‹ Suicides et crimes étrangesChapitre 1 sur 4 · PARIS SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS SCIENTIFIQUES · texte numérisé non relu

PARIS SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS SCIENTIFIQUES

4, nUE ANTOINE-DUBOIS, 4

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droit de quitter cette vie, peuvent être bons ou mauvais, peu nous importe ; nous n'envisageons que le fait accompli.

Dans ce court mémoire, nous voulons signaler quelques suicides, certains modes d'exécution de l'acte qui, par leur bizarrerie, leur étrangeté, on pourrait dire leur sauvagerie féroce, étonnent, épouvantent, lorsqu'on vient à les connaître.

Dans quel état d'esprit se trouvaient ces suicidés? A quel mobile ont-ils obéi ? A quelle cause morale peut-on rapporter leur détermination et le choix qu'ils ont fait de tel genre de mort plutôt que de tel autre, c'est ce que nous allons essayer de rechercher.

Les moyens employés pour se tuer, sont groupés en plusieurs catégories nettement déterminées par de nombreuses statistiques.

En Europe, la strangulation est de beaucoup le mode le plus employé ; la submersion ne vient qu'après dans des proportions moindres; puis arrivent les armes à feu. L'emploi des armes blanches est beaucoup plus rare. La propension à se précipiter d'un lieu élevé se constate plus en France et en Italie que daus les autres pays. Le poison, très employé en Angleterre et particulièrement en Irlande, Test rarement dans les autres pays, sauf ritalie. La France se distingue par le nombre exceptionnel de ses asphyxies par le charbon, mais il importe de faire

remarquer que les deux tiers de ces suicides appartiennent à Paris d'abord, puis au département de la Seine. L'Italie tend à emprunter à la France ce dernier mode de suicide.

D'une façon générale, on a constaté que Thomme se pend, se brûle la cervelle, se coupe la gorge beaucoup plus souvent que la femme. Celle-ci se noie, s'empoisonne, s'axphyxie, se précipite dans une plus forte proportion.

Les suicides dont nous avons à parler ne font pas exception à la règle générale ; les moyens d'exécution rentrent dans une des classes que nous venons d'indiquer : ce sont toujours aux armes à feu, à la pendaison, à la submersion, à l'asphyxie, qu'ont recours ceux qui veulent sortir de ce monde. Mais là où la différence se manifeste, c'est dans le détail, dans le raffinement, si on peut s'exprimer ainsi, dans la ténacité et la ferme volonté évidente qui se traduit dans la perpétration de Tacte.

Avant d'examiner ces faits dans leurs détails, on doit, tout d'abord, se demander quel était l'état mental présumable de ces infortunés au moment de l'exécution du suicide.

Ici, il nous semble, il ne peut y avoir d'hésitation : les suicidés étaient sains d'esprit ou se trouvaient en puissance d'un état mental morbide nettement défini. Les uns agissaient en pleine connaissance de cause, en pleine liberté, avec une volonté

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bien arrêtée de s*ôter la vie et surtout de ne pas se manquer. Parmi eux se trouvent les criminels qui se tuent pour échapper à Tignominie de Téchafaud. Ceux-là n'ont pas le choix des moyens. Le plus souvent surveillés de très près, ils se tuent avec ce qu'ils peuvent et parfois, prévoyant le sort qui les attend, ils parviennent à dissimuler l'objet qui doit leur servir à s'ôter l'existence au moment voulu. Ceuxlà, nous le répétons, sont sains d'esprit ; ils agissent en pleine connaissance de cause ; leur volonté inébranlable d'échapper à une mort ignominieuse est une raison suffisante pour expliquer leur ténacité et leur énergie.

Les autres, obéissant à une impulsion maladive, le suicide, chez eux, n'est que le résultat de leur délire. Sans volonté morale capable de lutter avec avantage contre l'entraînement maladif, ils sont les premières victimes de la contagion épidémique comme aussi de l'imitation. Ceux-là étaient sous le coup d'une influence héréditaire qui suffit à donner l'explication de leur faiblesse psychique.

D'autres, véritables aliénés, se tuent pour obéir à leurs convictions délirantes. Ce sont les aliénés suicideurs. Ces suicidés invétérés qui veulent se tuera toute force et qui, malgré la surveillance la plus attentive, arrivent toujours à leur but, choisissent souvent un genre de mort d'exécution difficile pour eux, alors qu'ils ne songent pas à employer les outils

OU les instruments qu'ils ont sous la main et dont ils font constamment usage, ou tout autre moyen d'exécution facile, la submersion, la pendaison, par exemple.

Enfin, on trouve une classe intermédiaire, mal définie, le suicide impulsif.

En présence de ces faits, on est amené à se demander s'il n'existé pas des caractères qui permettent, jusqu'à un certain point, d'établir une distinction entre le suicidé sain d'esprit et le suicidé aliéné. D'après Marc (i), « le mode de suicide choisi pour se priver de la vie peut, dans quelques circonstances, contribuer à éclairer l'opinion sur la situation du suicidé. Plus ce mode est insolite, douloureux, cruel, plus il est permis de conclure en général à un dérangement des facultés intellectuelles. Toutefois, il ne faut pas oublier d'avoir égard dans cette recherche à l'impossibilité dans laquelle a pu se trouver le suicidé, d'en choisir un autre. »

Guislain (2) a tenté également d'établir cette distinction. (( Le suicide, dit-il, est une des situations au sujet desquelles l'opinion s'établit avec le plus d'incertitude. Pour beaucoup de personnes, le suicide se rattache à un égarement morbide ; pour d'au-

(1) Marc. De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires, J.-B. BaiUière, 1840.

(2) Guislain. Leçons orales sur les phrèfiopathies^ t. I, p. 73, J.-B. BaUlière, édit.^ J852.

très, il est un acte physiologique. Il est des suicides qui sont considérés comme l'expression d'une volonté libre, tandis qu'ils tiennent à un état maladif. Le suicide physiologique, comme l'assassinat, le vol criminel, serattache directement à certaines causes. Les bons conseils, la réflexion, l'esprit religieux, «ne erreur dévoilée, modifient la détermination de l'homme qui les commet. Chez l'aliéné, le suicide est un acte irrésistible et a ses phénomènes précurseurs, il a ses phénomènes concomitants ; en dehors du phénomène principal, on découvre la maladie; 1 ne dépend pas de l'individu de le faire cesser. Mais vous pouvez faire cesser la détermination de se détruire, vous le pouvez à l'instant même chez l'homme sain d'esprit, en faisant arrivera sa raison un ordre d'idées consolantes. Vous donnez 50, 100, 200.000 francs à un industriel ruiné qui est sur le point de se brûler la cervelle et vous le faites renoncer à son funeste projet. Chez l'aliéné, vous n'arrêterez pas la détermination par aucun moyen moral connu. Sa maladie a des prodromes, une évolution, une décroissance.

