ET CONTINUATION
Vie pu KR. P. PIERRE JoSEPH MARIE
h 4 EST ici que finit le récit \ que le Père Chaumonot Æ lui-même a écrit de fa vie : NN jufqu’en l’année 16838 , et p- auquel il ajoute encore des | Na chofes aflez confidérables ,
foit de fa manière d’oraifon , foit des vertus de quelques fauvages dont il a eu foin : mais pour ne pas interrompre l’abrégé de fon hiftoire, nous ne mettrons qu’à la fin. ce qui regarde fes vertus et celles de fes néophites. . Avant même de continuer ce qu’il y a eu de plus remai-
[io] quable dans les dernières années de fa vie, nous avertirons ici , que pour fuppléer à à ce que le P. en parlant de lui-même , a ou omis tout à fait ou touche en peu de mots , on peut confulter foit l’hiftoire du Canada par le P. du Creux , foit les relations de la Nouvelle France imprimées ou manufcrites.
Depuis l’année 1639 , il a eu bonne part à tout ce qui s’eft fait de bien dans le nouveau monde , nommément dans les miflions huronnes. Par exemple on verra dans le P. du Creux (Lib. 4, p. 257) comment le 22 Juillet 1639 , le P. Chaumonot fut par miracle préfervé d’un naufrage funefte , où il auroit péri en pleine mer avec es PP. Vimont et Poncet , avec trois mères hofpitalières , trois Urfulines et M° de la Peltrie. (Cette dame venoit fondre le couvent des Urfulines de Québec , et les hofpitalières , envoyées par Fe la ducheffe d’Aiguillon venoient auffi
établir en Canada.
On verra dans le même hiftorien (L. 6 pp. 425 et 428) avec quel fuccès il a travaillé chez les Hurons, puifque le néophite dont la foi eftcomparée par le P. du
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Six à celles de St. Louis , étoit difciple
du P. Chaumonot ainfi que nous le déclarons plus bas.
On y verra aufñi qu’il a fouffert les mêmes maux , couru les mêmes dangers , exercé les mêmes emplois et eu du moins la même part aux nombreufes converfions des hurons que les autres miflionnaires , dont il eft parlé dans les livres 7 et. 8 pp. 492 , 523 , 583 du même auteur. C’eft lui pareillemer‘ à qui appartient ce qui eft dit à la page 527; où il eft rapporté que le P. Ane Daniel , après fon martyr , apparut à un des nôtres avec qui il avoit paf quelques années dans ‘une grande union.
Le P. Chaumonot nous a quelque fois raconté , à la gloire de cet illuftre confeffeur de J. C. qu'il s’étoit fait voir à lui dans la gloire , à l’âge d’environ 30 ans, quoiqu'il en eut près de 50 , et avec les autres circonftances qui fe trouvent là. Il ajoutoit feulement qu’à la vue de ce bienheureux tant de chofes lui vinrent à l’efprit pour les lui demander, qu’il ne favoit par où commencer fon entretien avec ce cher défunt. Enfin, lui dit-il : “ Apprenez
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“ moi, mon Père ce que je dois faire pour
‘€ être bien agréable à Dieu.” “ Jamais”, q répondit le martyr, “ ne perdez le fouvenir m 6 de vos péchés.” C’eft ce que le P. Chau- IF monot a exécuté , depuis très fidèlement , Ê m puifqu’il ne trouvoit point d’occafion de fe } ‘6 confefler pour la 1re fois à quelque Prêtre | ré que ce fut qu'il ne lui déclarât tous les | ss plus gros péchés de fa vie. Et même m tous les jours , il ajoutoit à l’accufation de cc fes nouvelles fautes la confeflion de quel- m ques uns des péchés qu’il avoit commis qi avant {on entrée en religion. | h:
Son confefleur ayant eu crainte une fois À pe qu’il ne fit cela par fcrupule , il lui répon- ; te dit: “ Mon Père, je ne fuis point fcrupu- © # fa “ Jeux , grâces à Dieu ! mais jenemecon- } pa ‘ fefle jamais de ce qu’il y a de plus crimi- | en “ nel en moi et de plus humiliant dans ma | dc “vie, que je ne reflente fur le champun | “ furcroit de grâces , de paix et de confola- eu | “ tions dans mon âme : aufi ai-je encore | bi | “ autant de répugnance et de peine à faire Ci | “€ ces fortes d’aveux de mes péchéset demes } pa l ‘ mifères , que la première fois que je m’en VÉ | € fuis confeflé.” Voilà fans doute bien pro- À ve fiter des vifites des gens de l’autre monde. na
ic ne voue meer ue PE en PTS
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Entre ces vifions on ne doit pas oublier que pendant qu’il demeuroit dans notre maifon St Marie , au pays des hurons , St.
Ignace lui apparut la nuit durant fon fommeil : Mon cher Père” , lui dit-il, ‘“ quel ‘ fujet vous amène ici? ”” “ J’y fuis venu”, répartit le Saint, “pour amener au Cieldeux “de mesenfans.” C’étoient deux de nos domeftiques , qui s’étoient donnés à nous et confacrés pour toujours au fervice de nos miffions. Il n’y avoit que deux jours qu’ils avoient été tués , l’un par un traitre huron et l’autre par un de fes amis qui ne penfoit : a rien moins. Nos autres ferviteurs à qui le Supérieur ; jugea qu’on-devoit faire part de cette apparition , ne furent pas peu encouragés à s’éxpofer avec nous, en confidérant que St. Ignace les regardoit auffi comme fes enfans.
