ROMANTIQUES
J'étais, il y a quelque temps, à l'ouverture de l'Exposition des Artistes indépendants et, comme la foule qui s'y pressait empêchait de voir les tableaux, je m'amusais à regarder les visages. Il y en avait d'intéressants, car, outre le public composite qui formait la cohue des curieux, la circonstance avait amené là, des ateliers de Montmartre et de Montparnasse, beaucoup de jeunes gens. Ils avaient délaissé, ce jour-là, les pinceaux et la palette, et ils promenaient, à travers les salles encombrées, leur tlânerie de spectateurs et leurs inquiétudes d'exposants. Tous, ils étaient reconnaissables à cette expression particulière que donne aux physionomies la pratique de l'art, mais, comme s'ils eussent craint de ne point cependant se distinguer assez du commun, ils avaient, eût-on dit, cherché, par le caractère de leur coitfure et de leur vêtement, à bien marquer à tous les yeux l'indication de leur état.
C'est aux modes romantiques que cette jeunesse artiste m'a bien semblé avoir emprunté la coupe
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de ses pantalons, rajustement de ses habits et I forme de ses chapeaux. Elle paraît avoir pris ses modèles aux vignettes de Devéria et aux planches de Gavarni. Je crois d'ailleurs qu'en cela elle i obéi non seulement à son goût du pittorcsqu mais peut-être aussi à un sentiment plus inconscient, mais non moins réel.
Le romantisme, en effet, nous a laissé de beaux souvenirs de liberté, de hardiesse et d'indépei dance, aussi rien n'est-il plus naturel à des jeunot, gens que de se sentir en sympathie avec les modes d'une époque quia représenté magnifiquement d' aspirations qu'ils partagentavec elle, du fait mon de leur jeunesse.
C'est donc sans doute cette communauté d'idé» et de désirs qui nous vaut de voir, cravatés haut et giletés de velours, nos Delacroix de demain et de nous retourner avec plaisir sur leur passage pour admirer leurs airs de Jeunes-France et leurs allures mil huit cent trente.
Certes, ce n'est pas moi qui reprocherai à nos jeunes artistes d'aujourd'hui d'avoir adopté ces modes d'autrefois^ surtout si elles sont pour eux un moyen de s'entretenir en des idées d'indépendance et d'originalité. Si la couleur d'un gilet et la forme d'un chapeau peuvent les aider à mieux conserver présent à leur esprit ce louable souci, ils ont raison d'user de ce stratagème innocent. Chacun a les siens. Dans l'une des scènes de son beau
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roman, la Lueur sur la cime, si plein de passion et de pensée, si romantique et si moderne à la fois, si vivant de caractères et de style, M. Jacques Vontade ne nous rapporte-t-il pas que Hogarth, le grand peintre anglais, avait fait incruster dans sa palette une arabesque en cuivre, de la forme d'un S : c'était un mémento, et il l'appelait la ligne de beauté. Elle lui rappelait de chercher à donner à ses figures de la flexibilité et de la souplesse.
Ce n'est pas seulement auprès des jeunes artistes que le Romantisme jouit de la faveur actuelle : le public entier s'intéresse à cette déjà lointaine et curieuse époque. Après le discrédit momentané que lui fit subir successivement la triple réaction parnassienne, naturaliste et symboliste, le Romantisme a retrouvé des partisans et des admirateurs. Ses belles œuvres ont pris leur juste place dans notre littérature nationale et maintiennent l'attention sur la noble période littéraire qu'elles ont illustrée. D'autres productions même, d'un mérite moins éclatant, ne nous sont pas indifférentes, car elles ajoutent leurs nuances particulières à la couleur générale d'un temps dont aucune manifestation ne nous semble tout à fait inutile, si elle peut nous en mieux faire connaître l'esprit. Tel est le Shijlock
d'Alfred de Vijjny, qu'a représenté ia Comédie- Française.
Il serait peut-être exagéré de dire que celle adaptation du Marchand de Venise^ da grand Shakespeare, soit une des œuvres les plus importantes du grand Vigny. La délicieuse et cruelle fantaisie shakespearienne y a|>paraît un peu étriquée. Elle a perdu son aisance souveraine et sa hardiesse incomparable. Le vers timide et maladroit de l'adaptateur ne contient que bien peu des iniages qui abondent au texte original, mais, quoi qu'il en soit, l'essai scénique d'Alfred de Vigny nous renseigne au moins sur la façon dont, aux premières années du Romantisme, on croyait devoir encore classiciser Shakespeare pour le rendre tolérableaux spectateurs français. Le Shylock de Vigny a donc un intérêt historique, à défaut d'une haute valeur littéraire. Que le public prenne plaisir à ce spectacle, j'y vois un indice précieux !
En effet, ce goût de l'époque romantique nous mènera sans doute à quelque chose qui serait à souhaiter. Ne serait-il pas curieux de commencer à reconstituer la mise en scène du théâtre romantique telle qu'elle était lors des représentations originales? Pourquoi, par exemple, ne pas nous donner un Hernani conforme à celui qui apparut aux yeux étonnés des contemporains? Le costume au théâtre a ses modes comme ailleurs. Nous nous en sommes aperçus au moment de la reprise d'yl/i-
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gelo. W^^ Sarah Bernhardt a joué la Tisbé dans un costume fort différent de celui que portait jadis, dans le même rôle, W^^ Mars. Des gravures reproduites par les journaux illustrés ont permis la comparaison, et, justement, au moyen de ces gravures de jadis, il serait aisé de rendre aujourd'hui aux pièces romantiques l'aspect qu'elles eurent autrefois. Il y aurait, dans ces reconstitutions rétrospectives, quelque chose qui ne déplairait peut-être pas aux amateurs de théâtre, s'ils ressemblent aux amateurs de livres, qui préfèrent les feuillets des éditions originales aux pages des plus somptueuses réimpressions.