(( Il est des hommes blasés, fatigués de la vie : ceux-là ne sont pas des aliénés; ce sont des individus usés, maladifs, qui souvent ont trop vécu selon les lois de la nature. Chez eux, le cerveau est frappé d'anorexie, s'il est permis d'appliquer à l'organe intellectuel ce qui appartient à l'estomac. »

D'autres auteurs, parmi lesquels Trélat, sont plus explicites; pour eux tout suicidé, quel que soit le mode d'exécutioQ auquel il a eu recours, ne jouit pas de son bon sens, c'est un aliéné. Nous ne ferons que signaler ces diverses opinions, et sans vouloir entrer dans une discussion philosophique dont la solution, on peut le dire sans crainte, est impossible, car tôt capita tôt sensus, nous dirons que pour nous, si la majorité des gens qui se tuent est constituée par des déséquilibrés, il en est cependant d'autres, en petit nombre sans doute, qui sont parfaitement sains d'esprit au moment de la perpétration de Tacte.

Les faits qui nous ont servi pour ce travail, ont été recueillis dans les feuilles publiques. Les renseignements sur les antécédents des suicidés font presque toujours défaut, et nous n'avons sur le moral de ces individus que des présomptions tirées de l'acte luimême. Quelques rares observations médicales nous permettent seules de préjuger par analogie de l'état le plus ordinairement, mais non constamment morbide de ces individus.

Reprenons chaque classe et examinons les faits.

Il est un certain nombre de circonstances où l'individu qui s'ôte la vie le fait en pleine connaissance de cause et en parfaite volonté ; il y a, pour nous servir de l'expression de Falret, « il y a conscience de l'action qui est elle-même le résultat funeste de la volonté. » Cette mort est celle de tant d'individus

soupçonnés, à tort ou à raison, d'un crime entraînant après lui une peine infamante, qui se tuent pour éviter le déshonneur du bagne ou de l'échafaud. L'antiquité nous donne des exemples de ce genre et Sénèque rapporte qu'au combat des bêtes, un Germain, destiné au spectacle du matin, feignant un besoin naturel, se retira dans le seul endroit où il pût aller sans garde. N'y ayant trouvé qu'un bâton à l'extrémité duquel se trouvait une éponge destinée à entretenir la propreté de ces lieux, il se l'enfonça assez avant dans le gosier pour s'étouffer.

Le même auteur dit aussi qu'un malheureux, conduit au combat dans un chariot entouré de gardes, feignit de s'endormir, laissa tomber sa tête, l'allongea suffisamment pour la faire passer entre les raj'^ons des roues de la voiture, puis se tint ferme sur son siège jusqu'à ce que la révolution de la roue lui eut brisé les vertèbres du cou. De cette façon, le chariot qui le conduisait au supplice servit à l'y soustraire.

Les annales de la Révolution française renferment le récit d'un grand nombre de suicides accomplis avec une énergie réelle, un sang-froid étonnant, par des malheureux qui, pendant la Terreur, peuplaient les cachots. On n'a pas oublié la mort volontaire d'un grand nombre de Girondins. Les uns prirent du poison, les autres eurent recours aux armes à feu, au poignard, à la strangulation, etc.

Les faits de ce genre ne sont pas absolument rares et se retrouvent chez tous les peuples.

Récemment, l'attention publique était attirée par un suicide qui dénotait chez son auteur une volonté inébranlable de s'ôter la vie :

Le 41 novembre 1887, Tanarchiste Lingg, condamné à mort par la Cour de Chicago, s'est suicidé dans sa prison. Il s'est placé daas la bouche une cartouche explosible à laquelle il a mis le feu avec une bougie qu'il avait dans sa cellule. L'explosion fit un bruit terrible ; les gardiens s'élancèrent dans la cellule toute remplie de fumée et trouvèrent Lingg couché sur le dos, ayant au front de grands trous d'où le sang coulait à torrents. 11 poussait des gémissements et toussait légèrement.

On l'examina et on constata que les tissus de la gorge, du cou, du front et de la mâchoire, avaient été déchirés. Malgré ces horribles blessures, l'infortuné languit quelques heures et ne mourut que dans l'après-midi.

— A Liverpool, un prisonnier s'est suicidé dans sa cellule en pratiquant une entaille aux conduites de gaz. il est mort asphyxié (mars 1888).

. Il est encore des cas où le suicidé, parfaitement sain d'esprit, pour obéir à des motifs d'ordre religieux, en expiation d'une faute grave et aussi sui-

vant en cela les errements de son pays, se torture à plaisir, avec la conviction profonde qu'il fait œuvre méritoire. Voici un fait de ce genre qui a été rapporté par un missionnaire qui a passé de longues années en Chine, le R. P. Ducis:

Pé, c'était le nom de cet homme, habitait Ning-Pô. 11 avait séduit la femme de son frère, et celui-ci était mort de chagrin. Pé fut pris de remords et résolut de se châtier lui-même d'une façon exemplaire.

En conséquence, malgré les supplications du P. Ducis qui le connaissait et s'était même bercé de l'espoir de le convertir, il annonça le dessein de se tuer et rassembla toute sa famille pour exécuter son projet en sa présence.

Quand tous ses parents furent là, il s'attacha les pieds avec une forte corde et se fit hisser au plafond, la tête en bas. Puis les siens rangés autour de lui, il attendit la mort. Elle fut effroyable et horrible, longue à venir. Le sang affluant à la tête, gonflait les veines à les faire éclater, les yeux saillissaient de leurs orbites et des gouttelettes rouges perlaient aux oreilles violacées. Au bout d'un quart d'heure, suivant un ordre qu'il avait donné avant de se faire suspendre, on lui attacha un poids très lourd à sa natte, afin de lui tirer douloureusement la peau du crâne. Gela dura jusqu'à ce qu'il fut mort. Il n'avait pas laissé échapper le moindre gémissement.

Dans une seconde catégorie, nous nous trouvons en présence d'individus sains d'esprit (en apparence du moins), parfaitement libres d'eux-mêmes, et pouvant choisir le mode de suicide qui leur paraît le plus convenable, s'arrêter à des moyens épouvantables, pour l'emploi desquels il faut posséder une énergie des plus rares. Chez ces individus, paraît dominer surtout la préoccupation de ne pas se manquer. Peut-être ont-ils une arrière- pensée, peut-être doutent-ils d'eux-mêmes, et, s'ils venaient à se blesser, à se mutiler, alors ils souffriraient et n'auraient pas le courage de recommencer leur tentative. Ils veulent bien se tuer, mais il faut que ce soit du premier coup.

Il faut remarquer ici que l'imitation n'est pas sans avoir d'influence dans le choix des moyens, un individu, pour s'ôter la vie, s'est servi d'un moyen extraordinaire, mais sûr; ks journaux en ont rendu compte avec un luxe de détails méticuleux ; cet avis n'est pas à négliger, et à l'occasion, tel individu en quête d'un procédé y aura recours et reproduira textuellement, dans ses plus petits détails, le suicide dont il aura lu le récit et dont il aura entendu raconter les péripéties.

D'autres fois, et toujours dans le même ordre d'idées, certains suicides qui, à priori^ semblent dénoter chez leurs auteurs un dérangemeut d'esprit, ne sont en réalité qu'une juste conséquence, un ré-

sultat logique, de leur existence de chaque jour. Ces individus, pour se tuer, recourent naturellement aux instruments de^leur profession, à des objets dont ils se servent constamment et qui leur assurent un ré sultat certain. Ils ont confiance en leur puissance, ils s'en servent.

