DÉCLARATION
L'admission de Tordre des jésuites dans le canton de Fribourg, décrétée le i5 septembre courant , est un événement d'une nature si extraordinaire; il est tellement fait pour exciter l'étonnement de 1 étranger et pour causer de l'inquiétude dans Tinlérieur de la Confédération
(60 suîsse, que les soussignés ont juge convenable à leur position et à leur honneur de déclarer publiquement et hautement, que non-seulement ils n'ont eu aucune part à cette détermination, mais que, de concert avec la minorité du grand conseil, ils ont déployé une constance iniperlurbable et toute la force du raisonnement (tout en usant de la plus grande modéranon envers ceux qui pensaient autrement) pour écarter une résolution aussi irréfléchie.- On joint à cette déclaration une notice succincte et fidèle de la marche de cette affaire importante , et des principes qui ont dirigé la minorité dans son opposition.
Déjà , vers la fin de juin , un membre du grand conseil avait, pendant la session périodique d'été, fait la motion d'appeler les jésuixes , et cette motion avait été renvoyée à être examinée et mûrie par le conseil d'état, autorité composée de l'avoyer ea charge et de douze conseillers, à qui appartient le droit d'initiative dans toute affaire d administration. Le conseil d'état présenta, dans un rapport détaillé, des réflexions sages, qui démontraient jusqu'à l'évidence combien un tel projet était hors de saison , et combien il blessait toutes les règles de la prudence. Sur ce rapport le grand conseil, après une discussion de plus de six heures, rejeta, d'après les
formes constitulionnelles, la motion qui avail: élë faite , et l'on dut envisager cette question comme terminée et écartée , au moins pour long « temps.
Mais à peine huit semaines s'étaient écoulées depuis que 1 objet avait été écarté d'une manier© constitutionnelle dans une session périodique, que déjà le 17 août, dans une séance de férié du conseil d'état, et en l'absence légitime de deux de ses membres, un projet de décret, conçu en dix articles , ayant pour but de rappeler les jésuites et de leur abandonner tous les biens du collège de Fribourg, fut présenté inopinément à l'assemblée. La lecture et son adoption furent terminées en moins de vingt minutes, sans égard pour le vœu qu'exprima la minorité, d'abord pour un examen plus réfléchi de cette proposition nouvelle et inattendue, ensuite pour qu'elle fût au moins discutée par articles.
Une séance extraordinaire du grand-conseil (ce qui, d'après la constitution, ne doit avoir lieu que dans les cas urgens) fut convoquée pour le 1 5 de septembre.
Dès-lors tout fut en mouvement pour monter les esprits et pour se faire des adbérens. Aucun moyen ne fut oublié -, la calomnie sur-tout se montra active, etproduisit son effet. Des hommes d'état respectables , qui , dans les séances précé-
dentés, s'étaient prononce's contre l'admission des je'suites , furent diffamés comme des ennemis de la religion, et on leur prêta le projet de vouloir détruire la foi de nos pères. Le langage de la sagesse ne fut dès - lors plus écouté -, son impression était détruite d'avance par les insinuations de la cabale.
La minorité voyait, avec une profonde douleur, la réussite prochaine d'un projet dont les suites funestes pour le bien-être du canton, et peut-être de la patrie suisse, se montraient à ses yeux dans' toute leur étendue.
Elle ne négligea rien pour dissiper le nuage dont une influence secrète du dehors et des vues masc[uées au dedans s'étaient enveloppées, et ses représentations portaient principalement sur les intérêts les plus chers et les plus essentiels de la famille fribourgeoise.
Il est de la plus haute importance pour l'Etat, disait cette minorité , il est dans les premiers devoirs dVn Gouvernement, qu'il dirige immédiatemeri t lui-même l'instruction publique. Ce devoir, une loi positive de l'Etat l'impose particulièrement au Gouvernement de Fribourg -, son accomplissement ne saurait se concilier avec l'idée de remettre l'enseignement des sciences supérieures à une corporation religieuse quelconque , bien moins encore k une corporation dont'la tendance
(S5) constante versTindependance, et l'influence dangereuse pour la religion et le repos des états, sont attestées par l'histoire.
Que, si même l'on voulait couvrir du voile de la charité la doctrine dangereuse des anciens jésuites , et ne se rappeler que des services rendus par eux sous le rapport de l'éducation, il était difficile de ne pas voir, dans l'état actuel des choses, une impossibilité manifeste que cet ordre puisse renaître avec son ancien éclat , pour être rendu à la vaste destination de faire l'éducation du monde catholique.
Que^ lors même qu'il pût exister quelques doutes sur cette vérité, la prudence commanderait tout au moins d'attendre que , dans la voisine Germanie, l'on ait vu s'élever, avec l'espoir assuré du succès, quelque commencement notable de ces grands et excellens établissemens oui, sous les anciens jésuites, furent des pépinières dhabiles instituteurs.
