Suivons-le!
Au moment où la réclame, habile et justifiée, foisait connaître Ouo vadis, et qu'à la suite de Paris, la France entière consacrait la renommée de son auteur, un autre célèbre artiste polonais, Jan Styka, également peu connu jusqu'alors parmi nous, exposait une maîtresse peinture :
Le Martyre, des chrétiens au Cirque de Néron, au Palais de Glace.
Sienkiewicz et Styka.
Les attraits de l'Exposition universelle n'ont nui en rien au succès du livre. Le Parisien n'était pas à Paris : il avait fui autant la canicule que le trottoir roulant, €t, tranquille, il lisait dans sa retraite estivale; la réclame pouvait affirmer, sans l'exagération habituelle : « Les deux livres qu'on lit aujourd'hui sont Quo vadis, Résurrection et Nouvelle vie ».
Cependant, les étrangers, venus nombreux de' tous les coins du globe, s'épuisaient dans le vain effort de « voir l'Exposition », de galoper devant des kilomètres de vitrines.
« Si nous nous arrêtons partout, nous ne pourrons rien voir, » leur faisait dire un caricaturiste observateur.
Et de toutes les galeries, de tous les pavillons, le Palais des Beaux-Arts, qui contenait la sélection ^des chefs-d'œuvre,
Sienkiewicz et Styka.
fut, non pas le moins fréquenté, mais le moins vu.
Dès lors, bien que voisinant, mais hors des barrières de la grandiose et mirifique exhibition, le Palais de Glace demeurait quasi désert et froid comme son nom. Les gazettes, saufune revue d'art et un journal catholique, à leur tour avaient assez à faire de guider les exotiques plus ou moins civilisés à travers le labyrinthe des « attractions )) modernes et de les renseigner sur les faits et gestes des exotiques plus ou moins sauvages, pittoresquement parqués, La place manqua aux informateurs pour l'antique Néron et ses torches vivantes.
Le hasard n'eut pas les mêmes préoccupations; plus logique que la volonté humaine, il voulut que les temps romains, splendides et violents, évoqués par un maître du verbe, fussent simultanément.
Sienkiewicz et Stykci.
,et avec la même magie, fixés par un maître de la couleur. Le hasard voulut que l'un et Tautre créateur appartinssent à la même nation endolorie; que, l'un déjà auteur d'une trilogie épique, l'autre de l'éloquent tableau Polonia, vinssent au même moment à Paris, en pleine kermesse mondiale, célébrant le prodigieux effort d'un grand siècle, son progrès colossal dans la science et dansTart, ses généreuses tentatives de droit et de justice, mais siècle aussi de formidables engins meurtriers, de guerres, de misères et de déceptions morales. Et le hasard choisit les fils marquants d'un peuple vaincu, mais indompté, pour rappeler aux nations triomphantes, assemblées en la Ville-Lumière, la Ville Éternelle, et, en face de Néron, Imperator de l'Univers, incarnation de la cruelle puissance matérielle, dresser l'apôtre
Sienkienncz et Slyka.
Pierre, vicaire du Christ, représentant de la puissance spirituelle, de la bonté plus forte que la violence.
Sienkiewicz et Styka; Quo vadis et Le Martyre des chrétiens au Cirque de Néron ; à Paris; en 1900. La coïncidence est péremptoire. Elle doit avoir sa raison. Cherchons-la.
Henryk Sienkiewicz, d'une ancienne et noble famille de Lithuanie, est né à Wola-Okrzejska, gouvernement de Radom, en 1846.
Etudiant à l'Ecole Supérieure, plus tard Université, de Varsovie, il commença, à vingt-trois ans, à écrire des articles de critique, et publia son premier roman En vain, où il dépeignit l'existence et les vains soucis de sa génération; déjà, y apparaît
Sienkieu'i'cc et Styka.
l'un des motifs dominants de son œuvre future, qui décrit la société polonaise, moderne ou ancienne : la nécessité, pour ses compatriotes, privés de la vie nationale, du relèvement par le labeur tenace et fécond de chaque jour sur le terrain social et moral.
Cette pensée se précise avec énergie dans les récits : Nul nest prophète en son pays et Foies diverses, suivis bientôt d'essais, dans une manière toute différente : Le Vieux Serviteur et Hania, tout fraîcheur et tendresse.
Ce n'est qu'en 1878, à son retour d'Amérique et de divers pays de l'Europe, d'où il avait envoyé ses remarquables Lettres de voyage et diverses nouvelles, que sa renommée de conteur accompli s'établit définitivement. De cette époque datent ses Esquisses au charbon, Janko le musicien.
Sienkioricz et Stykq.
A la recherche du pain, Une idylle dans la savane ÇA travers les steppes'), Orso, Le Gardien du phare, enfin le Journal d'un précepteur de Posen et Barteh le vainqueur; pages exquises, pleines de lyrisme, d'humour et d'amertume, de rire où percent des larmes, de poignante émotion devant le sort des humbles et des déshérités, de douleur en face de l'indifférence des privilégiés. Artiste et penseur, il nous montre ces victimes inconscientes des iniquités politiques ou sociales, sans sentimentalité banale, et les favorisés, non moins inconscients, sans exagération rancunière de leurs tares et de leur égoïsme. Sous ce rapport, Barteh le vainqueur est une œuvre édifiante et, à mon sens, supérieure à la plupart des écrits de Sienkiewicz de longue haleine, plus connus et plus vantés.
Je n'ai nulle intention de signifier par
lo Sienkiemcz et Styka.
cette préférence que les grands romans venus ensuite soient inférieurs à la maîtrise affirmée dans ces œuvres premières. Notamment, la trilogie héroïque : Par le fer et par le feu, Le Déluge, et Messire Wolodyjovski, ainsi que le roman historique récent. Les Chevaliers croisés^, sont d'un souffle puissant. L'auteur, patriote ardent, y conte, avec une érudition soigneuse des détails et la pénétration du passé qui le caractérisent, les luttes épiques de la Pologne, aux xv^ et xvif siècles, contre l'Ordre Teutonique, les Cosaques, les Tatares, les Turcs, les Suédois. Les tableaux descriptifs s'y déroulent dans tout le pittoresque de ces plaines sauvages; les personnages y sont superbement campés; les guerriers chevaleresques y combattent avec foi et enthousiasme, comme