C'est là d'ailleurs un fait d'observation journalière et Esquirol avait fait remarquer que les militaires et les chasseurs se brûlent la cervelle, les perruquiers se coupent la gorge avec le rasoir, les cordonniers s'ouvrent le ventre avec le tranchet-, les graveurs avec le burin, les blanchisseuses s'empoisonnent avec la potasse et le bleu de Prusse ou s'asphyxient avec le charbon. Suivant cet ordre d'idées, nous citerons les faits suivants qui, au premier abord, paraissent entachés d'une étrange aberration.

A Cattaro, en Dalmatie, un lieutenant d'arlilllerie de forteresse s'est tué d'un coup de canon qu'il avait chargé d'un obus et auquel il a mis le feu au moyen d'une règle munie d'une mèche (juillet 1885).

— B.. , engao^é volontaire, âgé de vingt-six ans^ sous-chef artificier à la 12® batterie du 3^ d'artillerie^ détaché pour le service de l'école d'application^ jeune homme très aimé de ses camarades et ses subordonnés, s'est introduit dans une batterie des docks, en prétextant qu'il allait visiter l'état de conservation des munitions. B... s'est alors placé à la

bouche d'un canon qu'il fit partir à Taide d'un tirefeu. Le malheureux a été coupé en deux, à la hauteur de la ceinture ; le buste, réduit en lambeaux, n'a pu être reconstitué ; des débris de membres étaient pro' jetés sur la toiture défoncée en plusieurs endroits (mars 1886).

Ces deux faits s'étant passés à deux mois d'intervalle, on est tenté de croire que B... avait eu connaissance du premier ; il est probable que les motifs qui ont causé, sa détermination n'auraient en rien influé sur sa décision de se tuer. Ill aurait fait quand même, mais aurait eu recours à un autre moyen, voilà tout.

Il y a quelques années, un ouvrier se tuait dans les ateliers de M™® C..., fabricante de petits cauoas en cuivre, en se tirant dans la tête un coup de ces petits canons qu'il fabriquait (1882).

— Peu de temps après, un enfant de douze ans, qui avait entendu parler de ce fait par ses parents, dit : « Tiens, c'est une idée, je ferai comme lui. » On n'attacha aucune importance à ces paroles. Un jour, on le trouva mort au pied d'une table sur laquelle était UD de ces canons. Pour que le doute ne fut pas possible, il avait laissé un papier avec ces mots : « Je me suis brûlé la cervelle exprès. » Aucune raison ne pouvait expliquer cette fatale décision. C'est alors

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que les parents se rappelèrent ce que leur enfant leur avait dit.

Dans ce dernier cas, le rôle de Vimitationnestpas niable et ce qu'il importe de remarquer, c'est que son action pernicieuse a frappé un enfant à peine âgé de douze ans 1

Puis, c'est un forgeron qui, après avoir rempli de poudre, de plomb, de morceaux de fer, un tube •d'acier, plaça le bout fermé du tube sur un feu de forge et s'étant appuyé contre la poitrine le bout resté libre, attendit tranquillement que la chaleur du feu déterminât l'explosion de la poudre. Le malheureux ne s'est pas tué sur le coup (avril 1875).

D'autres ont recours à l'écrasement :

D. . ., maréchal ferrant, ayant barricadé toutes les portes et les fenêtres de sa boutique, se coucha sur le 5ol après avoir disposé son enclume de façon qu'elle lui tomba sur la tête aussitôt qu'il lui aurait imprimé un léger mouvement. Dans sa chute, cette enclume qui pesait 250 kilogr., a littéralement broyé la tête du malheureux forgeron.

— Un ouvrier d'une grande usine métallurgique s'est de môme écrasé la tète en se plaçant sous un énorme marteau-pilon et en faisant jouer le robinet

de mise en marche avec une corde qu'il y avait attachée.

Quelques-uns font moins d'apprèts ; ils se font simplement broyer par un train lancé à toute vapeur :

Le 6 juillet 1887, le mécanicien du train express de Creil à Paris aperçut sur la voie un individu qui venait à la rencontre de la locomotive, la figure cachée dans ses mains.

Le mécanicien fit jouer aussitôt le sifflet d'alarme et serra le frein, mais le train était lancé à une telle vitesse qu'il ne put s'arrêter immédiatement. L'individu placé entre les rails fut renversé et broyé d'une façon épouvantable.

L'amour déçu a parfois inspiré de lugubres suicides :

Un sieur M..., ancien cocher, vient de se donner la mort par un procédé qui n'est certainement pas ordinaire. 11 a eu recours au garrot. Ce malheureux très épris, malgré ses cinquante ans, d'une jeune femme qu'il désespérait d'épouser, s'est tué ce matin. On Ta retrouvé en chemise, étendu sur le parquet. Il avait songé d'abord à se couper la gorge, car il avait laissé tous ses rasoirs ouverts sur la table de nuit. Puis trouvant sans doute ce genre de mort

trop horrible, M... a noué autour de son cou un foulard de soie rouge, faisant deux ou trois tours très serrés. Il a passé entre la nuque et le foulard un bâton très solide et le prenant par chaque extrémité, lui a fait décrire un tour. La pression a été telle que M... est tombé foudroyé. Quand on Ta relevé, deux heures après, les deux mains étaient encore élevées derrière la tète et cramponnées au bâton (23 mars 1888).

On a vu des jeunes gens déployer une énergie incroyable et faire choix d'un épouvantable genre de mort. On ne peut s'expliquer le mobile qui les a déterminés à s'imposer volontairement une torture aussi horrible.

Deux jeunes gens, presque des enfants, le garçon a vingt-trois ans, la fille dix-huit, s'étaient épris l'un et l'autre. La famille, s'étant aperçue de la passion de B..., chercha à détourner le jeune homme des projets de mariage qu'il avait formés avec G... Mais tous les efforts furent inutiles et B..., quittant la maison paternelle, vint chercher du, travail à Bordeaux, où il recevait de fréquentes visites de celle qu'il aimait.

Dans la nuit de vendredi à samedi, C... quitta le Carbon Blanc, et vint retrouver B... à Bordeaux pour mettre à exécution un sinistre projet.

Après avoir suivi à la Bastide le chemin de halage qui coQduit à la Sonys et de là à la Tresne, les deux jeunes gens s'arrêtèrent près du ponton des gondoles, aux Collines ; la nuit était obscure, c'était le moment de la marée basse.

Le couple alla se placer sur un terrain vaseux ; puis B. . . prenant une corde dont il s'était muni, lia fortement son corps contre celui de C... Ainsi liés, les deux malheureux jeunes gens attendirent la marée montante, et le lendemain, au point du jour, deux pécheurs retrouvèrent leurs cadavres (juillet 1880).

Il en est encore qui, véritables égoïstes, pour se donner la mort, ne craignent pas d'employer des moyens capables de faire périr plusieurs personnes avec eux.

M. G..., domicilié à Paris, ayant résolu de se tuer, s'arrêta au moyen suivant : il ferma soigneusement les fenêtres de sa chambre à coucher, les calfeutra et boucha hermétiquement sa cheminée, comme s'il voulait s'asphyxier. Puis après avoir ouvert le robinet du gaz, il sortit et s'en alla mettre ordre à ses affaires.

A sept heures du soir, il rentra et pria la concierge de lui prêter une bougie allumée. De l'air le plus tranquille du monde, en apparence, il monta alors

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jusqu'à son palier, tenant la bougie de la main gauche et la clef de la main droite, puis il ouvrit brusquement la porte et entra.

