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depuis une vingtaine d'années avec patience et attention et elle aboutit aujourd'hui. Son résultat a de quoi satisfaire les nombreux admirateurs de Laclos. Nous sommes éclairés maintenant sur le sens et la portée exacts du livre admirable et détestable qui, s'il établit la renommée de son auteur, contribua aussi à en déterminer la réputation, et nous savons combien Laclos eut à souffrir de la g-loire qu'il s'était acquise par cet ouvrage périlleux et retentissant. J3ésormais, la vie littéraire, politique et militaire de l'auteur des Liaisons n'a plus de secrets pour nous. Elle est tout entière dans la forte et définitive étude que M. Emile Dard a publiée sur Choderlos de Laclos, général et romancier français.
C'est au livre de M. Emile Dard que devra recourir quiconque voudra se faire une idée vraie de ce que fut cet homme étrange que ses Lettres à sa famille, mises au jour par M. de Chauvigny, nous révèlent cœur délicat et généreux, et que son Essai sur les Femmes, retrouvé et publié par M. Edouard Champion, nous montre esprit utopique et moralisateur, ce Laclos, à la fois violent et subtil, méthodique et hardi, qui sut tour à tour, selon les circonstances de sa vie, rimer un conte galant ou fomenter une émeute, qui s'occupait en même' temps de l'invention des « boulets creux » et du numérotage des rues de Paris, qui sut commander l'artillerie de l'armée du Rhin et dessiner, d'une
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plume aii,^aë et cruelle, les ficaires impérissables d M"»« de Merteuil et du vicomte de Valniont.
Laclos avait quarante ans en 1782, quand il iil paraître Ifs Liaisons daiujereuscs et, depuis vin^l ans, il servait dans l'artillerie. Il était entré dans ce corps au sortir de l'Ecole de la Fère et y avait obtenu tous ses i^rades jusqu'à celui de capitaine. Sa carrière avait été unie et laborieuse. C'était un officier de valeur qui devait tout à son application. Il aimait son métier et ne néçli^^eait rien pour s'y perfectionner. A cet éçard, le témoii,^nai,^e de ses chefs est formel. Laclos est réputé pour son aptitude et ses mérites. Nous avons les rapports des inspecteurs. Partout où il séjourne, à vSlrasbourt;:, ù Grenoble, à Besançon, à Valence, à Touljl'éloi^e l'accompagne. Sa conduite privée est excellente et ses mœurs « dij^^nes d'applaudissement ».
Laclos n'est pas seulement bon officier, il est homme de bonne compagnie. Il fréquente la meilleure et y est goûté, quoique un peu froid. Il a des talents et fait des vers agréables qu'insère Y Aima' nach des Muses. Certes il n'est point insensible aux faveurs d'Apollon, cependant celles de Mars lui agréeraient davantage. Il désire la gloire, et il préférerait celle des armes à celle de la plume, mais les occasions lui manquent à prouver son courage
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et sa capacité, et c'est faute de mieux qu'il est amené à demander aux lettres celte renommée dont il est avide et que réclame son cœur d'ambitieux. Ce fut ainsi que le projet lui vint de composer, comme ill'a dit lui-même, « un ouvrag-e qui retentît sur la terre quand il y aurait paru ». Pour cela, il fallait plus que les sujets qu'il avait traités jusqu'alors. 11 ne s'agissait plus d'une épître ou d'une chanson. Laclos, en effet, pouvait donner mieux. Il y avait en lui autre chose qu'un faiseur de couplets. Il y avait un moraliste et un satiriste. Il y avait un observateur profond de son temps et un profond connaisseur d'âmes. Il avait vu et il essaya de décrire ce qu'il avait retenu. Il fit appel moins à son imagination qu'à sa mémoire.
J'aime à me représenter Laclos à ce moment décisif de sa vie. Il a choisi son sujet. Ils sont là, devant lui, les héros de la sombre histoire qu'il va conter. Chacun emprunte sa main pour s'exprimer. Il écrit sous leur dictée ces lettres redoutables où ils rusent, s'avouent, s'expliquent, s'agitent et ajoutent une touche au tableau où ils apparaîtront vivants. Et lui, il les voit, les écoute, leur obéit... Et c'est ainsi que naît peu à peu le livre veng-eur qu'il veut lancer à la face de son siècle et dont il le veut marquer au visage, comme d'une mouche faite, d'ordure, de boue et de sang-...
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Le scandale d'un pareil livre é^ala son succès. Le nom de Laclos courut de bouche eu bouche et les Liaisons furent dans toutes les mains. En apparence, ce roman ne se distinguait pas des romans licencieux de l'époque. 11 rappelait l'éléi^ance scabreuse des écrits d'un Crébillou fils ou d'un Duclos, mais les gens avisés s'aperçurent vile qu'il ne s'agissait pas \èc seulement des jeux d'une imaginalion perverse. L'auteur était allé plus loin. 11 dénonçait un certain état des mœurs et de l'esprit du temps. Il révélait la présence de la méchanceté dans l'amour. Voilà donc où en pouvait arriver la vanité des roués! Voilà donc à quels artifices ils avaient recours pour satisfaire leur besoin de conquêtes! Quoi, cette société si aimable, si polie, si délicate se prêtait à de pareils méfaits!
