‹ Sujets et paysagesChapitre 19 sur 37 · CAYLUS · texte numérisé non relu

CAYLUS

Il y eut en France une époque mémorable à laquelle sono^ent en rêve les collectionneurs qui, comme cela s'est vu à certaines ventes récentes, payent vingt mille francs une petite table Louis XV et quarante mille francs un meuble de Beauvais. Les temps sontloin ,en effet, où les merveilles méprisées de l'art du dix-huitième siècle s'empoussiéraient dans les greniers des châteaux et pourrissaient dans les arrière-boutiques des brocanteurs. Tous ces objets charmants ont repr- -. ■' >"^- '" -"^■•''t national^ la .place qu'ils méritaient.

Leur grâce démodée, qui longtemps ne tenta plus personne, a retrouvé des adorateurs fervents, mais ceux qui les aiment le plus passionnément et se les disputent dans la folie des enchères doivent tout de même regretter un peu l'époque légendaire où, en feuilletant les cartons des marchands et en visitant les revendeurs, on avait des chances de rencontrer l'occasion inattendue et de faire la trouvaille inespérée. Si cet âge d'or de la Curiosité — où il suffisait de quelques pièces de monnaie pour

acquérir une terre cuite de Clodion ou une sanguine de Watteau — est déjà lointain, nous en avons pourtant connu encore des survivants. Edmond de Gonconrt n'avait-il pas acheté quelques centaines de francs le magnifique dessin de Moreau le Jeune qui représente la revue de la Maison du Roi dans la plaine des Sablons, et qu'il rapporta chez lui triomphalement, noué dans une serviette, avec son cadre d'or aux armes royales !

Chose singulière ! plus le nombre de ce que j'appellerais les objets de qualité a diminué, plus celui des amateurs s'est accru. Ils continuent leur recherche, toujours dans l'attente de quelque miracle. Ils vont, le long des boutiques, emplies de contrefaçons, toujours en quête de la trouvaille authentique. On les rencontre du quai Voltaire à la rue de Ghâteaudun, attentifs, anxieux et pleins d'espoir. Ils ont raison, rien n'est impossible au hasard, et le hasard se plaît parfois encore à favoriser l'un des leurs. Ces exemples entretiennent chez eux le feu sacré. M. Gabriel Hanotaux ne trouva-t-il pas, chez un antiquaire, ces précieux Cahiers de Mademoiselle d'Aumale que M. le comte d'Haussonville et lui ont publiés, et qui, par leurs curieux détails sur Louis XIV et sur de M™'' de Maintenon, complètent si heureusement les célèbres et charmants souvenirs de M™° de Caylus.

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Cayliis! Ce n'est point seiilrmont à la mcmoirc du Roi et de la Grande; Favorite qu'est lié ce nom de Caylus. Il en évoque un autre, où se résume ce que l'arldu dix-huitième siècle eut de plus élégant et de plus délicieux, celui du grand peintre Antoine Walleau, ce Watteau, dont les dessins dédaignés connurent l'injure ducartonà six sousoùdes mains intelligentes les vinrent recueillir jadis, comme aujourd'hui furent tirés de l'oubli des cahiers où M"*^ d'Aumale écrivait ce qu'elle savait des choses et des gens.

Ce fut aussi dans la boîte d'un bouquiniste qu'Edmond et Jules de Concourt découvrirent la vie, qu'on croyait perdue, d'Antoine Watteau par son ami le comte de Caylus.