Toute la maison fut secouée par Texplosion et un torrent de flammes s*élança par la fenêtre brisée et parla porte. On accourut au secours, on ferma le compteur et tout se borna à des dégâts insignifiants.

Quant au malheureux G..., il gisait au milieu de sa chambre horriblement défiguré et brûlé. Il est mort un quart d'heure après. A Theure où il se suicidait d'uue façon aussi dangereuse pour ses voisins, son père recevait une lettre da^ns laquelle il lui annonçait son sinistre projet (1874).

A la suite de ces suicidés sains d'esprit (selon toute apparence du moins), il est d'autres individus qui, par l'état particulier où ils se trouvent, établissent une sorte de transition entre les précédents et les suicidés franchement aliénés. Nous voulons parler de ces infortunés en proie à une maladie incurable, qui, après avoir lutté de longues années contre la maladie qui les envahissait, finissent par succomber moralement et se donnent volontairement la mort pour mettre un terme aux souffrances qui les torturent. Quelques-uns, ainsi que le montrent les exemples suivants, déploient dans l'accomplissement de leur sinistre projet une énergie indomptable.

Ud jeune homme de Clermont-Ferrand, qui suivait les cours de TÉcole de médecine, atteint d'une maladie incurable, avala de la morphine pour mettre fin à ses jours. La mort ne venant pas assez vite, le jeune homme résolut de s'arracher le cœur. A trois reprises difïérentes, il se fouilla la poitrine avec un scalpel. Entre chaque opération, il avait le sombre courage de consigner des observations pathologiques sur un papier qu'on a retrouvé inondé de sang. Enfin le malheureux se porta un coup mortel.

Un autre suicide fut commis à Paris, dans des circonstances qui, nous sommes forcé de l'avouer, ont presque un côté comique.

Un M. S..., chapelier, demeurant à Passy, dégoûté de l'existence par une maladie incurable, a eu la singulière idée de s'étoufîer en s'enfonçant jusqu'au cou un chapeau de soie très étroit.

Quand on l'a trouvé, il était mort depuis longtemps. Sur le haut du chapeau, il avait fixé avec quatre épingles un billet faisant connaître les motifs de sa mort.

Nous arrivons maintenant aux suicides franchement aliénés. Considéré au point de vue mental, le suicide peut s'accomplir alors que le malade est dans un état maniaque franc; il s'exécute au milieu

de ragitation, des hallucinatioDS, sous l'empire d'idées délirantes et n'est, en quelque sorte, qu'un épisode de la maladie. Ou bien le malade est atteint de iypémanie avec affaiblissement et tristesse maladive, due à des motifs imaginaires ; ceux-là constituent en grande majorité le groupe des aliénés monomaniaques suicides. Quoi qu'on fasse pour les empêcher de se tuer, ils arriveront toujours à leur but. La ruse, la patience, la dissimulation, l'opiniâtreté déployée par ces malheureux est véritablement incroyable.

Brierre de Boismont cite un homme qui s'enfonça la tête dans un vase où il n'y avait qu'un pied d'eau, dans un tonneau d'arrosage à fleur de terre dans un jardin (1).

— Lady H. W... donnait depuis longtemps des signes non équivoques d'aliénation mentale et avait, à plusieurs reprises, tenté de se donner la mort. Cette jeune femme était l'objet d'une surveillance incessante. Deux femmes se relayaient pour la surveiller jour et nuit. Du reste, depuis quelque temps, elle était beaucoup plus calme et les médecins faisaient espérer une prompte guérison.

Il y a trois jours, lady H... dormait, ou du moins

(1) Brierre de Boismont, Du suicide et de la folie suicide. Germer BaHlière, édit., 18o6.

faisait semblant de dormir profondément. Sa garde crut pouvoir sans danger la laisser seule un instant. A peine était-elle sortie que la malade sauta à bas du lit, saisit un peignoir laissé sur un fauteuil, s'en revêtit et, s'approchant de la cheminée, y met le feu.

Elle le conserva ainsi sur elle tant qu'il en resta un lambeau, ne disant rien, supportant sans un cri, les horribles brûlures que lui faisait la flamme, puis le peignoir entièrement détruit, elle se recoucha. Quand la garde-malade revint, elle la trouva dans son lit en proie à une fièvre atroce. Remarquant les débris de linge brûlé à terre, elle lui demanda ce qui s'était passé pendant son absence. « Rien, dit lady H... , je n'ai rien vu. » Mais au même instant sortant du lit son bras nu, elle montra une horrible plaie. On s'inquiéta : on alla prévenir lord R... A force de questionner sa femme, il réussit à lui faire avouer la vérité. La pauvre jeune femme est morte dans la soirée (décembre 1887).

— Une fille d'une trentaine d'années dont la sœur s'était déjà suicidée, après avoir attenté plusieurs fois à sa vie, soit en prenant de la créosote, soit en essayant de se noyer, avala une pierre à aiguiser qui amena l'asphyxie. A l'autopsie, on trouva cette pierre engagée dans l'œsophage et comprimant la trachée. Dans l'estomac, un morceau de râteau en bois, une lame de couteau de poche ; dans l'intestin grêle,

trois clous, une vis de bois et trois fragments d'aiguille à tricoter. (Annales médico-psychologiques, 1864 ) . •

Ces faits sont trop connus pour qu'il soit besoin d'y insister. On trouve encore des suicides bizarres chez les inventeurs malheureux :

A Villiers-sur-Seine, s'est tué un horloger du nom de J.-A... Le pauvre diable avait eu Tesprit dérangé par la recherche constante d'inventions nouvelles, si bien qu*avant-hier, complètement dégoûté de la vie, il s'est pendu à son plafond après s'être accroché aux pieds une grande horloge ronde, qui marchait encore lorsqu'on est entré le lendemain matin dans la chambre (août 1875.)

Mais le genre de délire qui conduit le plus souvent à des crimes étranges, est, sans contredit, le délire religieux. Là les faits abondent et il suffira d'en rappeler quelques-uns des plus célèbres.

Mathieu Lovât, cordonnier à Venise, dominé par les idées mystiques, se persuada que Dieu lai ordonnait de mourir sur la croix ; il réfléchit pendant deux ans sur les moyens d'exécuter son projet et s'occupa de préparer les instruments de son supplice. Enfin

le jour est arrivé : Lovât se couronne d'épines dont trois ou quatre p^^.nètrent dans la peau du front; un mouchoir blanc serré autour des flancs et des cuisses couvre les parties génitales (que dans un accès antérieur il avait coupées et jetées par la fenêtre) ; le reste du corps est nu ; il s'assied sur le milieu d'une croix qu'il a faite, et ajuste ses pieds sur un tasseau fixé à la branche inférieure de la croix ; le pied droit repose sur le pied gauche; il les traverse l'un et l'autre d*un clou de cinq pouces de longueur qu'il a fait pénétrer à coups de marteau jusqu'à une grande profondeur dans le bois. Il traverse successivement ses deux mains avec des clous longs et bien acérés, en frappant la tête des clous contre le sol de la chambre, élève ses mains ainsi percées et les porte contre les trous qu'il a pratiqués d'avance à l'extrémité des deux bras de la croix et y fait pénétrer les clous afin de fixer ses mains : avant de clouer la main gauche, il s'en sert pour se faire, avec un tranchet, une longue plaie au côté gauche de la poitrine. Cela fait, à l'aide de cordages préparés et de légers mouvements du corps, il fit trébucher la croix qui tombe hors de la croisée, et Lovât resta ainsi suspendu à la façade de la maison. Le lendemain on Ty trouva encore ; la main droite seule était détachée de la croix et pendait le long du corps. Lovât guérit de ses blessures, mais non de son délire. On remarque que pendant Texaspération du délire, Lovât ne se plaignait pas,

tandis qu'il souffrait horriblement pendant les intervalles lucides (1).

