LIVRE PREMIER
Origine de Tabbaje de Saint-Denis, Enfance de Suger. — 11 ee| éleTé ayec le fils de Philippe I*^. — Amitié du prince et dv jeene moine. — Ytes de Gkartree. — Exeonuanniealion pro-
noacée contre Philippe I**". — Kùie immense du clerpë. — Suger au concile de Poitiers. — Suger prévôt de Bjprneval et de Tonry. — Les sires du Puiset« — Guerres continuelles. — Svger aux conciles de Latran et de Reims.
Cette histoire doit naturellement s^ouvrir par quelques
détails sur l'abbaye de Saint-Deias, ioudée en 637 par Oagobert. Voici comment cette fondation est racontée
dans une légende à laquelle nous conservons son tour simple et naïf* « Clolaiie, lit-on dans le Trésor de Baint-Dems, déai-
s SUGBn ET SON TfiMPS
f rani qoe Dagoberi, son aîné, qui lui devait succéder à
« la courunne de France. fiU bion iiistriiit à la vertu et ff aux bonnes mœurs, il lui donua saint Ârnoul, évéque « de Metz, pour précepteur (lequel s'acquitta dignement c de sa charge), et, pour gouverneur, il lui donna un c seigneur nommé Sadragésile, duo d'Aquitaine, homme t ûer et orgueilleux, l'arrogance duquel fut cause que le
< jeune prince l'eut toujours en aversion, joint les mau-
• vais ûi'fices qu'il lui rendait souvent envers le roi son i ' père, médisant et dëtractant de lui pour le rendre odieux. € Un jour, voulant avoir une preuve pai liculière de l'es- € prit de ce présomptueux, il lui dit, venant de ia chasse,
• qu'il s'en vint diner avec lui; Sadragésile ne s'excusa
• pas, il s'en alla hardiment au diner du prince, et, avec c une extrême impudence, s'assit vis-à-vis de lui, au lieu t de se mettre en une place ou deux plus bas, ainsi qu'il f devait.
(i Dagobert, autant iriitc qu'étunné d'une telle pré-
< somption, pour le couvrir d'une plus grande honte, lui ^ présenta sa coupe à buire, laquelle il piii avec aussi c peu da reapaet qoe s' il l'eût prise d'un sien compagnon.
• Ce fut lors que, la patience cchappaiiL à Dagobert, il c se rua sur Sadragésile, et, le saisissant par ia barbe, c la lui coupa avec un couteau; aucuns ajoutent qu'if le fi lit louelter par ses valets, qui eût clé une injure beauc coup plus atroce. Quoi qu'il en soit, Sadragésile, ainsi € outragé, alla se présenter au roi Ciotaire. et ne manqua f pas de bien exagérer l'injure qu'il venait de recevoir
€ de son fils, dont il fut ii rite qu'il couananda à ses f gens qu'on i'allàt quérir et qu'on l'amenât en sa pré- I sence pour le faire isevèreiiiuuL punir, t Le prince Dagobert, ayant eu avis de Taccusation de
OAïaiNË DE SAtNT-DEKIS 3
t Sadragésile et de la colère du roi son père, sortit incont fineni du palais, et, ne sachant où aller ni à quel saint
f se vouer, pour éviter le châtiment qu on hù préparait,
< s'alla souvenir qu'étant, quelque temps auparavant à € la chasse, rers le village de Catulac, et ayant lancé un f cerf, le pauvre animal, se sentant les lévriers et les « teneurs en queue, s'alla jeter dans la ehapelle Aes t Saints (1) qu'il vit ouverte et ne fut pas possible aux i chasseurs ni aox chiens de Taborder, encore que la t porte fût ouverte. Il pensa donc qu*il ne pouvait trouver c tm fisite plus assuré que celui-là, et que les saints qui f avaient reçu cet animal en leur sauvegarde, sans ff permettre qu'il fût offensé en leur chapelle, n*y seraient € pas de moindre charité envers lui, el sur cette pensée
< entra dans la chapelle.
« Le roi Clotalre son pèrè, en étant averti, envoya des c gens pour le prendre et lui amener; mais ils furent c miraculeusement arrêtés en chemin, sans pouvoir apt procher de la chapelle plus près qu'un quart de lieue ; c d'autres y furent après qui rencontrèrent la môme
4 dinicuUé. Le roi, ne se poiivaiiL pei^uader une bi prot digieuse merveille, y voulut aller en personne pour en f faire Texpérience; mais il fut arrêté au même Heu que f les autres :c est pourquoi, reconnaissant que le doigt de € Dieu opérait en cela, il apaisa sa colère, pardonna à € son fils et le reçut aimablement entre ses bras. *
i Or faut noter que, tandis que Dagobert demeura f dans cette chapelle faisant ses prières à Dieu, il fut ff surpris de sommeil et eut une vision en laquelle il lui t sembla voir un vénérable vieillard, assisté de deux
(1^ Saint Dtnis et ses compaguoiu.