C’eft le même père Chaumonot qui a eu après Dieu la meilleure part à tout le bien qui eft dit des Hurons dans le livre Cinquième du père du Creux , depuis la page 716 jufqu’à celle 725 où l’on voit én vérité une image fidèle de l’églife primitive et où l’on donne à ce digne miffionnaire le nom de Héchon. Ce mot figni-
fie un arbre qui , quoique petit eft d’une très grande utilité parmi les fauvages , même pour des remèdes ou des médecines.
Le premier Jéfuite qu'on a nommé Héchon , a été le très illuftre père Jean de Brebeuf, auquel le père Chaumonot ayant fuccédé , il a pris jufqu’au même nom :
car c’eft la coutûme de nos barbares lorfqu’une perfonne confidérable eft morte d’en choifir une dans fa parenté , ou même d’en adopter une autre , pour la répréfenter non feulement en prenant fon nom, mais aufli en entrant dans fes droits et c’eft ce qu’ils appellent d'ordinaire refufciter un mort.
Voyez encore le livre dixième du père du Creux , depuis la page 748 jufqu’à la page 794, et les Relations de la Nouvelle France , depuis l’année 165$ jufqu’en l’année 1657 inclufivement , et vous trouverez qu’il a préché en apôtre l'Evangile aux Cinq Nations Iroquoifes afflemblées dans des Confeils publics , qui font comme leur Conciles Généraux. Vous trouverez qu’il a convaincu ces barbares de ia vérité et de la fainteté de notre religion. Vous trouverez qu'il y a fait un bon nombre de
[151 | | converfions et de baptèmes : qu’il | travaillé avec un zèle infatigable et qu’il y | | a fouffert avec une conftante intrépidité
des perfécutions fréquentes qui l’ont mis
| plufieurs fois en ‘danger de fa vie.
FE | Comme il poffédoit en perfection les langues fauvages , nommément le Huron ee À et l’Onnontagué , il a prefque toujours eu
: le principal foin des miflions où il s’eft > | trouvé et la principale partie des biens qui - s’y font faits. Il a formé plufeurs mif- : fionaires. Tous ceux même des nôtres t | qui apprendront jamais le Huron lap- = prendront à la faveur des préceptes , des
racines , des difcours et de plufieurs autres ÿ beaux ouvrages qu'il nous a laiflés en | cette langue. Les fauvages eux-mêmes avouoient qu’il la parloit mieux qu'eux,
qui {e piquoient la plupart de bien parler, | et qui parlent en effet avec beaucoup de
pureté , d'éloquence et de facilité. |
Cet éminent talent pour les langues | À joint à une vertu encore plus éminente a 1 A plus que mérité au. père Chaumonot le > NH degré de profès, des trois vœux. Quoiqu'il eut renoncé à l'étude de la théologie , notre révérend père Général le lui accorda
[ 16 | de lui-même et ce fut à Quétec en 1651 le 8 Octobre qu'il fit fa profeflion. Il l’auroit fait beaucoup plutôt , fi l’éloignement des lieux et des troubles caufés par la guerre dans le pays des Hurons ne l’avoient retardé de plufeurs années entières.
N’étant revenue des Iroquois qu’en 1657 , il eut encofe près de cinq ans de fuite , le foin de la miffion huronne refugiée à Québec et aux environs , ainfi qu’il eft rapporté dans les relations de ce tems là. Enfuite en 1662 , il y fut envoyé d’où étant revenue vers l’automne de 1663: il pafla encore une année ou environ à Québec ; foit à diriger des perfonnes françoifes , foit à cultiver fes pauvres fauvages, jufqu’à ce qu’il alla en 1664 avec les Cinq Compagnies de foldats qu’on envoyoit en garnifon au fort de Richelieu. Il eut beaucoup à fouffrir dans cette miffion militaire , mais il prit avec tant d'égalité, . de patience et de douceur les croix qui lui arrivoient et qu'il fe procuroit lui-même , que les officiers et les foldats eurent bientôt de l'admiration pour ,un homme qu'ils voyoient dans un continuel exercife de mortification , de charité et
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et d’oraifon. Il en fit prefque tout ce qu’il vouloit , en les portant à mener une vie reglée et chrétienne , à renoncer aux. juremens et aux blafphèmes , à fe conferver en paix les uns avec les autres et à fréquenter les facrements. Il en gagna même entièrement à Dieu quelques uns qui quittèrent tout pour fe confacrer au fervice de Notre Seigneur.
Le père Chaumonot pañla du cet emploi deux ans ou environ et il reprit enfuite , le foin de fes chers Hurons, comme on le peut voir dans les Relations du Canada, foit imprimées ou manufcrites depuis 1 666 jufqu’en 1692 inclufivement, puifqu’il ne quitta que l’automne dernier cette miflion qu'il a fuivi pendant ces vingt-fix années à Beauport, à Notre Dame de Foye , et à Lorette , c’eft-àdire , à une lieue et demie et à trois lieues de Québec. C’eft pour cela que dans les Relations on lui donne desnoms différents , tels que font ceux de la Miffion Huronne auprès de Québec , de la Miffion Huronne de PAnnonciation de Notre Dame , de la Mifion de Notre Dame de Foye et de la Miffion de Lorette.