Les Annales médico psycologiques ont rapporté le

fait suivantnon moins extraordinaire (2).

Un Français, nommé C..., vient de se suicider à Castellamare. Ce malheureux était atteint de délire religieux. Bizarre à Texcès dans son fanatisme, il pratiquait l'usage du maigre, d'une façon assez singulière. Les jours gras, il mangeait régulièrement un poulet entier, auquel, sous peine de damnation, il fallait toujours le même poids ; il en était de même les jours maigres, pour le poisson. Il vivait absolument seul, et personne ne pénétrait chez lui. Depuis quelques jours, comme on ne l'avait pas vu sortir, on avertit la police qui força le domicile. On aperçut alors le cadavre de M. C..., la tête séparée du tronc. Il s'était guillotiné lui-même. On trouva en effet dans l'ouverture d'uoe porte, un appareil fort ingénieusement construit, muni d'une hache pendante qui glissait entre deux coulisses ; par l'échappement brusque d'un ressort facilement maniable, l'individu avait opéré la section du cou, lui-même. Le testa-

Il) RuGGiERi. Bibliothèque médicale. Septembre 1811.

(2) Annales médico-psychologiques, 1863. 4» série. T. Il, p. 155 V. aussi Tardieu, Etude médico-légale de la folies p. 375. J.-B. Bailiière, éditeur. Paris, 1872.

ment a fait voir que M. C... travaillait depuis deux ans à ce singulier genre de mort.

M. H. C... était depuis longtemps en état de démence et avait été enfermé par mesure administrative, en 1857, dans l'établissement de M. le D^ Blanche, et déclaré plus tard interdit par jugement du tribunal civil de Langres (1851).

Depuis son enfance, M. C... avait toujours été très exalté. Dès 1836, il avait été atteint d'une maladie dont le principal caractère avait été de se croire toujours entouré d'ennemis et en butte à des complots tramés contre lui par sa famille. Une monomanie de haine et de rage contre son père et ses frères ne fit que s'accroître, et se manifesta dans tous les actes de sa vie, oblitérant complètement ses facultés mentales. Un testament, trouvé dans ses papiers, donna lieu à une intéressante consultation médicolégale du professeur Tardieu,qui conclue à l'aliénation mentale de M. H. C... Le testament fut déclaré nul.

Sous l'influence de l'ivresse, on voit fréquemment des individus se donner la mort. 11 ont ce qu'on appelle vulgairement « le vin triste ». 11 n'est pas rare de voir plusieurs individus, au sortir d'un repas arrosé de vins généreux, trouver l'existence triste, la vie maussade, et aller de compagnie se précipiter dans les flots. Ceux-là sont des aliénés passagers

obéissant fatalement à leurs idées délirantes, car les fumées de Tivresse dissipées, ces malheureux non seulement ne voudraient plus se tuer, mais manifestent énergiquement leur amour pour l'existence, quelque triste qu'elle puisse être. Telle est presque toujours l'opinion exprimée par ceux qu'on a été assez heureux pour arracher à la mort. Sous l'empire du vin, on a vu se perpétrer des suicides qui sortent pour ainsi dire de l'ordinaire. Tels sont les cas suivants :

Le 4 juillet 1887, on arrêtait pour ivresse et l'on conduisait au poste de police, la fille B...; une fois là, elle fut prise d'une attaque de nerfs, vraie ou simulée, cette crise mit les hommes du poste en émoi. Lorsqu'elle fut calmée, elle demanda au brigadier l'autorisation d'aller aux cabinets d'aisances, ce qui lui fut accordé. Une fois là, elle barricada la porte avec un manche à balai et, dans le but de s'asphyxier, elle se fourra la tête dans la cuvette des latrines. Les gardiens, ne la voyant pas sortir, voulurent ouvrir la porte et, s'apercevant qu'elle était maintenue à l'intérieur, ils l'enfoncèrent. La fille B..., fut trouvée dans la singulière position où elle s'était mise, allreusement congestionnée, à demi asphyxiée. Des soins énergiques l'ont rappelée à elle, et a été ensuite étroitement gardée à vue.

— A Loison (Pas-de-Calais), une vieille femme de

soixante-dix ans s*est donnée la mort d'une façon étrange et épouvantable.

Adonnée à Tivrognerie, abandonnée de ses enfants, Julie D... a été trouvée étendue au pied de son lit, les vêtements ensanglantés. Une partie des intestins sortaient du ventre par une entaille de 5 à 9 centimètres, qu'elle s'était faite à coups de ciseaux. Elle expirait le lendemain matin, après une agonie épouvantable (2 avril 1881).

— B. . . était sonneur de cloches dans une église de Paris ; mais ses habitudes invétérées d'intempérance lui avaient fait perdre son emploi. Le malheureux tomba dans une noire mélancolie. Chaque fois que les cloches mises en mouvement par un autre sonnaient, il perdait la tête et répétait à qui voulait l'entendre, qu'il ne saurait supporter une aussi cruelle douleur.

Il y a deux jours, B... a été trouvé mort dans son logement. 11 avait placé sa table à manger au milieu de la chambre, entre la fenêtre et la porte, mais avant de s'étendre sur la table, il s'était lié les pieds avec une corde dont les extrémités étaient solidement fixées à l'espagnolette de la croisée. Autour du cou était également enroulée une autre corde dont les bouts étaient attachés au bouton de la porte. Ce double soin accompli, B... s'était couché sur la table, resserrant fortement les liens et renversant ensuite la table, il demeura suspendu dans l'espace par les pieds et le cou.

La mort avait dû être leate, car les traits du visage étaient horriblement contractés (août 187...)

Mais là où le suicide paraît étrange, incompréhensible, c*est lorsqu'il est impulsif. 11 ne s'agit pas de savoir ici si tels ou tels qui se sont tués avaient ou non des raisons plus ou moins légitimes de le faire; il s'agit de savoir si, au moment où l'acte a été accompli, l'individu jouissait encore de sa pleine liberté morale, de son libre arbitre, c'est à-dire s'il étail encore et toujours maître d'exécuter comme de n'exécuter pas l'acte qui avait fait antérieurement l'objet de ses réflexions. Ne prenons pas le change : ce ne sont pas les motifs de l'acte qui sont en cause, c'est l'acte lui-même ou plutôt l'impulsion immédiate qui l'a déterminé ; et dès lors il s'agit de savoir si cette impulsion n'a pas pris sa source dans de telles conditions psychiques qu'elle fût irrésistible.

