dispuiando, rencontrait son aliment natarei. La tliéoiogie, au contraire, est uue scieace éminemineal pubiUve, c'est la science des solutions divinement révélées. Où la ptbilosophie cherche, la théologie trouve; où la philosophie doute, la théologie affirme; où la philosophie interroge^ la théologie, repond. Il était à craindre qu'en se faisant moine Abaiiard ne voulût devenir théologien, et qu'en portant dans le doniaine de la théologie la puissance et la hardiesse de son imagination, cette ardeur de dispute et cette pleine et absolue confiance dans la supériorité de son esprit qui étaient dans sa nature, il n'allât se heurter contre des erreurs que l'Église, cette gardienne de la vérité, se trouverait obligée de condamner.

On devait d'autant plus le craindre qn'Abailard n'avait puisé sa vocation monastique que dans le désespoir où rayait jeté son malheur. On trouve une preuve des sentiments dont il était anime à cette époque de sa vie, dàii& la sollicitude jalouse avec laquelle il exigea qu'Héloïse sortit du siècle la première et prononçât ses vœux avant lui. On eût dit qu'il songeait plutôt à enlever aux hommes cette touchante victime de ses passions qu'à la donner â Dieîi. Malgré tout soii dévouement pour Abaiiard et son enthousiasme excessif pour ce grand dialecticien, dans lequel elle avait personnifié son idéal, Hél^se fut blessée dp cette précaution pleine de soupçons. Il faut que la blessure ait été profonde puisque, plusieurs années après, elle se plaiguait ainsi dans une lettre, adressée du fond de l'abbaye du Paraclet à Abaiiard lui-inéme, de Taffront lait à sa tendresse : In quo, faleor^ nno minus le de meeonfidirevehenmlerdolui^ (Oque erubui. Elle obéit cependant. Dans la fleur de sa jeunesse (elle avait dix-

SIS SUCSB ET son T£Mf S

huit ans), ^^^^^ ^^^^ l'éclat de sa rayotmautc beauté, elle alla^ malgré les larmes de ses amies, prendre te Yoile à Argenleuil. Sa vocation, elle le reconnaît elle-même dans sa correspondance, n'était, quand elle revêtit l'babit de

religieuse, que son obéissance à Abailard. Dieu n^était pour rien dans son sacrifice; il ne lui devait aucune ré^ compense : Iklta mihi àuper hot merm a thd êtispeekmié est, cujm adhuc amore nil constat egisse. Cet aveu revient à plusieurs reprises dans sa eorrespondanee qui n*est pas,

comme certaines personnes le croient, composée des lettres d'Abailard et d'Héloïse aû temps de leurs ftmonis,

mais de leurs lettres quand l'un et l'autre eurent prononcé leurs voeux, quoique le cœur d'Héloise, comme os brasier mal éteint, laisse encore échapper des étincelles, ttéloïse renouvelait donc ainsi son aveu : Quùm quidm juimtulam ad momtêticm eùnMtsattonU OBperttalm nm reiigionis dewtiOf $ed tua tantitm periraxit jussio. On ne peut pas être plus eipllcité qde ne i'est ici Hélolse écrU vant à celui qui fut son époux : t Ce n'est pas mon dévouement à la religion, c'est ton seul ordre qui m^a tral^

née toute jeune fille vers l'austérité de la vie monastique, » Un comprend dés lors la forme païenne et ciassi' que que prirent ses adieux au monde. Réloïse a le cmur plein encore d* Abailard, la mémoire remplie de ses le^ çons. Ce serâ Lbesin qui lut fournira les paroles etnplifltiques et stoïciennes par lesquelles elle annoncera sa

sortie du monde *, elle se comparerâ à Gornélie retrouvant

Pompée après le désastre de Pharsale, et elle s'écriera :

0 fûaiime cônjux,

O ibâlasnU i6di^0 nwlsJ M Jiill haMiàt la tantum farittna oaput J Gur iiaj»ia oupsi Si mUenim factura fui f Nuac aceipe pœnas, M qasë ftpoflté Ittam « «

t 0 grand iiommo dont je ne méritai paa d*étre l'épouse, La fortuneavait-elle le droitdesévirainsi contre une si haute télei impie, pourquoi aige contracté cemariagei si je devais faire ton malheur! Accepte aujourd'hui la pciiie que je m'impose volontairement* >

