COPIE
D’un EcRriIT pu PERE
CHAUMONOT Æ fon Confeffeur.
MY père fpirituel m’ayant ordonné de
mettre par écrit ce qui entretient mon âme dans mes oraifons et ce qui l'élève à Dieu , je vais tâcher de lui obéir , en marquant les chofes comme ma mémoire me les fournira , et fans y garder d’autre ordre.
Il y a plus de trente ans qu'ayant été touché de fes paroles du Sauveur : « Ego “ glorifico Patrem meum” &c. &c. « Je ‘“ glorifie mon Père, &c.” j'ai pris la réfolution de m’oppofer aux ennemis du fils de Dieu , comme aux payens , aux Juifs
aux hérétiques et de prendre pour un de mes principaux motifs d’honorer Jéfus Chrift , la gloire qu’il a procuré à Dieu fon père. De là me vint un ardent défir d’adorer profondément le Sauveur dans le
très Saint Sacrement , parce que c’eft là où il continue de glorifier par une plus grande humiliation fon Père et le mien.
Dans le défir que j'ai, foit de lui témoigner combien je le juge digne d’être honoré dans la Sainte Hoftie , foit de réparer les irrévérences que J'ai commifes autrefois à l'églife , j'ai fouvent léché le marche-pieds des autels et en y faifant avec ma langue des croix fur la pouffière et même fur des crachats , je difois mentalement : “Et ‘ inimici ejus terram lingent.”
Quand étant à l’autel je fais l’offrande de l’hoftie et que je récitr ces paroles “ Sufcipe Sancte Pater,” je reflens une grande joie d’avoir en mon Jéfus , que je vais immoler un immenfe tréfor de fatiffactions , pour expier tous mes péchés et pour rendre à mon Dieu par ce facrifice beaucoup plus de gloire que moi pécheur et tous les autres pécheurs ne lui en avons ravis. Aux paroles qui fuivent “ pro om- ‘ nibus circumftantibus” je me réjouis de pouvoir offrir à mon créateur les adorations et les hommages de fon propre fils pour fuppléer aux devoirs de reconnoiffance et de culte que toutes les créatures ou ne
peuvent ou ne veulent ou ne favent pas lui rendre. En prononçant ces mots , ‘“ ut mihi et illis proficiat ad falutem” je m'eftime heureux de ce qu’en réitérant au Père Eternel le facrifice du Sauveur je lui fournis une nouvelle occafion de reconnoitre les mérites et les travaux de fon Fils en la perfonne de fes frères adoptifs , qu’il veut fauver en leur faifant part de fa gloire et de fon bonheur pour l'amour de ce Fils—Fils , qui a tant aimé fon Père, qu’il s’eft non feulement immolé une fois pour lui, mais qu’il s’immole encore tous les jours une million de fois pour fa gloire.
Etant fur le point d'offrir l’hoftie qui eft fur la patène , je me fouviendrai qu’elle eft faite de plufeurs grains de blé qui tous enfemble ne compofent qu’un pain , ce qui me repréfente l’unité de l’églife , tous les fidèles ne faifant qu’une famille et comme un corps dont toutes les parties font unies par les liens d’une même foi, &c. Cette réflexion faite je puis encore confidérer que l’hoftie que je dois offrir à Dieu , eft mife à la place de tous les chrétiens qui ont été , qui font et qui feront.
Dans cette vue que j'ai de joie à préfenter
| À F di:
Ft À !
(? Hi (NX
Re
e A MBA A
SRE PRE a
au Seigneur tous les hommes. O que vous êtes digne d’amour et de louanges, Divin Sauveur ! de facrifier ainfi votre corps , votre fang et vos grandeurs pour acquérir à votre Père tant de prédeftinés , que vous lui offrez avec vous-mêmes fur nos autels une infinité de fois tous les jours. Votre zèle pour l’amour de Dieu ne fe contente pas de lui offrir dans le Ciel en qualité de fes fidèles vaffaux et de vrais adorateurs de fes infinies perfections. Que n’ai-je en mon pouvoir tous les cœurs de la terre !
Je les obligerai d'employer tout l’amour et tous le refpect dont ils font capables , à vous congratuler des conquêtes que vous avez faites fur tant d’âmes que vous rendez tributaires à votre Père , pour augmenter fon royaume. “ Magnificate Do- “ minum meum” Glorifiez le Seigneur avec moi ! leur dites vous à tous momens, O qu’elles ont de joie de s’unir à vous pour s'acquitter d’un fi jufte devoir !
