‹ Sujets et paysagesChapitre 2 sur 37 · L ARBRE EN FLEURS · texte numérisé non relu

L ARBRE EN FLEURS

Les plus beaux livres de voyages n'ont pas, en efFet, été écrits par des voyageurs de profession. Les leurs valent surtout par l'abondance des renseignements, la véracité des témoignages, l'intérêt des lieux visités, la difficulté qu'il y avait d'y parvenir. C'est ce que nous devons à un Gook ou à un Bougainville, comme à un Nanssen ou un Mungo- Park, mais nous demandons encore quelque chose de plus. Nous voulons non seulement que le narrateur ait vu des choses curieuses, mais encore qu'il soit capable de nous les faire voir. Il faut qu'il nous rapporte et nous représente les spectacles qu'il est allé chercher pour nous à l'autre bout de la terre. Il nous doit non point un catalogue d'observations ni un répertoire de faits, mais une sorte de miroir magique qui évoque à nos yeux des images vivantes et précises. Il y faut de l'art.

Notre temps s'est mis en devoir de nous satisfaire à cet égard. La facilité d'aller partout augmente de jour en jour. Les points les plus divers du globe communiquent maintenant entre eux par des voies régulières et commodes. Aussi le nombre des voyageurs volontaires s'est-il singulièrement accru. Grâce à eux^ une littérature est née. Les artistes se sont mis à courir le monde. Ecrivains, poètes, philosophes même ont rivalisé d'ardeur»

SUJETS n r

Le livre de voyage n'est plus l'Iiunible document d'autrefois, écrit au petit boiilieur, par un marchand comme Tavernier ou par un reporter comme Stanley. Il est une évocation des êtres et des choses par des yeux qui savent reii:arder et qui conservent le souvenir des lignes et des couleurs. Ce que nous leur demandons, à ces témoins de l'univers, c'est la peinture exacte de ce qui est. La qualité de leur vision nous intéresse presque même davantage que la matière de ce qu'ils voient. C'est moins le secret des pays inconnus que nous leur réclamons que l'impression des contrées que nous von dnons connaître et où nous transporte en csj)nl le sortilège de leurs descriptions.

C'est ainsi que nous suivons de Paris à Jérusalem l'itinéraire d'un Chateaubriand ou que nous accompagnons en Orient la rêverie d'un Lamartine. Un Théophile Gautier dresse devant notis, m sa prose solide, le décor de Constantinopl. lui

nous passons les monts et il nous introduit dans l'Alhambra ou nous fait>rer dans le Uénéralife. Que d'écrivains ont ainsi contribué à notre plaisir, de Gérard de Nerval à Pierre Loti ! Les plus grands ont voulu nous peindre un coin de ce tableau général de l'univers dont lesJivres déroulent devant nousja fresque mouvante et variée. Tous, presque, y. ont posé quelques touches. Même les plus sédentaires ont quitté une fois leur table de travail pour le bâton de route. Hugo est allé voir couler le ni.i,,

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entre les forêts et les burgs, et Taine est allé voir le Tibre rouler, parmi les ruines de la Ville Eternelle^ son onde illustre et limoneuse.

La liste serait longue de ceux qu'on pourrait appeler les voyageurs littéraires. On y verrait la preuve de ce que j'avançais tout à l'heure, cette contribution heureuse des artistes à ce qui étiiit autrefois presque exclusivement l'apanage des gens du métier. La notion que nous avons du monde y a gagné en justesse et en agrément. Ils nous en ont tracé des peintures exactement colorées. Certes, jusqu'à présent, ils se sont bontés aux pays classiques de la curiosité, mais ils n'en resteront pas là, et c'est un cosmopolitisme dont nous n'aurons point à nous plaindre.

Ajoutons que, pour leur part, les écrivains n'ont rien perdu à sortir de chez eux. Je sais bien qu'on m'objectera qu'un Racine ou qu'un La Bruyère n'ont guère quitté leurs foyers et n'ont pas couru les chemins. Cela est vrai, mais je répondrai que beaucoup de nos meilleurs auteurs d'hier et d'aujourd'hui doivent quelque chose aux voyages. Certains en ont tiré le sujet de leurs poèmes ou de leurs romans et, directe ou indirecte, l'influence des lieux qu'ils ont fréquentés se fait sentir en leur œuvre. Les vers de Baudelaire et de Leconte de

SUJETS ET PAYSAf.ES

Lisle sont imprégnés de parfums exotiques et tie lumières lointaines. L'Italie a fourni à Stendhal sa Chartreuse de Parme et les Goncoi; 'l

rapporté {qmt Madame Gervaisais.Xy^uivc^ se sont contentés de nous raconter simplement ce qu'ils avaient observé et 'senti; tous se sont enrichis au spectacle des choses et à la diversité des horizons. Le voyage, en effet, a sa vertu spéciale, ses mélancolies et ses joies particulières, qu'il est bon dtvoir éprouvées. Il renouvelle les pensées et, transplantées, comme ce magnolier des Champs- Elysées, elles s'épanouissent en fleurs odorantes et inattendues qui y montent des racines môme do notre être.

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