Héloïse est un peu païenne ; elle aime encore trop la créature pour s'élever jusqu'au Créateuré Je n'en disconviens pas. Mais il y a quelque chose de généreux dans

l'amour, inème lorsqu'il se Lrompo d'objet, nièinc dans 1 amour profane; il est un dévouement. Aimer, c'est s'oublier. Quand on s*est oublié pour une créature humaine pour la souveraine imperfection, à plus forte raison peut on s'oublier pour Dieu, pour la perfection suprême. Je ne veux ni justifier, ni même excuser les égarements de la passion^ à Dieu ne plaise I Je veux seulement expliquer comment lleloïse arriva à Tamour de Dieu plus vite qu'Abailard. La chute d'Uéloïse était causée par l'amour^

celle d'Abailard par l'orgueil, qui c^^t la [orme la plus coupable de Tégoisme arrivant à l'idolâtrie* Pour remonter de la première chute vers Dieu, il suffit d'oublier la persoime qui lui a été préférée, ce qui est facile quand le bandeau est tombé des yeux. Pour remonter de la se* coude chute vers Dieu, il faut, chose plus dilTicile, s'oublier soi-même* C'est pour cela que, de tous les vicee^ celui dont ou triomphe avec le plus de peine, c'est l'orgueil. M. de Montalembert ajoute avec raison que de tous les orgueils, le plus difficile à vaincre est celui de la science, et M. Bonmer« qui, dans son livre sur Abailard^ rappelle ce mot si vrai, a raison de dire « que la dialectique d'Aiiuiiard était plus éloignée de ia véritable voie que la passion d'Uéloise. » Me nous laissons donc pas eih ayer par les phrases un peu trop ardentes que coiUieiU

3iO SUGBR ST SON TRMPS

la correspondance de Tabbesse du Faraclet, devant laquelle 8e dressaient les doux et coupables fantômes du passé. Elle pleure» elle lève les mains vers le lieu d'o& descend^ avec la lumière, la céleste rosée, et j'entends déjà retentir dans le lointain, sous les voûtes de son monastère, la belle prière que composa la veuve d'Abai* lard, honorée de la visite de saint Bernard et de ramitié de Pierre le Vénérable, prière qui sera exaucée :

Solve crucem.

Duc ad lucem De^ravataxn «nimam.

Le retour d'Abaiiard ne sera pas si facile. 11 faut que aon orgueil soit brisé et qu'il reçoive les leçons de ces deux rudes et austères maltresses qui seules redresseiil le jugement des orgueilleux : l'épreuve et radversitê, sola vexatio dabit intellertum. Une fois moine, il se jeta, je l'ai dit, dans les études et les discussions théologiques» mais avec cette prcsumptioa dont il eut tant de peine à se guérir. Il a raconté lui-même, dans Tbistoire de ses épreuves, qui, sans qu'il s*en doute, est aussi i'histoire de ses fautes {Hùloria aUamitatum) une anecdote qui le peint tout entier, t II avait été à Laon, dit M. Bonnier. étudier Ja théologie sous Anselme, docteur d'un grand renom, et qui était alors fort ftgé, puisqu'il avait été le maître de Guillaume de Champeaux. Un des élèves d'Ait selme demanda à Abailard ce qu'il pensait de l'explication des livres divins, lui qui u avait jamais étudié que les sciences naturelles, qui fimdAm niH in physieis dueram. Maître Pierre répondit qu'il n y avait pas ne science plus salutaire pour le salut de Tàme, mais qu'il s'étonnait que des hommes lettrés eussent besoin, pour

expliquer rÉcriture, d'autre secours que celui du texte. Tous les élèves se récrient, oa met Abailard au défi, on

choisit la très-obscure prophelie d'Ézéchiel, et AbailarJ se eharge, dès le lendemain, d'en donner rexplication.* Vainement on rengage à une préparation plus approiotidie; il répond avec emportement par ces paroles caractéristiques : « Je n'^al pas l habitude de eoinpter sur le travail des autres, mais sur les ressources de mon es*

prit (i). I

Ces paroles sont caractéristiques en effet, et il ne faut

point s'étonner qu'avec ce point de départ Abailard soit arrivé à de dangereuses erreurs. Le rationalisme est là avec tout son orgueil. Si les ressources de l'esprit individuel suffisent à tout, même dans la théologie, à quoi bon l'enseignement de l'Église et de la tradition? Sans doute il ne faut pas exclure la philosophie; rien de plus beau que cet élan de l'àme humaine aspirant à la vérité, comme Taiguille aimantée se dirige vers le pôle. Mais il ne faut pas que la piiilosophie, cette route naturelle qui conduit à la sagesse, donne Texclusion à la théologie, dont l'enseignement surnaturel la fait deseciidre du ciel sur la terre; il ne faut pas que la raison, l'un des deux regards de l'homme sur le monde inlelleeluel, oublie que Dieu nous a donné, dans la foi^ un autre et plus sublime regard.

Abailard tombe, dés ses premiers écrits théologiques dans cette erreur, ou plutôt dans ce tort. Le prologue du fameux Recueil des Problèmes théologiques , Sic ei iVoti, qu'il composa, contient sa méthode, et sa méthode se réduit à ceci : c La première clef de la sagesse, c'est une

(1) M. Bonnier cite ces paroles daas un excellent écrit : AbaUard et êaint Bernard et l'Eyliie au sièclfi.