Deux raifons obligent les fauvages à changer ainfi de lieu de tems en tems. La première eft que comme ils ne fument point la terre elle n’eft plus propre à porter du bled d'inde après fix ou fept ans.
La feconde eft que comme ils brulent beaucoup de bois dans leurs cabanes et qu'ils ly portent fur leurs dos , lorfque la forêt eft éloignée de leur bourg , ils la quittent pour s’aller bâtir ailleurs dans le milieu des bois.
Or la vie que le père Chaumonot a mené durant tout ce tems là et dont plufieurs des nôtres ont été témoins étoit proprement partagée entre Dieuet le prochain.
Dès les deux heures du matin , il fe mettoit en prière et faifoit une méditation ou plutôt une contemplation de quatre ou cinq heures au moins : enfuite fi c’étoit l'hiver il faifoit fa lecture fpirituelle et recitoit prime et tierce , ou difoit office, ayant dit Matines et Laudes dès le foir précédent. Après cela il fe difpofoit à la fainte Mefle , au milieu ou à la fin de laquelle il donnoit d'ordinaire quelques pratiques de dévotion à fes fauvages ou leur faifoit quelque courte exhortation. Les
[19] dimanches et les fêtes il les préchoit plus.
longtems et toujours avec beaucoup de zèle. |
Un jour il avoua à un de nos religieux qu’il ne parloit jamais de Dieu à ces pauvres barbares , et qu’il ne leur faifoit aucune inftruction fpirituelles dont il ne remarquât le fruit tôt ou tard.
L'été il difoit fa mefle après fon oraifon afin que les perfonnes de fa miffion puffent aller de matin à leur travail. En quelque tems qu’ il la dit, il employoit une demi heure à fon aétion de grâce où il étoit tout pénétré de Dieu et ravi en lui. Une fois qu’un des nôtres l’en alla retirer après la demie, il lui dit confidemment: ‘% Que vous m’auriez obligé de me “ Jaifler plus Jongtemps avec Notre Sei- “ gneur , qui me régaloit fi bien !”
Après fon action de grâces il écoutoit
les perfonnes qui venoient le trouver et
expédioit les affaires qu’on lui propoloit.
Enfuite s’il y avoit des malades il les vifi-
toit. Cependant celui des nôtres qui étoit
fous lui pour apprendre le Huron faifoit
le catéchifme aux enfans, dès auffitôt qu’il
en étoit capable. Après quoi le père
[2] Chaumonot de retour lui faifoit une leçon d'environ une heure fur la langue.
Cette leçon finie , s’il y avoit encore du tems jufqu’à l'examen qui précède le diner il l’employoit à prier Dieu.
Il étoit fi fobre et fi mortifié dans fes repas que le Supérieur de toutes les Miffions de la Nouvelle France , avoit donné charge à nos jeunes pères , qui étoient fous le père Chaumonot de veiller à ce qu'il prit affez de nourriture et même s’il en étoit befoin de lui commander de manger et de boire ce qu’ils lui auroient préfenté ; à quoi il fe foumettoit fans réplique.
La récréation , lorfque les fauvages lui donnoient le loifir d’en faire avec les nôtres fe pañloit à s’entretenir ou fur quelques difficultés de la langue Huronne , ou fur les chofes qu’on auroit remarqué dans la miflion et fur les moyens d’en éloigner le vice et d’y augmenter la ferveur.
Vers une heure après midi., il fe reti-
roit dans la chapelle , pour y vifiter le
Saint Sacrement , y achever toutes les petites heures de fon breviaire et y réciter fon chapelet : ce qui étant fait , 1l vifitoit
[21] un certain notnbre de cabanes , dans lefquelles il racontoit quelque belle hiftoire , {oit de la Bible , foit de la Vie des Saints. De là il retournoit à l’églife prier mentalement et puis réciter Matines et Laudes pour le lendemain.
Vers le foleil couchant on fonnoit pour les prières du foir , lefquelles aux jours de fète , de dimanche et de jeudi , fe commençoient par le falut du très Saint Sacrement et le famedi par le Salut de la Sainte Vierge. On y chante alternativement en latin et en fauvage : les hommes et les garçons faifant le premier. de ces deux chœurs et les femmes avec les filles le fecond , ce qui fe pratique auffi aux grandes Meffes et aux Vêpres, qu’on dit comme dans les paroiïfles de France , les mieux réglées , Jufque là que l’officiant y porte la chappe et que plufeurs garçons fauvages en foutane rouge et en furplis y fervent d’enfans de chœur.
Le falut achevé , lorfqu’il y en a , on fait les cinq points de l’examen de confcience : on dit le chapelet , tantôt de la Sainte Vierge , tantôt de la Sainte Famille: on récite un aflez bon nom-
[22] bre de prières vocales , comme entre autres le Pater , l' Ave , le Credo , le Corfifeor , les Commandemens de Dieu et de l’églife, avec plufieurs oraifons pour le roi , les morts , leurs compatriotes , les françois , leurs bienfaiteurs , leurs ennemis , etc.
On chante même quelques unes de ces prières avec quelque Hymne ou Antienne, foit de la Vierge , foit des myftères du tems : et on finit par l’Ænge/us qui fe dit auffi et au midi et à une des mefles pendant laquelle on fait les prières du matin.