Or, quand on a devant les yeux les conditions physiques et morales, bien plus nombreuses qu'on ne croit généralement, dans lesquelles les impulsions de ce genre peuvent se développer, quand on réfléchit à l'extrême facilité avec laquelle se produit ce grand désordre, ce grand bouleversement des facul^tés mentales, rapide et instantané comme la pensée, qui est l'origine de toute lésion partielle de ces mêmes facultés, à cette fatidique prédisposition de certains individus qui ont, pour ainsi dire, tous les

pores de l'esprit ouverts à la folie, on ne s'aurait s'empêcher d'admettre ou du moins de soupçonner fortement la présence d'une lésion intellectuelle, dans les cas même où celle lésion ne se révèle par aucun symptôme extérieur bien tranché. Les conditions morales dans lesquelles naît et grandit l'idée du suicide sont, pour une foule d'individus, une cause médiate de folie ; les chagrins, la prostration morale qui suit les grandes catastrophes, le désespoir et par dessus tout l'ennui, ce tœdium vitœ qu'engendrent si souvent les trop grandes déperditions de puissance nerveuse, l'épuisement de la sensibilité, etc., etc., n'ont pas un rôle moins important dans l'acte impulsif. Il est de fait qu'un individu aura pu, pendant plus ou moins de temps, conserver en luimême l'idée du suicide, y réfléchir, mûrir son projet, en peser le pour et le contre, sans que ses facultés morales aient reçu la moindre atteinte ; et ce n'est qu'au moment même ou peu d'instants avant d'accomplir son projet que le mal ce sera déclaré, l'aura arraché violemment et brusquement à son libre arbitre.

11 est vraiment étrange de voir avec quelle déplorable facilité ridée du suicide surgit dans le cerveau de certains aliénés et même chez des personnes jusque là exemptes de tout désordre mental. Dans ces cas extraordinaires, l'idée du suicide paraît constituer à elle seule toute la maladie. Elle est, ou tout

au moins paraît être le résultat d'une véritable génération spontanée ; on ne saurait découvrir son origine, le pourquoi de son existence de son apparition instantanée. Le malade se sent tout à coup envahi de l'idée de se tuer, et sans transition passe à l'exécution du projet.

Une femme venait de sortir du Palais de Justice. Passant sur le pont au Change, elle escalada tout à coup le parapet et chercha à se précipiter dans la Seine (Annales médico-psychologiques, tome VII.)

— Un individu qui était fort tranquille à table avec ses amis, tire à l'improviste son couteau, en frappe l'un d'eux, puis montant rapidement l'escalier se brûle la cervelle. Cette action resta inexplicable pour ceux qui le connaissaient (Brierre de Boismont.

Parfois, une cause occasionnelle quelconque détermine brusquement le suicide.

Une femme rencontre son mari au bras d'une dame sur laquelle on avait éveillé ses soupçons. Elle rentre aussitôt chez elle, s'enferme dans sa chambre. Le mari qui l'avait aperçue s'empresse d'accourir, il frappe à la porte ; ne recevant pas de réponse, il l'enfonce ; l'infortunée rendait le dernier soupir. (Brierre de Boismont).

Le D^ Dubrisay a rapporté le fait suivant que nous transcrivons in extenso, à cause des particularités remarquables qu'il a présenté.

Un homme se disputait le 8 avril avec sa femme, au sujet de l'argent du loyer qu'il ne pouvait lui fournir. Accablé d'injures par elle, il voulut en finir avec la vie. Prenaut un petit poignard long de 10 centimètres, il le plaça verticalement sur le sommet de la tête et à l'aide d'un marteau il l'enfonça jusqu'à la garde. Cela fait, il n'en fut pas plus avancé. Non seulement il ne lui était pas venu d'argent, mais il n'en avait pas fini avec l'existence et il ne sentait rien. 11 avait toute son intelligence et l'usage de ses sens et de ses mouvements. Très embarrassé d'avoir si mal placé son poignard, il dut faire appeler le médecin qui essaya d'arracher ce couteau de la boîte du crâne, mais tous ses efforts furent infructueux.

On appela M. Dubrisay ; nos deux confrères ensemble ne furent pas plus heureux. Ils soulevaient le malade en tirant sur le manche du poignard, mais l'arme solidement fixée dans les parois du crâne ne bougeait pas. On conduisit le malade dans un atelier du voisinage pour avoir des moyens de traction suffisamment énergiques. Placé entre deux portants ayant dans leur intervalle une forte pince de fer mise en mouvement par une force mécanique, assis par terre et bien maintenu, la lame du poignard fut sai-

sie, tirée sans secousse et arrachée, enlevant un peu le malade qui retomba sur le sol. 11 se leva aussitôt, se mit à marcher, à causer et reconduisit M. Dubrisay à sa voiture en lui disant « merci ». La lame de l'instrument était un peu courbée vers la pointe. On voyait qu'elle s'était heurtée à un corps dur qui est la fosse occipitale. Craignant de voir apparaître des accidents de méningite, le malade fut conduit à Saint- Louis, dans le service du D' Péan ; mais il en sortit au bout de huit jours, sans qu'ils se soit développé d'accidents inflammatoires ou paralytiques,

Comme procédé de suicide, celui-là est curieux et on peut le publier sans crainte de produire une épidémie d'imitation.

Comme blessure de l'encéphale, il est plus curieux encore. D'après ce que nous avons pu voir, les 10 centimètres de lame ont pénétré près du bord postérieur des pariétaux, vers la ligne médiane. En supposant que la lame ait passé entre les deux hémisphères sans les léser, elle a dû arriver sur la tente du cervelet, en arrière de la protubérance, traverser à côté du bulbe les pédoncules cérébelleux et le cervelet, pour venir se courber sur la fosse occipitale, en arrière du trou de ce nom. Il est difficile d'admettre qu'elle ait intéressé le bulbe. Dans le chemin que nous supposons qu'elle a parcouru, il est déjà bien assez extraordinaire qu^elle n'ait occasionné aucun désordre du mouvement ou des sens. A quoi servent

les parties du cerveau tranchées par Tinstrument ? C'est ce qu'on peut demander aux localisateurs .

Le Médical Times, a rapporté un fait non moins étrange :

Le 23 décembre, à dix heures du soir, un homme dans la force de Tâge, mais dont Taspect dénotait la misère, entra dans VArmis Grantbam, Dyer street, Leeds, et ayant demandé une pipe il s'assit, d'un air sombre, auprès du feu ; deux ou trois personnes étaient assises dans la même pièce, mais l'étranger n'entendait pas un mot de leur conversation, Après être resté ainsi dix minutes, cet homme miiun poker, tige de fer à remuer le charbon de terre dans le feUj et lorsqu'il fut chauffé jusqu'au rouge, il le prit, le frappa contre le plancher pour en faire tomber la cendre ou les parties charbonneuses adhérentes. Alors, avec un grand calme, il enfonça le bout du poker dans sa gorge. Les personnes présentes à cette scène se jetèrent sur lui, et ayant retiré le poker de son gosier, elles lui baignèrent la bouche avec de l'eau fraîche. Cet homme avait qu4tté récemment le bureau de mendicité où on avait pour lui toutes sortes de soins. Lorsqu'on lui demanda pour quelle raison il avait attenté à ses jours il répondit que c'était un acte de folie et qu'il ne savait pas luimême ce qu'il faisait. Sa langue, sa gorge et sa lèvre

inférieure étaient profondément brûlées, il succomba des suites de sa brûlure le vendredi 18 janvier.

Du fait précédent, on peut rapprocher le suicide du contre-amiral L.-H. W.., à Falmouth.