322 SUG£a KT SOK TEMPS

iiilerrogation perpétuelle, c^est en doutant que nous proccdond à la recherche de la vérité, et la recherche de ia vérité méfie à sa poseeislon. Bme prima $apimtim eUwis definilur : assidua scilicei sm frequam imerrogatio... Dubilanâo mim ad infuiêUionm oêiUmut ; inquirmio mi^ talem percipimus. C'est le duule ineihudiquo de Deftcartes, appliqué non plut à la philosophie, mâia à la tbéologia« Cela est si vrai^^ue leSicetNonesi un recueil de passages plus ou moins contradictoires tirés des Pèreaatirlee

dogmes de la Trinité, du péché, de ia grâce. Ûr, que produit ia contradiction, sinon le doute? Que ce doute doctrinal ne soit pas aile Jusqu'à altérer la foi dans le cœur d'Abailard, j'inclinerai à le penser* Mais il n'en avait pas moins posé le principe du seeptioiëme; elle point de départ de Texégèse theoiogique de Tincredulite allemande qui aboutit à Strauss est dans les prémisses posées en ces termes par Âhajiard : c Ua amis beaucoup d'ouvrages apocryphes sous le nom de saints attn de leur donner de i'aulorité, et bien des passages dans les divins Testaments ont été altérés par les copistes. li est certain que Tesprit de prophétie a manqué quelquefois aux prophètes eux-mêmes, et que souvent, croyant encore être animés de Tesprit de prophétie lorsqu'ils ne l'étaient plus^ ils ont annoncé d'eux*mèmes deà cboâes fausses. » De telles paroles ébranlaient à la fois Tautorité extérieure et intrinsèque de rÉcnlure et ce n'était pas, 00 le voit^ sans raison que saint Bernard, si injustement

accuse d'injubUce envers Abaiiard, dcnonçail à la papauté, comme une vigilante vigie, le nouveau péril qui menaçait TÊglise.

Je ne suivrai pas Abailard devant le concile de Soissons; on n'a que son récit, et il est naturellement suspeot. Il

avait quelque chose du caractère de Jeaa -Jacques Hou8seau, et il avait été plus éprouvé que lui, de sorte que cet esprit aigri et malaJe devait être porté à exagérer les perséeutioas rédlies auxquelles il avait été eu butte. Il avait des ennemis, tous les huiumes supérieurs on ont, mais souilrait^il tout ce qu'il préteod avoir souttert? Les moines de Saint-Glldas, qui l'avaient élu» voulurent-ils i' assassiner? Je sais qua la traditioa eu est restée à Saiut- Gildas même. Je visitai, il y a deux ans* cette pointe extrême du Morbihan, située en avant de Sarzeau, en ftiee du grand Océan qui, eomme un marteau patient, bat les rochers de cette côte de son flut irrésistible, et y a creusé des oavsrnes profondes a rentrée de la baie sinis* trc de Quiberon, nom d'un laïuuntabiti souvenir; je voulus voir les lieux qu avait babités Abailard et qui sont maintenant leséjour de saintes religieuses vouées à TéducatioQ des jeunes iiiles. Le recteur de Saint-Gildas me montra à Pentrée du jardin des pans de murailles dans lesquels sont ouverles des croisées ; suivaui la traditigu, c'est toutce qui resta du couvent où fut Abailard* J'avoue que le cachet de ces constructions me laissa des doutes sérieux sur l'antiquité reculée qu*on leur prête. Derrière ces murailles, on nous fit arrêter sur un emplacement boisé ; c'était là, nous dit*on, que pariait l'illustre docteur, dont renseignement attirait la foule. Avant d'arriver à raacieune maison abbatiale, qui a été reconstruite, notre guide nous indiqua du doigt une espèce d'ouverture, par laquelle on veut qu' Abailard se soit évadé pour se dérober à la fureur des moines qu'il tentait de ramener à la règle : c'est un conduit de ialiines umiiUeiiaiit muré. L'aspect des localités est de nature à laisser plus que des doutes au sujet de cette légende. Il aurait fallu

314 8UGSB BT SON T£MFS

qu'Abailard lut bien mince et bien giele pour s'évader pur une semblable iesue. Mais laissons ces détails^ et allons droit aux questions thcologiques qui divisaient saint Bernard ei Abaiiard, et qui les conduisirent Um deux devant le concile de Sens.