Ce retour au Romantisme, qui est réel, s'est fait, il faut l'avouer, plus par les personnes que par les livres. 11 est plus psychologique que littéraire. En effet, il a coïncidé avec la publication de nombreux documents biographiques ou sentimentaux sur les héros romantiques, car le moment est arrivé pour eux où les archives laissent consulter leurs dossiers et où les tiroirs laissent pénétrer leurs secrets.
Depuis dix ans, nous avons fêté beaucoup d'anniversaires.
Nous avons vu célébrer les centenaires de Michelet,de Balzac, de Vigny, de Hugo, de Dumas, de George Sand. Il y a eu des cérémonies, des
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discours, des statues. Il y a eu des révélations. La façon de respecter la mémoire des grands hommes varie avec le temps. A mesure qu'ils entrent dans la postérité, les devoirs de la discrétion semblent diminuer, tandis qu'augmentent les droits de la vérité, et cette évolution de sentiment nous a valu de passionnantes divulgations.
Les lettres ont eu une part importante à cetl' sorte de mise en lumière de certaines grand»' figures du Romantisme. Ce sont les Lettres à /'/.trangère^ qui nous ont montré un Balzac, sinon nouveau, du moins encore plus balzacien que nous ne pouvions l'imaginer. Ce sont les Lettres â it Fiancée^ qui nous ont appris un Hugo jeune et charmant, avant que, en d'autres lettres encore, nous le vissions disputant son bonheur et son honneur à un Sainte-Beuve, qui nous initie dans les siennes aux tourments de son amour sournois cL aux misères de son cœur rancunier. Ce sont des lettres aussi qui nous ont ému une fois encore sur la lamentable histoire d'amour où le jeune Musset et la belle Sand blessèrent si cruellement l'uno à l'autre leurs âmes incompatibles et différentes.
Certes, ces diverses publications, si nous passons outre à ce qu'elles peuvent avoir eu malgré tout d'un peu choquant, ont contribué heureusement à nous attirer plus familièrement vers les héros du Romantisme. En nous mêlant ainsi à leur vie, nous y avons pris un goût plus vif pour leur
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œuvre, nous avons mieux compris l'état d'esprit où elles avaient été composées, et si, tout d'abord, c'est notre curiosité qui a été flattée, nous avons tiré ensuite de cette fréquentation de leur intimité un profit d'intelligence, et il y en a un réel à bien connaître cette époque si glorieuse et si féconde, dont l'entrain magnifique, l'ardeur généreuse, l'indépendance hardie, ont rendu obligatoires dans les lettres et l'art français les qualités qu'elle y a apportées et dont, s'ils n'en portent, hélas! que les fleurs intermittentes, ils conservent du moins la sève secrète.
Parmi les amants romantiques dont on s'occupe volontiers aujourd'hui, il en est un que l'on regrette un peu d'y rencontrer : c'est Alfred de Vigny. Vigny, en eff'et, fut un homme réservé qui, durant toute sa vie, chercha à demeurer à l'écart de la curiosité publique. Ce n'est pas lui qui, comme Sainte-Beuve, eût préparé pour la postérité les révélations hypocrites d'un livre d'amour! Il méritait donc d'échapper au sort de ses illustres contemporains, mais il comptait sans les biographes. Ce sont eux qui nous ont découvert les orages douloureux de sa passion pour la comédienne Marie Dorval, passion cruelle et presque tragique puisqu'elle aboutit, chez le grand poète de la Co-
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1ère de Sanison, à l'amerliinn' et au désespoir.
Certes, Alfred de Vigny fut toujours un pessimiste, mais rinfidélité de son amie ajouta en lui le désenchantement du cœur aux désillusions de l'esprit. Il ne guérit jamais de cette blessure. Il l'emporta dans la retraite et la solitude où il s'enferma jusqu'à la fin de son existence. Ame grave et sérieuse, il souffrit plus qu'un autre. Il n'eut pas les consolations d'intelligence que trouva un Sainte- Beuve dans un travail acharné et varié, ni les puissantes diversions du prodigieux labeur où Balzac oubliait, dans la merveilleuse fièvre de son invention incessante, les obstacles qui le séparaient de l'Etrangère, comme George Sand elle-même oubliait en ses cent romans celui qu'elle avait vécu jadis dans l'atmosphère passionnée de Venise.
Du reste, ce fut une singulière destinée que celle d'Alfred de Vigny. Précurseur du Romantisme, il laissa à d'autres le soin de réaliser pleinement ce qu'il avait entrevu et dont il avait donne, le premier, d'éclatantes indications. Il y avait chez lui une sorte de fierté orgueilleuse qui le portait à s'isoler. S'il n'avait rien d'un chef d'école, il n'avait rien d'un disciple. De l'un, il lui manquait la chaleur communicative, de l'autre, la docilité obéissante. Sa gloire a conservé de cet isolement je ne sais quoi de très pur et d'un peu hautain. Si, comme dans la délicieuse fable du Marchand de Venise, la poésie était venue à lui sous la figure