‹ Sujets et paysagesChapitre 36 sur 37 · LE FUSIL ET LA FOURCHETTE · texte numérisé non relu

LE FUSIL ET LA FOURCHETTE

de l'arbre de la liberté. Etait-ce bien la peine, pour ce résultat, de guillotiner Louis XVI et de décapiter André Chénier?

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Aux Parisiens d'été qui cherchent un endroit frais pour y passer à Taise les heures chaudes de l'après-midi, je n'en saurais conseiller un plus ag^réable et plus propice que les salles de sculpture au Musée du Louvre. La chaleur du dehors ne pénètre pas les murs épais du vieil édifice. Au dedans, il fait bon. Entrons-y parla porte du pavillon Mollien et suivons la vaste galerie que termine le double escalier de pierre où se dresse, sur le palier, debout à la proue ébréchée de sa trirème, la Victoire de Samothrace. Une fraîcheur délicieuse vous surprend là, au sortir de la place du Carrousel, ardente et ensoleillée. L'air qu'on respire sous CCS voûtes est léger et caverneux. Est-ce la déesse victorieuse qui vous évente au passage de ses ailes de pierre éternellement palpitantes ?

Je ne sais, mais ces salles basses des antiques au Louvre conservent en plein Paris estival un climat particulier. Les hautes fenêtres les éclairent d'unjour discret et sobre. Elles sont désertes et silencieuses. Les pas y résonnent sur le pavage

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froid où l'on ne s'étonnerait pas trop de voir pousser l'herbe aux interstices des dalles. Le long' du mur roug-eâtre, dieux, déesses, héros, s'alignent sur leurs socles de brèche jaune, en leur immobilité divine et glorieuse. Le geste noble soulève la draperie de marbre. Beaucoup sont nus. Leur nudité même ajoute à l'impression de fraîcheur. Ne sont-elles pas rafraîchissantes à voir, ces statues tranquilles et pures, quand on vient de la rue où l'on a coudoyé au passage des gens en sueur sous leurs épais vêtements modernes ?

Ici, au contraire, les mouvements sont harmonieux et fixés à jamais dans une attitude immuable- Leur vue est un repos. Le lieu qu'elles habitent, ces statues, est tout imprégné de leur silence. Il y fait frais. Laissons-y passer l'heure chaude. Ces dieux sont bienveillants. Je suis sûr qu'ils ne s'offenseraient pas d'une cigarette discrètement allumée. Sa fumée leur rappelieraitl'encensdesanciens sacrifices. Mais ici on ne tolère pas l'allumette inoffensive du promeneur. C'est le seul défaut de cet endroitcharmant. L'administration, qui fait sans peur cohabiter les chefs-d'œuvre avec ceux qui les gardent, craint davantage le tison sans danger du fumeur que les lampes perfides qu'elle emploie en ses loges et les redoutables popotes qu'elle cuisine à ses fourneaux.

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Ce n'est pas seulement pour en goûter, Tété, l'agréable fraîcheur que j'aime ces salles silencieuses des antiques, mais aussi pour y suivre certaines pensées que me suggère le séjour de ce vieux Louvre amical et familier. L'art seul y règne désormais. Les chefs-d'œuvre, par la force exclusive de leur présence, chasseront aussi les parasites qui compromettent leur sécurité. Les ministères y perdentdu terrain bien qu'ils résistent pied à pied. La lutte ne finira que quand on aura déménagé le dernier carton et éteint le dernier quinquet à réflecteur et, ce jour-là, les trésors du Louvre y seront encore à l'étroit.

Ils sont d'ailleurs presque innombrables, et le catalogue, s'il en est jamais fait, sera monumental. Tableaux, dessins, statues, gemmes, émaux, bronzes, faïences, meubles, tapisseries, ivoires s'y accumulent en bon ordre. C'est tout cela qu'on sent autour de soi et au-dessus de soi quand on parcourt un des plus vastes domaines d'art qui existe au monde. La visite du Louvre devrait être un des plaisirs de l'été ; c'est sa saison de solitude. Et quel voyage vaut celui-là ! L'esprit y prend une activité particulière. Les yeux y sont amusés et ravis continuellement par la vue de tant d'objets singuliers, précieux, délicats et admirables de for-

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mes ou de couleur. Tout nous y apprend la diversité du génie de l'homme selon les siècles et les pays.

Ce n'est point, pourtant, il faut le dire, la seule impression que l'on emporte d'une pareille visite. Il en est une autre moins avantageuse à l'humanité et que j'éprouve chaque fois au cours d'une promenade à travers notre grand musée. Ce n'est point un sentiment d'orgueil à en dénombrer les richesses, c'est, au contraire, un sentiment de surprise et presque de confusion à le constater si riche. Bien plus, même, je ressens quelque honte à la pensée qu'il a fallu créer à l'œuvre d'art un asile dont elle ne devait pas avoir besoin. Sa vie aurait dû être assez assurée pour qu'il fût inutile de la défendre et de la protéger ainsi. Ce soin que nous avons d'elle est moins peut-être un signe de notre sollicitude qu'une marque de notre barbarie. D'autant plus que, souvent, nos prévenances viennent trop tard et que ce n'est plus le chef-d'œuvre intact et complet que nous recueillons ainsi, mais son fragment, son débris ou sa parcelle.