Le refte du tems s’employoit par le père ou à inftruire fes fauvages , ou à les confefler ou à prier Dieu , ou à lire quelque livre ou à écrire, foit des cantiques , et des difcours en huron , foit des réponfes aux François qui le confultoient par lettre. Il avoit aufli foin de faire exactement tous les exercifes de dévotion et de mortification qui fe pratiquent dans nos collèges même par les plus fervents et par les plus robuftes quoiqu'il eut un mal de tête habituel et que fes forces fuffent prefque ruinés par les exceflives pénitences et par les trop grands travaux de fa jeunefle. Ainf fes jours étoient des jours pleins pour par-
[231 ler le langage de l’Ecriture et fi fon humilité ne lui avoit fait racher autant qu'il a pu fes bonnes œuvres e* mêmes fes actions miraculeufes , il y en auroit de quoi former un gros volume.
Prefque tout le monde fait qu’il a converti des perfonnes dont le faluc fembloit défefpéré : que d’autres par fes prières ont été délivrées de violentes tentations : que plufieurs ont été guéries de dangereufes maladies : que des maris et des femmes qui n’avoient point d’enfans en ont eu enfin par fon interceffion : que d’autres qui n’avoient que de filles ont obtenu de garçons , dans l’année même qu'ils ont employé fa médiation aunrès de Dieu.
Lui-même a été le fujet de plufeurs miracles , puifque fans répéter ce qui a été déjà dit de plufieurs guérifons extraordinaires dont le ciel l’a favorifé , il y a quelque dix-fept ans qu’étant monté dans un grenier pour en apporter lui-même du bled d’inde qu’un fauvage lui demandoit par aumône il tomba du haut en bas dans les dégrés avec fa charge fans fe faire du mal; quoiqu'il fut tombé la tête la première et que fes pieds fe fuflent engagés
entre les échelons faits de bouts de planches. Tous ceux qui le virent aiufi renverfé jugèrent que c’étoit un miracle qu'il ne fe fut ou rompu les jambes ou café la tête ou même tué.
L'on n’a pas regardé comme une moindre merveille ce qui fuit: Au commencement de l’année 1676 le père Chaumonot ayant avec foi deux de nos pères qu'il jugeoit capable de faire fa miflion , fe laifla aller au défir que fon amour pour Dieu lui infpiroit depuis longtemps de quitter la terre pour le ciel.
Emporté des mouvemens de cette ardeur il commer ça le cinq de Janvier une neuvaine en honneur de St. Jofeph pour obtenir par fa médiation une prompte et bonne mort. Mais un des deux Pères lui ayant entendu parler de cette dévotion,
en donna avis à leur Supérieur commun qui
eft le Recteur du Collège de Québec , afin qu vit lui-même s’il falloit laifler partir de ce monde le père Chaumonot.
Ce fage Supérieur écrivit auffitôt à celuici qu’au lieu de la neuvaine commencée
pour avancer fa moit , il en fit une autre
au même St. Jofeph pour demander au moins
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moins dix ans de vie. Le père obéit à cet ordre et jamais:il ne fe porta mieux que durant ces dix années, quoique fa fanté depuis trois ou quatre ans fut beaucoup altérée , et même qu’elle eut été interrompue par de grandes maladies. Comme nous étions perfuadés que St. Jofeph l’auroit exaucé nous ne craignions rien pour lui pendant tout ce tems-là , et lorfqu’à Québec on eut appris fa chute du haut du grenier en bas , l’on dit auffitôt : “ Il ne fe “fera pas fait grand mal; St. Jofeph le “ doit encore conferver quelques années.”
En 1689 s'étant trouvé dans cette ville au tems que finifloit les cinquante années qu’il étoit prêtre , il y dit la feconde première mefle. M. de Bernières , doyen de la Cathédrale de Québec , nous vint prier au nom de tout fon chapitre que le père Chaumonot leur fit l'honneur de chanter cette mefle à leur grand autel. On ne crut pas devoir refufer une offre fi obligeante et la cérémonie s’en fit avec un très grand concours de la ville et des environs , le jour de St.
Joachim , Mr. Ange Des Mézerets, grand arrhidiacre, fervit de prêtre affiftant et Mr,
Glandelet théologal y fit un très beau fermon au fujet de cette meffe jubilaire et du prêtre qui la célébroit. Il y eut beaucoup de communions , même des perfonnes de la première qualité. Mr. le Marquis de Denonville étoit lors Gouverneur du Canada et Mr. Bochard de Champigny , Intendant. Outre qu’il ne s’étoit point vu de cérémonie femblable dans la Nouvelle France , la feule eftime que tout le monde y a de la fainteté du père Chaumonot , fuffifoit pour y attirer une infinité de perfonnes.
Le fecond jour d’après cette fête le père s’en retourna à fa chère Lorette pour la fête de l’'Annonciation et il y a continué fes exercifes de dévotion et fes emplois de charité jufqu’è à l'automne de 1692. L'été de cette même année tout le Canada étant dans une très grande défolation à caufe d’une prodigieufe quantité de chenilles qui mangeoient les bleds et les foins , les François et les habitans de la paroïfle de Lorette eurent recours au père Chaumonot. Il jugea que pour détourner ce fléau de Dieu , il falloit dire neuf mefles à l'honneur de la Sainte Vierge , et il les
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exhorta d'y aflifter ; ce qu'ils firent avec beaucoup de ferveur. Et après la mefle , ils portoient le père fur une éminence, d’où il bénifloit les champs et conjuroit les chenilles. Il fut exaucés dès le troifième jour et le refte de la neuvaine continua en action de grâce d’un fi fignalé bienfait.