Il n'était pas né pourtant pour être eiii\ciiii, ce brillantfils de la brillante marquise de Caylus, aussi fut-il d'abord tout autre chose. Il ne fallut rien moins que la paix pour faire de ce fougueux jeune .homme, blessé à quinze ans à Malplaquet, remarqué pour sa bravoure en Catalogne et au siège de Fribourg, un amateur d'antiques, et un graveur. Ayant quitté un métier qu'il n'aimait que pour se battre, le comte de Caylus voyagea pour se distraire. Ne pouvant plus rompre des membres, il s'intéressa aux ravages que le temps fait subir à ceux des héros de marbre. Les fragments des sla-

tues que la pioche exhumait du sol lui causaient sans doute une sorte de satisfaction guerrière. C'étaient encore là des blessés, et dont quelques-uns avaient éJé des dieux! Et si, d'antiquaire, M. de Cajlus se fit graveur, ce fut sans doute une façon d'utiliser en burin la pointe de son épée.

M . de Caylus apportait aux choses de l'art les restes d'une humeur militaire. Il aimait à commander, et s'il se mêlait volontiers aux artistes, c'était pour leur apprendre, à sa manière, l'exercice du beau. Telfut l'homme que rencontra en i7i4Antoine Watteau. Cerles M. de Caylus admira le peintre charmant dont il devint le protecteur et l'ami, mais il le trouvait, comme il le dit lui-même : « Un peu berger », et il me semble voir dans ce mot de M. de Caylus un rien de pitié et de dédain pour ce mélancolique, dont il ne comprit pas sans doute la grâce délicate, pour ce peintre de petits sujets qui ne cherchait point à se hausser de Cythère à l'Olympe. M. de Caylus avait l'âme pompeuse. J'en juge par le tombeau qu'il s'était choisi et qui est maintenant au musée du Louvre. C'est une sorte de sarcophage antique en porphyre, soutenu par des pattes de lion.

Ni le tombeau de marbre rouge, ni les innombrables pièces qu'il grava avec plus de bonne volonté que de talent, ni les écrits où s'exerça sa

plume, n'eussent sauvé de l'oubli le nom de M. de Gaylus, si i'amitio d'Antoine Walteau ne lui eût assuré l'immortalité. Et cependant, de tous les amis du peintre, M. de Caylus n'est peut-être pas celui à qui il doit le plus. Certes, M. de Caylus fut utile à Walteau, sinon en son art, du moins en plusieurs circonstances de sa vie. Mais je ne crois pas qu'il y eut jamais entre eux liaison de coeur. N'est-il pas assez singulier que Walteau n'ait jamais peint le portrait de M. de Caylus, quand il n'a pas manqué de représenter la plupart de ses autres amis? Nous avons, en effet, de sa main, le vieux sculpteur Pater, et Vleugels, et Antoine de la Roque et l'abbé Ilaranger. Nous avons M. de Julienne.

De celui-là, Walteau a laissé deux portraits admirables qui nous rendent la belle figure et la belle tournure de cet ami charmant qui fut un type des plus curieux de l'amateur d'art au dix-huitième siècle.

Personnage sympathique que ce M. de Julienne, qui possédait aux Gobelins une manufacture de drap, célèbre, comme il est dit quelque part, « par son escarlale orangée dont l'œil avait peine à soutenir l'éclat ». Ce drapier avait du goût pour les arts. Il réunissait des tableaux. Il vint chez Watleau et devint son ami jusqu'à sa mort. Car c'est par les soins de M. de Julienne que Walteau obtint la petite maison de Nogent, où il passa les derniers temps de sa courte vie.

La biographie très complète et très documentée de Watteau, par M. Virgile Josz, nous renseigne sur les amis très différents que furent, pour le peintre, Cajlus et Julienne. L'avantage n'y est pas à Gaylus. II suffit, pour s'en assurer, de voir ce que chacun d'eux fit pour son ami. Watteau mort, M. de Julienne lui éleva ce monument inappréciable qui s'appelle les Figures de différents caractères , vaste recueil qui renferme, gravés, une réunion des plus beaux dessins du maître, hommage pieux rendu à sa mémoire et à son génie. Quant à M. de Gaylus, il se contenta, à une séance de l'Académie, de prononcer l'éloge de son protégé, éloge qui commence par cette phrase qui est peutêtre à retenir : « Loin de blâmer ceux qui ont écrit avant moi la vie d'Antoine Watteau, je leur sais au contraire bon gré des sentiments qui les ont fait agir. Il me paraît seulement qu'ils ont un peu trop accordé à la louange... »