4 âU6U BT son TEMPS
« autres revêtus de clarté céleste, qui rassura de sa ré-
< conciliation avec le roi son père, et de la succession à « la monarchie tïançaise, pourvu qu'il donnât ordre de c faire lever son corps et ceux de ses compagnons qui c gisaient en ce lieu, et les faire mettre en lieu plus
< iionorable. Ce vieillard et les deux autres qui i accomc pagnaient n*étai^nt autres sinon saint Denis, saint « Rustic et saint Ëleuthère. Si cette vision et les circonc stances qui la précédèrent furent véritables, ii n'en t iaul point de témoignage plus manifeste que ce que
• fit Oagobert pour tionorer les corps de saint Denis et
• de ses coiiipagiions; car elaiU parvenu à la couronne i après la mort de son père Clotaire II, qui fut Tan 632, € on ne saurait dire avec combien de zèle et d'affection c il se porta à honorer les corps de ces glorieux marf tyrs, suivant le vœu qu'il en avait fait en leur cba- « pelle de Catuiac, après la visiou qu'il eut.
i II fit au plus t6t construire une superbe église à la t mode de ce temps-là, en laquelle rien ne fut épargné c pour la rendre magnifique et royale : l'or, l'argent et c les pierreries y furent employas en si grande abonc dance, que c'était chose autant admirable que délec* ff table à voir; le pavé et toutes les colonnes qui portaient « l'édifice étaient de marbre très-précieux; les tapisseries c qu'il fit faire pour tendre par toute l'église étaient tisc sues d or et porfilées de perles diversifiées de plusieurs c couleurs et embellies de personnages. Outre plusieurs c riches joyaux dont ii la décora, il ût faire par saint c Éloi, son orfèvre, une grande croix d'or semée de pierf reries, Jatiueilo se voit uncurt.' anjuLird'hui, comme ii < sera dit ci-après. 11 fit aussi dresser uu tabernacle t derrière le grand autel en forme d'une petite église
ORIQllfB DE SAIKT-DSNiS S
c pour y mettre les corps saints, lequel il fit couvrir de- I dans el dehors de lames d'argent. Il fit de plus bâtir
i un somptueux monaslère bien assorti de tous les lieux
• réguliers^ lequel il dota de grands revenus, pour la
• nourriture d'un bon nombre de religieux de Tordre f de Saint-Benoit, auquel il donna plusieurs beaux pri-
f viléges. »
Le second bienfaiteur de l'abbaye de Saint-Denis fut Charlemagne, sous lequel elle acquit un nouveau lustre. £Lie eut à souiïrir des ravages des Normands, comme tous les établissements religieux du royaume. Mais, à l'époque où commence cette histoire, c'est-à-dire au onzième siècle, la dévotion des princes de la troisième race pour saint Denis avait rendu à l'abbaye une partie de son ancienne splendeur.
Il existait, vers le oa^ieme siècle, en France, un usage généralement reçu et que l'Église a depuis réprouvé : les parents consacraient leurs enfants à la vie claustrale sans consulter leurs goûts, leurs dispositions et leurs forces, et dans un âge où l'on ne pouvait pas savoir, où ils ne pouvaient pas savoir eux-mêmes s ils étaient appelés à celle sainte vocation. G'étail comme une sorte de rançon que les hommes du siècle payaient à Dieu pour leurs péchés, comme un vase d'élection qu'ils choisissaient eux-mêmes dans leur faiiiiile pour la saiictiQer.
La formule de ces actes était bizarre :cMoi,.., disait-on, f je donne à Dieu, à Notre-Dame de... et au révérend abbé c et à ses successeurs, et à 1 ordre de. . . , mon fils, afin qu'il i y serve Dieu et tous ses saints jusqu'à la fin de sa vie, c selon la règle de Tordre de... et selon les pratiques de € l'oidie de..., et je ledonne de la sorte à Dieu pour la ré^ • mission de ses péchés, des miens et de ceux de tons ses
SUfiEft AT SOIS TftMPS
^ pareab. u Le contrai sllpulait, eu outre, que les parents s'interdisaient le droit de donner quoi que ce fût au monde à leurs enfants, d'une manière directe ou indirecte, pour ne pas les exposera la tentation de violer le vœu de pan-* vreté religieuse qu'on prononçait en leur nom et pour eux. Alors le père et la mère, se présentant dans l'egiise au mo-*. ment où Ton allait commencer le sacriflce de la messe, enveloppaient la main, la promesse et roblalioa dans la nappe de Tauteh Dès lors la donation était irrévocable, l'enfant ne pouvait plus rentrer dans le monde; il était moine. Vers Tan 1091, c'est*à*dire dans l'année qui vit
uaitre saint Bernard, uu homme d'une humble lignée, qui se nommait Uelinand, vint, selon cet usage, donner son fils à l'abbaye de Saint-Denis et Ty consacra à Dieu : c'était un enfant de dix ans, né, suivant les uns» aux en-* virons* de Saint^Omer; selon les autres, a Toury, à Tours, ou à Saint-Denis même. Il était de petite stature, d'une complexion chétive et délicate; on lui avait doniiô le nom de Suger (I)»
