GRIMES
Les crimes commis par les aliénés sont fréquents, «t il ne se passe pour ainsi dire pas de jours que l'attention publique en soit mise en émoi par le récit d'actes épouvantables perpétrés par ces malheureux. Pour ceux-là cependant, Tétat mental ne fait aucun doute. Leur acte est la conséquence logique de leur délire.
Une observation psychologique attentive nous permet de juger, par analogie de l'état mental, d'autres individus dont nous retraçons ici l'histoire et dont les criminelles tentatives, exécutées avec une apparence de raison, font frémir d'horreur. A juger des faits des uns par les faits des autres, nous sommes portés à conclure que les premiers sont aussi aliénés que les seconds. Il est bien entendu que nous nous plaçons sur le terrain exclusivement théorique et scientifique et que, sauf le cas d'aliénation nettement reconnu, nous n'avons nulle intention d'innocenter les auteurs de ces crimes atroces qui épouvantent à juste titre le monde civilisé.
La Société a le droit et le devoir de se garder
de ces êtres dangereux et redoutables au môme titre qu'elle se garde des bêtes nuisibles et si, en théorie, ces individus qui font Tobjet de cette étude, sont privés de tout ou partie de leur raison^ en pratique, au point de vue social, nous leur refusons tout sentiment de pitié. Autant les aliénés irrespousables de leurs actes doivent être l'objet des soins les plus éclairés et méritent notre compassion, autant les autres doivent être l'objet des justes rigueurs de nos lois. Au médecin expert, la tâche difficile et délicate de discerner là où commence la responsabilité 1 A lui de faire partager sa conviction aux magistrats.
Depuis que la liberté de la presse et le besoin sans cesse croissant d'attirer l'attention du public nous a doté de ces innombrables journaux illustrés qui s'étalent à la devanture de tous les kiosques, les regards sont souvent frappés par des dessins de scènes de meurtres et de sauvageries véritablement extraordinaires.
Tout en faisant la part de l'imagination plus ou moins vive du dessinateifr, ces dessins ne reposent pas moins sur un fond de vérité.
En lisant le récit de ces crimes, on reste stupéfait
SUICIDES Et GRIMES ÉTRANGES 49
<le voir racharnement, Tétrangeté barbare qui ont présidé à leur exécution.
Si, poussant plus loin nos investigations, nous recherchons dans les recueils spéciaux de médecine, nous voyons reproduits, sous forme d'expertise médico-légale, ces crimes véritablement étranges qui ne peuvent être et ne sont commis que par des désiquilibrés, des dégénérés, des aliénés.
Dans un précédent travail (1), nous avons recherché à quel mobile pouvaient obéir ces infortunés qui, voulant s'ôter la vie, recouraient à des moyens bizarres. Nous avons vu que si les uns étaient sains d'esprit, le plus grand nombre se trouvaient en puissance d'un état mental nettement défini, obéissant à une impulsion maladive.
Procédant par analogie, nous étudierons aujourd'hui les Crimes étranges, et, disons-le de suite, nous verrons que si quelques uns exécutent froidement les crimes les plus épouvantables, avec un acharnement dont on a peine à se faire idée, la majorité obéit à des convictions délirantes et agit sous l'empire d'une véritable aliénation. Mais, même dans le premier cas, malgré une apparence de raison, si Ton recherche, si l'on fouille les antécédents, nous retrouvons toujours une tare pathologique manifeste qui nous donne l'explication de la féro-
(i) Suicides étranges. Ann. méd, psych. Novembre 1890.
cité avec laquelle ces individus accomplissent leur crime.
Il ne faut pas dire en effet que, parce qu'un criminel ne rentre pas dans le cadre nosologique des psychopathies, il doive être considéré comme jouissant de la plénitude de son lilye arbitre. Comme le fait justement remarquer le D' Jacoby (1), Tabsence de maladie psychique n'implique pas tou jours et nécessairement la responsabilité complète. Il existe des cas d'irresponsabilité physiologique que, dans l'intérêt de la science et de la vérité, il faut distinguer de l'irresponsabilité pathologique. Mais il faut bien reconnaître que la part de Taliénation mentale dans l'étiologie et la perpétration du crime existe.