Il ne faudrait pas croire que cette vie de Watteau par M. de Gaylus soit ce que nous appelons un éreintement. Les restrictions de M. de Gaylus viennent plus de son caractère que d'autre chose et ne sont peut-être bien qu'une petite rancune contre l'indépendance de Watteau, vis-à-vis des conseils que le comte ne devait pas manquer de lui donner et que l'artiste ne suivait guère; malgré

cela, cette notice i-si iiiiiiiuik.miI jntM-icii-se. Klle forme, avec les noies de M. de Julienne et celles du marchand de tableaux Gersaint, tout ce que nous savons surle grand peintre des Fôles Galantes. Elle nous donne le détail de sa vie.

Elle n'a rien de romanesque ni d'héroïque, celle vie d'Antoine Watteau. Les événements en sont fort simples et les voici en hnir suite ordinaire : la naissance obscure à Valenciennes, la vocation lente et incertaine, les débuts difficiles, l'arrivée î\ Paris, les séjours dans l'atelier de (iillot et d'Audran, le travail misérable; puis, peu A peu, la formation, timide d'abord et enfin éclatante, d'une originalité, ce qui, du petit peintre d'arabesques et de singeries, fit le grand maître des figures et des expressions, le poète des jardins et des perspectives, des ombrages légers et des eaux profondes, des robesde satin et des habits de soie, des nuques et des mains de l'Indifférent et delà Finette, de la joie, du sourire et de l'amour.

Cette œuvre délicieuse et un peu féerique de Watteau, on la pourrait croire, à première vue, œuvre de loisir et de bonheur. N'imaginons pas le peintre d'après sa peinture. Watteau fut un mélancolique et presque un hypocondre. Anxieux et maladif, il vécut à l'écart et comme dans une perpétuelle inquiétude. C'est celte inquiétude et ce trouble que nous apprend Caylus, et c'est celte sorte d'mlimilé où il nous met avec Watteau qui fait la

valeur de sa biographie. Il nous fait pénétrer en ces logis, dont le peintre changeait si souvent, où il n'avait guère pour mobilier que son chevalet et quelques hardes, et ce pot rempli d'huile grasse où trempaient ses pinceaux mal nettoyés qui suffirent aux mains habiles du grand artiste pour créer un monde poétique et éternel, une de ces îles de songe comme Shakespeare en a rêvé une, qui sont en dehors du temps et où les Pèlerins de V Embarquement pour Cythère pourraient rencontrer les Nymphes dansantes du Printemps de Botticelli.

Il semble qu'une monog^raphie de VVatteau eût dû tenter les Goncourt. Le sujet semblait leur appartenir. Dans leur Art au dix-huitième siècle, ils ne donnent sur le peintre de Valenciennes que quelques pages^ brillantes d'ailleurs, et quelques notes succinctes. Faut-il s'en plaindre? L'étude de M. Virgile Josz est très complète. Du reste, ne voyons-nous pas M. Pierre de Noihac reprendre et rectifier certains sujets d'histoire traités par les frères historiens avec plus de talent que d'exactitude ? Néanmoins, il restera aux amateurs d'Auteuil l'honneur d'avoir été des premiers à g-oûter l'art de notre dix-huitième siècle et d'avoir su, avant l'heure, payer trois francs un crayon de Boucher, un pastel de La Tour ou une sanguine de Watteau!