On l’apporta ici malade. Cette maladie n’ayant pas été longue , il demanda vers la Touffaint , la permiffion de retourner à fa miflion. On le remit d’abord jufqu’à la fête de l’Immaculée Conception de la Vierge , et enfuite parce que le tems et les chemins n’étoient pas propres jufqu’au fecond et troifième jour de l’année 1693.
Cependant voici la vie qu'il menoit dans le collège. Dès les deux ou trois heures du matin , il étoit en contemplation jufqu’à huit heures qu’il difoit fa mefle. A neuf heures il alloit par obéiffance prendre quelque peu de chofe et retournoit auflitôt à la facriftie où il y a deux oratoires qui ont vue fur le grand autel. Là il récitoit Prime , Tierce , Sexte et Nones de fon office. Enfuite il
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[ 28 | faifoit fa lecture fpirituelle jufqu’à deux heures , que nous commençons ici notre examen de confcience. Après la récréation qui fuit les repas , il faifoit fes ftations dans notre églife au grand autel , à la chapelle de la Vierge , et à celle de ‘St. François Xavier , dans la grande Congrégation de Notre Dame , dans notre chapelle des infirmes , qui eft à l’honneur de la Sainte Famille. De là il retournoit au bas de l'églife et y étoit aflez longtems en prières fur le caveau où font enterré nos religieux. Il donnoit à cet exercife le nom de vifite qu’il rendoit & /es bons et anciens amis. Après qu’elle étoit achevée il alloit à la facriftie dire fes Vêpres , fes Complins et fon chapelet , foit pour la commodité de fes yeux , {oit par efprit de pauvreté pour épargner la chandelle et difoit de jour fes Matines et fes Laudes du lendemain , après quoi il pañloit le refte du foir en oraifon mentale.
Le mois de Décembre il fit fes exercifes de Saint Ignace : et toute la différence qu’on remarqua lors et dans fes autres retraites d’avec fa vie et fa conduite ordinaire, c’eft qu'il ne fe trouvoit point aux
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[ 29 ] récréations avec les nôtres et qu’il ne parloit à aucune perfonne du dehors. Du refte il ne pouvoit être ni plus longtems en prières , ni plus uni à Dieu.
Vers le commencement de cette année 1693 il fut obligé par la violence du mal qu’il fouffroit de confulter les médecins fur fa maladie. Ils jugèrent que c’étoit une dyfurie et une ftrangurie , parce qu’il ne pouvoit uriner que goutte à goutte et avec de très grandes douleurs. Comme depuis longtems il avoit une épiplocelle dont il ne s’étoit pas fait traiter , il ne recevoit aucun foulagement des remèdes , defquels on fe fert dans ces fortes de maladies. Ajoutez qu'il s’étoit formé un ulcère dans la veffie ainfi qu’il a paru par le pus qu’il rendoit. De plus comme on crut qu'il avoit la pierre ou la gravelle , on lui écorcha le conduits des urines en le fondant de telle forte qu’étant obligé de faire de l’eau de quart d’heure en quart d'heure c’étoit toujours avec beaucoup de fang et avec encore plus de douleurs. Ce n’eft pas tout : la groffeur de l’épiplocelle ayant fait relacher les ligamens lui caufoit tantôt une efpèce de hocquet et tantôt un
foulèvement d’eftomac qui le provoqua même à vomir , les derniers jours de fa vie que la fièvre fe joignit à fes autres maux. Il les a foufferts avec une réfignation , une patience et une piété admirables. Son oraifon étoit celle ci: “ Fiat “ voluntas tua”. Son occupation prefque continuelle étoit d’unir fes douleurs à celles de fon Jéfus. Quoiqu'il fut plein de bons fentimens , il témoignoit agréer tous ceux qu’on lui fuggéroit. Il répondoit avec beaucoup de prudence et de pénétration d’efprit à toutes les chofes qui lui étoient propofées même par les perfonnes de la première qualité dont il étoit vifité.
Il ne cefla de dire fa mefle que quinze jours avant fa mort et il communia encore très fouvent depuis. Le quinze de février il gagna le jubilé accordé par notre faint père le pape Innocent XII , l'éloignement des lieux ayant été caufe que nous l’ayons eu fi tard. Le mercredi 18 du même mois , il reçut fur les fix heures du foir le Saint Viatique et le lendemain on lui donna l’extrême-onction.
Il nous a extrèmement édifié dans la
réception de ces facrements comme dans toute fa maladie durant laquelle il étoit toujours uni à Dieu et à Jéfus fouffrant.
Il prenoit un fingulier gout à entendre lire la paññion de Notre Seigneur , le fermon d’après la Cène , les prières pour les agonizans. Îl n’avoit pas moins de dévotion et d’ardeur à faire des aétés de toutes les fortes , nommément les plus héroïaues.