11 était assis avec sa femme dans son salon, lorsqu'il saisit tout à coup le tisonnier tout rouge et se renfonça à plusieurs reprises dans le ventre : l'amiral succomba le lendemain à ses blessures. On assure qu'il avait été profondément affecté de ne pas recevoir un héritage qu'il attendait, il était âgé de soixante-douze ans (Londres, 21 janvier 1883).

11 est un certain nombre de suicides dont le motif est absolument inconnu. Ils sont remarquables par leur étrangeté et dénotent une volonté inébranlable de s'ôter la vie. Tels sont les faits suivants :

Un individu était tranquillement assis sur un banc du boulevard Barbes, fumant sa pipe : tout à coup, sans que rien ne put faire prévoir son action, il avala sa pipe en terre qu'il venait de rebourrer (août 1887).

— A. M.., nettoyeur à la gare de Dôle, vient de se suicider dans des circonstances terribles. Il a avalé du pétrole mélangé d'une dissolution de phosphore provenant d'allumettes chimiques. M., souffrait hor-

riblement et trouvant la mort trop lente à venir, saisit une hache et s'en donna un coup sur la tête. L'agonie dura encore deux heures.

— Un sieur E..., de Salice (Corse), vient d'accomplir le plus horrible suicide qu'on puisse imaginer ; îl s'est jeté dans un four allumé pour la cuisson du pain. Aussitôt qu'on s'aperçut de son absence, sa femme se mit à sa recherche, et, en passant près du four, sentit une odeur nauséabonde. Elle s'empressa de l'ouvrir, mais elle s'évanouit en poussant un cri d'horreur et de désespoir. Elle venait de voir le corps de son mari carbonisé (décembre 1879).

— Un bûcheron travaillant à Vexploitation du bois dans la forêt de Fontainebleau, a mis fin à ses jours dans des circonstances terribles.

Après avoir préparé, au milieu delà loge, plusieurs bourrées de bois de pin, il y a mis le feu, et avant que le feu fut en pleine activité, le malheureux s'est pendu au-dessus du foyer à l'aide d'une courroie. Sous l'action de la chaleur, cette courroie s'est rompue et le bûcheron est tombé dans le feu où on l'a trouvé carbonisé (novembre 1880).

Il est des suicides exécutés dans de telles circonstances de similitude d'exécution qu'il paraît difficile de ne pas y voir la trace d'une véritable imitation, bien que plusieurs années se soient écoulées entre chacun d'eux.

Le 29 décembre 1887, pendant une représentation au théâtre principal de Carthagène, un spectateur, placé aux fauteuils, s*est suicidé en slntroduisant dans la bouche. une cartouche de dynamite enflammée. La tête sauta en mille morceaux, blessant, à la têle et aux mains, une demoiselle qui se trouvait près du suicidé. (A rapprocher du suicide de Tanarchiste Lingg).

— Le 7 juillet 1880, un individu habitant le village du Minerai, dépendant de la commune de Sancerre, s'est suicidé dans les circonstances les plus dramatiques.

Après avoir imbibé ses vêtements de pétrole, il se lia avec une corde à un cerisier voisin de son habitation, puis mit le feu à ses habits imprégnés du liquide inflammable. Les voisins, apercevant de la fumée, accoururent et cherchèrent à lui porter secours. Mais son état était tel, qu'il expira presque aussitôt.

— Au mois d'obtobre 1882, un suicide analogue avait lieu à Gagnes (Alpes-Maritimes). Un malheureux, n'ayant conservé que sa chemise et son pantalon, s'est abondamment imbibé de pétrole et y a mis le feu. Il est mort quelques heures plus tard, dans des souffrances horribles.

— Au mois de juin 1887, près de Presbaum, en Autriche, on découvrait un affreux suicide. Dans la matinée, une jeune femme, bien mise, se rendit

chez un épicier de cette ville, où elle acheta plusieurs litres de pétrole qu elle emporta dans la voiture qui la conduisait. Elle se rendit dans un bois non loin de la ville et là, renvoya la voiture.

Peu de temps après, des paysans, qui passaient dans le bois, eatendirent des cris déchirauts. lisse dirigèrent vers Tendroit d'où partaient ces cris et trouvèrent le corps de la jeune femme complètement calciné. Plusieurs bouteilles de pétrole se trouvaient vides à côté d'elle. Après avoir eaduit ses vêtements du liquide inflammable, la malheureuse jeune femme y avait mis le feu.

En terminant cette rapide étude, il nous reste à rappeler un fait bien connu des médecins, mais peu connu ou inconnu du public, et qui, jusqu'à un certain point, donne la clef de ces suicides atroces, barbares. Nous voulons parler de l'insensibilité, souvent complète à toute douleur, que Ton trouve chez un grand nombre, sinon chez tous les aliénés névropathes.

Cette anesthésie a été signalée par tous les autres. L'idée morbide, qu'elle s'applique au suicide comme à tout autre acte pathologique, jouit parfois d'une énergie telle, qu'elle fait taire, pour ainsi dire, toute sensibilité périphérique, exactement comme une douleur plus forte empêche une moins forte d'être perçue, suivant l'aphorisme si connu : « Duobus

doloribus simul obortis, vehementior obscurat alterum, » Mais Tinsensibilité de ces malades diminue et disparaît avec Taliénation. Ainsi, dans ces intervalles lucides, Mathieu Lovât, dont nous avons donné Tobservation, souffrait cruellement de ses plaies qui redevenaient insensibles quand Taliénation reparaissait. Des cas analogues ont été cités par Guislain, Esquirol, Moreau (de Tours), Brierre de Boismont, etc. Cependant il est des suicides chez qui on n'observe pas cette insensibilité ; un grand nombre de cette catégorie, instruits par des tentatives précédentes, recherchent avec le plus grand soin, les moyens qui procurent une mort douce, exempte de douleur, et si quelques-uns affrontent courageusement les souffrances qui doivent les délivrer de la vie, c'est bien plutôt par un véritable mépris de la douleur que par suite d'une insensibilité réelle.

Voici de curieux exemples de cette anesthésie (1) :

X..., atteint de mélancolie, sans troubles intellectuels bien marqués, est envoyé à Bicêtre à la suite d'une tentative de suicide : il portait au cou une plaie demi-circulaire, d'environ 8 à 10 centimètres de longueur, en voie de guérison. X..., un mois avant son entrée à Bicêtre, se sentant surveillé, s'é-

(1) P. Moreau (de Tours). Thèse citée. «

tait enfermé dans ^ chambre, avait brisé une assiette de porcelaine dans laquelle on lui avait servi à déjeuner et qui avait été oubliée, et tenant un morceau de chaque main, il essaya de s'ouvrir la gorge.

Il employa, dit-il, plus d'un quart d'heure à cette horrible besogne, et ne s'arrêta que lorsque la trachée fut ouverte.

(( — Vous avez dû éprouver de terribles souffrances, il vous a fallu bien du courage ?

« — Pas le moins du monde, répondait X... du ton le plus naturel, je n'ai pas souffert du tout. J'éprouvais môme une sorte de plaisir à me scier la peau, j'avoue cependant que cela m'a fait bien mal après et je ne recommencerais pas maintenant. »

— E... donnait depuis trois mois des signes d'aliénation. Il fit une tentative de suicide et se jeta dans un puits, d'où il fut retiré immédiatement.