DEUX SACl\ES

J'ai connu, quand j'étais enfant, un vieux prôlr< dont j'ai conservé un souvenir délicieux. Il s'a]) pelait l'abbé d'A... et était curé de la petite vill. de P... C'était, à cette époque, un vieillard maigre, au visage orné d'un nez de bonne race, avec de yeux malicieux et tendres. Je le revois, la soutam bien brossée, marchant de son pas sec sur le pav. pointu de la Grand'Rue, qui sonnait sous ses souliers à boucles, souvent une main dans sa ceinture, où il palpait sans doute l'écaillé polie de sa tabatière, son rabat un peu de travers, car il avait de mouvements brusques et beaucoup de vivacité.

L'abbé d'A... avait cette particularité de délester les chiens et je me rappelle encore comment, quand il était arrêté sur la place à causer avec Tun ou l'autre de ses paroissiens, il détachait, sans s'interrompre, au moindre roquet qui se hasardait trop près de lui, un délicat coup de talon.

L'abbé d'A... était, depuis de longues années, curé de P... Il n'avait jamais voulu quitter la petite

DEUX SACRES lyi

ville où il était né. Sa distinction de naissance, de manières et d'esprit eût pu le mener aisément aux dig-nités et aux honneurs ecclésiastiques, mais il leur préféra cette cure modeste et tranquilled'où il ne voulut pas sortir et où il mourut, il y a déjà bien longtemps.

Ce fut par amitié pour ma famille, avec laquelle la sienne était liée, que l'abbé d'A, .. consentit, un été, à me donner quelques leçons de latin, pendant les vacances que je passais à P. ..Ces leçonsavaient lieu, plusieurs fois par semaine, au presbytère. C'était une vieille et vaste bâtisse, construite au dix-seplième siècle et qui ouvrait sur un cloître attenant à l'église. L'abbé d'A... me recevait dans une grande salle voûtée, fraîche et sonore, dont les hautes fenêtres donnaient sur un jardin. Je trouvais le bon abbé assis sur une chaise de paille, à côté d'une table où sa tabatière ouverte voisinait avec quelque De Viris. J'étais fort distrait et tout m'intéressait plus que la leçon, surtout les dessins d'eau qui marquaient le carrelage qu'on venait d'arroser. Leurs méandres sinueux m'enchantaient et je les suivais de l'œil, par-dessus les pages de mon livre.

Quand j'avais traduit, tant bien que mal, quelques phrases, l'abbé d'A..., fier de son succès et indulgent à ma paresse, prenait une prise qu'il aspirait en se renversant au dossier de sa chaise dans un équilibre que j'admirais fort, puis il passait son doigt entre son cou et son rabat, me regar-

SUJETS ET PAYSA0E8

dait en riant et commençait à me raconter des histoires.

II en savait de toutes' sortes, de pieuses, d'instructives et d'amusantes; mais il y en avait une entre toutes que je lui redemandais souvent. C'était le récit du sacre de Charles X à Reims, auquel il avait assisté comme enfant de chœur. Ce récit me charmait tout particulièrement, sans doute parce que les souvenirs que l'abbé d'A... avait gardés de cet événement historique étaient ceux d'un enfant et qu'ils allaient droit à l'enfant à qui il s'adressait. Ils étaient à ma portée. Peut-être bien que le bon abbé d'A... y avait peu à peu ajouté quelque chose, mais j'étais tout oreilles pour l'entendre. Je Técoutais avec une attention extrême dire les costumes, l'encens, les orgues, la vaste cathédrale pleine de la pompe liturgiqueet royale. Mais ce que j'attendais avec le plus d'impatience, c'était le trait par lequel il terminait invariablement son récit : comment les enfants de chœur, en cachette, avaient vidé le vin des burettes, parce qu'ils avaient très soif et qu'il faisait très chaud; et ce vin, l'abbé d'A... ne manquait jamais de faire à mes yeux semblant de le boire et de l'avaler, en renversant la tête en arrière, ce qui faisait à son cou maigre, serré "de près par son rabat, mouvoir sa pomme d'Adam. Et cela me paraissait également surprenant et merveilleux!

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