Cinq ou fix jours avant fa mort , il dit au père Supérieur qu’il y avoit déjà quelques nuits qu'on l’avertifloit que fa fin étoit proche , et que pour fignal qu'il falloit partir , on frappoit trois coups contre le doffier de fon lit. Il eft même probable qu’il connut qu’il mourroit un famedi ; puifque plufieurs le lui ayant dit , ila femblé approuver leurs fentimens. Ce qui eft plus affuré c’eft que fa dévotion à St. Jofeph l’ayant porté durant fa vie , à imiter ce digne époux de la Vierge , il fouhoitoit de tout fon cœur de reflembler au même dans fa mort, y étant affifté comme lui de Jéfus et de Marie. L’avant veille de fon trépas , il s’expliqua de ce défir à fon confeffeur et nous avons fujet de croire qu’il a été exaucé , puifque le
[32] jour de fa mort à fept heures et demi du matin un de nos domeftiques qui le gardoit pendant que notre frère infirmier étoit allé à un autre malade nous a affuré qu’il fe pafla lors quelque chofe de bien extraordinaire à l'égard du père Chaumonot. En voici le récit que nous en a fait cet homme de probité , mais trop tard pour que nous euffions pu en interroger le \ ère.
‘ Etant feul ce matin avec le père ‘ Chaumonot , je lui ai vu prendre tout à ‘“ coup un vifage riant et beaucoup plus ‘ferein. Auffitôt il a tiré fes bras de ‘ deflous fa couverture , il s’eft levé fur ‘ fon féant et il a fait plufieurs fois comme “ s’il eut embraflé tendrement quelques ‘ perfonnes bien chères. Enfuite en tenant ‘ fa vue fixement arrêtée vers le pied de “ {on lit , il s’eft écrié ‘ Jesus , MARIE, Josepx” et il a prononcé encore quelques ‘ autres paroles que je n’ai pu entendre ‘ diftinétement ; mais je ne doute point “ qu’il n’ait vu ces trois adorables perfon- ‘ nes et qu’il ne les ait prié de l'emmener
‘ au Ciel avec elles.” Depuis ce tems là et même avant, il n’a
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n’a pas marqué la moindre crainte de la mort , au contraire , 1] y avoit plufieurs années qu’il la défiroit ardemment , et qu’il ne vivoit proprement que par obéiffance , ainfi que nous l’avons déjà marqué.
Dans ce parfait détachement de la vie où il étoit , il avoit une paix d'âme et une tranquillité inaltérable au milieu des douleurs très aigus qu’il enduroit avec toute la patience poffble jufqu’au dernier foupir.
Il a toujours eu le jugement très bon et un libre ufage de fa raifon , jufqu’à la mort , de telle forte , que tout le famedi matin , ayant ce femble redoublé fa ferveur à faire des actes de toutes les vertus, il fe confefla encore vers une heure après midi et reçut l’abfolution facrementale. Il invoqua par trois fois Jéfus et Marie , et il continua dans lexercice d’une prière fervente et du faint amour jufqu’à une heure et demie qu’il expira doucement dans la pratique actuelle des vertus qui l’avoit occupé pendant fa vie.
Comme il étoit dans une haute réputation de fainteté , on lui a rendu la plupart des honneurs , qu’on rend aux bienheureux après leur mort. On le vifitoit en
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foule, on lui baïfoit les mains, on prenoit de fes cheveux , on lui arracha de fes dents. À peine pouvions nous fournir à contenter les perfonnes qui nous demandoient de fes reliques et fans parler de fon
crucifix , de fon chapelet et de fes médail-
les et de fes images , qui furent diftribué à nos deux évêques , à Mr. de Champigny , notre Intendant et à Madame fa femme et à quelques autres perfonnes de qualité , on a donné en petit morceaux fa robe et fa foutane prefque toute entières.
C’eft auffi à qui aura de fes écrits , et on garde précieufement jufqu’aux plus petites lettres qu’on a reçues de lui.
Jamais en Canada l’on a vu tant de monde à un enterrement qu’au fien. Monfeigneur de St. Valier , notre évêque avec tous les meflieurs de fon chapitre et de fon féminaire , Mr. le Cointe de Frontenac, notre Gouverneur , Mr. l’Intendant et tout ce qu'il y avoit de perfonnes confidérables à Québec fe trouvèrent à {es obfeques , aufli bien que le peuple. On y étoit même venu de deux et trois lieues loin et notre églife qui eft grande pour ce pays étoit pleine de monde de tout âge et
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de toute condition. Il s’y fit même un miracle en la perfonne d’une jeune Iroquoife de la Miffion Huronne de Lorette.
Cette femme nommée Jeanne Gafcoüeou. Depuis longtems elle avoit un fi grand mal de jambe que pendant tout l'hiver , elle n’étoit prefque pas fortie de fa cabane , tellement qu’on appréhendoit qu'elle ne fut obligée de demeurer couchée tout le refte de fa vie. Ayant appris la mort de fon bon père fpirituel , le père Chaumonot et toutes les perfonnes du village y étant déjà parties pour venir à l'enterrement de ce cher défunt , elle réfolut de s'y trainer aufli , dut elle en mourir de la peine. En effet elle penfa demeurer en chemin plufieurs fois.
Mais fa foi et fa dévotion lui ayant donné des forces elle arriva enfin auprès du corps mort , où ayant fait fa prière au père Chaumonot pour demander la fanté elle fe fentit exaucée. Ainfi le fervice étant fait elle s’en retourna fans peine , fans fe repofer en chemin et même fans s'appuyer.
Depuis ce moment de fa guérifon miraculeufe , elle agit comme fi elle n’avoit jamais eu de mal.