Le plus sage des biographes d'Abaîlard, H* Bonnier, a parfaitement établi — contre Topinion de M. de Rémusal qui. malgré sa iinesse et sa perspicacité habituelles, s'est laisse entraîner par sa partialité favorable pour le céiébre dialecticien dans lequel il a voulu voir un martyr de la philosophie, — que saint Bernard n'avait été oi injuste ni tyrannique en demandant la condamnatiou de la doctrine d'Abailard ou la rétractation de celui-ci. La seule deUuition de la foi, telle que la donnait ïàbtiù de Saint-Gildas, comparée à celle de saint Bernard, suffit pour juger les deux doctrines et révéler tous les dangers de celle d'Abailard : t Fiées eB^ exisHmatio rerum tm apparenltum, disait-il ; la foi est Popiiiioa que nous avouâ des chosesMOii visibles. » la foi n'était donc qu'une opinion. Saint Bernard répondait : ^ Fides est voluntaria qnœiam etcerta prmlibaîio neeium propahUB veritaiis; la foi est une preliijation volontaire et certaine d'une veriie qui n'est pas encore en notre possession, i La foi était donc une certitude, ravant-goùt assuré de la vérité. De Ja définition d'Abailard à celle de saint Bernard, il y avait, n le voit, toute la distance qui sépare une opuiioiid'uae certitude. Les deux doctrines répondaient au point de départ, taudis que saint Bernard affirmait le rachat de l'homme par le sanglant sacrifice du Golgotba, Abailard,

jà l'orce de subliliser, finissait par détruire îe mystère de la Rédemption, en disant qu il y a eu rédemption en oe sens seulement que le Christ nons a instruits par ses pa-

rôles 6l par ses exemples, fum tam perbo quam exemph iièntHuendo. L'ellicace du sacrifice divin, consacre bur la moQlagne sainle, disparaissait ainsi ; le Christ n'était plub qu'un modèle, nous n'étions plus que ses imilaLcuiû. Ici la loyauté inleiligentede M. de ftémusat n'a pu refuser cet aven à révidence. < Qu'Abailard suive cette pente, qu'il descende encore et il sera Socin^ il sera Locke, Rousseau^ Kant, Strauss. » Que les libres penseurs le lui pardoiiiieiit ou l'en louent, à la bonne heure ! Mais comment M. de Rémusat, après cet aveu, a t*il pu qualifier de méchanceté la conduite de saint Bernard, (luand ce vigilant gardien de Toriliodoxie adjure le Pape de laire cesser un pareil enseignement dans les chaires de théologie ?

On sait ce qui se passa devant le concile de Sens. G'é^ tait Abaiiard qui avait jeté le gaul a saint Bernard et Pavait provoqué à ce tournoi théologique devant le con^ cile. Le grand abbc de Ciairvaux n'était pas rompu comme Abaiiard à l'escrime de la dialectique ; il aimait Dieu, il méditait, il priait, il gouvernait les âmes, il craignait donc, non pour lui, mais pour la cause de la vé«« rité, de tomber dans quelques pièges tendus par son subtil adversaire. 11 refusa d'abord en disant qu'il n'était qu'un enfant, tandis qu' Abaiiard guerroyait depuis son adolescence, et que d'ailleurs il trouvait peu convenable de commettre la raison de ia foi aux arguties des disputes humaines : Ahnui, îunc quia puer sum, etille vir bellaiar ab adokscenUa, lune quia jadicarem indiguum raiionem fidei humanis commiUi ratiunculis agitandam. Il fallut le pousser tiu concile. 11 partit en pleurant et en répétant cette parole du Psalmiste : t Dieu est mon sout tien;je necraindrai pas ce uii Uomme peutme laire.»

SId SUGIR IT ton TEMP5

Quand les deux adve^salrei ie troavdreai devant le

conôile, il y eut une pcnpetie inaltendue. Saint Bernard exposa en quelque» mots simples et précis l'affaire; Abai-* lard, qui était arrivé lâ veille plein d'orgueil et de oon« lîance eu lui-même, entouré du cortège de ses disciples qui lui promettaient un grand trtompbe oratoire, ae troo*

bla tout à coup, refusa de répondre et balbutia un appel au Saint**8iége. M« Guieot a apprécié avec une singulière

hauteur de sens et de style, la beauté morale de cette scène. « C'est un grand spectacle, dit-^ii, que cette attitude simple, pratique, décidée que prends dès le d^ut, cet homme qui avait d'abord éludé le combat; spectacle d'autant plue beau que ce n'est point an nom du pouvoir de fait et en vertu de la force dont il dispose, que saint Bernard traite Abailard de la sorte; sans doute lisait qu'au besoin la force ne lui manque pas ; que le roi Louis le Jeune, que le comte de Champagne) le comte de Nevers sont là au concile, prêts à défendre l'Église Contre ses ennemis ; mais nulle allusion, nulle insinualioa n'm» dique seulement qu'il y pense ; la lutte est puramenl in* tellectuelle, Bernard n est, comme Abâiiard, qu'un inoiae qui parle au nom de la vérité; il ne veut que le triomphe de la saine doctrine, la soumitisiun de l'esprit à l'esprit. »