En effet, rien ne nous renseigne mieux qu'un musée sur ce double instinct de l'homme, à la fois destructeur aveugle et conservateur minutieux de ce qu'il a créé. Il n'hésite pas à détruire et montre

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pour ce qui a survécu à la deslruclion des tendresses inattendues. II préserve soigneusement, le londemain,co que, la veille, il cilt brisé sans remords. Un musée est la preuve môme de celle conlradirlion.La plupart des objets qui le composent y soi réunis par d'étranges vicissitudes et leur réunion disparate témoigne de rinsécurité des temps. Beaucoup en portent la marque matérielle par une cassure ou quelque dégât. Les plus heureux ont, au moins, clé enlevés de la place qu'ils occupaient. Ils sont là, nomades et dépaysés. Ce tableau et cette tapisserie ont quitté le mur qu'ils étaient faits pour orner de leur panneau de toile peinte et de leur tenture de laine coloriée. Cette châsse provient de quelque trésor d'église pillé et dispersé. Chaque chose a perdu sa destination primitive et leur assemblage fortuit en un môme lieu évoque des idées de désordre et de brutalité. Que do rencontres impr ' vues et de voisinages inopinés !

La fresque botlicellienne de la villa Lemmi, a Florence, retrouve, en ce Louvre hospitalier, la frise des archers assyriens du palais de Darius^ à Suse. Un casque étrusque de bronze verty conlrastf» avec le morion émaillé du roi Charles IX. La si luette d'une prêtresse d'Egypte s'y dresse non loin d'une figurine de Clodion ou d'une vierge gothique. La Joconde de Léonard de Vinci y sourit à la seconde femme de Pierre-Paul Rubens ! Et ces rapprochements singuliers n'ont-ils pas une signification ?

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Ne disent-ils pas les dangers que l'homme fait courir aux œuvres humaines, même à celles qu'il devrait laisser à l'écart de ses luttes et de ses violences et qui n'y échappent que par de mystérieux hasards ?

Malgré tout, les chefs-d'œuvre veulent vivre. Il y a en eux une sorte de volonté occulte qui les défend et les conserve. Ils y emploient des ruses merveilleuses et secrètes. Ils déjouent l'incendie et le pillage, le poing et le marteau. Fragiles, ils durent, en dépit de ce qui les devrait anéantir. La nature vient à leur aide. L'urne grecque sort délicate et vivante du sol qui l'a préservée. La terre rend les statues qu'elle a pieusement recouvertes pendant des siècles, et l'homme revoit avec joie et respect la déesse ou le dieu qu'il a jadis renversés bien qu'ils représentassent pourtant son rêve de force et de beauté.

C'est pourquoi il n'est guère possible de parcourir sans mélancolie et sans un peu de honte ce lieu expiatoire que l'on nomme un musée, si l'on veut bien réfléchir davantage à ce qu'il est qu'à ce qu'il paraît. Certes ce culte tardif rendu à l'œuvre d'art a je ne sais quoi de consolant comme une promesse et de rassurant comme un repentir,

mais tout de môme rien ne témoigne mieux, à mm sens, de la barbarie et de la brulalitë natives (!< Diomme envers les choses. Je sais bien qu'il ciicrche à racheter ses torts par des soins attentifs. Tous ces objets qui forment un musée sont nuinrrotés, étiquetés, époussetés. On ne néglige rien pour assurer désormais leur existence. Ils reposent à l'abri des vitrines et sous Tccil vigilant des gardiens. On les visite respectueusement. On parle bas en leur présence. On les vénère. Cependant, quelque plaisir que nous ayons à les considérer, nous ne pouvons nous empêcher de penser que c> n'est pas là où nous devrions les voir. Dr If^n silence s'élève une rumeur de reproche.

Il en est pourtant qui ont trouvé là leur asihnaturel. La vitrine leur convient et semble bien leur demeure définitive. L'usage pour lequel ils étaient faits a passé. Ils n'ont plus de raisons de se mêler à la vie. 11 est bien qu'on les ait mis ainsi à l'abri; mais combien d'autres semblent prisonniers en ces salles ! Les statues surtout y sont mal à l'aise. Nous admirons encore leur beauté, mais elle n'est plus celle de jadis. Regardez cette hautaine Victoire de Samolhrace , qui, debout à la proue de sa trirème de pierre, garde l'entrée de ces salles des antiques où l'air est si frais, mais où la lumière est parcimonieuse et mesurée. Au lieu du triste mur jaune sur lequel elle se détache, ne voudriez-vous pas voir derrière

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elle l'azur où elle ouvrait jadis ses aijes palpitantes?

N'est-ce point dans ces jardins d'Anet, parmi les verdures et les eaux maintenant détruites, que la Nymphe de Jean Goujon devrait encore allonger son corps souple et robuste de chasseresse et caresser de son geste hardi le beau cerf aux cornes dorées dont elle flatte amoureusement l'encolure? Et c'est peut-être pour les empêcher, ces statues, de regagner le lieu natal, que veillent sur elles les bons gardiens, dont les bicornes, les galons, l'habit presque militaire, rappellent également qu'un Musée a son origine et sa raison d'être dans la turbulence des hommes et dans le tumulte des temps.

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