Le jour de l’Annonciation qui s’eft cé-
lébré cette année le 30 de Mars, une
femme françoife étant allée à la Lorette du Canada , cacha fes plus gros péchés en confeffion , mais le prédicateur ayant dans fon fermon parlé du père Chaumonot , elle fe fentit tout à coup bourrelée de l'horreur du facrilège qu’elle avoit déjà fait et de celui qu’elle étoit encore près de faire en communiant indignement.
Elle s’adreffa donc en efprit au père Chaumonot et auflitôt elle fut portée à retourner à confefle et à découvrir tous fes crimes les plus fecrets ce qu’elle fit avec tant d’humilité et de contrition que d’elle même elle s’offrit au confefleur d’en faire À et ailleurs une confeflion publique , ce que ce prêtre ne trouvant pas à propos , lui demanda feulement fi elle agréeroit qu’à l'honneur du père Chaumonot on parlât de cette grâce qu’il lui avoit obtenu. ‘ Oui” repondit-elle , en lui déclarant fon nom , afin qu’on la nommät , ce qu’il n’a eu garde d’ac=order aux inftances qu’elle en fit même avec beaucoup de larmes.
Le lendemain de fon enterrement un françois de fes amis , priant fur fa fofle
dans notre églife et lui conjurant de lui obtenir de Dieu la chofe dont il avoit le plus de befoin fe fentit tout à coup pénétré d’un grand et vif fentiment de contrition de fes péchés qui lui dura preique tout le jour : -et il reconnut qu’il n’y avoit rien qui lui fut plus néceflaire.
Je pourrois rapporter plufieurs grâces et faveurs femblables , s’il ne nous étoit plus avantageux de connoitre fes vertus que fes miracles. Encore que le père Chaumonot ait eu toutes les vertus dans un très haut degré , en voici quelques unes dans lefquelles il femble avoir excellé tout extraordinairement. La première et comme le fondement de toutes les autres , a été l'humilité , puifqu’outre les preuves que nous en avons déjà rapportées , il prenoit occafion de tout de s’humilier. Il n’étoit rare qu'on le blamäât et qu’on le reprît même en public. Il ne laifloit pañler nulle occafon de faire connoitre à tout le monde qu’il n’étoit qu’un pauvre payfan ; qu’ ’il avoit été débauché dans Ja jeuneffe et qu’on le devoit regarder comme le dernier des Jéfuites pour la fcience et pour la vertu. Il a fouvent prié fes fupérieurs et
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[ 38 ] fes confeffeurs d’ufer du pouvoir qu'il leur donnoit de manifefter à quiconque les péchés et les défauts qu il leur découvroit ou en fe confeflant à eux ou en rendant compte de fa confcience. Il leur a même
donné quelques fois fes fautes par écrit afin
qu’ils les rendiflent publiques , comme il les jugeoit très grièves et qu’en cette vue il s’eftimoit digne que Dieu l'en punit rigoureufement. Îl avoit cette pratique dans fes maladies et dans les autres maux qui lui arrivoient , il penfoit aufflitôt aux péchés que la partie affligée lui avoit fait commettre et il difoit à ceux qui le vifitoient. ‘ Per quæ quis peccat , per hæc “ puniatur. — C'eft juftement que je ‘“ fouffre en tel ou tel endroit de mon ‘ corps , qui m'a tant fait offenfer Dieu.” Il a toujours fui les charges , les Honneurs
æt les louanges :utant qu’il a pu et quoi-
qu’il eut été prefque toujours Supérieur dans les miffions où il a pañlé plus de cinquante ans , il paraïfloit en toutes chofes l’inférieur de ceux qui eétoient fous lui :
tant il leur rendoit de déférence et leur marquoit d’eftime, Dans la vue de s’humilier , ii prenoit le pire pour le vivre , le
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logement , les meubles et les habits. Il mettoit fon plaifir à converfer avec les pauvres , et à inftruire les enfans. Luimême lorfqu’il écrivoit à des perfonnes de connoiffance , fignoit ainfi fes lettres et fes billets , “le pauvre Héchon.”
En effet il vivoit dans une extrême pauvreté et il pratiquoit cette belle vertu jufque dans les plus petites chofes de forte qu’il auroit fait fcrupule d’écri e dans un quart de papier ce qu’il auroit pu mettre dans un demi quart. Il s’abftenoit de manger ce qu’il jugeoïit devoir être donné aux pauvres et lui-même après le repas ramafñloit jufq'aux moindres raftes et en faifoit ou du potage ou quelque ragout pour le leur donner. Et s’ils étoient malades il le leur portoit chez eux , en traverfant le village la chaudière ou le plat à la main. Il répandoit les aumônes qu’il avoit en fa difpofition avec autant de prudence que de libéralité , foit envers les François , foit envers les fauvages. La grande opinion de fainteté où il étoit ici et en France, portoit les perfonnes charitables à lui envoyer affez fouvent de bonnes fommes , parce qu’on étoit perfuadé
que les libéralités qu’on vouloit faire ne pouvoient être en de meilleurs mains que dans les fiennes. Plufieurs dans le Canada , reconnoifloient devoir à fa charité la confervation de leur vie et de leur famille.