Ce dénoûment imprévu frappa si vivement les contemporains, qu'ils y virent un nùracie; les apoiogistea mo* dernes d' Abailard , entre autres H. de Rémuaat^ PexpU* quent par un sentiment de terreur qu'aurait éprouve le célèbre docteur, en songeant aux perséoutions que ses opiiiious pouvaient appeler sur sa tôle. L'explication de M. ikmnier me parait la plus plausible. Je proposerai cer pendant d'y ajouter un amendement. Le judicieux écri*

COIfCLCSlON 5i7

vain p0OBê, dtla fin de la vie d'Abaiiard, comme il le fait observer, vient à Tappui de sou opiolon, qye c celui-ci mil» l'ace de propoditioas dictées par le désir d iuuo* VOT plutdt que par une conviction véritable, recula de bouue foi devant sa propre doctrine, mais que n'ayant paB le courage de la conviction , il prit le terme moyen d'un appel. »

At>ailard me parait en effet avoir été un esprit témé* raire, amoureux de dispute et toujours en quête de la renommôa, mais je n'aperçois pas en lui cette opiniâtreté qui fait les bérétiques. La loi subsistait sous les erreurs de son jugement et les égarements de sa volonté. A Sens» U était nou-seulement en face de ses propositious nettement définies» mais au lieu d'être en face d^un auditoire idolâtre de, son taleat, il était devant irn Uibunal auguste, oeluî de r£glise. Il recula épouvanté à la pensée d'être retraocbé de la communion de cette grande et sainte mère» et il est permis de croire aussi^ et c'est ce

que je voulais ajouter, qu'il se sentit écrase par la supériorité morale de saint Bernard. Il y a dans la sainteté un immortel rayounement qui impose au génie lui-même, qui sa sent petit devant la vertu,

La fin de la vie d'Abailard est belle. Cédant aux exhortations de Pierre le Vénérable il se réconcilia avec saint Bernard, abjura ses erreurs et se soumit à TÉgliiie. Héloisot dontles prières ferventes n'avaient cessé de monter vers le ciel pour demander à Dieu de donner à celui pour lequel elle avait conservé uneaUection si vraie, le courage de cette soumission, fut exaucée. Abailard qui, ainsi que le ditson epitaplie composée par Pierre le Vénérable, était arrivé à la véritable pbiiosophiei celle du Christ, ad Chrisii v^ram periramivit philo$ophiatn, passa à Ciuny dans la

retraite, l'humilité, le silence et les pratiques d'une plélé ardente et sincère les trois deriiières années de sa vie. M. de Résumât a dit de lui : c Ne le plaignons pas, il eot

de la gloire et il futaiiiiu. » Ce ju^'cmeiit est quelque pou païen, et il faut le modifier en disant : c Me plaignons pas Abailard; ses malheurs devinrent pour lai desle^ çons, il préféra lagloire. de ia soumission à l'orgueil de la révolte, et après s'être trop aimé lai-méme, il finit par aimer Dieu, et par aiiaer en Dieu sa sceur Heloïse dont le nom est resté inséparable de son nom : Soror m$a Héloïsa^ quondam mihi in tœculocara^nunc m Christo carissima.

Ce eoup-d'œil jeté sur la vie, les erreurs et le repentir d* Abailard, ajoute le dernier trait au tableau que nous avons essayé de traeer du sièele de Suger. On y voit le muuYemcutdes idées, la hardiesse des esprits encore contenue par la foi, Tardeur d^ études dans Paris qui, comme je Tai dit, était déjà un grand centre intellectuel.

Vêtus d'une robe noire comme les clercs, et portant avec gravité un manteau, les écoliers erraient après la leçon en discutant ensemble sur les paroles du maitre. L'enthousiasme qu'excitaient ces professeurs était immense. C'était là que Guillaume de Champeaux enseignait publiquement la scolastique ou les règles d'Aris* Iule, la rhétorique, ia dialectique, la théologie, la logique, au milieu des applaudissements universels. De là sortit

Abailard, dent la renommée devait dépasser eelle de son

maiire, et qui bientôt éleva chaire contre chaire. Là encore enseigna Jean 'de Salisbury, Anglais de naissance et disciple d'Abailard. On rappelait le Petit, à cause de 1 exiguïté de sa taille, et il savait le grec, Tbébreu et le

Sjiiaque. Maib le sujet favori de l'enseignement, c'était

la métaphysique. Les eftprite se jetaient, avec une ardeur incroyable, dans l'étude des facultés inlLllectuelles; ils aimaient à scruter les profondeurs de l'intelligence de rhomme; le sentiment religieux était trop Tort pour qu'on 08&t soumettre généralement à une analyse philosophique indépendante de la théologie sacrée, les sublimes attributs de Dieu. La grande querelle dea réalistes et des nominaux commençait.