(1) Quelques auteurs ont prétendu que Suger n^était pas d^uQe basse extraction. Son secrétaire Ouillaume affirme cependant» en termes trés-elatrs dans la Vie qu^il a écrite, que sa naissance était
obscure ; quelque chose de plus décisif encore, Suger lui-même s'exprime à ce sujet avec une franchise qui ne peut laisser l'ombre d'un doute. Dans une de ses constitutions, voici le lanc-ag-e qu'il tient : « Puisque, grâce à rintervention du Dieu tout-puissant , il « arrive que, par un événement au-dessus de mes B&pép&tkcoB^ « comme de mon mérita, de ma conduite et de ma naissance^ mon « insuffisance est appelée à gouverner les affaires de cette église $ » puis il ajoute eneore aiileore, de nanière à rendre ie doute imposa BtMe : « Je me représenta oonment la forte main de Dieu tàii € tirer» malgré ma pauvreté, de dessus mon fumier f comment « elle mVi fait asseoir à côté des princes de fÉglIse et de TÉtat, « comment elle m*A élêwé au faite des iionneuxs , malgré mou peu
SON fiiNFAà'CË AU M0ji4$7£I(]£ 1
L'abbé de Saint-Deniô ne crut pas devoir pçrinetlro que 1 eoCaat qu'on lui ameuait habitât Tabbai^e» at catM
résolution tenait surtout à l'état fâcheux où elle se trou-» vait. Fondée par Dagoberl. vera i'an 636, elia n'avait' p«a consarvé longtemps la ferveur des premiers temps; et les religieux da l'ordre de Saint-Benoit qu'il y avait appet léa renoncèrent bientôt i la psalmodie perpétuelle qu tiêiiumlc ii;ars vu^ux. La dccMilence fU ùo rapides pro^ gréa ; les chogaa en étaient an point qu'on avait quitté iei
UubiU de Tordre et que les biens avaient été partagea entra l'abbé et laa religieux. Gea biens étaient immensesi
puisque l'abbé de Saint-Denis était asbe^ puissaut pouf
la¥ar des armées» Les liorwands, par leurs piUagea,ré^
formèrent plus efficacement les religieux de cette abbaye queue l'avaient pu laire les saints prêtres qui avaient tenté cette œuvre diffleile; en leur rendant la paovretéi ces pirates leur rendirent la vertu* Mais» avec les riches^ sas que l'on prodigua de nouveau aux moines, les vice* reparurent. Âu mouieutoù Suger arriva^ Le scandale était an comble* L'abbé, qui était alors Yveat et les religieux étaient en guerre et s'excommuiuaient mutuellement. Pour éviter sans doute à un enfant le apectacle de eea
débals scandaleux qui avaient motivé les eensures Ic^ plus aévèrea de Grégoire VU, Yvea envoya Suger ai^ priesré de Saint-Martin-de-rÉtré.
L'a|>bé Adam, suceeaseur d'Yves, remarqua de bonne iiaiire les diapositiona brillantes de gugeret résolut de les eulUv^, Il fut frappé de cet esprit vif et ouvert, re^ , hMSSé eneofe par une douceur et nne politesse natu<« relies, et il se décida à le retirer de bunue tieure dU prie ttfé de Saint-Martiiu sorte d'infirmerie «éservée m% vieux Uiùiu^, pour l'envoyer à celte fameuse e^le si-^
s SUGBR ET SON TEMPS
tuée près de Poitiers et non loin de l'abbaye de Fon-
tevrault, dont Suger vit la fondation et à laquelle il prit dès lors un intérêt qui ne se démentit plus.
Après avoir achevé, dans celle école du Poitou, la partie des études qu'on appelle les humanités, Suger revint à Saint-Denis pour compléter son éducation. Il apporta dans l'étude de la philosophie et de la théo* logie cette ardeur et cette pénétration singulières qui étaient le cachet de son intelligence. Bientôt il eut laissé derrière lui tous ses condisciples. Il ne pouvait en être autrement : il avait une grande puissance de travail et, en outre, ces facultés heureuses de l'esprit qui sont un don de la Providence. Tous les amusements qui plaisent oïdiuairement u cet ùge le laissaient froid; ce qui Tintéressait au plus haut point , dès ses jeunes années , c'étaient des conversations et des lectures solides sur les grands événements des siècles passés, la conduite des hommes célèbres, les intérêts des princes, les actions qui avaient eu du retentissement. II se plaisait à discourir ou à entendre discourir sur les entreprises les plus vastes et les plus difficiles; et, avec un tact merveilleux, il mettait le doigt sur le nœud de la difficulté, signalait la solution du problème ; aussi habile à discerner les obstacles qu'à découvrir le moyen de les vaincre; d'un esprit si juste, qu'il distinguait en un instant la réalité des apparences, et la vérité du mensonge. Dans ce jeune moine encore enfermé dans une classe, déjà un grand politique s'annonçait; et les études théologiques, à la lois si sublimes et si délicates, achevaient d'aiguiser ce remarquable esprit. Il ajoutait à ces avantages une habileté à s'insinuer dans la confiance des hommes et une facilité naturelle à s'é-