Les faits que nous relatons dans ce travail n'appartiennent pas en propre à notre siècle. Que l'on veuille bien jeter un coup d'œil dans l'histoire, «t l'on verra qu'il n'y a qu'à fouiller les annales des peuples pour trouver de nombreux exemples de férocité.
Sans remonter aux temps héroïques, il suffit de mentionner dans l'histoire romaine les noms de Caligula, Caracalla; Néron, Commode.... L'histoire moderne n'est ni moins riche ni moins fertile en
(1) Jacoby. Etvde sur la sélection dans ses rapports avec l'hérédité chez l'homme. J. ti. Baillière et fils, édit, Paris 1881.
hommes dominés par le penchant homicide: On n'a qu'à fouiller dans la famille des Tudor, des Valois, des Médicis, des Romanofî, pour y trouver des types qui font presque pâlir ceux des Atrides et des César. Que dire encore de Henri Vlil qui, de sang-froid, ordonne indifféremment en Angleterre le massacre des catholiques et des protestants et qui fit monter plusieurs de ses femmes sur l'échaiaud, ouvrir le ventre à la troisième.., de Louis XI, de Charles IX, de Henri III..., etc. ?
De nos jours, dans les luttes entreprises au nom de la civilisation, n'avons-nous pas assisté à des massacres odieux, à des tortures sans nom, pendant les guerres des Indes, de Chine, du Tonkin... ? Hier encore qui n'a été terrifié par la lecture de ces simples lignes : « Le roi de Dahomey a recommencé ses grands massacres ».
Il y a environ une vingtaine d'années, un médecin de notre marine nationale, le D"* Bépin, assista à ces (( réjouissances ». Le récit qu'il fit de ce voyage parut d'une extravagance épouvantable, quelque chose comme le rêve sanglant d'un malade à ceux qui ne peuvent s'imaginer jusqu'où va, dans une cervelle affolée et barbare, le vertige de la toute puissance.
Tous les ans, lorsque les tributaires viennent apporter les revenus de Sa Majesté, le souverain leur donne une fête. Il distribue généreusement
Teau-de-vie et les trésors qu'il a reçus, à ses soldats et à ses sujets, et lorsqu'ils sont ivres, lorsque la ville entière trépide en danses sans nom, écume et se noie dans l'orgie, le souverain se charge d'ajouter à l'alcool du sang. Il fait décapiter par centaines des esclaves, hommes et femmes, 11 fait jeter péleméle en bas des hautes murailles de son palais, des êtres humains et des crocodiles empaquetés dans des paniers. Une fièvre rouge s'empare de ce peuple féroce. Les gongs, pareils à un glas sinistre, appellent au massacre cette population qui se rue, comme son roi, à l'éventrement des êtres. Devant le palais du roi, les têtes fraîchement coupées sont précisément rangées et chaque jour renouvelées. Rien de plus épouvantable que ces orgies de chair humaine et ce dépècement de corps sanglants. Et ces fêtes ont un nom ! Lorsque 100 ou 200 victimes sont égorgées, c'est la Coutume, la Coutume, rien de plus. Lorsque 2,000 cadavres ornent les rues de la Capitale, c'est la Grande Coutume.
Aujourd'hui le sanguinaire monarque est réduit à l'impuissance. Mais qui peut dire combien de roitelets barbares commettent des atrocités du même genre qu'il ne nous est pas donné de connaître ? Pour eux, la vie humaine ne compte pas. Un homme est moins qu'un animal ; il est vrai de dire, et c'est là leur excuse, ce sont des sauvages. Mais, nous qui nous prétendons civilisés, ne sommes-nous pas aussi
barbares qu'eux dans certains moments ? La nature bestiale ne reprend-elle pas ses droits quand elle est en présence de certains actes, de certains faits. Ne perd-elle pas tout sentiment de sa dignité et n'estelle pas entraînée fatalement à répondre à œil pour œil, dent pour dent ? On ne saurait en douter. Mais encore ici, on peut admettre une excuse, autant qu'il puisse y avoir une excuse dans d'aussi terribles circonstances, il y a l'entraînement des uns par les autres, Tesprit bien compréhensible mais non excusable, cependant, de la vengeance, de la cupidité, de l'ambition.