Aristote, dont les ouvrages avaient été récemment traduits par les Arabes, produisait sur les esprits cette impression qui devait le faire régner en maître sur toute cette pliiiosopliie. Ses formules allaient devenir les lois de la logique* On étudiait avec une curieuse docilité sa physique et tout ce qu elle cuiilientsur le ciel et le monde, la nature dirs lieux, les propriétés des éléments et les météores; son traité sur les animaux, sur Tàme, sur les sensations, sur la génération et la corruption, sur la nature et Torigine de Tâme, sur les principes du mouvement. Toutes ces questions, si grandes mais si difUciies et si dangereuses, fournissaient un aliment continuel aux discussions de cette époque.

Sur cette montagne de Sainte-Geneviève, dans cet enseignement donné sans doute la plupart du temps par des moines, mais indépendant et distinct de l'enseignement des écoles attachées à chaque cathédrale, 1 esprit d'examen naissait. Faculté redoutable de l'esprit de 1 homme^ mais faculté nécessaire, car c'est Thomme tout entier. Il s'emprisonnait d'abord dans les formules d'Aristote, comme on enferme Tenfant qui vient de naître dans les langes, mais ces liens lui servaient à commencer à vivre hors du milieu où il avait jusque-U exclusivement existé, A son berceau, il se faisait humble

330 SUGSa £T SON T&MFS

et petit; patience, nous lo verrons bientôt grandir dans ces ardentes disputes qui élargissent chaque jaur la sphère de ses Investigations. Il recule arec Abailard devant salut Heruardf la magm&que expression du dogme, la personnification puissante da principe de l'aotorité; le temps viendra où, pius coutiaut et plus fort^ il ne reculera pins.

La liberté humaine s'estime à ce haut prix. T/homme, dans sa présomption, finit par croire que, pour que l'usage de la raison ne hil soit pas enlevé. Il fcot qu'il puisse, à ses risques et périls, le pousser Jusqu'à l'abus. C'est ainsi que le libre examen et raulorilé fbrment les deux pôles du monde intellectuel. L'examen scrute les effets et les causes; A l'aide d'une analyse incessant*, il décompose les idées, et, dans l'ivresse de sa puissance, il finit par vouloir décomposer jusqu'aux principes élé« mentaires, pour substituer son indépendance absetue à rautorité. Mais quand il a tout dévoré, semblable à Ugolin, muré dans sa prison, 11 se dévore lui-même, et lliumanité, qui a fait l'expérience de son impuissance, revient à l'autorité comme A son reflige. G'est lA Tétemel travail de l'esprit humain; c'est là l'hommage spirituel que la créature intelligente rend A l'intelligence toute* puissante et incréée. Après qu'il a tout étudié, tout scruté, tout disouté, tout détruit, l'homme sent que son œuvre est mauvaise, et que, seule, l'œuvre de Dieu est bonne, et II s'écrie avec Bossuel ; • Qu'ont-ils vu, ces rares geaiesî Ou bien avec Salomon : c Vanité des vanités et tout est vanité. 1 Alors Tcquilibre des choses est rétabli, les pAIes du monde intellectuel sont remis A leur place, car la liberté de l'osprit iiumain s'est immolée, comme une victiiiic volontaire, devant l'immuable principe de l'autorité de

GOMQLUSIOII

ait

Dieu. Tel était le gra ad travail que Tépoque de Suger voyait de nouveau commeneer.

Du reste, il est impossible de dessiner d'une manière preciae la phyaioDomie de cette époque, paroe qu'elle n'a pae une physionomie eimple et analogue à elleHfnéme dans tous ses détails. Le mot de Pascal : c Singulière véff rllé, bornée par des fleuvea et dea montagnea, vérité c jusqu'aux Alpes ou au Rbin, mensonge au-delà, » s'applique avec une grande Juateaae à la aooiété^dii onzième In; seulement les Alpes et le Rhin sont cha- . que colline et abaque ruisseau qui séparent les mille Étale dont aecompoee ee tout informe et IndéRni, qu'on appelle mal à propos la France. La aoelété de ceito epoquo u'est paa une eoeiété marquée du aeeau de l'unité, c'est une mo» saïque composée des débris de vingt soniétés ditîérenles.