En prononçant les paroles de la Confécration , outre l'intention que j'ai de changer la fubftance du pain et du vin en la fubftance du corps et du fang de Jéfus Chrift je fouhaite du meilleur du cœur de
tranfformer
05 ee PM. 1m M.
tranfformer en autant de Jéfus et de Dieu même tous les fidèles avec moi , qui fommes myftiquement repréfentés par l’hoftie.
O que les prêtres n’opèrent-ils auffi efficacement fur le corps myftique ou moral du Sauveur , qu’ils opèrent fur le pain et fur le vin qui en font les figures. Quel plaifir leur ferait-ce , en proférant les paroles facramentales , de ne produire pas feulement Jéfus Chrift fur nos autels mais de produire encore dans tout le monde une infinité d’enfans fpirituels à ce Dieu d’amour ! Ils le rendroient d’autant plus grand Roi , qu’ils lui donneroient plus de fujets ou plutôt plus de Rois pour fujets et même de rois divinifés par la participation de fon corps et de fon Efprit Dieu. Ah ! que je ferois ravi en voyant cet heureux changement , de dire à ces âmes d'élite : “ Ego “ dixi: Dei eftis et filii Excelfi omnes.” J'avouerai ici que le cinq de Juin en 1687 je fus tout extraordinairement épris d’un très ardent défir d’aimer de mon mieux le Sauveur , parce qu’il me fournit dans le faint facrement de quoi réparer tout l’honneur que j’ai manqué de rendre à mon Dieu. Durant ce grand fentiment G
STRESS TS CRE et ere SL US =
je ne pouvois affez répéter ces paroles , “ Sufcipe , Sanéte Pater , hanc immacula- “tam hoftiam” , tant j'avois de joie à les dire et à les redire. Après un long efpace de tems me trouvant de plus en plus embrafé d'amour pour un fi grand bienfait, je fentois d’'incroyables empreflemens de voir au plutôt mon cher Rédempteur pour l'en remercier, Dans ces défirs je m’adreflois à la Bienheureufe Vierge et je ne puis dire combien de fois je lui répétai cette prière de l’Eglife : “ Ea ergo advocata noftra.”
Si j’étois fils d’un grand monarque qui m’aima plus qu’un bon père n'aime fes enfans et que par mes défordres j’eufle été caufe que ce bon pè’ eut perdu fes biens , de quel regret devrc..-je être pénétré. Si enfuite il étoit rétabli dans tous fes droits par un autre fouverain , quel amour ne devrois-je pas avoir pour celui-ci ! et quelles conjouiflances ne devrois-je pas faire à celui-là ! En vérité la douleur que je devois avoir du tort que j’ai fait a mon Dieu devroit encore être plus grand que mon regret d’avoir ruiné ce monarque. De même aufli ma reconnoiffance envers celui qui l’auroit rétabli devoit être beaucoup
moindre que celle qui eft due à mon Sauveur lequel dans un million d’endroits , à toute heure et à tout moment honore infiniment plus fon père et le mien que moi et tous les pécheurs enfemble l’ont défhonoré.
Le même mois de juin de la même année j’ai eu une lumière , qui, en me découvrant les infinies amabilitésdemon Dieu, me découvrit ma totale impuiffance de l’aimer, de l’adorer , de le bénir , de le glorifier , autant que je l’eufle bien voulu et qu’il le mérite. Dans le défir que j’avois de la gloire de Dieu , je fouhoitois de pouvoir augmenter à l’infini le nombre des Anges et des Saints , pour le louer par leurs bouches et pour l’aimer par leurs cœurs. Afin d’obtenir l'effet de mon défir , O que ne disje pas à l’Efprit Saint en le conjurant de fan@ifier quantité de fidèles auxquels je me puifle joindre pour aimer et pour honorer mon Dieu ! Enfuite faifant réflexion , que j'ai dans le St. Sacrement encore plus que je n’en demandois puifque le Fils de Dieu fe facrifie pour fon Père dans une infinité d’églifes, je fus extrêmement confolé, de ce que m'uniffant à Jéfus j'ai de quoi G ij
rendre à mon Dieu tout l’honneur et tout l'amour qu’il mérite. Bien plus toutes les créatures ont le même moyen que moi dans le même myftère. ‘ O quam fuavis “eft, Domine, {piritus tuus quietefurien- ‘ tes reples bonis” : pauvres faméliques que nous fommes ! Aufli nous diftribuerons tout ce que vous nous avez mérité : et vous nous donnez part à tout ce que vous avez fait à la gloire de votre Père , afin que nous le lui offrions , comme un fruit produit de notre fond. O fi ce que St.