Nous avons vu cet esprit dans nos troubles populaires. C'est là un point sur lequel nous ne nous appesantirons point. Le but de ce travail n est pas de refaire, après tant d'autres, la monographie du i( Meurtre dans l'histoire (1) ». Nous ne voulons qu'étudier ces crimes étranges commis soit par des individus isolés, soit par deux ou trois personnes réunies.
En présence de ces crimes atrocres qui terrifient les populations, l'antiquité ne voyait là qu'un châti-
(1) Voir surtout l'excellent travail du D' Paul Aubry. La contagion du meurtre^ 2* Edit. F. Alcan, édit., Paris 1894.
ment des dieux. L'explication était bien simple : un homme avait-il commis une faute : les dieux, les mauvais génies s'emparaient de son esprit et lui faisaient commettre les actions les plus épouvantables. Au moyen âge, à cette époque de superstition, les dieux n'existaient plus, mais Satan exerçait un empire incontesté. La science a fait justice de ces billevesées. Nous savons aujourd'hui à quelles causes premières il faut rattacher ces caractères féroces.
Nous connaissons les lois fatales auxquelles ils obéissent et qu'on peut rapporter à deux chefs prin * cipaux :
Dégénérescence, Contagion.
Que faut-il entendre par ces deux termes ?
Ici nous entrons dans le domaine pur delà psychologie.
Avant Prosper Lucas, dit le docteur Gullerre (1), le rôle de l'hérédité en psychologie était presque entièrement méconnu, et ce maître a été pour l'étude de cette grande loi biologique un véritable initiateur.
Tout d'abord les aliénistes, et en particulier Moreau, de Tours, étudièrent l'hérédité morbide dans ses rapports avec les diverses formes de l'aliénation mentale. Puis vint Morel qui, le premier, s'efforça
(1) Traité pratique des maladies mentales. — J.-B. Bailliëre et ÛIs, Paris 1890, p. 275.
d'isoler un type spécial de folie héréditaire, et si l'obscurité et le vague de ses aperçus a été un obstacle à la diffusion de sa théorie, il n en a pas moins ouvert une voie nouvelle en étudiant les transformations de rhérédité psychopathique et en montrant à quels signes physiques, intellectuels et moraux on pouvait la reconnaître. De nos jours, J. Falret et Magnan reprenant l'idée de Morel, l'élucidant et la développant, ont affirmé l'existence d'une folie héréditaire à signes caractéristiques, et en ont décrit les symptômes.
M. Gullerre, et nous partageons complètement sa manière de voir, au terme de « folie des dégénérés » donné par Morel, préfère celui de « folie des héréditaires » parce que d'abord il est consacré par l'usage ensuite parce que l'expression de folie des dégénérés est elle-même passible d'objections sérieuses.
Comme en clinique, il n'existe pas de limites tran chées, bon nombre de simples déséquilibrés, qui appartiennent bien cependant à la catégorie des héréditaires, ne présentent pas les signes positifs de la dégénérescence. Ce sont, si l'on veut, des dégénérants ce ne sont pas encore des dégénérés, et l'expression de dégénérés supérieurs^ qu'on a aussi employée pour les désigner, présente quelque chose de contradictoire dans les termes. Enfin, on peut être manifestement un dégénéré sans présenter les symptômes de la folie héréditaire ; d'autre
part, on trouve môme parmi les maniaques et les mélancoliques typiques quelques individus qui présentent les signes de la dégénérescence la plus accentuée. En un mot, les dégénérés sont des individus qui ont subi Faction fatale de rhérédité qui souvent, sans présenter de caractères typiques d'aliénation, ne jouissent pas d'un état d'esprit absolument sain. Il leur manque quelque chose : il y a des lacunes dans l'exercice de leurs fonctions affectives, intellectuelles et morales, qui permet d'expliquer, jusqu'à un certain point, les actes auxquels ils se livrent. Un sain d'esprit, dans un mouvement de colère, sous l'empire d'une violente passion commet un crime. Son acte est véritablement impulsif, il frappe purement et simplement. Un héréditaire, dans les mêmes circonstances, commet bien aussi un acte impulsif, mais là où il diffère du précédent, c'est que la vue du sang réveille chez lui des appétits, féroces et il s'acharne sur sa victime, lui faisant subir les plus affreuses tortures, assouvissant sa rage même sur le cadavre. Pourquoi ? simplement parce que c'est un héréditaire en qui se sont accumulées, depuis plusieurs générations souvent, les effets des différentes manifestations psychiques morbides ou nerveuses à l'état latent chez lui jusquà ce jour. Les matières explosibles étaient accumulées, une étincelle a suffi pour y mettre le feu et déterminer une explosion d'autant plus terrible qu'elle était plus contenue.