C'est ee que M. de Chateaubriand a parfaitement expliqué dans les li^nitjs qui suivent :

c Le moyen âge, dit^il \ offre uu tableau bisarre, f qui semble étrè le produit d'une imagination pnis- < santé, mais déréglée. Dans /'antiquité, chaque nation i sort, pour ainsi dire, de sa propre source; un esprit € prioliiii qui pénètre tout et se fait sentir pariuutj rend f homogènes les institutiona al lea mcauri. La aoeiété

f du moyen âge était composée des debrib du miUu au-

c très sociétés; la civilisation romaine, le paganiime « même y avaient laissé des ti»aoes; la religion chrétienne « y apportait ses croyances et aes solennités; lea bar^ « bares francs, goths, bourguignons, angio^aaxona, dac uois, nunuands, retenaient les usages ut iii caractère i propres à leur races. Tous les genres de propriété se

331 SUGEn ET SON TEMPS

« Tnêlaient, toutes espèces de lois se confondaient :

t 1 âleu» le (ief, la xuaiu-moriable, le Gode, le Digeste,

c les lois salique, gombetle, wisigolhe, le droit conlu-

c mier. Toutes les formes de liberté et de servitude se

t montraient : la liberté monarohique du roi, la liberté

f aristoeraiique du noble, la liberté individuelle du

c prêtre, la liberté collective des communes, la liberté

f privilégiée des villes, de la magistrature, des corps

€ de métiers et des marcbands, la liberté représen-

c tative de la nation, Pesclavage romain, le servage

c barbare, la servitude de i'aubaiu. De là ces specta-

c oies incohérents , ces usages qui paraissent se con-

a tredire , qui ne se tiennent que par le lien de la

c religion» On dirait des peuples divers, n'ayant au-

• cuu rapport les uns avec les autres, étant seulement < convenus de vivre sous un commun maître, autour du c même autel. »

11 nous reste à présenter une dernière considération.

Dans le tableau que nous venons d'esquisser, on a dû remarquer un trait qui domine tout le reste, c'est 1 activité incomparable de l'esprit humain, s'élançant dans toutes les roules ou il peut marcher. En politique, le grand travail des communes se manifeste avec plus de force et plus de puissance, et il correspond au travail de 1 unité du pouvoir, qui tend a se produire par l'union du clergé et de la royauté. En même temps, les ordres militaires se londenl, 1 esprit de chevalerie commence à ré* gner ; les monastères, ces écoles de religion, et en mémo temps ces ateliers et ces établissements. agricoles S

* Saint Benoit, letnprAme législateur des monastères, avait re* commandé à ses nombreux enfants, la prière» le travail de Teepril et le travail des mains. Tous les 'grands défriohemeots furent exé-

s*étendeiit et se réforment, les arts et les métiers font des progrès rapides ; les caibédrales jaiilîsseal, comme one épopée pieuse, de la pensée des areUtectes, et sont magûKiqumeQt oraées ; les sertis sortent de leur engourdissement et aspirmt à la liberté, les travaux iotei lectuels occupent une foule d'esprits, et eniin le grand mouvement des croisades emporte la dirétienté tout entière en Orirat«

Certes, lorsqu'on a étudié cette double marcbe des faits et des idées, il est impossible de ue pas reconuaiire qu'on est dans une époque dominée par une influence générale. Il faut indiquer quelle fui cette inûuence qui imprima un mouvement si vif aux fàits et aux idées.

Avant le onzième siècle, il s'était répandu dans la chrétienté une opinion qui avait profond^ooent frappé les esprits, et qu'on trouve exprimée dans les chroniqueurs du temps : c'était l'opinion que te monde finirait en Tan 1000. Toute la génération qui avait précédé le onzième siècle vécut dans Tanxiété et dans la terreur, en attendant ce terrible événement. La trace de ce sentiment est partout : les peuples cherchaient ou trouvaient des présages dans chaque événement néfaste, et l'on racontait de proche en proche des légendes merveilleuses qui venaient assombrir eacoie les pensées et redoubler la terreur publique. Une comète s'était tevée dans le ciel, et apparaissant au mois de septembre, elle était demeurée visible pendant prés de trois mois; elle répandait

cuiéë par des moines. Gluny, Ctteaux, Glairvaux, étaient dea dàserte oouTerto de bruyèrea et de broussailles qnMI faHuI dispuler

aux animaux sauvages. Les laboureurs sacrés, proie^^és par le sigue de la croix, s'avançaient dejuur eu jour eu faisant de uqu- Telles conquêtes,

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984 SUOBR n Sdll TEMPS

uue fti vive iuuuure que ia piué grande partie du ciel en élait oorome enflammée ; maia, dèt que le eoq tmU chanté, elle a'évanouiaaait pour ne plua reparaître qu'à la notl. Le menl Vésuve tvtlt Jelé plue de flammée qu'à l'ordinaire, et de nouvellee bouches s'étaient ouvertes dans son cratère pour vernir ia ta va. Une bmioe effioya* ble avait désolé le royaume, et, dans le aaul duché de France, vingt mille hommes avaient péri. Dana Tabbaye dea Yiergea, un Ghr iel de bols ivall été vu nilaaaiaiil des larmes, et un loup s'était introduit dans la cathédrai«2 d'Orléans, al avait agité avec ses pattes la eorde de la graiido cloohe, comme s'il voulait sonner des funérailles. 11 est facile de comprendre que las esprits, dominés par ces lugubres imprasslens et ces funestes présages , eussent perdu leur activité et leur ressort, L'humaïute était semblable à un bomme qui ssit que sa dernière bauro a

gouuo, et qui â'étend sur son lit de mort pour ipendre

ràmct étranger désormais à tout œ qui i'antoure et déjà fc demi descendu daus les profondeurs du sé* puicret