C'était elle qui avait fourni des figures comme Valmont et Merteuil. Et ce n'étaient point là des personnages qui sentaient l'invention; ils avaient au contraire un tel air de vérité que l'on en pouvait nommer les modèles. Mais de quel droit cet audacieux, sorti on ne savait d'où, venait-il signaler ce vice contemporain? De quoi se mêlait ce petit officier de province et pourquoi s'avisait-il de troubler les gens de plaisir dans l'exercice de leurs divertissements et d'avertir de leur danger? D'ail-
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leurs le moyen de le faire taire était bien simple. Il suffisait de retourner contre lui l'arme qu'il avait dirigée contre d'autres.
C'est ce qui fut fait,et Laolos sentit vite la pointe de la flèche empoisonnée qu'on lui renvoyait. Où donc ce M. de Laclos avait-il appris à peindre le mal avec tant de perfection et de vérité, sinon en lui-même? Cet observateur n'avait eu qu'à s'observer pour représenter Valmont au naturel. Il avait tracé son propre porlrait, et ce qu'il avait donné comme un tableau des mœurs du temps n'était que le miroir des siennes.
Laclos n'échappa point à cette identification. Il y prêtait par certains traits de son visage et de son caractère. C'était un grand monsieur taciturne et resserré et, comme on a dit de lui, « spirituel sans être aimable ». Ses portraits nous le montrent sérieux et ironique, avec un air de secret et de hauteur. Que méditait-il, cet inconnu d'hier, aujour-d'hui célèbre, et d'une célébrité qui, née dans le scandale, s'achevait dans la méfiance?
A partir de ce moment, Laclos était suspect et le demeura. La période obscure et tranquille de sa vie était terminée. Les tracasseries commencèrent. Il commit des imprudences. Partout où il allait, il traînait derrière lui l'ombre de Valmont. Elle faillit l'empêcher d'épouser la jeune fille qu'il aimait. Il se maria pourtant. Après son mariage, il resta encore quelques années au service, puis il
finit par donner sa démission. Nous sommes en 1788. A ce moment Laclos est pauvre. Il cherclie un emploi pour faire vivre sa famille. Ecrira-t-il celte suite aux Liaisons dangereuses qu'il projetait de composer? Prcndra-l-il du scrvicr en Turquie, comme il en a, un moment, l'intention? Non. Le duc d'Orléans a besoin d'un secrétaire de ses commandements. La charge est donnée à Laclos.
La Révolution trouva Laclos installé au Palais- Royal. L'ambitieux déçu avait une revanche à prendre. Les événements s'y prêtaient et Laclos s'y mêla avec cette ardeur froide qui lui était propre. Le rôle qu'il joua à cette époque est trop complexe et trop délicat pour que j'essaie de le résumer, et je renvoie aux curieux chapitres où M. Emile Dard nous en donne le détail. Je n'en veux retenir qu'un trait, qui est à l'honneur de Laclos. Il sortit de ce bain révolutionnaire, si favorable à la pèche en eau trouble, pauvre et les mains nettes et, je le supposerais volontiers, dég^oûté de la politique en «général et de la sienne éi^alement, car, après l'échec de ses espérances et de son parti, il se fit nommer commissaire à l'armée de Ghâlons, puis commandant de celle qui se formait aux Pyrénées. Ses fonctions militaires ne lui évitèrent pas la prison et,
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incarcéré à l'Abbaye, il n'en sortit qu'au lo thermidor.
C'est à cette époque que se rapportent les Lettres publiées par M. de Chauvigny. Elles sont intéressantes et instructives. Valmont était un mari fidèle et amoureux, et un tendre père. Les malheurs l'avaient g-uéri de bien des ambitions. Il ne désirait que revoir ceux qui lui étaient chers et vivre en paix auprès d'eux.
Ce fut loin d'eux pourtant qu'il acheva son existence. Malgré tant de traverses, Laclos est toujours, et malgré l'âge qui vient, l'officier d'autrefois, qui rêvait de gloire et de lauriers. Le canon l'appelle aux frontières. C'est dans l'artillerie, où il a fait ses premières armes, qu'il veut recevoir le baptême du feu, mais là encore il subit les effets de la suspicion qu'il inspirait et il ne fallut rien moins que l'intervention de Bonaparte pour qu'il obtînt ce qu'il demandait. Sa malchance le poursuit à l'armée du Rhin qu'il quitte, quelques mois avant la victoire d'Hohenlinden, pour l'armée d'Italie, où il traîne de Turin à Milan, et de Milan à cette brûlante et malsaine Tarente où il meurt épuisé de fatigue et de fièvre.
Telle fut, en son abrégé, la vie de ce Choderlos de Laclos, dont M. Emile Dard nous raconte, dans le détad le plus exact, les circonstances curieuses et les ambitions déçues. Des gloires qu'il rechercha, Laclos ne connut que la gloire littéraire, et encore
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en connut-il plus les amertumes que les douceurs. Auteur d'un livre fameux, il lui dut le discrédit moral qu'il ne parvint jamais à dissiper, ni par ses talents, ni même par ses vertus, car il eut les siennes, cet homme redouté et inquiétant, dont la figure équivoque ne nous apparut longtemps (|ue comme éclairée par la lueur de cette lanterne avec laquelle Valmont, dans le célèbre roman, parcourt les corridors du cliAteau de M™« de Hosemonde, la main aux clés, l'oreille aux portes pour y épier le battement des cœurs qu'ont troublés ses détestables artifices, dont le moindre n'a pas été d'identifier son personnage fictif au personnai^e réel, qui s'en disting-ue maintenant, depuis que M. Emile Dard nous en a montré le vrai visage, à la juste lumière de l'histoire.