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Sujets et paysages

Je suis allé rendre visite au grand magnolier des Champs-Elysées qui épanouit au soleil d'avril le bouquet de ses fleurs soudaines, délicieuses et magnifiques. Elles sont l'annonce du printemps, mais c'est moins au nôtre qu'elles font penser qu'à celui de climats plus ardents et plus généreux où la nature est sans incertitudes et sans réserves. Ici, ces floraisons subites surprennent et inquiètent un peu. Elles sont faites pour des ciels plus sûrs.

Il n'en est pas mdins beau ce magnolier triomphal et imprudent ! Il donne des désirs de voyage et des idées de départ. On irait plus loin, si l'on suivait son conseil, que ne le permettent les vacances pascales, bonnes tout au plus à un petit tour de France. Il évoque des terres lointaines et dans mon souvenir je retrouve sa grâce exotique. Ses pareils embaumaient un air respiré jadis ailleurs. A sa vue j'ai revécu quelques journées passées en Louisiane, sur la fin d'un voyage en Amérique, à cette Nouvelle-Orléans dont les magnolias bordent les avenues plantées et odorantes.

Néanmoins ce que j'aimais le mieux de la chaude ville créole c'était son centre resserré, les rues mal bâties et mal pavées de son vieux quartier, rues étroites et en arcades, qui sentent le pori el la savane et où, bien qu'on ne fiH qu'au printemps, la chaleur était déjà forte cl humide. La Nouvelle- Orléans n'est américaine qu'à demi. Elle est restée coloniale, si l'on peut dire. Elle a gardé quelque chose de ses origines françaises et espa^nolt's. Elle a une avenue Napoléon, et neuf rues qui portent le nom des neuf Muses. Son hôtel de ville, qui est l'ancien palais du gouverneur, s'appelle le Cabildo. Certes, il y a bien, çà et là, quelques maisons à quinze étages, mais aussi que d'uî^réables masures ! Que d'airs de chez nous, dont on ressent là-bas l'impression attendrie et un peu mélancolique ! Que cela ressemble peu à une Chicago ou à une New-York, cette ville provinciale d'une ancienne France d'Outre-mer I

Allez, pour vous en rendre compte, au petit restaurant de M""* Bezaudon. On y entre par une porte verte à claire-voie. La salle est sombre, la nappe blanche, l'argenterie terne, le service modeste et lent et la cuisine admirable. L'aspect du lieu est méridional et bordelais, avec une bonhomie d'auberge à la française. L'eau de Vais y remplace l'eau du Mississipi, seulement on vous y sert des crabes mous, et ce poisson, qu'on vous présente, et qui est exquis, s'appelle du pompano.

L AUBRE EN FLEURS

Cela seul vous rappelle que vous êtes au pays des Natcliez et des Muscogulges, à quelques pas du Meschacébé...

Je ne prétends point tirer vanité d'avoir mangé les crabes mous et le pompano de l'honnête M™« Bezaudon et je n'entends pas mériter par là le beau titre de voyag-eur. Ces faciles exploits de passant qui se déplace sont à la portée de tous et trop communs pour valoir à qui les accomplit aucune considération particulière. Il importe de la réserver aux voyageurs véritables, je veux dire à ceux qui se hasardent dans l'inconnu des pays inexplorés et dangereux et qui font preuve de hardiesse et de courage. Il en faut, en effet, pour se risquer ainsi aux chances d'un départ souvent sans retour. Il faut même plus ; il faut une sorte de vocation physique et morale, car les forces de l'âme ne sont pas moins nécessaires en pareilles entreprises que les forces du corps. L'explorateur résume en lui cette double vertu.

Notre époque nous propose de beaux types de cette race d'hommes, en même temps aventureux et pratiques, obstinés et hardis, vrais voyageurs ceuxlà, et qui méritent notre admiration. Si l'Angleterre a son Livingstone et la Suède son Nanssen, nous avons, nous, des Brazza,des Bonvalot et des Mar-

chand, sans parler de bien d'autres encore. Quelques-uns ont payé de leur sang l'audace de leurs tentatives. Tous ont dépensé leur vie à ce dur labeur et, si tous n'y ont pas également réussi, ils n'en ont pas moins donné par leur exemple des leçons d'énergie qui ne seront pas perdues.

C'est pourquoi nous sommes curieux du récit de leurs expéditions. Leurs carnets de voyage et leurs journaux de route sont des documents précieux, bien que l'attrait en soit parfois sévère et un peu monotone; mais ils ont une valeur de vérité, ils nous ouvrent une première vue sur les contrées que d'autres nous décriront ensuite avec plus de pittoresque et de couleur. Ces nouveaux venus repasseront à leur tour par où les premiers auront passé; mais, moins occupés qu'eux des difficultés de la route, ils en observeront mieux les détails et nous offriront un tableau plus complet et plus achevé de ce que leurs devanciers ont seulement esquissé an hasard des campements et parmi les soucis de l'étape ; mais ce sont ceux-là, tout de môme, qui préparent les voies aux touristes de l'avenir. C'est pourquoi leurs relations doivent prendre et garder une place honorable dans la grande bibliothèque d .'s.

Elles ont droit de vivre à côté des ch-- jvre

littéraires qui nous peignent, en un langage plus éclatant et avec des nuances plus subtiles, la figure des pays lointains.

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