Paul a dit eft vrai , ainfi qu’il eft que qui s’unit à Dieu devient avec lui un même efprit , que ne me tiens-je toujours uni ou réellement ou du moins de penfée et d’amour aux tabernacles , aux autels et aux hofties , où repofe le parfait adorateur de . mon Dieu , afin que mon efprit toujours attaché au fien , nous louions conjointement et continuellement notre Divin Père.
Si un royaume étoit électif et que les éleéteurs ne pouvoient s’accorder , me donnaffent le pouvoir de mettre la couronne fur la tête de celui que j’en jugeroisle plus digne , O que j’aurois de joie d’élever
mon propre père à cet honneur , comme ayant en vérité ce mérite. Que les prêtres font donc heureux de pouvoir tous les jours mettre fur la tête de Dieu même leur très digne père , les couronnes de tous les vrais rois du monde , qui {ont les faints et de les lui mettre en lui repréfentant à la mefle tous les hommages qui lui font rendus fur la terre , &c. De plus , fi j'avois élevé mon père à la royauté je ferois mon poflible foit pour lui rendre fa cour très nombreufe et très floriflante , foit pour lui procurer les tributs de toutes les provinces de fon royaume. Voilà ce que le prêtre fait à l'égard de fon créateur , en lui offrant le faint facrifice , auquel il fait affifter tous les chœurs des Anges et tous les ordres des faints en. qualité de tributaires. O quelle gloire et qu’elle confolation pour Dieu de les voir tous à la fommation que leur en fait le prêtre , profterné devant fon trône avec fon adorable Fils , qui s’immole encore en leur compagnie à la fuprême Majefté de fon Père.
C'eft avec plaifir que tous les faints voient repréfenter par le prêtre , ce qu’à l'exemple et à la fuite de leur Jéfus , ils
[ 54] ont fait et fouffert durant leur vie à la gloire de Dieu. Au contraire s’ils étoient capables de chagrins , ils en auroient fi le prêtre ne faifoit nulle mention d'eux , pendant le St. Sacrifice : puifqu’il empècheroit par fon filence qu’on ne leur applaudit dans une fi augufte cérémonie d’avoir contribué à la gloire de fon Dieu.
Le prêtre devroit avoir une attention toute particulière à cette prière du faint canon laquelle commence par ces paroles, ‘ Communicantes et memoriam veneran- “ tes imprimis gloriofæ Virginis Mariæ” ; puifqu’il devroit fe conjouir dans fon cœur avec les faints et les faintes qu’il nomme de ce que durant leur vie , ils ont mérité d'accompagner après leur mort leur divin maitre , Jufque dans ce divin myftère , qui eft la plus noble embafñfade qui puiffe être.
Jéfus eft appelé la couronne du Père Eternel et cette couronne eft comme étoffé ou enrichie de la gloire des Saints qu’on peut regarder comme autant de rubis , de perles et de diamants. O quelle joie et quel honneur pour tous ces jours de fe voir unis à Jéfus , foit au ciel , foit fur nos au-
Cd ©
Lt] tels ainfi que le font les pierres précieufes à un riche diadème.
Le Sauveur apparaiflant à St. Pierre d'Alexandrie avec une robe toute déchirée lui dit que cette robe étoit fon églife , que l'héréfiarque Arius avoit mife en fi pauvre état. Le prêtre tout au contraire remédie à ce mal en offrant pour l’expiation des péchés et pour la converfion des pécheurs la fainte Hoftie : puifque par les mérites de Jéfus Chrift les plus grands ennemis de fon églife peuvent en s’y réuniflant , devenir aufli bien que St. Paul , Apôtres, de perfécuteurs qu’ils étoient. Seroit-il poffible que la divine miféricorde n'eut pas pitié de quelques pauvres pécheurs et hérétiques , à chaque mefle qu’on lui préfente les mérites de fon Fils , de ia Mère et même de tous les faints , Tantus labor non fit caflus. O que ces illuftres bienheureux fe tiennent encore obligés au prétre qui fait aufli valoir leurs fatiffactions avec celles de Jéfus Chrift pour la délivrance des âmes du purgatoire | | Ne feroisje pas coupable d’une lacheté indigne fi je n’y joignois quelque: mortifications ou quelque ation de charité ou quelque victoire remportée fur moi-même.