Afin de les tirer plus efficacement de néceflité , un de fes principaux foins etoit de fournir aux pauvres de quoi enfemencer leurs terres et d: louer même des ouvriers pour cultiver les champs des malades et de perfonnes agées. Il y travailloit quelque fois lui-même pour encourager les autres par fon exemple. En un mot il fe faifoit tout à tous.
Mais ce qui lui gagnoit principalement le cœur des François et des fauvages étoit une douceur inaltérable dans les occafions , où malgré lui, il étoit obligé d’ufer de quelque févérité pour la gloire de Dieu et le falut des âmes. Aufli étoit-il comme une vraie mère en qui l’on avoit une entière confiance , même apr*: lavoir offen-
Jamais l’on a remarqg:: «uw’il eut le moindre reflentiment des mauvais traitemens qu’on lui a faits dans une infinité de de rencontres furtout parmi les infidèles.
Au contraire plus on l’a chargé de coups
et
La] et d’injures , plus il a eu de tendrefle et de cordialité pour fes perfécuteurs. Quoiqu’il fut prefque continuellement importuné des fauvages qui venoient par plufieurs fois l’interrompre coup fur coup , et fouvent fans fujet , il les écoutoit patiemment et il leur répondoit avec tranquilité , de forte qu'il les renvoyoit toujours contens.
Il n’étoit auftère qu’à lui-même , et fes pénitences exceflives lui ont caufé là plupart de fes maladies. Dès avant for entrée en religion ilavoit pratiqué tant de jeüneset d’autres mortifications qu’il s’eft lui-même étonné comment fon corps avoit pu y réfifter. Sa vie a été encore plus mortifié dans les premières années qu’il a pañlées dans les maifons de la Compagnie de Jéfus et dans les miflions de la Nouvelle France. Il a fallu que fes Supérieurs lui aient fait plufieurs défenfes fur ce fujet et lui aient donné des perfonnes qui le veillaffent pour modérer les excès de cruauté qu’il exerçoit fur fon corps , par des difciplines de fer , par des ceintures armées de pointes , par des haïres et des cilices très rudes et par des abftinences prefque continuelles. Cependant ces mortifications du F
corps étoient beaucoup moindres que celles de l’efprit et de fes paflions. Il avoit tellement dompté la nature et il s’étoit fait une fi grande habitude de fe mortifier en toutes chofes que celui étoit une fenfible peine , lorfqu’il étoit empéché de fuivre fon attrait pour les croix : attrait qui lui a fait demander les miffions du Canada , comme les plus difficiles et les plus crucifiantes de toutes : attrait qui lui a fait chercher une infinité de fois le martyre: attrait qui lui a fait fouffrir même avec joie les rebuts, les affronts , les perfécutions et les calomnies , les coups et les plaies : de telle forte qu’on peut dire véritablement de lui que fi le martyre lui a manqué , il n’a pas manqué au martyre.
De là on peut juger quel a été fon amour pour Dieu. L’on peut encore en juger par fon vœu de chercher en toutes chofes la plus grande gloire de Dieu. Et quoique fon humilité l'ait porté à croire qu'il ne la pas gardé aflez bien , nous fommes témoins qu’il a eu une conftance et une fidélité admirables à rapporter fes paroles , fes actions et fes deffeins à glorifier Dieu de fon mieux. C’eft ce qui pa-
raifloit très fenfiblement dans la part qu’il prenoit aux bons et aux mauvais fuccès de la religion.
Les dernières années de fa vie, ayant appris la ligue de plufeurs princes même Catholiques avec les hérétiques , il n’eft pas croyable combien il a fait de vœux, de prières et même d’aflociations avec des perfonnes dévotes pour obtenir de Dieu que la vérité , l’églife et la piété triomphañlent de l’erreur , du fchifme et de limpiété. Il ne pouvoit entendre fans une extrême horreur , qu’en quelque lieu que ce fût , il fe fut commis quelque facrilège , ou fait quelque profanation. Au contraire il avoit une joie indicible d’apprendre les nouvelles avantageufes à la religion. Il femble qu'il n’étoit fenfible qu’à ce qui étoit pour ou contre Dieu, et les faintes affections de fon cœur étoient fi fortes là deflus , qu’elles duroient des années entières , avec des gouts fpirituels et de fi doux tranfports de fon âme , que lui-même n’en pouvoit expiiquer que la moindre partie. Durant quatorze ans il a été occupé d’un continuel et ardent défir de donner des enfans fpirituels à la Mère Fi
de Dieu , pour donner au fils de Dieu des pères. Un défir du moins auffi conftant et auffi fort de voir Dieu honoré par tous dans l’Euchariftie le tenoit comme attaché aux pieds des autels. Et c’étoit avec des lumières de ciel tout extraordinaires et avec de très grands tranfports d’amour qu il contemploit l'honneur infini que Jéfus rend pour nous à fon Père dans le myftère de nos autels Quc:qu’il ait eu dès fon noviciat , un très fublime don de contemplation et de préfence de Dieu, cependant on peut dire qu’il étoit habituellement dans un état d’oraifon affective , laquelle lui faifoit trouver du goût à produire pendant des femaines , des mois , et des années toutes fortes d’actes de vertu , fur une vérité qu’il avoit ou pénétrée par fpéculations , ou plutôt reçue du ciel par révélation. Mais on connoitra mieux qu’elle étoit la difpofition de fon cœur et qu’elles étoient fes pratiques dans fes exercifes fpirituels parce qu’il en a marqué luimême à {on confefeur.