La veille de la Toussaint, E..., profitant de l'absence de sa femme, s'assied près de la cheminée, pose sa jambe et son bras gauche sur la pierre de l'âtre, puis armant sa main droite d'un serpot, se frappe à coups redoublés. Quand la femme E. .. rentra, son mari baignait dans le sang, la main gauche pendait à moitié séparée de l'avant-bras, les os de la jambe gauche coupés, hachés, lacéraient par leurs fragments irréguliers une plaie profonde. Comme on s'apitoyait autour de lui sur les atroces douleurs

qu'il avait dû endurer : « Je n'ai pas souffert, répondit*-il... ))

Cette anesthésie a été également constatée chez l'enfant dans des circonstances non moins pénibles.

Un sieur C..., ouvrier teinturier à Suresne, avait retiré de chez sa grand' mère, il y a quatre ans, sa petite fille Louise, alors âgée de cinq ans, et il la garda chez lui en compagnie de son autre fille, âgée de huit ans. Bientôt on s'aperçut (fue la petite Louise nourrissait un profond chagrin, dont rien ne pouvait la distraire et on l'entendit môme, à plusieurs reprises, manifester le désir de mourir. Hier, ses plarents ayant eu à sortir, Louise après leur départ, s'attacha une corde au cou et tentja de s'étrangler.

N'ayant pu y réussir, cette malheureuse enfant monta alors sur un fourneau, s'empara d'une chandelle, l'alluma et mit le feu à sa robe en plusieurs endroits, puis sans pousser un seul cri, elle éleva les bras et attendit résolument que le feu dévorât ses chairs.

Déjà un tourbillon de flammes enveloppait le corps de cette insensée, quand du dehors, les voisins, apercevant une lueur sinistre, accoururent, brisèrent les portes et pénétrèrent dans la pièce où la jeune Louise accomplissait son acte de démence. Se

jetant rapidement sur elle, ils lui arrachèrent lambeau par lambeau les derniers vestiges de ses vêtements et parvinrent ainsi à éteindre le feu qui la dévorait.

Averti de cet événement, le commissaire de police de Puteaux se rendit sur les lieux et y trouva le D' Rolland, qui, après avoir donné les premiers soins à la blessée, jugeant qu'elle ne survivrait pas à ses nombreuses blessures, donnait l*ordre de la conduire à Thôpitai Beaujon. Comme malgré la gravité de son état, Louise n'avait pas perdu connaissance, le magistrat Tinterrogea. L'enfant répondit avec le plus grand sang-froid qu'elle s'était brûlée volontairement, pour se donner la mort. Elle aimait bien ses parents, disait-elle, mais elle voulait mourir sans dire le motif de sa résolution. Le père de cette enfant l'a portée lui-même à Beaujon, et pendant tout le temps qu'a duré le trajet, elle a montré un calme qui ne s'est pas démenti un seul instant. Ses souffrances devaient être horribles, et cependant elle ne poussait aucune plainte. Elle causait même tranquillement avec son père. Une heure après son arrivée à l'hôpital, elle rendait le dernier soupir.

Tel est encore le cas remarquable rapporté par le D"* Madin, à l'Académie de médecine (2 novembre 1852).

42 SyiGIDES ET GRIMES ÉTRANGES

M. Ph..., âgé de trente-six ans, fut si vivement affecté de la mort d'une femme tendrement aimée, qu'il tomba dans une profonde mélancolie avec hallucinations de la vue et de Touïe. Cetétat de délire n'était qu intermittent et n'empêchait pas M. P... de remplir exactement et convenablement ses fonctions publiques.

Après un assez long intervalle de calme, il songea à se remarier. Les difficultés qu'il éprouva pour contracter de nouveaux liens ramenèrent son délire ; les hallucinations devinrent plus fréquentes et d'une nature plus inquiétante. M. Madin, appelé auprès de lui, le trouva en proie aux conceptions les plus étranges : entre autres choses, il croyait avoir reçu la mission de brûler les mauvais livres et les autres objets contraires aux bonnes mœurs. Cette manie de brûler faisant des progrès, M. Ph... faillit plusieurs fois ÎQcendier sa maison avec des torches enflammées. Le délire n'était pas contiau et offrait des intermittences, pendant lesquelles M. Ph... était le premier à rire de ses extravagances.

Le 18 janvier 1836, à deux heures du matin, M. Madin fut appelé auprès de M. Ph..., qui s'était volontairement livré aux flammes en expiation des fautes qu'il se reprochait. A cet effet, il avait dressé un bûcher dans la cheminée de la cuisine et s'était placé dessus après y avoir mis le feu. La fumée résultant de la combustion avait fait connaître aux

domestiques ce tragique événement ; une énorme quantité de graisse mêlée à du sang s'était écoulée jusqu'à 2 mètres du foyer.

M. Madin fut surpris de trouver le malade calme €t presque souriant, au milieu d'une horrible fumée qui lui permettait à peine de respirer. M. Ph... se réjouissait à haute voix d'aller retrouver sa femme, après avoir expié, disait-il, ses forfaits sur un bûcher attisé par ses propres mains, d'après l'ordre de Dieu. Le malade avait les jambes, les cuisses et les fesses entièrement brûlées, les os blanchis et calcinés, les organes génitaux carbonisés et les mains réduites à i'étatde moignons noirâtres et informes. Le reste du corps était intact.

M. Ph... succomba à une hémorragie d'une des artères poplitées, corrodées par le feu.

Ces suicides, que nous venons de rapporter, exécutés dans des conditions les plus diverses, à l'aide de moyens plus atroces les uns que les autres, laissent un vaste champ à l'interprétation qu'oji voudra leur donner. Que leurs auteurs aient agi, les uns en pleine connaissance de cause, que les autres aient obéi à une idée fixe, que plusieurs aient succombé à une impulsion subite, soit : le fait n'est pas niable. Mais comment expliquer le choix des moyens employés? Comment, pouvant atteindre le but qu'ils poursuivaient d'une manière plus simple, plus fa-

cile, moins douloureuse, ont-ils choisi un genre de mort inusité, le plus souvent horrible ? Ici nous nous arrêtons : ne cherchons pas une explication scientifique, ne recourons pas non plus à des hypothèses toujours attaquables, et bornons-nous simplement à dire qu'il en est des suicides comme des hommes. Les uns, raisonnables dans leurs allures, vont droit au but qu'ils se sont assigné, sans bruit, sans éclat. Ceux-là sortent de la vie, calmes, posés, sans tapage. Les autres, bizarres, excentriques, ne vivent qu'au milieu du fracas, dans une excitation perpétuelle et éprouvant une sorte d'entraînement invincible, véritablement maladif, cherchant sans cesse à attirer l'attention sur leur personne. Ceux-là ont besoin d'occuper le public, même après leur mort, et alors souvent ces suicides étranges que nous .avons signalés.

Sauf les cas que nous avons cités de ces gens absolument sains d'esprit qui se tuent avec ce qu'ils peuvent, avec les seuls moyens dont ils disposent, et qui, en toute autre circonstance, n'auraient pas attenté à leur vie, on peut légitimement, en l'absence de tout renseignement sur les antécédents, être enclin à traiter d'aliénés, ou tout au moins de candidats à la folie, tous ces gens qui ont recours aux modes de suicide dont nous avons rapporté les exemples et qui défraient la curiosité publique en la stupéfiant.

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