À (3 À (s 51 V (PS JB!
on #8 it é ] Le.
| vat bal Er hi he di :
SIN :h ï se f
On nous écrit de France que notre grand Roi a des armées de trois ou quatre cent mille hommes. Cela lui eft bien glorieux : mais fi. lui-même pouvoit fe multiplier autant de fois par une réproduction miraculeufe , il auroit l'avantage de pouvoir feul compofer une fi grofle armée et de pouvoir tout feul combattre fes ennemis. Voilà ce qui convient à Jéfus Chrift dans l’Euchariftie , où étant multiplié à l'infini il yeft pour le dire ainfi une armée de feuls Jéfus Chrifts :
armée qui défarme la juftice de Dieu , armée qui met les démons en fuite , armée qui triomphe même de nos cœurs.
Et certes fi l’on dit de l’Eglife qu’elle eft comme une armée rangée en bataille , elle tient du Sauveur , fon époux, un figlorieux avantage donc , puifqu’il le lui donne, il le poffède tout autrement qu’elle. Les Italiens donnent le nom de gloire à l’appareil qu’on fait pour les Quarante Heures où l’on expofe le très Saint Sacrement et lorfque cet appareil eft très beau , ils s’entredifent comme par admiration “ O bella, “ bella gloria |” De même lorfque les anges voient ou un prêtre bien difpofé à célébrer
les
les divins myftères , ou un laique qui s’eft préparé de fon mieux à recevoir fon doux Sauveur ils s’écrient affurément : “ O “ bella , bella gloria—“ Que la gloireque ce “ facrificateur ou ce communiant donne à “fon Jéfus eft grande”.
Un ami nous fauroit bon gré d’avoir employé ce qu’il nous auroit confié de fon bien à faire quelque chofe qui feroit fort à fon avantage. Au contraire , il auroit fujet d’être faché , fi ayant une occafñon favorable de lui procurer un grand profit ou une haute gloire , nous l’avions négligé.
Le facrifice et même la communion mettent les tréfors de Jéfus Chrift et de fes faints en la difpofition des fidèles. O que nous ferons donc un grand plaifir à Dieu de lui offrir ces immenfes richeffes pour la rédemption des âmes , foit de celles qui font déjà en purgatoire , foit de celles qui font encore fur la terre. L’Evangile nous avertit que le ferviteur qui ne fait pas profiter fon talent eft très rigoureufement puni. Le prêtre le fera donc beaucoup , fi ayant tant de biens à fa difpofition , il n’en affifte pas fes pauvres frères.
Le prêtre doit fe réjouir extrémement lorfqu’il dit ces paroles du Canon “ Supra ‘“quæ propitio ac fereno vultu refpicere “ digneris, &c.” puifqu’à chaque meffe qu’il dit il a l’honneur de préfenter à Dieu un fi bon nombre de fes ancêtres , de fes amis, et de fes officiers , qui ont confumé leur vie et donné jufqu’à la dernière goutte de leur fang pour fa gloire. Ainfi il eft bien jufte que le prêtre ait intention de renouveler le plaifir que le feigneur a reçu des facrifices d’'Abel , d'Abraham , de Melchifédec , et des autres faints de l’ancien teftament , mais encore de lui offrir la victime , dont toutes les autres n’ont été que la figure. Mais quel amour ne mérite pas le Sauveur qui pour faire plus dignement l'office de médiateur de tous les hommes fe multiplie à toute heure, une infinité de fois entre les mains du prêtre! et qui à chaque multiplication de fon corps et de fon fang veut bien joindre à fes propres mérites les actions et fouffrances de fes membres myftiques.
En vérité quand Jéfus n’auroit parlé que de l’adorable Euchariftie , il auroit pu nous dire au fujet de ce myftère d’amour
ef -
qu’il eft venu apporter le feu en terre pour
embrafer nos âmes. “Ignem veni mittere.” O que le prêtre qui porte entre fes mains et qui reçoit dans fon fein ce divin feu , n’en eft-il tout brulant ! pour confumer à fa flamme tous les péchés du monde.
Un jour dans mon oraifon du matin j'eus un fentiment de joie toute extraordinaire. Il me fut caufé par une forte penfée qui me fit connoitre qu’à chaque mefle qui fe dit , l'humanité fainte de Jéfus reçoit de fon Père une gloire nouvelle en
reconnoifiance des abaïiflemens qu'il pra-
tique dans le myftère de l’Euchariftie.
