INTRODUCTION XIX
Tie^ il a l'intuition de la force morale que peuvent donner h la royauté les assemblées politiques; la guerre contre le sire du Pufset est précédée d'une réunion autour du roi Louis le Gros j comme dans les derniers mois de la régence de Suger, il demande à une assemblée plus nombreuse d'évéques et de barons fidèles, la force qui lui est nécessaire pour résister à ceux des féodaux, o^u\y en revenant de la Terre* Mainte, cherchent à troubler la paix du royaumci et se groupent autour de Robert de Dreux, fièic de Louis le Jeune, avec la pensée de faire de lui un fantôme de roi, assujetti à
leurs volontés et à leurs caprices. Sa camaraderie d'ûtudes avec Louis le Gros, qui trouvait un charme infini dans son commerce sert à aplanir derant le jeane moine les aTenues de la fbrtune ; son génie naturel fait le reste. L'abbé Adam remploie dans toutes les missions difficiles, auprès du roi, auprès du pape. C'est en revenant de Rome que Suger apprend la mort de ce vénérable abbé, et sa propre élection par les moines. Il a été préparé à la grande charge qu'il va remplir, car la direction de Tabbaye de Saint-Denys est un gouvernement, par radininistration des prévôtés de Toury et de Bero^al, et par ses missions diplomatiques. 11 est initié ^ux grandes atfair^s, il com^ait la cp^r, il ^ pratiqué à
Renie les hommes les plus habiles de son temps ; c'est là
probablement (lu'il a trouvé cse mélange du fw» et da
SfîOlR ET SON TBUPS
iempérameuts qui sera le caractère de sa politi iue. Il est déjà consommé dans Fart de manier les esprits et les intérêts, mais il lui manque encore une chose : ce sont Jesausières vertus du cloilre, lliumilité, tapéniteoce, le renoncement aux grandeurs et aux pompes du monde dont il est aimé, et qu'il ne peut s*empécber d^aimer. Des événements imprévus et terribles, les malheurs, la mort subite de quelques chefs d'abbaye, ses égaux, ses amis, le font rentrer en lui-même. Alors il se réforme et met la cognée aux racines de sa vie passée, et quand il a remporté cette première victoire sur lui-même^ il ré* forme Tabbaye de Saint-Denys.
Le grand abbé de Saint-Denys, c'est ainsi qu'on l'appela, est désormais sorti de la pénombre où Pavaient retenu jusque-là ses impedectious comme religieux. Sa figure prend quelque chose d'achevé et de déliaitif, et les contemporains, les étrangers méme^ ne parlent plus de lui qu'avec un profond respect. L'évéque de Salisbury, qui était venu visiter âaiui-Dunys, lui écrit à son retour en Angleterre la lettre que nous citons dans le cours de ce récit (1 ).
(1) Voici le texte latin de la lettre de révèque de Salieburj , noo8 le donnons comme un spécimen de Térudition de cette époque 1
Opinionis yestne odor qui circnm qaaqae diffunditur, nos istia transmarinis partibns in amorem Testri carrere fecit. Venimns ergo de finibus terrarum vestram sciliœt nostri t^mporis Salomonie aiidire sapientiam. Sapituitiam auclivimus, teinplum quod îediticastis aspeximus, oroamenta quse a vobis obUta ëuut et olferuntur
IMTBOUUGTION XXI
Le voyage de Févéque de Salisbury en France et sa visite à Saint-Denis coincident^ on le voit par les deruiers paragraphes de sa lettre, avec la régence de S uger. £a lisant le récit de celte régeucc, on sera frappé, eomme l'ont été tons les historiens qui ont sérieusement étudié celte époque, de Timmense secours qu'apporta la papauté^ et par suite le clergé, à l'autorité du régent. J'ai cité en leur lieu et place la lettre d'Eugène III aux évéques et les lettres de saint Bernard à Suger. Gelui«ci put vaincre toutes les difficultés, parce qu'il eut avec lui la grande force morale du temps, la force morale de tous les tem[)s, la religion.
A la fin de sa régence, Suger est entré dans sa gloire, et la postérité a commencé pour lui. 11 a conservé la France au roi et le roi à la France. Ce mélange de piété profonde, d'habileté rare, de bonheur constant dans toutes ses entreprises qui a u)ai\[ué celle der« nière phase de sa vie Font élevé au-dessus de tous ses contemporains. Les rois étrangers l'honorent. Da* vid, roi d'Ecosse, lui envoie une ambassade et des présents, et lui fait exprimer ses regrets de ne pouvoir aller
YidimiUt ordinem minisUronun et minif(«riorujn atUndimiu; et uerito in Ulîus australis reginse voces «rumpimus, c[uia média ptn non fuerit nnnciaia, et quoniam major est sapientia et opéra qiiam nimor fuerit in terra nostra. Quis enim non miretur homi- Hem nnnm toi, tanta sustinere negotia, ut et ecciesiarum pacem oonfirmet; statum reformet, et i-eguum Francorum armis tueatur , i&oribus omet, legibu^ emenUt^t.