Évidemment les causes occasionnelles n'ont ici qu'une influence relative ; mais elles sont plus ou moins efficaces selon les sujets auxquels elles s'adressent. Sans action appréciable sur la masse, elles produisent des effets visibles sur les prédisposés.
L'orage, selon l'expression de Legrand du Saulle, ne frappe que les têtes recommandées. Il faut, pour qu'elles agissent, un terrain spécial, une prédisposition qui est plus qu'une aptitude, c'est un état latent. L*état mental peut dormir au sein de l'organisnie et ce sommeil est parfois très long. Il faut pour qu'il se produise, une occasion propice. Or, cette occasion, c'est la cause occasionnelle. La cause occasionnelle ne crée rien. Elle se borne à dégager de son état latent la maladie préexistante.
C'est ainsi que la contagion agit comme cause occasionnelle ou déterminante, mais non comme cause productrice. Elle frappe les prédisposés, ménage les natures complètes et bien harmonisées. Comment faut- il entendre « Contagion du meurtre?»
« La contagion du meurtre est l'acte par lequel l'idée du meurtre s'impose ou se transmet à un individu le plus souvent prédisposé. »
Cette définition, que nous empruntons au remarquable travail du D' P. Aubry, qui a si bien étudié et mis en lumière la contagion du meurtre, nous donne bien l'idée du sens qu'il faut attacher à ce mot.
Sous le nom générique de contagionisme, il faut
entendre que depuis les plus élémentaires des affections névropatliiques jusqu'aux plus complexes, toutes sont susceptibles de se reproduire, de se propager d'un individu à un autre, en vertu d'une influence mystérieuse qui, dans un autre ordre de faits pathologiques, pourrait être assimilé à Tagent matériel connu ou inconnu de la contagion en général. Ce que Ton pourrait appeler la cause contagionniste est, dans tous les cas, identique à elle-même, quelque variables que soient les formes sous lesquelles elle se révèle, alors que nous apparaît dans les plus simples perversions, troubles de la motilité, de la sensibilité, des désordres beaucoup plus effrayants des plus hautes difficultés dont soit doué l'organisme humain.
Le délire homicide se distingue entre toutes les autres espèces de délire, par son influence contagieuse.
Esquirol et Georget ont les premiers attiré l'attention sur ce point de pathologie mentale. Il est vraiment étrange de voir avec quelle facilité l'idée du meurtre surgit dans les cerveaux de certains aliénés et même chez des personnes exemptes, jusque là, de toute espèce de désordre mental. Dans ces cas extraordinaires, l'idée homicide parait constituer à elle seule toute la maladie, elle est, ou tout au moins paraît être, le résultat d'une véritable génération spontanée ; on ne saurait découvrir son origine, le pouvoir de son existence, de son apparition brusque.
Le malade se sent tout à coup envahi par l'idée de tuer ; sa conscience se révolte, il essaie de lutter, elle devient plus pressante, il reconnaît son impuissance, il implore aide et protection contre lui-môme.
Remarquons que l'impulsion homicide naît principalement et d'abord, chez des individus dont l'état d'aliénation ne faisait aucun doute pour personne. On la rencontre encore chez des individus chez lesquels le délire ne s'est jamais montré, qui, au moment môme de l'acte, ne donnaient aucun signe de trouble mental. Pour les deux premières catégories on n'éprouve aucune hésitation à considérer l'acte meurtrier comme entaché de folie, d'irrésistibilité. 11 n'en est pas de même de la troisième catégorie. Nulle autre cause apparente que la cause contagionniste qui, à elle seule, crée la pensée du meurtre. Et cependant, les actes commis par ces individus, ont une telle analogie avec ceux des précédents, qu'on a peine à ne pas voir aussi en eux des aliénés.