Bien plus je fus affuré en même tems que le Sauveur repréfentant dans ce facrifice , ce que fes faints ont fait à la gloire de Dieu , ils en reçoivent une gloire accidentelle qui leur vient de l’agrément que le Père Célefte leur témoigne de leur fidélité et de leur ferveur à fon fervice.
Quand le prêtre répète la même chofe en plufieurs mots qui ont prefque la même fignification , comme lorfqu’il profère ces paroles , “ hæc dona , hæc munera , hæc ‘ fancta facrificia” &c., il doit le faire avec un excès de joie , comme s’il déclaroit par H ij
misent es
eh EU
du
AUS aie
[ 60 ] là qu’il ne peut trouver aflez de termes pour exprimer fa penfée. C'eft ainfi que pour marquer à une perfunne, qu’on l'aime, on ne fe contente pas de l'appeler fon amour , on la nomme encore fon cœur, fa vie et fes délices.
J'avoue pour moi que les expreffions me manquent pour marquer les conjouiffances que je voudrois faire à mon Créateur , de ce qu’il a trouvé un fi beau moyen de fe faire honorer par {es créatures. S'il a tant aimé le monde que de lui donner fon Fils unique , le monde à fon tour l’aime tant que de lui donner fon Fils. Pour moi je ne conçois pas de plus grande honneur pour une créature que celui de pouvoir rendre à fon Créateur tous les hommages, tous les remercimens et toutes les fatiffactions qui font dignes de lui. Voilà pourtant ce que nous lui rendons en lui offrant fon cher Fils fur nos autels. Toutes les créatures ont quelque part à cette offrande , puifque fans parler ni de l’humanité fainte qui eft immolée ni de la Vierge Mère dont le Fils eft facrifié , ni de fes anges qui fe joignent au prêtre pour l’offrir à Dieu , ni des miniftres facrés et du
mm
[61] peuple fidèle qui appartiennent au royal facerdoce de Jéfus Chrift : le pain et le vin qui y font changés au corps et au fang du Sauveur , l’eau qui y eft mêlée pour fignifier l’union de Dieu avec fon peuple, la pierre qui fert d’autel , les nappes blanches qui nous font des fymboles de la pureté avec laquelle nous devons communier, aufli bien que les cierges qui par leur lumière et leur feu nous marquent qu’elles doivent être notre foi et notre ferveur.
Ajoutez-y la terre , l'air , le foleil, les aftres , les laboureurs , les vignerons , les moifloneurs , les boulangers , les vendangeurs , &c. Il n’y a jamais eu d’ambafñfadeur qui ait porté à aucun monarque de fi grands préfens et de la part de tant de nations que le prêtre en offre tous les jours à Dieu dans le myftère de nos autels.
Si donc des ambañfladeurs , par exemple ceux de Siam , ayant agréé au roi Louis le Grand ont été fi honorés de lui et dans tant de villes de France , quelle honneur et quelle récompenfe ne recevra pas un bon prêtre qui fe fera fouvent acquitté comme il le faut de fon ambaflade au nom de Jéfus Chrift! ‘“ Pro Chrifto enim legatione fun-
‘ gimur.” Ÿ aura-t-il un chœur des anges, ou ordre des faints , de qui il ne foit comme régalé dès à préfent ! O que grand ef la dignité d’un prêtre , et que je dois à Dieu de reconnoiflance de m'y avoir élevé en me retirant de l’efclavage de Satan à qui je m'étois engagé par mes péchés ! Je me confirme de plus en plus dans la peniée que notre Sauveur au faint facrifice de la mefle ne s’offre pas feul à Dieu fon père :
mais qu’il nous y joint tous , qui fommes fes membres et même toutes les créatures qui font comme fanétifiés en lui. “ Quo- ‘ niam omnia coagmentata funt in eo”, dit un faint Père. Quoi ! en fe donnant luimême qui eft le grand tout , retrancheroit-il de fon holocaufte une chofe qui vaudroit infiniment moins que lui-même ?
Et étant notre chef voudroit-il nous détacher de fa perfonne après nous y avoir fi parfaitement unis ?
Un homme magnifique qui auroit trouvé un immenfe tréfor feroit heureux d’en enrichir tous fes parens et tous fes amis.