1X11 SUGSa ET SON TKMPS
en persouDd lui demaader soo amilié. Le roi de Sicile, Roger, rappelle dans ses letUcd, a sou Uès-cher ami, » et, sur un faux bruit que Suger s'était embarqué pour aller traiter avec lui quelques affaires, il part avec toute sa cour pour aller à sa reacoolre. Enfia Louiâ le Jeune, en revenant de la Terre sainte, lui donne le beau titre de Père de la patrie^ et lui montre en toute occasion la déférence d'un iils ; a J'ai vu, dit le moine Guillaume, tt j'en atteste Dieu, le roi des Fiançais, au milieii du cercle des premiers de TÉtat, se lever respectueusement devant ce grand homme assis sur un marchepied ; lui, leur dicter d^utiles préceptes comme à des inférieurs, et eux tous, suspendus pour ainsi dire à ses lèvres, écouter ses paroles avec la plus profonde attention* Quand ces conférences étaient finies, Suger voulait reconduire le monarque, mais celui-ci ne souffrait jamais qu il fit un pas ou se levât de son siège* »
Ce grand homme, laissons-iui en terminant ce titre quUI a si bien mérité, avait malgré sa fermeté inexorable quand il s'agissait de défendre Tautorité et Thonneur de rËglise, de rétablir la règle là où elle était oubliée ou violée, de présijivcr la paix du ropume, un cœm' affectueux et tendre et il était capable d'amitié, il aima tendrement Tabbé Âdam, saint Bernard, Louis le Gros, Louis le Jeune. 11 eut une affeclioa vraiment paternelle pour ses moines, et Ton peut voir dans son testament avec quelle soUtcitude il s'occupa de leufB intérâto reli*
INTRODUCTION XXlll
gieuxttdtleiirbieo-éfare physique* U v« jusqu'à tap» plier le fràre préposé au cellier (celiarius) de ne pas
supporter avec peine les dbtribuiioas extraordinaires qu'il prescrit pour ^anniversaire du jour de sa mort, et rappelle, à cette occasion^ tout ce qu^il a fiuii dans riûtârét du monastère, afin de justifier ces largesses posthumes. Tous ceux c^ui s'adressaient à lui, les partieoUers comme les communautés, avaient part à ses libéralités, et le trouvaient généreux, doux et bienveillant, et je ue ^aiâ guère qu'Abailard envers lequel il ait montré quelque sévérité. U faut dire qu^Abailard, en demandant l'autorisation de quitter l'abbaye de Saint-Denis, jetait une défaveur sur ce mouastère et blessait ainsi Sqgerdans son endroit le plus sensible. Mais ici ce fut Rome, à la fois inexorable pour les mauvaises doctrines, ei pleine d'indulgence pour la iragilité humaine, qui tint au secours de l'infortuné .^ilard, arrivé à la fin de sa carrière si tourmentée et si agitée. Le cardinal de la sainte Église romaine, chargé par le pape d'écrire à Suger à Toccasion de cette affaire, lui recommande t mettre Pierre, porteur de la présente, et l'adjure de ^ se montrer dans la question que le pape soumet à sou « jugement, indulgent, doux et dis^josé à compatir à « tant de souffrances. {Quatenm in sua causa quœ « vestrcs prudentuB a domino papa commiuitur < ^Lum sentiat et inamuetuni^ et tantis iaùoriùus
« suis misericordÙB eompassiane propinquumJj ^ Le
XXiV SUGEft ET SON TEMPS
cardinal ajoute que iiiaîLre Pierre assure qu'il est iono-
cent du tort qu'on lui impute. Mais que ce lors même « qu*il serait trouvé coupable, il faudrait montrer de tt riudulgence envers lui à cause de la latitude laissée « jusqu'à ce jouraux excès desscolastiques etdei'impu- « nité dont ils ont ']Ouu{Prapter consuetudinem et im- « punitatem scholasticorum excessorum). » La lettre se termine par rindicalion des qualités que Suger doit déployer dans cette affaire^ ferveat gravitas , cohibea" turstultitia, honoretur scientia^adhibeatur et pietas, doctrina firme iur^ et caritas reparetur. Tout est dans cette phrase où le Saint-Siège demande à Suger ce mélange de gravité et de douceur, de sévérité pour la témérité de rignorance et de respect pour la science, cette sollicitude pour la doctrine, et cette charité qui doivent présider à sou jugement.
Ainsi Suger qui, en France, donnait des leçons de modération à tout le monde en recevait d * Borne.