Mais, lorsque les premiers mois de l'an iOOO se furent écoulés sans que ce pressentiment sinistre se fût réalisé, il y eut oomma une résurreetlon de l'humanité*

Comme Lazare à la parole du Chnst, elle secoua le linceul ftinébre dont elle était oouverte, et rentra dans la

vie. Le sang lui reflua au cœur, et il y eut une reaclioii

immense, inAnie, qui se prolongea pendant longtemps et qui se fit partout sentir. On peut dire que cette réaction de vie*contribua au grand mouvement des croisades. La chrétienté, pleine de reconnaissaoee envers le Christ qui avait suspendu 1 arrêt falai qu'elle croyait porté contre Thun^anité, se sentit invinciblement éOtralQée è

GONflLUSlOll IS5

lui (émoignér cette reconnaisiance , en allant délivrer son tombeau; puis les longues pensées revinrent avec la foi au lendemain. L'aatïvité humaine, uq moment ar<« rêtée, reprend son cours; la liberté, la science, les arts, le pouvoir, tout redevenait un but pour rintelUgence qui rouvrait ses ailes; le monde avatt eneore un avenir, l'humanité avait encore devant elle ces deux carneres qo'un jouv suprême deit fisrmer ! Tespaee et le temps.

Telle eat l'explication du caractère que présenta l'épo^ que qui aueeède A Pan mille, et dont IHnfluenee s'étendit Jusqu'au^ temps qui virent paraître Suger. Il vint dans un tempe d'aetion et de vie, oA tout était i faire, oft l'on ne voyait pas, comme de nos jours, de oes sociétés si for<» tement organisées, que le mécanisme aoeial emporte avee lui les intelligences et les volontés, et laisse peu de place à Tinillative liumaine. Dans la aoeiélé où ftuger vécut, ee mécanisme, qui n ses avantages et ses inconvénients, n'existait pas ; il fàllalt que Tactivité individuelle sup» plé&t à tout, que Tinteiligence se portât partout pour remplacer les ressorts qui manquaient, pour surmonter les obstacles qui tiaissaient à chaque pas. Lorsqu'on considère ee mouvement eontinuel,oette activité ineessante, ces conciles, ces assemblées de laïques et d'ecclésiaâiiqoes qui se réunissaient etiaque année, ees discussions qui embrassaient toutes les affaires spiniuelles et temporelleft, scientiftquta, administratives, politiques, diplo^ matiques et judiciaires, on ast oblige de recoiiualtre que, s41 y avait moins de régularité que de nos JourSt il y avait une surabondance de vie qu'on ne trouve plus, et que si l'expérience sociale tenait moins de.placa, Tactivite individuelle trouvait mieux à se satisfaire.

Nous avons apprécié la part qu'eut Tebbé de S^int-

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336 siTGKR i:t son temps

Denis au mouvement des faits et des idées que nous ve-

uuiiâ de retracer, batis doute il ne lut étranger ai au mouvement religieux, ni au progrès des mœurs, ni à celui lies arts, mais il porta surtout Taetivité de sou espiii dans la sphère politique, et seconda puissamment la tendance qui engageait le clergé , les coiumuae^ royales et ecclésiastiques et la royauté à s'unir pour assurer la poix publique contre les perturbations féodales. 11 fut l'homme de runilé politique, comme saint Bernard fut rbomme de l'uiulé religieuse; Thomme de la royauté, comme saint Bernard fut Thomme de la papauté; rbomme de la monarchie, comme saint Bernard fui l'homme de la catholicité. Suger, et c'est là sa plus grande gloire, marcha dans le sens du mouvomeiUde notre histoire et l'accéléra. Il aida puissamment cette ae* tion incessante du centre vers la cii conférence, qui devait finir, en s'élargissant de siècle en siècle, par s'étendre à tout le royaume. En contribuant, pendant le règne de Louis le Gros et celui de Louis le Jeune, à assurer le pouvoir royal au centre de ses possessions par la destruction des ennemis puissants qu'il avait jusque dans le duché de France; et, en ramenant la France Teodaleà une sorte d'unité relative par les assemblées d'évèqueset les grandes réunions de barons, il rendit possible la luUe que Louis le Jeune eut à soutenir, dans la seconde parlie de son règne, eonlre Henri Planiagenet, en même temps comte d'Anjou, duc de Normandie, duc de Guyenne, de Gascogne, du Poitou, et roi d'Angleterre, et il prépara les règnes glorieux de Philippe- Auguste, de saint Louise! toute la suite de notre histoire.

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