Le prêtre à chaque fois qu’il dit la meffe a un tréfor infini dont des millions de mondes peuvent être enrichis. N’auroit-
il pas donc grand tort , foit de n’en pas faire part à toutes les créatures , foit de ne les pas inviter à en témoigner à Dieu leur gratitude. Voilà le fentiment avec lequel au fortir de Pautel , il récitera le ‘ Bénédicite omnia opera Domini Domi- ‘“ no”. Quelle confolation d’avoir une infnité d’aflociés pour honorer , pour aimer, pour fervir mon Dieu ! Oh que ne puisje pour cela lui offrir à tout moment le facrifice Euchariftique ! Si je ne le puis faire fi fouvent par moi-même, je le ferai in voto par défir en m'uniffant d’intention à tous les prêtres qui font et qui feront jufqu’à la fin du monde. Jamais un prétre ne devroit s’approcher de l’autel qu’auparavant il n’eut fait ou quelque mortification ou quelque acte de charité pour en groflir le facrifice qu’il va offrir de tout ce que fon Dieu a fait et a fouffert pour lui.
Loitque je confidère l'honneur que Jéfus Chrift rend à fon Père en s’immolant pour lui tant de fois tous les jours , je voudrois pouvoir munir à lui jufqu'è à en être entièrement pénêtré corps et âme , membres et facultés de moi-même : mais comme je m’en reconnois indigne , je prie .
le Père Eternel de le loger dans mon fein, comme dans l’unique demeure parfaitement digne de lui. Je l’y remets donc à la fin de mon action de grâces ; et au même moment je fuis rempli de joie en penfant que ce Divin Père et ce Fils Divin saimant infiniment l’un l’autre fe caufent un contentement indicible. Un jour que je m'en conjouiflois ‘avec ces deux adorables perfonnes , il me fut dit intérieurement :
‘ Entrez dans la joie de votre Seigneur” et certes , oh que ce me fut un grand bien d'y être entré | Autrefois la mort que Jéfus fouffrit pour obéir aux ordres de Dieu fon Père fit dire au centenier : ‘“ En vérité cet homme “ étoit le Fils de Dieu”. De même la mort myftique que le Sauveur renouvelle fi fouvent fur nos autels par obéiffance au prêtre nous devoit porter à nous écrier à chaque fois qu’on lève l’hoftie : “ Vere “ Filius Dei erat ifte”. En effet nous reconnoiïflons que de deux perfonnes , l’une eft le Père et l’autre eft le Fils , lorfque celui-ci rend à celui-là toutes fortes de déférence et de foumiffion.
Je ne crois pas qu’on puiffe faire plus de | plaifir
[és]
plaifir à une perfonne reconnoiffante et affectueufe que de lui fournir les moyens d’une jufte gratitude envers un infigne bienfaiteur. C’eft le plaifir que mon cher Jéfus me fait tous les jours en mettant entre mes mains tous les tréfors , jufqu’à la plénitude de fes fatiffaétions , de fes grâces et de fon efprit , afin que je gratifie pour ainfi dire mon Dieu. À mon lever , je voudrois que mon Sauveur me redit encore au fond du cœur : “ Courage , ‘“ mon enfant, voilà que je mets en ton “ pouvoir tous mes mérites et ma propre ‘“ perfonne , afin que tu en difpofes à ta ‘“ volonté.” O quelle fut alors ma joie | quels furent mes remercimens ! ‘ Non ‘ nobis, Domine , non nobis , fed nomini ‘“ tuo da gloriam !”
On tient à grand honneur être admis avec de grands feigneurs à la table ou au confeil du Roi pour y faire quelque fête extraordinaire ou pour traiter de quelque affaire importante. Le prêtre doit donc eftimer tout autrement fon bonheur d’affifter à la table de fon Dieu , et de traiter d’affaires avec lui , dans la compagnie des Saints et des anges même. O quel eft
leur fouhoit pour la profpérité du royaume de Dieu ! Quels font les défirs des âmes du Purgatoire pour leur liberté ! Quel eft le zèle des juftes fur la terre pour la converfion des pécheurs !
La dignité d’un ambañfladeur eft d’autant plus glorieufe que le prince qui l’envoie eft plus grand , que le fouverain vers qui il eft député eft un plus puiflant monarque , que l'affaire qu’il doit traiter eft plus important et que les préfens qu'il offre font plus riches. Mais où toutes ces conditions fe retrouvent-elles plus advantageufement que dans le facrifice de la mefle ? “Pro Chrifto legatione fungimur.” Nous y fommes les ambaffadeurs de Jéfus Chrift , envoyés à Dieu fon Père, avec le plus divin de tous les préfens et pour y traiter dela fatiffaction düûe à Dieu par le pécheur et du falut de l’homme.
Achevé d Imprimer par Ÿ. Munsell, à Alban y, ce 3 Novembre, 1858,