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DEUX SACHES

Si le Sacre du Roi Charles X à Reims avait laissé un vif souvenir dans la mémoire du bon abbéd'A... il n'a pas laissé dans l'art du temps de chef-d'œuvre comparable à celui où le peintre David fit vivre à jamais pour nos yeux le Couronnement de Napoléon à Notre-Dame.

Je le revoyais récemment au musée, ce tableau justement célèbre, et, tout en l'admirant, je me demandais pourquoi c'est toujours uniquement aux peintres que l'on s'adresse pour éterniser ces grands spectacles pittoresques. Pourquoi, à côté du témoignage pictural, ne pas solliciter aussi le témoignage littéraire? La force de représentation des mots est égale à celle des couleurs. La page vaut le tableau. La phrase, comme Ia]igne,est un dessin. Le papier où l'on écrit est aussi évocateur que la toile sur laquelle on peint. La plume vaut le pinceau.

Notez bien qu'il n'yaurait pas là lieu à un travail d'historiographe qui loue et flagorne à gages; il s'agirait tout au contraire d'une œuvre exclusivement descriptive. Pas d'ode, de cantate, ni de dithyrambe, mais simplement une fresque verbale due à la seule puissance des mots. Comme les couleurs, ils ont la propriété de rendre durable l'éphémère. Ce qui a été subsiste par eux en sa forme et son mouvement. C'est pourquoiil me semble qu'il serait juste, pour

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garder cii la mémoire des temps les î^randes scènes de la vie publique des nations, d'avoir recours non seulement au peintre, mais à l'écrivain, et de pouvoir, par exemple, au tableau d'un David, joindre la page d'un Chateaubriand.

11 est vrai que le hasard se charge parfois, de la façon la pbis amusante, de remédier aux imprévoyances officielles. N'est-ce pas ainsi que nous trouvons dans les Mémoires de Goethe une bien curieuse description du couronnement de Temprreur Joseph II à Francfort, en 17G4? Certes, 1<' jeune Gœthe, à quinze ans, n'avait reçu de personn l'ordre de tenir registre de ces fôtes dont il nou a laissé un si intéressant tableau. Seulement il a ! goût de tout voir et l'art de bien voir. Il est déj;;, ce qu'il sera plus tard, avide de ce qui peut lui apporter une sensation ou une connaissance nouvelles, et c'est ainsi que toute sa vie il ne cessera de s'enrichir l'esprit et d'étendre son intelligence atout savoir et à tout comprendre. Aussi, dès Tannonce du couronnement impérial, le voici en campagne. Ce jeune Allemand eût fait un reporter admirable. Rien ne se passe qu'il n'y assiste, et à la meilleure place; il note scrupuleusement le moindre détail; chacun satisfait son amour du pittoresque, car il voit revivre devant lui les coutumes

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électorales de la vieille Allemagne et l'antique cérémonial de l'Empire g-ermanique.

Voici d'abord l'entrée des commissaires impériaux, puis celle des ambassadeurs, puis celle des électeurs. Celui de Mayence l'émut particulièrement. Dans les rues pleines de hauts personnages, ce ne sont que carrosses, chapeaux à plumes, manteaux à l'espag-nole, cortèges et canonnades. Puis, la veille de l'élection, on fait sortir de la ville tous les étrangers, car les bourgeois de Francfort peuvent seuls être témoins de cette solennité. Elle précédait de peu celle de l'arrivée du nouvel élu.

Elle fut magnifique, cette arrivée, au branle des cloches et au bruit des canons, et le jeune Gœthe l'admire fort. Le carrosse impérial, tout en glaces et garni à l'intérieur de velours rouge, le surprend par sa splendeur quand il paraît, entouré des gardes, des pages, du grand connétable et des maréchaux de l'empire suivis des hallebardiers qui sont en noir et en rouge. Mais tout cela n'est encore que le prélude. Attendons le jour du couronnement.

Ce fut le 3 avril 1764 qu'il eut heu. Le jeune Gœthe a sa place à upe fenêtre haute de l'Hôtel de Ville. C'est de là qu'il vit l'Empereur sortir de la cathédrale. « Du point élevé où j'étais, nous dit-il, les ambassadeurs, les électeurs, l'Empereur, ne semblaient faire qu'une seule masse mue par une seule volonté et étincelante d'or et de pierreries. » Maïs cette vue ne lui suffît pas. « Je con-

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naissais l'Hôtel de Ville comme une souris, » ajoute-t-ii; aussi parvienl-il à se glisser jusqu'au haut du grand escalier par où l'Empereur doit monter. Il le voit de près. Il admire les joyaux de Charlemagne, la robe longue de brocart pourpre, la couronne trop grande et qu'on avait été obligtde rembourrer, la dalmali(jue et l'ôtole qu'on avait dû rétrécir sans pouvoirla proportionnera la taille mince et souple du jeune Roi, ce qui lui donnait un air de déguisement dont il' ne pouvait s'empêcher de rire. De là, l'observateur ne fait qu'un bond dans sa mansarde. L'Empereur est au balcon où on l'acclame. On jette des monnaies au peuple. On se presse et on se bouscule. C'est un beau spectacle, mais il en est un autre qui appelle notre infatigable Goethe. Il se faufile jusqu'à la porte de la salle où est dressé le festin. Il aperçoit l'Empereur ;\ table servi par quarante-quatre comtes de l'Empire qui vont eux-mêmes chercher les plais aux cuisines. Bien plus, il pénètre dans la salle même. Un officier qu'il connaît lui donne à porter une pièce d'argenterie. Il a tout vu et il a faim, aussi va-t-il terminer par un bon repas une si belle journée.

Ce n'est pas tout. Le soir, Francfort estilluminé. Les ambassadeurs ont cherché à se surpasser. La maison du baron de Plotho est décorée de la façon la plus baroque. Celle du prince Esterhazy l'est féeriquement. Sous des guirlandes de fleurs en feu et des candélabres suspendus, on distribue des sau-

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