Qu'on ne saurait envisager comme telles les maisons de la nouvelle société érigées dans quelques lieux de l'Espagne et de l'Italie, et tout aussi peu cette association d'étrangers de toutes les contrées de l'univers, qui s'est formée en Valais, et dont l'esprit, les mœurs et les principes ne sauraient convenir à notre nation suisse.
Qu'âu r«ste c'était déceler une légèreté frap-
(G6) pante et înexplîcaLle , que de n'avoir pas même pris le moindre renseignement officiel et certain sur ces hommes établis dans le Valais, que l'on se proposait d'appeler pour former la base de la nouvelle maison des jésuites à Fribourg.
Vouloir maintenant abandonner sans réserve à de tels inconnus l'enseignement supérieur des sciences , le soin de former les jeunes élèves de l'Etat et de l'autel , la lâche la plus importante pour la société; leur remettre une fortune publique d'environ un million, destinée exclusivement à l'instruction publique , sans avoir la moindre garantie que le but sera rempli -, détruire ce qui existe et ce qui , dans la main d'un gouvernement sage et éclairé, pourrait être perfectionné d'une manière également avantageuse pour la ville et le reste du canton , et s'élever même à un établissement d'un ordre supérieur -, s'ôter jusqu'à la possibilité d'aspirer à ces avantages , ce serait vraiment s'écarter de toutes les règles de la prudence, et se rendre coupable de l'oubli de ses devoirs.
Des réflexions d'une nature aussi grave , développées sous leurs divers rapports , et présentées avec ménagement , ne furent point accueillies. Les moyens principaux qu'on leur opposa , furent des louanges exagérées des ci -devant jésuites -, des déclamations violentes et dégénérant en in-
(.67) ductions personnelles contre les pliîlosoplies qui soi-disant ont renversé , avec cet ordre , le prin* cipal appui du trône et de l'autel, et qui aujourd'hui s'opposent à son rétablissement , et puis l'assertion démentie par l'Histoire , que , sans ce rétablissement, il n'est pas d'existence durable pour la religion et l'Etat j enfin l'éloge d une méthode d'enseignement uniforme, et le blâme amer du mode de donner les chaires au concours.^ Dans la délibération décisive du 1 5 septembre, la miinorité du grand conseil, au nombre de 18 , proposa le renvoi de cette affaire à un examen plus réfléchi. Cette demande, qu'autorisait déjà la seule considération de l'importance de l'objet , se trouvait encore justifiée d'une manière particulière par la lecture d'une dépêche arrivée dans la matinée , de la part du canton directorial de Berne, qui, sans vouloir s'attribuer une influence d'office, mais exprimant seulement dans le langage de l'amitié confiante , et avec une noble délicatesse, ses craintes au sujet de la résolution qui allait être prise, cherchait à fixer l'attention du Gouvernement sur les suites incalculables qu'elle pouvait avoir sous les rapports des intérêts majeurs de la commune patrie, et finit par prier instamment l'état deFribourg de ne pas précipiter une détermination qui sûrement ferait naître de l'étonnement au-^
(58) près de nos voisins , ainsi qu'un sentiment dfonlonreux et de \iyes inquiétudes parmi le grand ivoraLre des états de la Confédération,
Maïs ce fat en vain que la yoix de la raison retentit encore d'une part aussi respectable. On ne l'écouta point, et le vœu modeste d'une minorité marquante, pour un examen ultérieur, fut écarté. On osa plus encore, la démarche ©Lligeante et pleine de bienveillance de l'autorité fédérale , l'expression de Fintérêt fraternel de Ta part d'un bon et fidèle allié , furent présentées sous des couleurs fausses et odieuses. On poussa au dernier point l'oubli des convenances, et on ne garda pas même l'apparence de la modération. On rendît de suite le fatal décret qui remplit de douleur le cœur du pore de famille soucieux et de l'ami sincère de sa patrie , qui blesse une disposition essentielle de la législation de l'Etat, et qui influera d'une manière destructive sur les espérances du présent et de l'avenir. Ce fut sous le manteau de la religion , dont on a déjà si souvent abusé, que le grand œuvre fui consommé. Tout homme clairvoyant ne restera pas incertain sur les vues qui ont dirigé les auteurs de cette entreprise , et un avenir très prochain les dévoilera au plus borné.
Déjà entre les nombreux et inévitables résultats de cet événement , nous ressentons le plus
( 59 ) immédiat qai certes n'est pas le moins déplorable : l'union , cette première base de toute prospérité publique , est détruite à jamais.
Donné à Fribourg, le 26 septembre 1818*
Signé, C. J. Werro, ancien envoyé; J. de Montenacli , conseiller d'état ; Phis. Remj , conseiller d'état ; Joseph Fésely , conseiller d'état \ Jean Meder, conseiller d'état-, Ch. Schal- 1er , conseiller d'état.
( Gazette de Lauzanne. )